‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 26 sur 35 · LA CASCADE · texte numérisé non relu

LA CASCADE

Manct, un Sislcy, un Pissarro, sont de purs scnsualistes instinctifs : le plus cultivé d'entre eux, Manet. fut bien trop préoccupé de technique pour penser, et son expressivité dans le portr.iit ou la composition est faible tandis que ses morceaux sont superbes. Ce qui a séparé d'abord un ht)mme comme M. Besnardde ces hommes, c'est sa culture, c'est son {jjoût et sa curiosité des idées générales, c'est, surtout, son aversion pour une vulgarité qu'ils n'ont jamais crainte, ces peintres de banlieues, de guinguettes à canotiers, de filles et de modèles vulgaires, satisfaits de la pauvre esthétique du roman naturaliste. Que de fois un Renoir revêt de délicieux chatoiements un corps de bonne aux pieds grossiers, que de fois un Pissarro nuance patiemment un carré de choux! Combien peu un portrait de Manct, sauf les derniers petits pastels, nous apprend sur l'âme et le caractère des êtres, peints pour la couleur avant tout ! Ces peintres n'ont été que des peintres d'apparences, et leur esthétique fut le contraire d'une esthétique, la négation des erreurs d'École en fut l'essentiel. Ils n'ont pas obtenu de décorations dans les édifices nationaux, et on l'a déploré parce que leur technique était admirablement propre à renouveler cette forme de l'art; mais on peut se demander, en constatant la pauvreté d'invention de leurs toiles, de quelle façon ces artistes sans idéologie, ne représentant les êtres que comme des motifs à jeux de nuances ou dans une pure acception de réalisme anecdotiquc, eussent inventé des compositions décoratives appropriées à la science ou à la philosophie dans une Sorbonne ou une Faculté des Sciences.

L'injustice n'a probablement abouti qu'à éviter des erreurs retentissantes et de grandes déceptions. Les panneaux décoratifs de Renoir pour la Danse, les NympJiéas, de Monct n'ont été que des tableaux, et les toiles vastes, comme le Maximilien, n'ont pas porté bonheur à Manct. La décoration murale moderne n'a été réalisée que par des hommes étrangers à l'impressionnisme, comme Puvis de Chavannes, ou décidés à marcher au coloris clair et au dessin libre par de tout autres voies, comme M, Bcsnard, comme Gaston La Touche, Chéret, Henri Martin. Encore La Touche venait-il autant de Chéret et de M. Besnard que de son maître Manet, et Henri Martin, malgré le procédé de la tache et du pointillisme, vientil plutôt aussi de M. Besnard, ainsi que M"'' Dufau qui est influencée par lui comme par Renoir.

La préoccupation intense des reflets atmosphériques a engendré chez les impressionnistes rindiff"érence à la forme. Manet, qui est

le seul à avoir dessiné sérieusement, fut d'abord, il ne faut pas l'oublier, un réaliste issu de Courbet et des Espagnols, et un peu d'Ingres, et ne fut impressionniste que dans la seconde moitié de sa trop courte vie. Des dessins de Manet et de Degas, de Pissarro et de Sisley, il n'y a rien à dire — et répétons que Degas a été classé sans aucune autre raison que celle de l'amitié dans ce groupement. L'indifférence au dessin était encore un motif de séparation profonde entre M. Besnard et ces peintres. Il n'était guère plus préparé à s'unir aux réalistes, à Raffaëlli, à Roll, à Ribot, à cause de son intense curiosité Imaginative et de sa fantaisie. Il n'était pas davantage assimilable aux intimistes de son temps, pour la raison que vers 1885 il n'y en avait guère, et que l'art d'un Ernest Laurent, d'un Le Sidaner, d'un Cottet, d'un Simon, est postérieur. Seul, Carrière, avec lequel il est sans rapports, a mérité son respect attentif, avec des réserves.

Restait le monde académique. Bien que M. Besnard ait été un prix de Rome, j'ai dit combien cela avait peu compté dans sa vie. Les leçons de Jean Brémond et quelques dessins de ce John Flaxman, dont il parle encore avec tant de tendresse dans son Homme en rose, ont plus fait que quatre années de Villa Médicis. S'il dirige aujourd'hui cette Villa, si l'Institut a fini par l'appeler, c'est que tout Institut s'annexe tardivement les gloires qu'il a d'abord combattues, et si jamais académisatio7i a moins signifié, c'est bien à propos d'un tel choix. L'artiste la revêt, mais n'en est point modifié. Pour beaucoup ce fût une tunique de Nessus : pour lui c'est un costume de plus, qu'il porte parce que M. Ingres le porta et parce que le pays a besoin d'hommes représentatifs, mais il reste, à l'Institut et à la Villa, l'homme du portrait de M™^ Roger Jourdain qui faisait se voiler les faces académiques, et, pour tout dire, il est entré à l'Institut au lendemain de l'exposition ultra-audacieuse du Voyage aux Indes. M, Besnard a été et reste sans rapports avec les célèbres académiciens contemporains de sa vie, Bouguereau, Détaille, Gérôme, Cabancl, Lefebvre, Bonnat, Humbert, Henner, Carolus-Duran, Jules Breton, Nous avons étudié ses références : elles portent d'autres noms! On ne peut pas dire davantage qu'il ait sympathisé avec des artistes étrangers comme les préraphaélites anglais, Watts, Burne-Jones, Millais, ou Bœcklin, ou encore, ici, avec Gustave Moreau, issu de Delacroix et d'Ingres par Chassériau : ce sont peintres symbolistes et littéraires dont il est infiniment éloigné et pour les œuvres desquels il n'a aucun goût.

Whistler même, autre isolé inclassable, a séduit sa dilection pour le raffinement et le style sans l'attirer dans ses pénombres fantomales et trop subtiles, dans son japonismc trojt étrange.

M. Besnard s'est donc fait une route pour lui seul entre les divers grands courants. Il a été, il devait être seul : et il a fallu en vérité son génie souple pour ne pas être écrasé par les foules qu'il côtoyait. II est glorieux, et sans étiquette'. Il n'est de rien. Aucune école ne peut le réclamer, si beaucoup de peintres le démarquent. II représente un triomphe de rintelligencc. Il prouve avec la plus radieuse évidence qu'on peut être un grand peintre sans être borné, et que la culture ne nuit pas au peintre. II est la définition vivante de l'intelligence picturale. Au lieu d'être l'esclave de ce que voient ses yeux et de devenir le docile copiste du spectacle qu'ils ont perçu, il domine., il contrôle ses sensatio7is, il les recompose par la libre réflexion., par le choix, et seulement alors il travaille, sans que l'ardeur de sa sensitivité ait été diminuée par cette opération de son esprit. J'ose souligner cette phrase, parce qu'elle me semble bien être la leçon de tout cet ouvrage, et le fond de la psychologie de M. Besnard, et la définition la plus acceptable de l'intelligence d'un peintre. Et je le crois parce qu'elle se trouve applicable à tous les grands, à Léonard, à Raphaël, à Rembrandt, à Tintoret, à Watteau, à Rubens, à Delacroix, à tous les Phares dont parlait Baudelaire. Certes, de tels peintres pensent en couleurs., en ce sens que la couleur est pour eux un langage, et un motif initial de l'émotion créatrice : mais ils ne pensent pas que la couleur., elle, engendre réellement chez eux des pensées., et c'est pourquoi ils ont exprimé, outre des réahtés superbes, de profonds symboles, et fait œuvre de grands intellectuels en même temps que de grands plasticiens. La couleur n'est pour eux qu'une excitabilité qui leur permet d'explorer tout le domaine idéologique de l'univers, et ils vont très au delà de la sensation pure et simple que traduit le morceau. Ils peuvent composer et syntJiétiser.

Cela, c'est une opération de l'Intelligence, tout comme la symphonie, et le roman, et l'essai philosophique : et c'est pour avoir nié cela que notre période picturale impressionniste et post-impressionniste s'est affolée. Quelle que soit la joie plastique, proprement picturale, que nous donne l'œuvre de M. Besnard, c'est avant tout l'intelligence qui y apparaît la plus éclatante, la plus génératrice. Ce grand sentitif est toujours maître de ce qu'il a senti, et discipline sa sensation. C'est pourquoi l'émotion qu'il donne est avant tout ce

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qu'un génial écrivain, Paul Adam, avec lequel il a de grandes affinités, a appelé : rétnotion de pensée, par une alliance de termes aussi judicieuse que hardie. Au-dessus de l'émotion nerveuse que peut éveiller en nous une anecdote individuelle par la commotion sentimentale, Paul Adam en appelle à l'émotion intellectuelle que peut nous donner par exemple l'évolution d'une grande idée directrice de notre race, et il voit dans cette émotion altruiste, dépassant notre petit moi et nos nerfs, le secret d'un trouble psychique infiniment plus beau et plus profond. Cette émotion cérébrale, abstraite, M. Besnard décorateur l'a souvent donnée : et en ce sens son art est tout cérébral. Ses études des nus, ses paysages, ses eaux-fortes, se passent dans le monde sensuel; ses décorations murales se déroulent dans une zone supérieure où seule règne l'émotion de pensée. Elles sont le roman d'une imagination étonnamment fervente. Sur les murs de nos édifices, il a écrit quelques Idées, comme dans les pages de nos grands chefs-d'œuvre du roman.

Tout cela, c'est exactement ce qu'ont fait les grands classiques de la peinture, à l'époque où, avant le développement de l'imprimerie et la naissance de l'orchestre, elle était, par la fresque de la cathédrale et du palais public, la grande significatrice, enluminant les pages du gigantesque Missel des idées générales, du symbole religieux ou de la légende héroïque. M. Besnard ne fait pas autre chose que reprendre cette haute tradition du peintre, et par cela même que je l'en loue et indique à quel point de telles visées l'isolent dans son temps, je donne la mesure de l'oubli où on en est venu des devoirs essentiels de sa charge. J'ai dit combien son étonnant génie conciliait les contraires : il y faut ajouter ce paradoxe d'une gloire qui s'est, à vrai dire, édifiée en dépit de tous les courants contraires, de l'École, de l'impressionnisme, de toutes les rivalités et de toutes les modes. La malignité a bien essayé de dire d'abord que l'artiste louvoyait, allant tantôt à droite et tantôt à gauche. Il lui a vite fallu renoncer à cette insinuation. Il n'y a pas une œuvre académique de M. Besnard. Il n'y en a pas une qui soit tributaire de l'impressionnisme. Toutes sont de lui et à lui. Quelle impertinence! Et comment ne l'a-t-il pas payée par la coalition des partis? Comment Cabanel et Cézanne ne se sont-ils pas unis pour le honnir?

Ce qui l'a peut-être sauvé, c'est, outre la force continue de son individualité et sa foncière indépendance, nonchalante mais indomptable, le sens infiniment français de son œuvre, et la qualité féminine de son génie. Ce qui est allé à M. Besnard, c'est moins le

LE RANG DE L'ARTISTE DANS L'ECOLE ERANÇAISE. i8i

suffrage de ses confrères, tous plus ou moins empêtrés d'écoles, de clans, de théories, que le suffrage national d'une foule qui, à chaque Salon, le cherchait passionnément parce qu'elle trouvait en lui ce qui répondait à son idéal de libre grâce française. L'homme, comme le peintre, n'est d'aucun parti. Aimable et courtois avec les autres producteurs, il est en réalité très seul dans la vie picturale, et malgré ses fonctions à la Société Nationale ou à l'Institut, il n'admet dans son intimité à peu près aucun peintre : il a des camarades de jeunesse, il n'a pas de compagnons d'armes, solidaires de ses conceptions. Il n'a cherché, il n'a erré, il n'a réussi avec personne. Cela est très typique, et la f(nile Ta peut-être senti. Dans l'art actuel, M. Besnard est M. Besnard. Dans la suite chronologique de l'École française, il en va différemment. Il a une famille. Portraitiste, il vient de Largillièrc et de La Tour; peintre de nu, il vient de Boucher et de Fragonard autant que de Rubens; féministe, il vient d'Ingres; décorateur et animalier, il vient de Delacroix et de Véronèse dont Delacroix venait; fresquiste religieux ou mythique, il vient des grands Italiens du xiv* siècle, d'un Signorelli plus que de tous peut-être. Je pense qu'il est, depuis Delacroix, le plus complet et le plus original de nos peintres, si Puvis de Chavannes en est le plus stylisé et Manet le plus curieux. Je crois aussi qu'il est, depuis trente ans, le peintre français qui domine tous les autres, et de beaucoup, par l'universalité, par le parallélisme méthodique et hardi des recherches, par la grande ligne de sa vie artistique, par la largeur et la force d'une intellectualité armée où se sont reflétées et coordonnées toutes les perceptions de notre temps, capable de satisfaire les poètes et les penseurs parce qu'elle a su parfois élever la peinture à la hauteur de la grande poésie. Beaucoup ont peint de beaux fragments, plusieurs en ont fait d'aussi beaux que les siens, plusieurs même sont allés plus avant dans telle ou telle spécialisation. Mais je l'appelle le plus grand des peintres français vivants parce qu'il est le seul à avoir assez fait pour concilier toutes nos velléités et donner des gages à tous les partis sans rien perdre de son hautain individualisme.

Lui seul, en somme, garde la grande allure de jadis. Lui seul, à l'étranger demandant un nom représentatif de l'art français moderne, peut être cité sans qu'aucune de nos tendances soit sacrifiée, car il les a toutes portées en lui jusqu'à être une figure nationale, hors cadre, comme Rodin dans notre statuaire. A l'heure où l'Europe germanique, feignant avec une haine sarcastique de prendre les

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fauves et les cubistes pour la tieur de notre jeunesse, en conclut à la débilité et à la vanité des Welches, ce nom, cet exemple et cette œuvre sont la meilleure réponse et la plus nette garantie de respect. C'est même pour cela qu'il conviendra de se réjouir de voir M. Besnard à la direction de l'Académie de France à Rome. Je suis de ceux qui ont contesté le bien-fondé de l'institution, sa survie officielle, le sens de sa tradition, la validité de son enseignement. Mais cela ne me rend que plus libre de dire qu'une telle présence, là, d'abord, sauvera et rectifiera l'institution, et ensuite permettra à un grand Français de faire, au cœur de l'Italie, figure d'ambassadeur de nos idées, comme le fit ce Pierre-Paul Rubens qui l'eût applaudi. Aucun de nos autres maîtres, ni un Degas, ni un Renoir, ni un Roll, ni un Monet, ne pourrait assumer ce rôle de conciliation sans concession, au-dessus de toutes théories et de tous partis, que seul pouvait accepter, depuis la mort de Puvis de Chavannes, le génie ductile, inventif, capricieux, protéique et unitaire, captivant et puissant, de M. Albert Besnard.

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