‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 25 sur 35 · L HINDOUSTAN · texte numérisé non relu

L HINDOUSTAN

La leçon de l'exposition faite à la galerie Georges Petit fut tout autre que le grand public ne la supposa. Il n'y vit qu'une fête de la couleur offerte par l'un de ses peintres préférés. Il s'y pressa jusqu'au dernier jour de cette triomphante exhibition comme à un rare et luxueux spectacle d'art orientaliste, comme il se pressa depuis aux étonnants ballets russes. Il y avait sous le sens apparent un sens plus profond.

Ce grand voyage n'était plus une aventure de jeunesse : l'artiste ne l'avait entrepris qu'après trente-cinq années de labeur multiforme, il y avait longuement songé. Il ne s'était point seulement embarqué en peintre avide de renouveler ses spectacles, fasciné par les promesses de magies insoupçonnées, espérées de cette lumière dont l'expression fut la passion de sa vie. Il était parti en Occidental raffiné, saturé de la connaissance de nos mœurs, de nos aspects sociaux ou intimes, vers un pays qui était avant tout pour lui un lieu de mystère, de ce mystère qu'il a sans cesse tenté de rendre visible avec sa subtilité de nerveux et d'intuitif. Le penseur, qui en lui contrôle constamment le nerveux, était intéressé d'avance par le fatalisme de la race, par les données abstraites de la conscience et de la religion, par toute cette incompatibilité cachée qui, bien plus que les différences de vêtures, de masques et de climats, sépare les hommes. Une telle constatation, généralement négligée par les peintres, uniquement soucieux d'exprimer l'apparence rythmique et colorée des spectacles, une telle condition d'ordre littéraire et philosophique s'est imposée de plus en plus à l'artiste en route pour ces Indes où aucun grand peintre n'avait encore songé à se rendre : et c'est pourquoi il a écrit, ne se bornant pas à dessiner et à peindre, moins désireux de se jeter en virtuose au-devant de tous les motifs que de comprendre le profond, de choisir, de retenir l'essentiel. Ce n'est donc pas un triomphateur sûr de soi qui est allé là-bas pour voir, vaincre, et revenir se faire admirer, ayant appliqué sa technique à des thèmes inédits. C'est un homme habitué à nos plus secrètes façons de penser et de sentir qui revient d'affronter un peuple de mutisme et d'énigme. Il pouvait inventer, machiner, nous l'eussions cru sur parole : que de peintres en eussent profité ! Il nous confie ses doutes, il nous laisse mesurer l'immensité d'un monde qu'il n'a pu que pressentir avec

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les antennes d'un esprit sagace : car le séjour s'est prolongé pendant sept mois, mais il eût fallu des années pour parvenir à une synthèse complète d'un pays aussi immense et d'une race aussi impénétrable — et d'autre part l'artiste a été souvent empêché de travailler par la curiosité gênante des Hindous ou les difficultés matérielles de l'installation. Le peintre n'a donc pas pu tout nous dire, mais il ne nous ment sur rien, et ce qu'il a pu retenir et préciser est d'une sincérité qui émeut. L'homme des grandes œuvres savantes s'est, dans l'Inde, refait jeune : il a tout oublié, il a recommencé à apprendre la peinture sur place, avec une vision neuve, sans craindre la faute ni l'inachèvement — et cette modestie ajoute à la beauté de cette tentative unique dans l'École française, dont l'ensemble à jamais dispersé fut un éblouissement trop bref.

Ce qui y frappe d'abord, c'est la plasticité. Malgré la rutilance des rouges, la crudité des soleils meurtriers, la fascination des ombres ditïuses où se fantômatisent les figures, ce n'est pas la lumière qui a le plus séduit le peintre, et ses œuvres ont plutôt démenti l'erreur commune touchant l'Inde : un paroxysme de couleurs sonores, une assourdissante apothéose d'opéra, une pyrotechnie inouïe, voilà ce qu'évoque pour les profanes le seul nom de ce formidable pays. Et pour un public occidental le fait que M. Besnard allât y peindre était la promesse implicite des plus violentes orchestrations de la couleur, l'irruption d'un Richard Strauss de la palette dans la grise modernité de nos Salons, la virulence de nos impressionnistes, avec leurs pauvres petits soleils d'Ile-de-France, devenant décolorée auprès.

La vision de M. Besnard a été autre. La lumière y est ardente certes, mais ni éblouissante ni exaltée. Égale, impassible, fataliste elle aussi dirait-on, elle est morne, elle est un élément de torpeur et de mort, elle est affreusement triste. Elle fait comprendre que s'il y a un mystère dans l'ombre, il y en a un non moins redoutable et total dans la clarté absolue, immuable, dense jusqu'à l'écrasement. On ne l'admire point, on en souffre : ceux qui s'y meuvent ne s'y intéressent pas avec nos préoccupations d'artistes, ils ne sont que les formes d'argile que cette lumière cuit ou dissout par sa torride et féroce irradiation, et ce sont avant tout ces formes que M. Besnard a dessinées. De cette ambiance lumineuse ne naît point une joie lyrique, mais une intense, une intolérable mélancolie, une résignation farouche. Plastique et tristesse, voilà les deux traits essentiels de cet ensemble. C'est encore plus en dessinateur, et

presque en sculpteur, qu'en coloriste, qu'il a vu et travaillé, en usant de ce grand beau dessin en mouvement où il excelle, et qu'il définit par ces hachures rapides, accumulées dans le sens des plans, qui lui sont spéciales et sont classiques pourtant, puisqu'on les retrouve dans les préparations de La Tour,

Cet amour du dessin gardant son rang expressif suprême malgré les audaces de la couleur, c'est le trait qui a isolé l'artiste des impressionnistes, dès ses débuts, et ici le modelé fait tout, comme dans certaines œuvres européennes antérieures, les Baignades d'Annec}', par exemple, avec leurs nus amoureusement caressés dans l'enchantement de l'eau ensoleillée. A préciser, dans l'eau du Gange oîi plongent des marches de marbre, les groupes féminins accomplissant les ablutions rituelles, le modelé de M. Bcsnard n'est pas autrement employé, mais avec plus de largeur sommaire, de brusquerie dans l'accent, avec le désir tout sculptural d'exprimer par les volumes. Rien donc n'était plus intéressant que de retrouver en toutes ces œuvres les diverses manières de l'artiste au cours de sa vie. Il la recommençait en quelques mois, essayant tout, se corrigeant lui-même, gardant sous la recherche l'apport d'une longue expérience, redevenu élève sans cesser d'être maître.

On ne retrouvait pas moins en cette série sa constante tendance au tragique contenu, au pathétique inclus dans ce qui est quotidien : et ce qui l'avait retenu par une émotion plus humaine que picturale, ce n'étaient ni les paysages ni les monuments, mais les créatures. Rien à ses yeux, ni le fabuleux passé, ni les fastes évanouis, ni la nature géante peuplée de fleurs et de monstres, ni l'armée formidable des dieux, ne lui a paru plus secret, plus troublant, plus indéchiffrable, que le premier venu de ces êtres souples et taciturnes dont la mince nudité remuait sous l'éternelle clarté, et dont le fatalisme s'alliait selon l'expression de Mallarmé, à « l'insensibilité de l'azur et des pierres ». La difficulté de comprendre ces créatures dont l'unique espoir est la certitude du néant surpassait pour lui toutes les difficultés matérielles, si sérieuses pourtant : la quasi-impossibilité de s'isoler dans une multitude obstinément curieuse, empêchant l'artiste, par sa présence même, de reproduire aisément le spectacle qu'elle offre : les défiances, les interdictions rituelles, l'invisibilité des femmes dans l'Inde du Nord; l'éblouissant désarroi de l'esprit et des yeux se demandant vainement que choisir dans ce monde nouveau, essayant d'éliminer sans rien perdre; le découragement, enfin,

•de sentir que quelques mois d'attention intense sont bien peu pour envisager une contrée colossale et une race totalement étrangère.

Dans cette confusion de sentiments et d'impressions l'artiste n'a été guidé que par une notion essentielle, qui était déjà en lui : la compréhension du panthéisme. C'est ce til qui l'a dirigé dans ce labyrinthe. C'est à cette idée qu'il a demandé l'explication de ce qu'il voyait partout, à Kandy, à Bénarès, à Agra, à Delhi, à Jeypoore, à Oudaipour, dans les temples d'Anouradhapoura, à Madura comme à Trichinopoli, à Tanjore, à Madras ou à Hydcrabad. En tous ces lieux mélancoliques et magiques, c'est l'idée panthéistiquc qu'il a retrouvée et exprimée dans les visages de ses modèles, comme il l'avait déjà exprimée sur les faces des personnages de ses fresques Imaginatives, et tout en affrontant une civilisation inconnue, l'Européen y a vérifié ses songes et affermi son sentiment intérieur. Par là ce voyage ne fut dans sa vie ni un -caprice ni un hors-d'œuvre, mais une étape nécessaire et un contrôle de soi.

Cette idée avait inspiré à ce sensualiste amoureux du faste ses pages graves, ses pages pensées autant que peintes, et aidé à la révélation des régions nostalgiques, inquiètes et sombres de son esprit : car décidément il y a deux Besnard parallèles et tout jugement est inexact qui ne tient compte que de l'un d'eux. C'est le second qui, dans l'Inde, a prévalu. Il a surtout pu travailler dans l'Inde du Sud. Il a expliqué combien, au point de vue strictement pictural, celle-ci, par le violent conflit des ombres et des clartés, évoque Rembrandt, tandis que dans le Nord s'impose le souvenir des clartés étales de Véronèse et de Tiepolo, En ces toiles de l'Inde méridionale le tragique se révèle. Les tonalités les plus brûlantes signifient des sentiments, l'ombre y est capitale, on ne s'arrête point aux prestiges de la couleur pour la couleur, on est obsédé par une émotion psychologique, l'exotisme n'est point un vain motif de curiosité mais une brusque révélation des âmes. On y sent que l'homme, autant que l'artiste, a été frappé par la grandiose désespérance de ces millions de pessimistes recueillis dans l'attente du non-être, dans le non-vouloir-vivre, et s'étant créé un univers tout de formalisme symbolique, une mysticité dont l'aspiration ne va point, comme celle du christianisme, vers une résurrection éternelle, mais au contraire vers une dissolution infinitésimale.

Cette croyance terrible unifie les expressions en cette foule pourtant divisée en castes jalouses. Nous ne pouvons percevoir en ces

tableaux les infranchissables orgueils rituels qui séparent ces êtres : ils nous apparaissent réconciliés par la même certitude de ranéantissement dont se repaît leur âme orgueilleuse et morne.

L'exposition du Voyage aux Indes se composait de vingt peintures à l'huile, de quatorze peintures à la détrempe, d'environ quarante aquarelles ou gouaches, et d'une quantité de feuillets, détachés et encadrés, empruntés aux cinq carnets de voyage bourrés de croquis, de lavis et de notes manuscrites par l'artiste.

Parmi les peintures à l'huile, beaucoup étaient grandes et importantes, et la plupart très complètes, l'artiste s'étant pourtant réservé le droit bien naturel de les parachever en son atelier de Talloires, dans l'hiver 1911-1912, avant l'exposition. Une des toiles les plus éblouissantes était cette vision d'un Marchand de fruits à Madura^ symphonie d'une intensité presque incroyable. Mais toutes étaient très montées de tonalité. Les Laveuses à TrichinopoH, les Trois Danseuses à Jodhpur, les Femmes sur le lac d'Oudaipour, le Pont de TrichinopoH, d'un rouge splendide et bizarre, ne le cédaient en rien pour l'éclat à cet aspect d'une Rue d'Hyderabad, où parmi la foule en fête, se pressant entre les maisons étroites sous le ruisseau de feu bleu d'un ciel torride, surgit en se convulsant un danseur grimé en femme, avec un masque jaune. Une Femme de caste voyageant sur la route de Jeypoore était un prétexte à la plus violente harmonie : elle passait, parmi un troupeau de zébus guidés par des coureurs nus aux turbans d'or, dans la lumière framboisée d'un crépuscule somptueux, dans une poudre d'or rouge. A ces visions de féerie faisaient contraste deux toiles sombres : l'une, les Pleureuses au bord du lac, était d'un sentiment tragique, d'une désolation morne et d'un style sévère faisant penser à certaines hallucinations du Tintoret, à certains groupes dans sa sublime Crucifixion de Venise, L'autre, petite merveille d'exécution intelligente et nerveuse, montrait l'artiste et sa femme assis dans un intérieur très sombre où une bayadère dansait pour eux. Elle y brillait comme un serpent diapré, saisie avec une admirable vérité dans la souplesse de sa danse, et le morceau faisait songer à Rembrandt.

La vie de fête, la vie de rue, la vie religieuse, étaient aperçues et notées dans ces tableaux, ainsi que la vie intime — si l'on peut dire ce mot à propos de ce peuple inconnaissable. La danse sacrée, les rites du Fleuve-Dieu, le deuil, la foule dehors et le mystère des bouges saturés d'ombre farouche étaient évoqués, bien moins par

le détail documentaire que par les expressions, les gestes et la lumière ambiante. Partout l'être humain définissait la race et la contrée plus que le paysage, l'arbre et le monument : et on pouvait considérer la plupart des œuvres comme des groupes de portraits. Portraits de style et d'ensemble par la silhouette générale, révélant les attitudes favorites de la vie en plein air, la fierté, la réticence, la gravité farouche des modèles; portraits, aussi, de hras et de mains, dont le peintre avait réalisé une série vraiment merveilleuse de science souple et expressive, ces bras et ces mains, en leur perpétuelle nudité, parlant vraiment un langage comme ceux et celles des canéphores grecques. La Rue à Madura, à ce point de vue, était un chef-d'œuvre de la plus éloquente expression picturale, atteignant à la synthèse, nous disant tout ce qu'est une rue indienne, tout en se bornant à nous montrer des passants du peuple : mais il suffisait de voir comment une grande femme en rouge soutenait sur sa tête, de ses mains levées, un vase de cuivre, pour prolonger la réalité par le rêve, et comprendre le style là où fût demeurée insuffisante la mentalité du plus vibrant impressionniste. Et il est bon de remarquer qu'aucune toile de Manet ou de Renoir n'a atteint à la frénétique puissance d'œuvres pareilles, pourtant harmoniques et où la couleur n'est jamais prodiguée pour le facile plaisir de barioler et d'aveugler.

Les visions de danses et de fêtes apparaissaient, dans ces peintures, nettement différenciées des nôtres. Elles étaient toutes de danse et de couleur : ce sont deux éléments qui nous manquent, et qu'une foule orientale détient constamment. Elle a très peu à faire pour que sa marche balancée devienne une danse rituelle et pour que ses oripeaux, avivés d'une fleur ou d'un bijou, deviennent fcstivaux, hiératiques et somptueux. Nos cérémonials ignorent le rythme, et nous n'avons que deux façons de passer de nos vêtures noires ou ternes à la vêture éclatante : le déguisement de la rue, qui est brutal et s'accompagne de vulgarité, et le travesti, auquel la bonne société ne s'adonne qu'à huis clos par caprice — le carnaval de carrefour ou la soirée masquée.

Les aspects notés par M. Bcsnard contribuaient donc à bien établir cette profonde dissemblance de l'Occident et de l'Orient. Les Danseuses de Jodhpur^ ou la Danseuse rouge pareille à un gigantesque pavot apparaissaient comme des figures sacrées et évoquaient une foule de civilisations à jamais disparues.

Les détrempes montraient, en contraste saisissant, des œuvres

comme le Vieux braliinine, semblant modelé dans l'or pâle, être décharné, mystérieux, fatidique et terrible, et le grand portrait de Vactrice Balainani sous la figure de la déesse Saraswati, protecti'icc des Arts libéraux. Une belle créature toute blanche, assise sur un paon, ayant à ses pieds deux ^'ieillards représentant la Science et la Poésie, selon le S3'mbole d'usage avant toute représentation théâtrale. La Réjane hindoue, peinte seize ans après la Française! Une harmonie en blanc, rose, jaune et bleu, où tout était d'un maître, et vraiment enthousiasmant par la sûreté, l'aisance et l'allégresse joyeuse de la technique aux emportements superbes. Une scène intime, des plus finement révélatrices, montrait le Poseur de bracelets faisant glisser lentement, subtilement, les bracelets de verre coloré autour du bras d'une Hindoue accroupie, immobile et passive. Elle s'opposait à des évocations d'éléphants caparaçonnés emplissant les ruelles de leurs masses majestueuses, et à ce vaste Bain rituel dans le Gange où l'éclat de la couleur ne l'empêchait pas d'être grave, tant elle révélait avec austérité le mystère de l'Inde. Les femmes du Nord y avoisinaient celles du Midi, mais sans les frôler ni les connaître. Réunies pour la même purification mystique dans la même eau, ces créatures de races et de castes différentes étaient pourtant plus séparées que par des milliers de lieues, et leur silence et leurs regards noirs étaient révélateurs de cette implacable antinomie morale et religieuse. Le dessin, la couleur, l'arrangement, tout faisait comprendre en ce tableau magnifique, où le public ne trouvait que joie optique mais dont le sens profond lui échappait, combien ces races sont immodifiables : et on était certain d'avoir sous les yeux des Hindoues telles que les conquérants asiatiques ou Alexandre de Macédoine durent les voir. Un tel tableau était un poème du fatalisme supprimant le Temps. Avec un minimum d'accessoires et de documents, là comme dans ses œuvres décoratives européennes, l'artiste allait à la synthèse, exprimait le profond^ et prouvait une fois de plus que le sentiment poétique est d'une vérité plus vraie que l'exactitude littérale, par la force du choix.

Les aquarelles comptaient deux grandes merveilles techniques, V Homme en rose et la Fête du Langar à Hyderabad; de furieux conflits de couleurs, chevaux, éléphants, murs incandescents, cohues bigarrées! Des jardins de bambous à Kandy, de blancs palais se mirant dans l'eau bleue du lac d'Oudaipour; des danseuses de Delhi; des étangs à Ceylan; des fakirs, des parias, de

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petites brahmines, des pagodes, des éléphants, des pagodes, des paysages, toute une prestigieuse série de notations décoratives. Et enfin venaient les pages nombreuses des carnets du voyage, tachées d'aquarelle, zébrées de croquis à la plume surchargés de l'écriture fine et nerveuse du peintre.

Combien Flaubert et Delacroix — oui, Delacroix, qui eût embrassé en l'artiste un de ses fils spirituels! — combien ces grands peintres se fussent réjouis de ces magnifiques gestes de canéphores hindoues, de ces danseuses mimant avec une frénésie muette le rite millénaire, ou s'épanouissant dans les pétales vermillonnés de leurs jupes comme d'invraisemblables fleurs, levant des masques puérils et sauvages, aux narines illuminées de la scintillation d'un large anneau, de ces groupes dont le soleil diapré la prostration! Là l'artiste a pu s'isoler du grouillement bariolé et avide, se réjouir de la profusion de tons, improviser dans la belle liberté de la touche qui miroite et du trait qui s'élance ! Mais il faut toujours en revenir au thème souverain de cette vaste symphonie qui, malgré tant de rouges, évoque plutôt l'aspect de cuir gaufré, de vieil or et de rousseur sombre des Rembrandt, méritant vraiment le sous-titre choisi par l'artiste : L'Inde couleur de sang. Le fatalisme est là devant nous, incarné dans une humanité à laquelle rien de nous ne s'adapte, et dont la transcription du grand peintre, après tant de livres de savants et de romanciers, ne peut que nous signifier plus profondément la volonté de mystère, l'incompatibilité hermétique. Nous faire une conception claire de l'Inde serait démentir son panthéisme innombrable, car on ne définit point un monde où tout est rites, et signes de signes, o\x tout est une architecture de mirages sur une espérance de néant.

C'est cette sensation générale d'une humanité à jamais insolite et interdite, dont ses maîtres étrangers se servent sans pouvoir la comprendre comme nous nous servons de l'inconnaissable électricité, c'est cette sensation de toute une mentalité anormale et comme fluidique qui était donc la raison et la leçon dernière de cette exposition. Malgré la magnifique ingéniosité du peintre, c'était une notion abstraite et troublante qui s'imposait au souvenir. L'artiste avait rencontré enfin, vivants, les êtres dont son intuition peuplait jadis ses compositions allégoriques : et en allant à la Lumière, c'était la Mélancolie qu'il avait rencontrée, dans la créature extatique et triste. Une seule œuvre peut-être respirait la joie sans mélange, ce Lac d'Oiidaipour pareil à un songe de Turner où des

palais d'opale et de perle rayonnaient dans le saphir du ciel et de l'eau, où les arbres géants et les éléphants donnaient l'impression de la force pacifique dans la majesté d'une immuable nature. Partout ailleurs se décelait, s'affirmait ou se travestissait sous la bigarrure des costumes, l'âme désespérée de V Homme en rose, et c'était la plus attachante signification de cet ensemble d'œuvres, né du contact d'un grand artiste européen avec l'immense énigme de rinde.

« l'homme en rose »

Cet Homme en rose, c'était en effet la créature que l'artiste avait imaginée, espérée, attendue dans la fantaisie symbolique de son esprit, avant le voyage. Et il l'évoquait en des pages charmantes à ce moment. Le Figaro, averti du projet, avait prié M. Besnard de raconter ses impressions en une série de chroniques. Elles parurent avec grand succès et formèrent un volume qu'édita la librairie Fasquelle en 1913. C'étaient les rédactions définitives des cinq carnets bourrés de notes en cours de route.

Quelques belles que fussent les peintures, elles étaient mieux qu'un spectacle d'exotisme offert à la curiosité visuelle du public, et leur intérêt capital était encore dans l'auteur lui-même. On ne pouvait l'effacer derrière ses toiles : ce qui y attachait, c'était le trouble ressenti par cette nature infiniment impressionnable, c'était la façon dont cet esprit aigu, lucide, malléable, se passionnant à assimiler, s'irritant de toute nuance rebelle à l'analyse, confrontait ses méthodes à l'énigme du portrait d'une race défensive. Lutte étrange où, pour se secourir lui-même, le peintre s'était fait écrivain! Aucune des œuvres exposées n'était, pour dire ce conflit de l'intelligence européenne et du mutisme oriental, significative au degré de ces carnets où l'écriture menue, incisive et capricieuse comme un griffonnis d'eau -forte, envahissait les croquis, les ébauches aquarellées, où la double pensée écrite et peinte s'exaltait, où l'on surprenait le travail du cerveau assailli d'intuitions, cherchant à fixer, à synthétiser, avec des trouvailles enthousiastes et des hésitations plus intéressantes encore. Pour un Delacroix peignant l'Orient avant de l'avoir vu, l'écriture était une dérivation de l'esprit et une confidence privée. Pour un Fromentin beaucoup plus compréhensif que sensible optiquement, l'écriture était une consolation mélancolique. Mais les notes cursives et ardentes d'où

sont sorties les pages de VHonunc en rose sont inséparables de l'œuvre dessinée, et seule leur union donne le véritable sens de la tentati\'e. ^r Silencieux et rêveur, écri\ail l'artiste au moment de partir, est celui vers lequel je vais. Svelte enfant du soleil, mon imagination lui assigne pour domaine une improbable contrée où, tantôt sur un fond de fleurs gigantesques aux feuillages mystérieux, tantôt à même l'or du couchant, ou bien encore sur la rive de quelque lac noir fleuri de lotus, il se détache, lui, le roi de tout cela, vêtu avec une somptuosité féminine. Car, viril entre tous, il apporte pourtant dans sa parure un luxe qu'ici nous ne consacrons qu'aux femmes. Être étrange et pourtant harmonieux, inventeur de symphonies, musicien dont l'instrument est la couleur, je te convie depuis bien longtemps à mes féeries intimes, et tu as un nom dans mes rêveries. Homme par les passions, femme par la parure, je t'appelle Y Homme en rose. >>

Quelques mois plus tard, à la fin de son livre, le peintre notait avec une ironie mélancolique :

« Et l'homme en rose? Faut-il avouer qu'à partir du moment où j'ai mis le pied sur son féerique domaine, j'ai moins pensé à lui? Ce n'est point inconstance ni déception, c'est tout simplement que je ne l'ai pas vu, parce que je crois bien qu'il n'existe plus, ou que, du moins, il n'existe pas tel que je l'avais imaginé. Ce pauvre jeune radjah de Jodhpur (que M. Besnard a peint et qui figurait au centre de l'exposition comme un symbole) était lui un homme en rose. Mais il portait des culottes anglaises et, s'il revêtait le costume traditionnel, c'était seulement quand il se déguisait pour assister à quelque cérémonie de sa caste. Le fils de mes rêves ne vit plus seulement entre les murailles ajourées de ses palais, il lui faut le demi-jour de nos contrées. Il n'est plus vêtu de mousseline rose piquée d'or, il porte des vestons de laine profonde, joue au golf et se fait blanchir à Londres. Je suis venu trop tard pour le rencontrer dans tout l'éclat de sa puissance. Comme pour les Pyramides et le Grand Sphinx, j'ai manqué le crépuscule favorable. Dès lors ma chimère n'est plus qu'une rêverie sans objet dont se rit l'altière réalité. »

Entre ces deux états d'âme s'est inscrite une série de tableaux hindous qui apportent de précieuses contributions au bagage antérieur d'un Loti, d'un Pierre Mille, d'un André Chevrillon, et avec une originalité toute spéciale. Les descriptions sont en effet, avant tout, d'un peintre qui pose des mots comme des touches, sans

procédés littéraires. Quelques visions de Port-Saïd, du Caire, de Karnak, de Suez, de Djibouti, de Colombo, nous conduisent à Anouradhapoura, puis à Kandy, et enfin dans l'Inde même, à Madura, où l'artiste passe une nuit au théâtre, et étudie une pièce hindoue. De là Trichinopoli et Tanjore, avec les visites aux bayadères; puis Pondichéry, et enfin Golconde, la magique Hyderabad avec ses fêtes; Calcutta; les bords du Gange; les bûchers rituels; Delhi, Jeypoore, Jodhpur, Oudaipour, Bombay enfin, et le départ à regret vers l'Europe, avec des caisses pleines de tableaux et d'études. Le tout est raconté avec mesure, simplicité, et aussi uniment que possible, sans l'ombre d'une prétention, et pourtant quel document sur l'étonnante mentalité du peintre! Quel document, surtout, sur la façon dont l'homme né pour parler en couleurs cerne et définit l'impression autrement que l'homme né pour parler en mots! Et quelle curieuse alliance entre eux chez M. Besnard! Cette étude sur lui ne serait pas complète, psychologiquement, si je n'y faisais place à quelques extraits de ce livre captivant.

Lisons plutôt cette description du temple de Madura :

« Sur les pas de la vache élue nous entrons donc à notre tour et nous voici à l'instant mêlés, confondus, au milieu de centaines de corps nus.

« Quelle foule étrange! Cela tient de l'enfer et du bain froid, à cause des pagnes blancs que certains, les plus nombreux, portent roulés courts, entre les jambes, tandis que d'autres se drapent dans de véritables toges.

« Des têtes rasées, à la peau sombre, au front rayé de blanc nous fixent de leurs yeux féroces, puis s'éloignent. Quelques femmes portant leur enfant sur la hanche gauche viennent à notre rencontre comme poussées, et sur le point de nous toucher, reculent avec terreur en détournant la tête pour marquer leur dégoût de notre présence. Car nous sommes impurs, même pour le plus indulgent des Hindous, et maudite serait la main ou la hanche qui nous frôleraient seulement.

« Sur les murailles, au long des piliers qui soutiennent le plafond, si haut qu'il se perd dans la nuit, gesticulent des figures de pierre qu'anime étrangement la lueur vacillante des hauts quinquets.

'< Sous l'éperon de leurs cavaliers fabuleux, les chevaux à tête de chimère bondissent au-devant de l'obscurité. Contre une paroi, un

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dieu à tête d'éléphant, assis, jambes croisées, dans le fond d'une sorte de niche, paraît se réjouir infiniment d'exhiber un abdomen ruisselant de beurre fondu. Sur la paroi qui lui fait face, une déesse surgit affublée d'ornements bizarres, qu'autre part qu'en cet antre, je jugerais grotesques. Cependant, sous sa tiare d'or massif en forme d'immense cocon de ver à soie, elle apparaît finement sculptée.

« Les chauves-souris, grandes comme des pigeons, atTolées, volent en zigzag, parfois si bas qu'elles nous touchent presque, à sentir sur notre joue le frisson de leurs ailes et dans nos yeux l'éclat de leurs prunelles.

« Devant le dieu à tête d'éléphant, Gancça, me dit mon guide, se dresse un homme nu, le front marqué du trident de Vichnou, qui, élevant ses mains jointes au-dessus de sa tête, fixe l'idole d'un regard de démoniaque. Brusquement, sur la dalle et presque à nos pieds, un autre corps nu se projette au risque d'y écraser son profil aigu : c'est un fanatique, celui-là. Son corps est zébré de lignes blanches.

« Immobile et raidc comme on l'est dans la mort, il prie. Même, il est si immobile que sa saillie en est diminuée; c'est l'inertie des choses; celle des corps plus pesants de toute la vie qui les a quittés. Dans la vie tout s'élance en haut, s'allège. Dans la mort, tout pèse, se concentre en bas pour s'anéantir mieux, se mieux incorporer à la terre.

« Encore un groupe qui vient à nous; il va nous toucher... Mais il oblique de telle sorte que nous ne sentons de son approche que le froissement des quelques millimètres d'air qui nous séparent de lui.

« Dans un coin d'ombre, un fakir hirsute, la chevelure alourdie de fange, figé en une attitude de momie, retient la dévotion ou, tout au moins, la curiosité de quelques dévots,

« Au milieu de cette humanité où je ne me reconnais pas, je me sens l'âme froide.

« Cependant la foule nous roule et nous porte jusque sur les bords du bain des Brahmines. Là, sans rides, dort une eau sombre, et si semblable au néant qu'on croirait à un précipice plutôt qu'à un étang, n'était la colonnade qui court au long de ses rives. Un fantôme sort de ce vide pour se vêtir de ses draperies et disparaître.

« Tandis que j'observe les hauts parapets et ces galeries d'oîi déborde la houle des pèlerins, et suis dans l'azur sombre la montée

du Gopuram sur lequel se pose horizontal le croissant de la lune, mon guide me touche le bras et du doigt me désigne une vache a^'^enouillée. Son protil fin se détache délicatement sur l'opacité de l'atmosphère. »

Il y a là presque l'accent sourd et doux d'un des poèmes en prose que Paul Claudel a consacrés à la Chine. L'artiste sort du temple, se retrouve dans la rue et la foule qui environne le sanctuaire :

« Vendeurs et acheteurs s'appellent, discutent, crient, gesticulent, sans qu'un rire de femme ou d'homme éclaire ces faces, sur lesquelles règne le regard intérieur de ceux qui souffrent d'un mal secret. Les voilà, les marchands du temple, ceux que le Nazaréen chassa jadis ! Le temps est si aboli sous ces voûtes qu'on peut bien dire qu'ils sont les mêmes.

« Ce soir, pour la première fois, je puis me faire l'idée de ce qu'étiiient ces vendeurs qui encombraient les saints parvis. A l'instant, le décor antique, grec ou égyptien, se reconstitue pour moi.

« Derrière ces marchands verbeux et véhéments, les dominant de toute la hauteur de sa taille, un éléphant sacré balance sa trompe d'un mouvement rythmique, et son ombre portée propage jusqu'au plafond le spectre de son corps immense.

« Encore quelques pas. — Groupés à terre, le torse écroulé entre leurs genoux, des hommes de tout âge se tiennent rangés en cercle autour d'une torche posée sur le sol. Éclairées de bas en haut, leurs faces de damnés assagis tantôt s'illuminent d'une lueur de brasier, tantôt s'abolissent dans l'ombre projetée par le voisin. — Que fontils? — Avec force mouvements de tête et de bras, un vieillard chantant module une strophe ou un couplet, fragment de poésie aussi vieille que le monde sans doute, et, pieusement, l'entourage l'écoute sans pourtant s'abstenir d'approuver du geste ou de la parole. Puis, le chanteur se tait. Alors, une autre voix s'élève, puis une autre, et une conversation qui semble une discussion s'établit dans le cercle, les mots et les gestes s'entremêlent. Enfin le silence revient, et le vieil homme élevant sa face vers la voûte entame une autre strophe. »

Voici une page admirable, écrite sur la grande route qui mène le voyageur vers Temple Rock :

'' Un vol d'enfants s'abat autour de nous. Notre aspect les réjouit fort, et ils nous accompagnent jusque sous les hautes voûtes du temple infiniment moins grand que celui de Madura, mais aussi

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encombré de marchands de bijoux et de galettes. Au fond, un grand escalier aux marches rayées de rouge mène au sanctuaire inaccessible aux profanes. Du plafond pendent de longues feuilles de maïs desséchées, mises là pour entraxer le xol des chauvessouris dont j'aperçois les corps suspendus aux saillies des corniches.

« Tout à coup, sur un des paliers de cet escalier un éléphant immense se dresse. Éclairé par le jour froid d'une lucarne, il s'est arrêté sur un geste de son conducteur et balance sa trompe, la porte à sa bouche, la pose sur l'épaule du jeune homme en un geste familier si humain! Celui-ci est vêtu d'un pagne rose, mais rose comme une pivoine à son premier matin : c'est sur le fond sombre une note de couleur inouïe. Le monstre marche à marche, descend vers nous. Il a\ ance, il grandit juqu'à abolir les piliers, la voûte. C'est un monument en marche, il n'y a plus que lui et je me colle à la muraille pour éviter la caresse de son appendice. Il passe et se dirige vers la sortie pour faire, paraît-il, sa promenade quotidienne. Je le suis, et, sous son ventre, comme sous un porche, j'aperçois en contre-bas, fuir la perspective des petites maisons à balustrades de la rue vers laquelle descend le monumental habitant de ce séjour sous la conduite de son frêle gardien.

« Il m'en coûte de penser que je ne suis qu'un simple voyageur et que mon émotion sera stérile. J'aurai beau décrire la grandeur menaçante de l'éléphant, sa masse impérieuse soumise à cette petite volonté d'un jeune homme qui n'a juste auprès de l'animal que l'importance d'une fleur poussée au pied d'un monument, je ne ressusciterai pas la réalité, et c'est à peine si moi-même, au travers de mon récit, je reconnaîtrai mes propres sensations. Car les souvenirs n'ont pas toute l'éternité que l'on dit. Ils meurent souvent d'avoir trop servi.

« Comme deux papillons diaprés des plus belles couleurs, un couple jeune, deux époux sans doute, s'avancent en hâte dans le vol de leurs draperies, et brusquement se prosternent sur les dalles où se voient encore les traces du passage de l'éléphant; la face contre terre, ils prient. Elle, enveloppée d'un pagne de soie orange tissée d'or et d'argent, allonge ses bras sur le sol. Et je les regarde, ces bras d'un contour si pur, qu'affinent les bracelets d'or dont ils sont ornés, depuis le poignet jusqu'au coude : ils me remémorent les fragments de déesses en bronze jadis doré, que l'on découvre parfois dans le sol des contrées qui furent des pays de merveilles. »

Et voici encore — que de pages à citer ! — la vision d'une représentation hindoue, dont M. Besnard, en peignant l'actrice principale, a tiré une des toiles les plus fascinantes, les plus décoratives, qu'il ait peintes depuis le portrait de Réjane. C'est la nuit, au théâtre de Madura :

« Sans le rire, le langage des passions serait monotone. Il suit les larmes, souvent même il les accompagne et, ensemble, ils font tout le drame de la vie. Pour avoir une idée juste du moral d'un peuple, savoir de quoi il rit et comment il rit, en un mot, de quelle façon le plaisir pénètre dans son âme, il faut fréquenter son théâtre.

« Justement une affiche en langue tamoul annonce sur tous les murs de Madura la Sainte^ la présence d'une actrice très réputée dans le Sud, qui, en compagnie de sa troupe, donne une série de représentations à l'autre bout de la ville, dans une salle qui est sa propriété. Les places retenues, après le dîner, vers neuf heures une voiture nous y conduit.

« La route est longue ; nous trottons dans la nuit, interminablement, et tout d'un coup, nous voici dans la lumière blafarde des lampes d'acétylène, devant un campement de trépassés en rupture de purgatoire, être nus ou drapés que l'on prendrait aussi pour des statues éclairées par la lune. Nous sommes arrivés. Le décor est étrange. Au milieu d'une clairière entourée de palmiers et de cocotiers s'élève la salle de spectacle dont nous regardons la charpente de bambou et les murs de tôle ondulée : construction démontable qu'il peut nous arriver de rencontrer encore à Trichinopoli, à Madras, ou quelque autre part dans le sud de l'Inde, car la troupe vo)'age.

« Sous les arbres, au long des haies de thuyas ou de tamaris, sont alignés les petits fiacres de Madura qui ramèneront les spectateurs chez eux. Tout auprès, dorment déjà, dételés et agenouillés sur le sol, les petits bœufs blanchâtres, mêlés aux marchands de galettes, de boissons et à la cohue habituelle qui se presse aux abords des lieux de plaisir. Cela même est comme chez nous. Après être descendus, ayant pénétré dans la salle, nous voici, avec mille égards, installés au premier rang des spectateurs. — Trop près.

'"' Je regarde autour de moi : nous sommes seuls Européens. La scène est vaste comme la salle qui peut contenir deux mille personnes. Les murs en sont décorés de motifs que l'on dirait, malheureusement empruntés à ceux des guignols des Champs-Él3^sées. Il y a déjà beaucoup de monde, de tous les mondes : on est même

très habillé. Ce sont des lévites de soie rose, mauve, citron, avec des turbans où l'argent serpente. Derrière nous est assise une fort jolie petite femme drapée dans un pagne gris de cendre lamé d'argent. Des bracelets d'or enserrent son poignet, et au-dessus du coude d'autres montent jusqu'à la naissance de l'épaule. C'est à n'en pas douter ce que l'on nomme ici en anglais une daricnirr frirl ; une femme libre.

« Mais sa tenue est excellente. Seulement, il est évident, à voir le manège de ses yeux de velours, qu'elle cherche à attirer le regard. Cela se devine encore au soin qu'elle prend d'arranger ses draperies afin d'avantager sa taille, tandis qu'elle s'évente doucement d'un petit écran rectangulaire, dont chaque angle est orné d'une houppe de soie jaune.

« Une rumeur annonce les arrivées nombreuses des spectateurs. Mais aucun bruit vulgaire, pas de cris ni de disputes; il y a assez de place pour tout le monde.

« D'une petite porte latérale, haut percée dans la muraille, à notre droite, et d'oia dévale un mince escalier (c'est par là que, du dehors, nous sommes descendus à notre place), surgit tout à coup une somptueuse personne, au teint safrané et coiffée à l'indienne, c'est-à-dire avec les cheveux tirés en arrière et réunis en un chignon allongé. Une draperie blanche, bordée d'une mince ligne d'or, recouvre son épaule gauche et passe sur sa poitrine pour s'aller fixer sur les hanches, où la maintient une riche ceinture ornée de diamants.

« Brune, un peu forte, avec aux oreilles des diamants encore, et sous le nez une perle assez grosse, — oui, sous le nez, cette déesse, si c'en est une, est imposante. Allons-nous l'avoir pour voisine? Nos regards lui certifient sans doute que nous la trouvons belle, car sous la perle, ses lèvres s'entr'ouvrent pour un sourire. Elle s'approche de nous. Un valet la suit, portant une corbeille de fleurs jaunes et blanches; en un joli mouvement tournant, elle y plonge la main et en retire des colliers faits de ces mêmes fleurs, dont gracieusement elle orne nos épaules, ajoutant à ce don le prix de quelques paroles de bienvenue. Sa main pâle, aux ongles rougis, qui pétrissait un odorant mouchoir de batiste brodé, le laisse tomber en nous quittant. Aussitôt, mon fils le ramasse et le lui rend dans un salut. Avec une grâce de princesse que souligne l'abaissement des paupières peintes et infiniment allongées, elle lui dit, en ansflais : « Merci ».

158 ALBl-RT BESNARD.

« Cotte femme, ce superbe automne, c'est M°" Balhamany, la propriétaire du théâtre ; et son apparition nous dispose bien pour le reste de la soirée.

« En avant du rideau encore baissé, sur le bord de la scène où ne siège aucun chef d'orchestre, s'est installé un assez beau jeune homme devant un petit harmonium, d'où, aussitôt il tire des sons formant un enchevêtrement mélodique comparable à ceux d'une arabesque. Tout auprès de lui, mais dans la coulisse, à peine entrevu, au long du cadre de la scène, un Hindou nu-tête, à face de vieille femme, chante en abaissant et relevant son crâne, suivant une cadence qui déroute nos oreilles européennes, peu faites à ces gutturales et à ces aspirées rompant la chaîne du rythme pour ensuite retomber dans le thème et se noyer dans des sonorités prolongées. Ce thème musical, c'est ce chanteur de la coulisse qui le fournira au dialogue des acteurs en ponctuant la cadence par le tintement d'une petite sonnette. A écouter cette musique, je pense aux nuées du ciel dont les alternances permettent la surprise d'un pur rayon de soleil. Les drames ou les comédies sont en ce pays des sortes d'opéras-comiques.

« Cependant que la musique fait rage, que la salle s'emplit de sons, voici que le rideau s'anime, ondule et finalement se lève sur un décor dont l'incroyable naïveté nous suggère une place publique... A Vérone? Peut-être. Tout aussitôt, deux personnages apparaissent : l'un coiffé d'un turban, l'autre affublé d'une souquenille et de pantalons de clown. Tout comme le Stenterello toscan, il se coiffe d'un petit chapeau de feutre relevé sur le front et sur la nuque. Son langage et ses pirouettes indiquent le caractère de son personnage : c'est un comique facétieux, un Arlequin qui sent son Italie jusque dans la manière de lancer le mot. Personnage de tradition, certainement, dont l'existence, étrange en ce milieu, n'est peut-être duc qu'au passage autrefois fortuit d'une troupe d'acteurs, de bouffes^ à la cour de quelque rajah; peut-être à celle de l'empereur Akbar qui aimait, comme on le sait, les arts d'Europe et s'entourait d'étrangers.

''< L'autre compagnon est un raisonneur dont le rôle se borne à donner la réplique.

'K Ils me paraissent dialoguer sur la pièce, peut-être en faire l'exposition, et leurs lazzis divertissent infiniment les spectateurs. Après quoi, le rideau qui tombe les dérobe au public pour se relever bientôt sur un salon style second Empire que solennisc un groupe étrange.

rORIF.NTAUSTE. 159

f< Sur une haute chaise dorée, Ganéça, le dieu à tête d'éléphant, le fils de Çiva, chante en balançant sa trompe dont un de ses quatre bras soutient l'extrémité. Au-dessous de lui, deux jeunes filles vêtues du riche costume hindou an;itont de (grands chassemouches en plumes de paon, tandis qu'à leurs pieds, deux vieillards somptueusement vêtus, dont les barbes descendent au lonode leurs draperies comme, en cascades, l'eau des torrents, inclinent sous le rythme des chants leurs chefs enturbannés de vert et de rouge. Leurs mains déroulent des manuscrits. Nul doute qu'ils ne symbolisent à eux deux la Science et la Poésie.

« Les deux fantoches reparaissent et dialoguent à nouveau. S'adressant à Ganéça, ils l'implorent en faveur de la pièce, afin d'en obtenir la réussite. Il faut savoir que c'est dans la tradition d'évoquer Ganéça au début de toute représentation; il est le dieu bon vivant qui porte bonheur.

« Ganéça disparaît à son tour, et la toile se relevant à nouveau nous découvre un autre groupe.

« C'est encore les deux vieillards et les deux jeunes filles, dans le même décor, mais cette fois, groupés aux pieds de la belle Saraswathy, la déesse protectrice des Arts libéraux, et plus particulièrement du théâtre; on doit l'invoquer aussi. Et Saraswathy, c'est M"* Balhamany, elle-même; nous la reconnaissons dans l'éclat de ses draperies mousse de lait et le feu de ses diamants\ Elle s'est ajouté deux bras, ce qui lui en fait quatre, et, sur la tête, une tiare qui ne le cède pas en richesse aux splendeurs de sa ceinture. Elle tient un luth à long manche, et, assise, selon le geste préféré de Celle dont elle incarne le personnage, sa jambe gauche projette vers son genou droit l'élan d'un petit pied où brillent encore des gemmes.

« D'invention hiératique tout ceci pourrait être fort beau sans ce décor qui est celui d'un salon du plus mauvais goût et du plus périmé, où se voit sur la muraille (pourquoi?) une effigie de femme décolletée à l'image des chanteuses de nos cafés-concerts d'antan. Réapparition inévitable des deux pitres qui renouvellent leurs prières devant la déesse. Puis, chute nouvelle du rideau qui se relève enfin sur la pièce qui commence. ;/ Voilà un croquis de l'artiste au travail :

« Nous sommes au début de décembre, et il se trouve que c'est l'époque où dans les temples des jeux sont offerts aux petites filles. Et justement nous tombons sur une ronde de ces mignonnes créa-

i6o ALBERT BESNARD.

turcs, parées, comme pour une fête, de bijoux et de draperies de soie. Une grande jeune fille, faisant office de sous-maîtresse, chante tout en dirigeant la danse qui consiste à frapper l'une contre l'autre, au refrain, les baguettes qu'elles tiennent à la main, et ensuite à chercher celles de la voisine pour les frapper à leur tour. Le bruit métallique des bâtons alternant avec le chant crée la plus délicieuse des cadences. La scène est très antique.

« C'est au long des bazars de Madura que je passe mon temps, ne pouvant rassasier mes yeux du spectacle de cette humanité nue ou drapée qui s'affaire devant ces étalages au fond desquels les vases de cuivre se font soleils, chauffant de leurs reflets enflammés les fruits énormes ou les étoiïcs flottantes suspendues sous l'auvent, et qu'un marchand débite du bout de ses long bras, le torse serré entre ses tibias qui remontent les genoux jusqu'au-dessus des oreilles.

« Tous ces fantômes dont la foule m'avait tant impressionné le soir de mon arrivée, je les retrouve dans la rue, moins terribles sans doute, mais encore impressionnants, à cause de ce regard (toujours!) qui ne me quitte pas, suivant le trajet de mon crayon sur mon papier alors que je dessine. Il semble, vraiment, qu'ils tentent de saisir le fil invisible qui relie mon œil à l'objet de mon attention. Ce n'est pas un regard, c'est trente ou cinquante regards qui pèsent sur ma nuque, tandis qu'un petit bruit sec m'avertit que dans trente ou cinquante bouches le bétel et la chaux se combinent. On ne peut imaginer, si on ne l'a ressentie, l'impression à la longue douloureuse, de se sentir regardé ainsi. Le pire, c'est qu'ils m'empêchent de voir. A certains, je souris en les écartant de la main, et ils s'effacent avec politesse, subitement humanisés. Des bébés, déjà ornés de bracelets, viennent jusqu'au bord de ma feuille de papier mirer dans mes yeux leur petite face de bronze. Que je change de place, d'un pas lent et mesuré cette compagnie de suiveurs m'emboîtera le pas, modifiant son allure sur la mienne, si exactement, qu'on dirait qu'ils obéissent à une consigne. M'arrêtaije, ils s'arrêtent. Muets, ils me dévisagent, tendant vers moi leur lèvre alourdie de salive. »

Voici encore une description rapide de visite chez une bayadère, dont vraiment il est impossible de rien retrancher, tout le morceau est magistral et complet :

« Il fait nuit close. Nos deux voitures, après bien des cahots, s'arrêtent au milieu d'un carrefour où nous mettons pied à terre. Elles ne pouvaient aller plus avant à cause de l'étroitesse des rues,

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Cl. Vizzaoona.

RUE A MADURA

L'ORIENTALISTE. i6i

des ruelles plutôt, au milieu desquelles habite la danseuse sacrée.

« Point de lune au ciel pour nous guider dans ce dédale de petites maisons, pas davantage de quinquets aux carrefours : les étoiles seules alternent leurs feux de gros diamants tour à tour roses et bleus. Les porches forment des bouches noires sous le capuchon de leurs vérandas. Peu de lueurs sous les portes : seulement des gémissements de clarinette, le sanglot étouffe d'un tambour indiquent qu'on s'amuse quelque part. Une porte s'entr'ouvre pour livrer passage à une ombre qui rentre aussitôt. En voici une autre qui, de son auvent, penche vers nous son visage, et dans l'obscurité nous distinguons le blanc de ses yeux à trois pouces du nôtre. C'est toujours dans les yeux que ces fantômes vous regardent. Qu'y cherchent-ils donc?

« Ces rues étroites, aux murailles muettes, paraissent interminables. Enfin, à trente pas, une porte ouverte répand la lueur dorée d'une lampe sur une foule compacte et silencieuse qui semble attendre; et c'est nous qu'elle attend, car ce foyer c'est la maison de la bayadère. Nous entrons dans le rayon et chacun s'écarte devant le sahib et sa famille.

« Comme à Séville, comme à Alger, les lieux de plaisir ressemblent à des bouges. Aucun ornement n'en vient tempérer la nudité. Celui-ci, comme les autres, est sans caractère. Quatre murs nus, éclairés de haut par une lampe à pétrole dont l'abat-jour concentre la lumière sur les parois, laissant le plafond dans l'obscurité. Quatre chaises de jonc tressé nous attendent, où nous nous asseyons sous les yeux de la foule massée aux portes et aux deux petites fenêtres grillées. Celle par laquelle nous sommes entrés fait face à une autre donnant accès à l'intérieur de cette demeure de primitifs, qui ne mesure pas plus de huit pas de large sur presque autant de long.

« Elle n'est pas encore là. Accroupis ou debout au long de la muraille, cinq musiciens l'attendent avec des attitudes lassées de gens qui mangent peu ou qui n'ont pas mangé du tout. L'atmosphère est lourde et la lumière qui tombe du plafond attriste nos visages plutôt qu'elle ne les éclaire, car tous les yeux sont noyés d'ombre. Tous semblent attendre le dénouement d'un événement sinistre.

Contre la porte intérieure sont massés les parents de la danseuse. Vieillards au front fuyant, bébés nus, vieilles aux cheveux gris en broussailles. Nous paraissons très blancs au milieu de ces êtres à la peau sombre que l'ombre assombrit encore.

léa ALBERT BESNARD.

« Ah ! ces lieux de plaisir ne sont pas gais!

« Mais tout à coup quelque chose de brillant apparaît derrière la haie de fantômes qui s'écarte, laissant libre la porte intérieure. C'est EUe. Comme un oiseau de nuit tout doré, elle s'avance et, les bras écartés, s'incline en focc de nous.

« Pour l'Européen ignorant d'Extrême-Orient, une bayadère est un être presque fabuleux, infiniment charmant, d'une grâce dangereuse, répandant au loin son parfum capiteux dans un tourbillon incessant. Cest du moins ainsi que je me figurais une bayadère et je doute que ce petit être-ci, alourdi de colliers et de bracelets, prolonge mon illusion. Elle est pourtant gracieuse vue de près, l'enfant qui vient à nous, mais foncée de peau comme une chauve-souris, presque laide, et la lumière qui tombe d'aplomb sur son petit front aux sourcils rejoints la diminue encore. A-t-elle seize ans?

« Son casque de bayadère s'augmente par derrière d'une couronne de fleurs jaunes en cache-peigne éclairant entre ses deux épaules la ligne de la natte qui en est tressée. Son cou est chargé de colliers et ses bras minces de lourds bracelets. Le petit corsage très court qu'habitent des seins de petite fille enserre ses épaules, moulant le bras jusqu'au-dessus de la saignée ou la chair forme un petit bourrelet, et il est d'étoffe noire lamée d'or. Les pantalons de soie rouge à pois dorés descendent jusqu'aux chevilles, oii les arrêtent des anneaux, des torsades, des bracelets formés d'une infinité de petites boules qui tintent au moindre frémissement de ses pieds d'idole. « Ceux-ci, bagués d'or et d'argent, sèment des étincelles sur le sol dans l'ombre de ses draperies.

« L'or d'un pagne de gaze enrichie de petits dessins rouges, la drape du côté gauche, enserrant ses reins et venant se masser en plis nombreux sur le ventre pour former ce qu'on appelle ici, et qui est rituel : « la queue de paon » à cause des plis qui, s'évasant vers le sol, reproduisent la forme du manteau somptueux de l'oiseau cher à Saraswathy.

'? Du silence naît tout à coup un chant désordonné qu'accompagnent un violon bizarre en forme de calebasse, un tambour plat mais immense, une flûte, des crotales d'argent et deux mains qui marquent la mesure : tel est l'orchestre au rythme duquel obéira la fragile marionnette humaine.

" Et la voici qui se meut.

'< Ce sont d'abord des mouvements brusques, des sauts sur place,

fl

des coups frappés du pied sur le plancher que ponctuent des mots saccadés prononcés à voix basse; puis des torsions de bras et des flexions de cou en même temps que s'échappent de son gosier des modulations qui ressemblent à des cris. Puis des bonds en avant comme pour s'abîmer sur le sol en un geste d'humilité. Enfin, tout d'un coup, sous la poussée d'une gamme chromatique, c'est un effondrement sur les genoux. Les notes stridentes du violon et de la flûte semblent alors l'accabler jusqu'à l'anéantissement; et là, sur le sol, écroulée dans ses draperies d'or zébrées de noir et de rouge, elle semble la dépouille abandonnée de quelque démon. C'est un spectacle étrange et impressionnant.

« A l'appel métallique des crotales, soutenu par le battement étouffé du tambour, se redresse soudain le petit corps frémissant, qui, se projetant tout d'une pièce, de profil, les bras dirigés tantôt à droite, tantôt à gauche, plo^-ant un genou, tandis que l'autre, détendu, lance la jambe en avant en un geste de pantin, reproduit la silhouette hiératique des figures de Temple. Ceci, c'est indien, de provenance sacrée, sans aucun doute, et fort beau. Ce n'est pas ce que nous imaginions : c'est mieux, et, reconnaissants de la surprise, nous applaudissons.

« Essoufflée, la petite bayadèrc s'arrête. Sa gorge bat sous son corselet que compriment ses mains d'enfant étoilées de joyaux. Elle sourit à nos compliments qui ont adouci l'expression de son visage, et, flattée, elle nous fait savoir qu'elle n'est pas fatiguée et qu'elle dansera pour nous avec plaisir autant que nous le désirerons.

« Les modulations de l'orchestre reprennent à la façon des instruments qui s'accordent, et cette fois encore le chant nasillard y joint sa mélopée. Comme inspirée, glissant sur le sol, la danseuse s'avance de nouveau vers nous avec l'air de nous apostropher, muette toujours, bien que ses lèvres s'agitent comme pour prononcer des mots.

« La voici coquette, volage, s'offrant et se refusant et par un geste d'une intention charmante et d'une ironie assez fine, tâtant le pouls à ceux qui paraissent la désirer. Et c'est à nous qu'il lui plaît de supposer ce sentiment et, pour accomplir le simulacre d'action, elle étend sur ma main et celle de mes fils, tour à tour, son fin mouchoir, ce qui bannit toute brutalité. Cela est décent et infiniment délicat. »

Et je conclurai, puisqu'il faut conclure — par ce vaste et large tableau que Delacroix eût tant aimé :

« Depuis plusieurs jours, Hyderhabad est en fête, et c'est

i64 ALBERT BESNARD.

aujourd'hui, quatrième jour de la lune, qu'aura lieu le défilé des troupes du Nizam, qui précède de trois jours la grande procession en r honneur des petits-fils de Mahomet, Hussein et Hassan. Hindous et Musulmans se trouvant en nombre égal dans cette ville ont réuni leurs deux fêtes en une seule. C'est pourquoi nous retrouverons dans la grande procession musulmane plus d'un élément de la grande parade hindoue.

« Le ciel, si limpide, est jusqu'à une grande hauteur constellé de cerfs-volants. Les flûtes et les tambours, de toutes les rues, envoient des bouffées de sons.

« Entre les deux hautes murailles peintes en jaune citron, et percées de boutiques aux draperies multicolores, qui forment sa rue principale, ce ne sont que processions, allées et venues d'êtres paradoxaux au milieu desquels se joue le soleil. Les vêtements sombres de notre Nord repoussent les rayons du soleil ou plutôt les absorbent, et si bien, que ce sont des rayons perdus. Ici les étoffes, les ors, les bijoux, les petits miroirs, cousus sur les vêtements, les happent, s'en échauffent et, quintuplés, les renvoient au maître de la lumière qui a tôt fait d'en cribler à nouveau cette humanité qu'ils parent avec tant de richesse.

« Du milieu de la foule s'élancent parfois des êtres nus aux membres peints et dorés que l'on dirait des tisons jaillis d'un brasier invisible. Étranges personnages, pantins humains, magnifiques et ridicules et un peu terribles, car leur tête ornée de poils postiches évoque l'effroi de quelque bête fabuleuse. L'or répandu sur leurs membres les déifie; pas assez cependant, pour que le jeu des muscles ne trahisse parfois le pénible travail des ans. A leurs bras ils nouent des touffes de plumes de paon.

« Us luttent d'adresse les uns avec les autres et, mêlant à leurs jeux des enfants dorés et peints comme eux, ils forment au-dessus de la foule des pyramides dont le sommet s'engrave en plein ciel bleu. Ce sont les tigres. Ces hommes, en souvenir de l'assistance que les tigres, les paons et les singes offrirent aux petits-fils de Mahomet pendant leur retraite au désert (?), se travestissent de la sorte pour se livrer à leurs acrobaties.

^< Des éléphants à la trompe décorée d'arabesques d'or ou d'argent, passent comme des navires entre nous et le soleil, projetant sur la foule de grandes taches d'ombre.

'< Il faut faire place à un Baal de drap rouge frangé de vert que deux bœufs blancs caparaçonnés de même traînent lentement en

inclinant leur front chargé de guirlandes de verroterie. Sur le devant, trône nonchalamment une belle personne vêtue de caleçons de satin orange que sillonne la coulée froide des broderies d'argent. Son corselet est de même étoffe et le tout est glacé du \ort aigu de la mousseline pailletée qui forme sa tunique. Sa tête est belle dont les prunelles nous regardent en glissant de côté jusqu'à la limite des paupières peintes comme celles des idoles. Son teint est clair, et ses bras dont elle écrase la chair contre une de ses jambes repliée, sont dignes de Parvati elle-même. Rien de beau comme ces chairs pâles et opaques, qui, reflétant peu, gardent l'intégrité des contours.

« Que de foules dans cette foule. Je me heurte à un cortège de petites filles coiffées de vastes perruques et affublées de vêtements sombres, portant un flambeau : spectrales commodes Êrinnyes. De tous les pcfints accourent des porteuses de paniers immenses recelant sous leur enveloppe de vermillon des friandises. Des cavaliers enturbannés de vert circulent montés sur des bidets rosâtres, des Arabes au profil de faucons, fuselés dans leurs lévites de drap noir, vert ou jaune, que gonfle, sur le ventre, une ceinture garnie de poignards gainés d'argent ciselé, fendent la foule en laissant derrière eux flotter leurs manches déboutonnées.

« Les mendiants, aveugles ou voyants, mâles ou femelles, vous assaillent comme des guêpes : on voudrait les abattre d'un coup de bâton. Entre tous, les femmes en haillons sont les plus terribles; on les refoulerait cruellement si un tendre enfant que deux mains expertes vous opposent, ne venait changer votre fureur en tentation de l'embrasser ou de mettre au moins dans sa petite main une minime obole que ses doigts serrent mal et qui tombe à terre. Mais tout aussitôt la mère la ramasse et recommence à crier sa misère et sa faim.

« Puis, dans cette foule des foules, il y a nous, regrettant de n'avoir pas assez d'yeux pour enregistrer la multiplicité des spectacles qui sollicitent nos sens. Les nôtres n'y suffisent pas.

« Des bruits de crotales et de flûte ! C'est dans un carrefour une danseuse au visage peint en jaune. A son cou, à ses bras, à ses pieds brillent les éternels joyaux d'or et d'argent, et sur sa tête les perles imitées et les plaques d'or, descendant au long de ses joues de fantôme, enserrent ses cheveux. Un réseau formé de losanges dorés aussi, mais d'un reflet de métal faux, emprisonne sur ses hanches, ses caleçons et ses draperies couleur de sang séché. Sa voix flûtée accompagne et scande ses pas, sa voix flûtée déjeune fille. Et pour-

i66 ALBERT BESNARD.

tant cette danseuse étrange, cette Salammbô macabre, est un jeune homme, un musulman. Comme les tigres, il danse pour l'accomplissement d'un vœu en l'honneur des enfants de Mahomet.

« Nous allons donc assister à la procession du Langar, ainsi nommée parce qu'elle commence dans la Cour du ministère (le Langar), d'où elle se répandra dans la ville. C'est, au fond, une cérémonie guerrière où se déploient l'armée du Nizam, sous les yeux du ministre d'État Pershad Bahadour, jeune Rajah affable et accueillant qu'assiste de sa présence le gouverneur d'Hyderhabad, représentant anglais du Gouvernement britannique.

« Quatre places nous attendent dans une loge voisine de celle du Ministre.

« Notre voiture a peine à couper au milieu de cette foule ou plutôt de ce champ de turbans aux couleurs joyeuses. Nos laquais aux jambes nues et coiffures énormes nous assourdissent des cris qu'ils jettent aux passants pour les sommer de nous livrer passage.

« Sur le toit des maisons, en plein ciel, des groupes que l'on croirait prêtés par Véronèse et Tiépolo, se tiennent debout ou assis, tandis qu'au-dessous d'eux, à même les murs de couleur citron, de larges fenêtres mi-closes laissent entrevoir des visages de femmes aux grands yeux peints, émergeant d'une ombre fastueuse où se devine la splendeur des soies brodées et des voiles étoiles.

« Les femmes d'Hyderhabad sont voilées à la musulmane, mais voilées de mousselines de mille couleurs.

« Nous voici enfin dans la cour du ministère et installés dans la loge. Nous attendons, anxieux, le signal du spectacle.

« Un coup de canon et la musique du Nizam flonflonnc à la façon de toutes les musiques militaires.

'K Un escadron de gardes à cheval partage la foule en deux et s'efforce de créer un passage pour le défilé qui s'avance. Il y a quelque peine; cependant il n'est que temps de se ranger, car voici venir une masse rouge, sorte d'îlot monstrueux qui se dandine sous un immense suaire écarlate. Au sommet d'une sorte de petit cabriolet à capote renversée, qui le surmonte, surgit un personnage vêtu de noir sous un turban blanc. C'est le chef de la police. Il commence le défilé. Après lui, voici qu'un autre escadron annonce un second éléphant. Celui-ci, doré des pieds à la tête, est coiffé d'une chape de velours vert frangé d'argent qui descend en pointejusqu'à sa trompe impatiente et irritée, laquelle se balance en tout sens, inquiétante comme un serpent. Des disques d'or déforment son front, et ses

défenses tronquées sont annelées de bronze. D'argent est lu tourelle, où trône un rajah en lévite de brocart jaune pâle ; c'est d'argent encore qu'est brodé son caparaçon de velours vert qui balaye la terre, soulevant autour de lui une poussière dont le soleil fait un nuage d'or pourpre. A son cou se meut une orfèvrerie à triple rang, et autour de ses larges pieds sonnent des bracelets, d'argent toujours, tandis qu'à ses flancs oscillent les sonnettes d'airain avertissant les humbles piétons de la force qui passe. Au faîte de ce monument, au sommet du crâne, entre les deux écrans des formidables oreilles du monstre, se tient le cornac, à califourchon, brandissant d'une main dans un geste rituel, de gauche à droite, un grand chasse-mouches en crins de cheval, et de l'autre tenant ferme la pointe de fer dans la blessure que porte l'animal derrière l'oreille.

« Artaxerxès ! ! ! //

-x Mais voici dans le brouillard lumineux que soulèvent les piisdes éléphants, des chevaux livrés à toute la fantaisie du mouvement. Ils sont nombreux, et semblent piétiner un brasier. Tous frémissent sous un cavalier, rose pâle, vert, jaune amadou, cramoisi, assis sur sa selle de drap d'or ou d'argent, de satin ou de velours, et certains, comme excédés du masque bizarre qui leur couvre le chanfrein, faisant des naseaux un bec, passent crispés en des élans de chimères.

« Tous bondissants, les jarrets ployés, le poitrail provoquant, étincelant de joyaux, d'où jaillit la courbe du cou, affirmée par le trait fin de leurs crins rasés, frappent l'air de leurs jambes soyeuses aux sabots dorés, tandis que leurs têtes orgueilleuses ondulent avec majesté, le front paré de bandeaux de perles et de médailles d'argent pendant au long des joues, mêlés aux crins nattés de soies de couleur. Dans un bond, cabrés comme les chevaux de Phœbus, presque debout, le cou renflé, ils s'envolent au delà de nos regards.

« A leur suite, seul, sur la piste incandescente, au pas contenu et précieux de son cheval de neige, un élégant vieillard passe, somptueusement vêtu de soie blanche, pressant, de sa botte de satin à la semelle brodée d'or, les flancs agités du jeune animal. Celui-ci, importuné de la lenteur qui lui est imposée, tantôt enfouit sa tête dans ses crins nattés de soie violette, tantôt la rejette sur la poitrine de son cavalier, comme fait un enfant volontaire que l'on veut contraindre.

« En arrière, près de la croupe nacrée, se confondant avec les crins dune queue qui s'évase jusqu'au sol, un serviteur vêtu de

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mousseline blanche, étend au-dessus de son maître l'ombre vigoureuse d'un parasol de velours cramoisi.

« D'autres, d'autres encore aussi tumultueux apparaissent à leur tour, jo)^aux que la lumière, que le jeu des muscles, que l'adresse de ceux qui tiennent entre leurs jambes cette merveille d'art : « un cheval », contribuent à mettre en valeur,

« Un cheval monté sera toujours un des plus beaux spectacles qui se puissent xon : le plus noble à coup sûr, celui de la volonté imposant l'obéissance.

« Il n'est pas d'allégorie plus complète de la Puissance.

« C'est aussi la plus harmonieuse des combinaisons linéaires {jarce qu'il réunit dans une même synthèse du mouvement l'horizontale et la perpendiculaire : cause, en secret pressentie, de notre joie devant les beaux horizons que chevauchent les cathédrales, ou la surprise d'un cavalier triomphant, impassible, de sa mouvante monture. Napoléon, épris du grandiose, savait ce qu'il faisait en demandant à David de le peindre « calme sur un cheval fougueux ». Ce n'est jamais par hasard que les choses sont belles.

« Mais place aux bataillons arabes des fantassins mercenaires ! Il semblerait qu'un génie soit allé les reprendre au passé. Ils n'ont rien de moderne, ces soldats portant sur leurs épaules des fusils longs comme des lances, aux crosses incrustées d'argent et d'ivoire. Leur marche est une danse qu'accompagnent sur trois notes les sons des tambours, deux graves et une aiguë. A leur tête, dansant comme eux, le sabre à l'épaule, quatre capitaines miment le combat. Brandissant leurs armes, ils se cherchent ou se dérobent, attaquant leur colonne, ils l'obligent à reculer. Celle-ci à son tour les force à avancer. Les sabres évoluent, étincelants, autour des épaules et l'on s'attend, à chaque minute à recevoir sur les genoux la tête ensanglantée d'un adversaire. Comme en un ballet, lé rythme est rigoureusement suivi. Il y a là une science si profonde du geste gradué jusqu'à la possibilité des bonds les plus prodigieux, qu'on reste confondu d'une subtilité qui s'égale à un art. — Les danses guerrières grecques! les voilà. Et certainement peu modifiées.

« Tout de suite après ces étonnants danseurs arrivent des chameaux lents et caparaçonnés de rouge, dont le dos sinueux supporte deux hommes vêtus de noir et coiffés d'étoffes rayées; vieilles soies aux tons apaisés, véritables diadèmes pour ces mages sans étoile.

^f Puis voici d'autres éléphants autour desquels flottent de grands

étendards, puis encore d'autres cavaliers; enfin pendant cinq heures défilent ainsi trente mille hommes et trois cents éléphants.

« Mais le ciel rougit des derniers feux du soleil. Tout en haut le zénith a pâli et, brusquement, la nuit qu'annonçaient les étoiles a posé son silence sur la foule et éteint l'apothéose. »

C'en est plus qu'il ne faut, ayant substitué cette prose étincelantc à la froideur du langage de la critique d'art, pour faire comprendre à quel point un peintre capable d'écrire ainsi est exceptionnellement lyrique et intellectuel dans notre époque, à quel point il y est seul.

Vue d'ensemble sur l'apport de M. Besnard dans les genres et les techniques. — Caractères essentiels de son intellectualité. — Qu'est-ce que l'intelligence d'un peintre? — M. Besnard et « l'émotion de pensée )> selon M. Paul Adam. — Isolement de l'artiste entre l'art officiel et l'art indépendant. — Son rôle et son influence parallèlement à ces deux groupements picturaux.

C'est sur ces pages, et sur cette vision — la dernière que nous devions à l'artiste, — que je conclurai, en cherchant à unifier un jugement sur cette longue vie d'un grand laborieux, après l'avoir analysée en détail. En près de quarante années de production ininterrompue et multiforme, embrassant toutes les visées et usant de toutes les techniques, quels traits généraux aurons-nous rencontrés? Que vaut l'œuvre, et, derrière elle, quel est l'homme?

La caractéristique frappante de son art, c'est un mélange constant d'audace et de contrôle de soi, la logique ferme et serrée du dessin unie à la hardiesse lyrique de la couleur, la luxuriance d'une vie équilibrée et lumineuse, amoureusement réaliste, hantée pourtant de l'au-delà, de ses visions inquiétantes et de ses magiques avertissements. Alors, sous la robustesse du maître peintre exceptionnellement doué, se révèle la fiévreuse mélancolie, un élément fantastique intervient et ajoute à la beauté l'attrait de l'étrange. Mais si, selon Bacon approuvé par Poë « il n'est pas de beauté parfaite sans quelque singularité dans les proportions », l'artiste n'obéit pas à cette suggestion. Son dessin reste, dans l'audace et la souplesse, une armature réelle et normale. C'est à la couleur et à ses mirages

qu'il demande de révéler les stigmates du rêve et les troubles de la conscience.

La psychologie de M. Besnard, dont ses toiles répondent au point d'être pour moi le portrait multiple et fidèle de son esprit, décèle une inouïe complexité : cet esprit est merveilleusement vibrant à toutes les influences fluidiquesdc son temps. Il les assimile, les concilie, en résout les antinomies avec une faculté d'adaptation quasi féminine. Aucune âme d'artiste n'est à ce point ductile.

On trouve simultanément en M. Besnard un dessinateur de la tradition ingrcsque : un passionné du xviir siècle; un Français traditionaliste, clair, direct, mais non académique; un héritier de Boucher et de Rubens; un réaliste épris de paysages amples, de grand air, de sport, de belle nudité; un mondain séduit par le luxe féminin, la sensualité fine; un rêveur hanté d'occultisme, avec des spleens, des sursauts nerveux, des songes graves sur la mort; un lyrique audacieux et inspiré; un scrutateur inquiet de toutes les curiosités; un anglomane et un fervent du sol de France, un classique, un oseur, un sceptique et un idéaliste, un triste et un passionné, un exalté adorant le bons sens, et bien d'autres hommes encore. Il est tout cela tour à tour et à la fois, avec un protéisme extraordinaire. Si l'on s'est intéressé à lui, on ne s'en détachera plus.

Le secret de son génie indéniable, c'est qu'il puisse unir tous ces contraires en une identité lucide, appeler à l'heure du travail les forces dont il a besoin, écarter les autres. Tout est, pour lui, dans cette faculté d'unir, au moins momentanément, les contraires. « Vivre, a dit Ibsen, c'est combattre les spectres qui hantent notre cerveau : être poète, c'est tenir jugement sur soi-même. » M. Besnard, psychologiquement, n'est peut-être qu'un sensuel cérébral, inquiet des spectres qui l'entourent en foule. Mais de même que le sage Ulysse les écartait du haut de son glaive, il a le pouvoir de les appeler ou éloigner du bout de son pinceau selon l'heure, et ainsi tout son œuvre est une vaste illusion de joie, de santé, d'équilibre, sous laquelle dorment ses rêves personnels et fermentent des hantises qu'il ne confie pas.

Son intelligence aiguë, ornée par le travail et par le goût inné de s'augmenter de toutes les alluvions intellectuelles, mais surtout instinctivement divinatrice, l'eût peut-être entraîné aux hasards inégalement heureux d'une création fantastique, trépidante et follement littéraire, à l'expression d'hallucinations vraies, s'il n'avait été retenu et tempéré par d'inoubliables impressions reçues de

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femmes très fines et très intelligentes. Il rend plein hommage à sa mère et à sa femme, avec une profonde raison. Le besoin irréductible de tradition, de justification logique de toute audace, l'admiration de la vie saine, tendre et élégante, ont fait de lui l'artiste aussi retenu qu'outrancier qu'il est avec une aisance souveraine. Mécanisme étonnant et plein d'attrait de ce cerveau! Nous sentirons l'acerbe et hautaine mysticité de Poë en ce peintre de chairs blondes ressouvenues sans ser\àlité de Rubens. Et le virtuose des baignades ensoleillées, des gorges nacrées dans les satins, des cheveux moirés de clarté, le réaliste savoureux de la vie luxuriante est aussi l'inventeur effaré des eaux-fortes sur la Mort et des peintures où s'élabore le drame lent du transformisme et sa terreur logicienne, résignée, scientifique, pire que l'épouvante irraisonnée des vieux âges.

M. Besnard n'en est pas moins un peintre de la joie, si l'on entend parler d'une joie n'excluant pas la pensée. Il sait que la gaîté est fausse; il sait que la vraie joie est la contemplation aimante des énergies, qu'elle se double des douleurs complémentaires qu'on doit accepter, respecter et comprendre. Il sait qu'après les joies et les douleurs la spirale de la vie humaine s'élance dans une transformation indéfinie qu'il a rêvée et exprimée dans la partie décorative de son art, tout imprégnée de l'idéalisme scientifique, et où il reste un novateur et un initiateur. Pour lui la joie est la composante des énergies — bonheur, douleur — qui donnent ses expressions alternées au visage de la vie.

Autrement et autant que Carrière et Rodin, ses grands contemporains, c'est un grand plasticien qui pense. Ces hommes, aux couleurs comme à la terre, mêlent des pensées, levains de la matière dont leur art est fait. La pensée de celui-ci est un amour égal, et sans cesse partagé, pour la joie et la peine, la vie et la mort, la beauté heureuse et la beauté douloureuse, une résolution violente de jouir de tout par la force d'une compréhension intense, avant que tout et lui-même s'évanouissent dans l'inéluctable évolution des mondes que son rêve a fait rouler aux cieux embrasés de ses plafonds. Improvisateur-né, organisé pour produire multiplemcnt et non pour parfaire avec patience, ce penseur a vu dans la minute et le paroxysme la seule vérité du contact de son être avec l'univers. De là sa création fébrile, avide, saisissant l'instant essentiel de toute vision et la quittant aussitôt pour une autre. Des facultés de notateur magistral l'ont désigné pour

peindre des paroxysmes et des féeries. Ses portraits ne sont que mouvement, vie surprise, regards, éclats saisis au vol : vérités certes, mais vérités passantes et marchantes, effigies qui sont des actes.

Ses plus beaux chefs-d'œuvre de chevalet, à\i Portyait de Madame R. Jourdain à la RéjaiiCy sont les évocations d'êtres qui surgissent, tout frémissants, du tourbillon des moires lumineuses que déchaîne le mouvement caché de leurs corps. La joie, dans son art, c'est le mouvement : robes, nuages, tout plane et se meut, comme les planètes que sa conception évolutionniste lance en ses firmaments décoratifs. Vertige et lumière le sollicitent sans cesse. Mais son don de voir profond dans l'instantanéité est le! que souvent il parvient à «descendre, comme s'en vantait La Tour, au fond de ses modèles, et à les rapporter tout entiers ». C'est un peintre de la femme tout à fait admirable parce qu'il a une âme féminine, un génie féminin, à certaines heures : il sent que la femme est un être qui sait tenir tout entier dans une minute, et il connaît cette minute. Et ces beaux êtres exaltés par l'orgueil de leur demi-nudité, suaves, diamantés, choyés, somptueusement inutiles, ces heureuses fleurs humaines nées du labeur de l'homme, il les cueille d'un seul regard courtois et sagace, et les peint avec luxe et amour, comme les incarnations les plus riantes de ces minutes en qui son rêve reconnaît la seule vérité perceptible.

Bijou rose et noir., la Féerie intime., parmi tant d'opulentes images ressuscitant le charme épanoui des portraits du xviiT siècle ou les claires et précises féminités d'Ingres, nous livre l'âme entière de ce grand virtuose voluptueux et triste. Scintillement, abandon et mystère, odeur charnelle s'avançant du fond d'ombres balsamiques et tièdes, le chef-d'œuvre fascine les sens et l'âme. La spiritualité ici naît du sensualisme, par la complicité de la nuit étoilée de joyaux, avec une si étrange, si inquiétante morbidesse ! Là s'alanguit en un baudelairisme câlin l'habituelle volupté éclatante, opulente ou nerveuse, de ce peintre des rousses ou des brunes. Ce songe fastueux invite à une union obscure des sens et de l'idéalité, avec la force de son titre admirable. Cette femme nue dans les ténèbres, belle et seule avec ses pierreries, perdue dans sa lassitude pensive et déjà pourtant touchée en sa chair rose par l'irruption trop vive du jour dont son buste rejeté se défend, c'est une pensée indicible... Et c'est surtout l'image de l'âme charmcresse du peintre, il nous y confie la hantise constante de l'ombre et de la lumière en lui, coloriste éperdu :

en son désir d'art comme en ce tableau, ce rayon de clarté montante divise l'amour du m3'stèrc et l'amour de la chair.

La diversité de cette nature se révèle en sa série de portraits, par l'aptitude indéfinie à varier facture et style selon la psychologie des modèles au point qu'ils semblent peints par eux-mêmes. Le protée les a tous assimilés, ce furent leurs âmes qui guidèrent sa main. J'ai dit le goût, la distinction, la tenue sans sécheresse ni redondance de ces corolles hardies des robes autour des pistils de chair vivante, saturée de reflets, que sont les femmes peintes par M. Besnard avec ce modernisme capricieux et si français dont l'antécédence est au Louvre et à Versailles. Saisies dans l'instant radieux de leurs vies ornementales, lésâmes emplies du désir de briller apparaissent avec la vanité exquise des bijoux.

Les paysages, les marines aux vastes ciels de volutes et de rayons, les corps joyeux dans l'eau qui les réfracte, les symphonies fauves et bleues du soleil sur les robes des chevaux arabes, les larges aspects de montagnes, donnent l'impression du sain amour de l'artiste pour la robuste viridité de la pleine nature en contraste avec cette féminité parisienne, séductrice et miroitante. Devant le paysage se ressaisit, en un désir de serein équilibre et de saine joie de palette, le créateur oublieux des subtilités citadines. Là parle l'hérédité traditionaliste et l'instinct décoratif du peintre — et c'est encore une de ses âmes, puisqu'enfin il a autant d'âmes qu'il y a de beauté. L'intéressant, pour le critique et l'amateur d'art, sera de rechercher jusqu'à quel degré l'œuvre de chevalet de M. Besnard se solidarise avec son œuvre mural. Il apparaît clairement que la persistance de la guirlande ornementale^ considérée comme l'élément fondamental du tableau, préoccupe l'artiste dans le cadre restreint comme dans l'ordonnance de la vaste surface. Autant d'amplitude s'inscrit aux plis de la robe du Portrait de Réjane qu'aux volutes des nuées, aux ondulations des monts, aux courbes des planètes. Pour cet impétueux génie le rectangle d'or du cadre contient mal le mouvement, la spirale, le tumulte des combinaisons multiples de la forme. Un portrait de Ricard ou de Whistler vit dans son cadre et y défend sa propre solitude. Une créature de M. Besnard, vivace et cabrée, s'impatiente de cette prison et en sort dans l'envol de ses soieries. Entre toutes ces femmes, ces boiseries d'or sont inutiles : si nous les supprimons par la pensée nous rétablirons la logique continuité d'une frise de portraits sur lamuraille de l'histoire sociale contemporaine.

Le chatoyant virtuose célèbre d'autant plus la vie qu'il est com-

préhensif de la mort et en pèse l'éventualité. '^ Les poètes, dit Shelley, sont les miroirs des ombres p^igantesques que l'avenir projette sur le présent. » M. Besnard est un de ces miroirs toujours prêts, satures de mystère dans la lumière : car il n'y a point en art que le m3^stère de l'ombre, il y a celui de la clarté qui n'est pas moins redoutable. Le mondain épris de luxe et de féminité sait aussi mesurer sa mélancolie lucide aux solitudes de Berck, aux tristesses de l'hôpital, aux survenues perfides du deuil et de la mcjrt. L'héritier de Lar<^illièrc et de Boucher devient, quand il le veut, le songeur des vastes décorations du symbolisme scientifique, l'évocateur de la primitivité, le transcripteur des froides et nettes conceptions du tranformisme; le mythologue du Petit-Palais et du Plafond de la Comédie est aussi le mystique néo-chrétien de l'humble chapelle des dunes berckoises et le scrutateur des fatalismes orientaux. Et à soixante ans il unifie tous ses contraires en traduisant dans l'Inde ses pensées les plus profondes par ses fanfares chromatiques les plus éclatantes. Voilà l'œuvre, voilà le labeur, voilà l'homme.

Et voilà aussi le roman de la vision de ce grand Imaginatif inquiet, que les écrivains ont tout de suite aimé parce qu'il s'attestait capable de rajeunir la poétique et la symbolique de son art, restait vrai en répudiant le réalisme, et se plaçait d'emblée dans l'état lyrique de l'esprit au moment oi!i la majorité de ses confrères s'en éloignaient. Il s'élevait au-dessus des misérables querelles de procédés dont les peintres nous excèdent, il nous permettait de respirer librement et largement, il s'apparentait à un Rosny, à un Paul Adam, à un Claudel, par la qualité de son cerveau et la ferveur de sa curiosité, amoureuse de toutes les formes et de toutes les idées. Il répondait à toutes les aspirations des intellectuels, il offrait un spectacle magnifique.

S'il m'était imposé de choisir un mot entre tous typique et représentatif, un seul, qui fût essentiellement propre à définir le caractère d'un tel art, je choisirais : l'intelligence.

Ce mot est revenu plus souvent que tous les autres en ce livre. Son retour y fut constamment nécessité. On s'en étonnera peut-être, en une époque oi!i l'intelligence est ce qu'on demande le moins à un peintre, et où il s'est même trouvé des théoriciens pour déclarer qu'elle lui est fatale et le dévoie dans la mauvaise peinture, la pein-

turc littéraire. C'est qu'il faut s'entendre sur le sens du terme. M. Bosnard est supérieurement intelligent, et surtout intelligent; il n'est aucunement littéraire — et c'est à son sujet que peut très nettement se poser et s'élucider le problème de l'intelligence en peinture.

Ce problème, en ce moment on ne le pose même plus : on nie qu'il ait à être posé- La dégénérescence de l'impressionnisme amène les jeunes peintres à considérer le tableau comme un assemblage de taches colorées destiné à produire un plaisir optique — et rien de plus. C'est confondre le tableau avec une étoffe décorative. Le sujet, l'expression, la composition psychologique, sont rejetés par eux dans l'art académique ou littéraire. Un œil, une main, c'est tout le peintre : de cerveau, point. Honte au peintre qui pense. Il en a le droit en tant qu'homme : mais il est perdu si cela se soupçonne dans ses tableaux. Ces idées sont vantées par beaucoup : on croit être ultra-moderne en réinventant une sorte de primitivisme, en ambitionnant pour le peintre l'état d'âme d'un huchier breton, d'un Papou taillant son idole dans une bûche, ou de l'homme lacustre. On se déclare excédé de la technique rationnelle et séculaire et on rêve de purifier l'art en revenant au vagissement ingénu. Jamais on ne s'est jeté plus joyeusement, à grands renforts d'arguments, vers l'ignorance, la déchéance, la paresseuse instinctivité, la dégradation rapide d'un art fait pour exprimer et dont on veut qu'il n'exprime plus rien que des taches. Il est envahi par les primaires, sa pratique devenant de plus en plus accessible aux médiocres puisqu'on en élimine la science du dessin, la composition psychologique, le style, le goût : il est même, au moment où j'écris ce livre, en proie aux fous et aux maniaques du cubisme et du futurisme. La puérile vanité défaire nouveau et de réinventer la peinture a dégénéré en hystérie.

Dans ces conditions, comment le peintre le plus intellectuel de notre époque ne serait-il pas, malgré sa gloire, un isolé? Déjà les impressionnistes écartaient toute pensée de la peinture : et quelque belle et utile qu'ait été leur œuvre en détruisant la fausse scolastique et en nettoyant la palette française, nous leur devons, bien contre leur gré, le cézannisme et le désordre inouï qui l'a suivi. C'étaient de grands ouvriers plutôt que des artistes, des laborieux, des sincères, des chercheurs, avec des yeux subtils et des sens aigus. Mais, à l'exception de Degas (qui fut leur camarade mais nullement en art), ce n'étaient point des intelligents. Un Renoir, un

Cl. Moreau frères.

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