‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 10 sur 48 · PROCESSION DES SEIGNEURS DE 'OAUHAEEAN · texte numérisé non relu

PROCESSION DES SEIGNEURS DE 'OAUHAEEAN

Fragment.

par sa mère qui accueillit avec des larmes sa décision définitive de faire de la peinture. La pauvre femme avait d’autres espérances pour son Albert, et le choix d’une carrière où elle avait trouvé elle-même de cuisantes déceptions, causa l’écroulement d’échafaudages féeriques illuminés des plus brillants feux de Bengale.

« Elle se résigna pourtant, et envoya le jeune homme chez un vieil ami de la famille. M. Jean Brémond — mort maintenant, — n’avait aucune notoriété; il est aujourd’hui encore assez inconnu, malgré sa remarquable décoration de l’église de la Villette qui mérite mieux que l’oubli dans lequel elle est laissée.

« Le maître exerça une influence prépondérante sur l’élève. Les impressions de jeunesse sont bien vivaces, et, bonnes ou mauvaises, il est à peu prés impossible de les effacer complètement. Aussi retrouve-t-on facilement chez Besnard les premières empreintes de ces jeunes années.

« Un tempérament d’ailleurs, ce Brémond. Quoique élève d’Ingres, il admirait d’enthousiasme Delacroix; il possédait le respect de la liberté cérébrale, l’horreur du parti pris, la haine de la formule, l’amour de l’indépendance. A ce contact intelligent, Besnard se prit de passion pour le dessin tout en embrassant le culte de son professeur pour la couleur et les coloristes. Sa vision naïve alla à la vérité avant d’avoir été troublée par des théories artistiques dont la sincérité d’intention ne supprime pas quelquefois la fausseté du fond. Avec une fraîcheur d’impression que fanent trop vite l’étude, les discussions, les doutes, les hésitations, il comprit les beautés des écoles les plus opposées et admit chez un peintre, certains défauts, chez un autre, certaines qualités que, plus tard, le sectaire aurait obstinément refusé de reconnaître. Il se forma ainsi, non seulement le goût et le jugement, mais il apprit encore les côtés techniques du métier, car c’est deM. Brémond qu’il tient sa façon de peindre en grisaille colorée de glacis.

« Poussé par sa mère qui tenait à placer son fils sous « une « autorité plus sévère », Besnard, à seize ans et demi, entra t\ l’atelier de Cabanel.

« L’artiste se trouva désorienté par un enseignement radicalement différent de celui qu’il venait de quitter. Il ne fit rien de bon. Il passa chez Cornu, revint chez Cabanel, toujours hésitant, troublé, inquiet, gâchant son temps, inapte à un travail suivi, abandonnant le lendemain la voie suivie la veille, découragé, mécontent de lui et des autres. Aux Beaux-Arts on tenait du reste en médiocre estime le talent du « petit Besnard », comme l’appelaient ses camarades. Sa vie réglée, son extérieur soigné, ses manières un peu féminines, sa réserve distinguée, ses idées bizarres, détonnaient et étonnaient. Monchablon, Guérin, Bourgeois, Benjamin Constant, Maillard, Chartran, qui remportaient des succès à l’École, ne voyaient dans ce mince et frêle jeune homme au col droit, à la mise correcte, à la voix douce, aux cheveux soigneusement peignés, qu’un bon garçon, sympathique quoique passablement étrange, mais... pas autre chose : l’avenir du peintre les faisait sourire.

« Besnard était un être à part, il est vrai. On ne le rencontrait jamais à Bullier; il ne prenait ses l'epas ni chez Laffite, ni chez Laveur; il s’attablait rarement à la crémerie de Buci; il ne flânait pas à la musique du Luxembourg; il vivait à l’écart, très tenu par sa mère qui dissimulait mal cette inexplicable jalousie maternelle dont souffrent tant de fils. Elle continuait à voir un gamin dans l’homme qui lui demandait l’autorisation de sortir le soir et qui, à sa rentrée, l’embrassait en tremblant quand il s’était attardé après minuit, ainsi que Cendrillon, inquiet de ces douze coups qui vibraient solennellement dans la nuit sur un ton rogue de reproche. »

Le joli portraitl et comme il est conforme à la fine et rêveuse image où le futur peintre du Portrait de Famille — il avait alors dix-huit ans — a fixé ses propres traits, visage de tendresse et de réflexion, qu’éclaire une si charmante ignorance de la vie, profil de sentimental, et de volontaire en même temps, sous la toque de velours dont Delacroix a coiffé son Hamlet.

ALBERT BESNARD A dix-huit ans

Le profil du Besnard d’alors, ou de deux ou trois ans plus tard, nous le retrouvons encore dans la Procession des Seigneurs de Vauhallan, prés Palaiseau, où il s’est peint lui-même, en compagnie de ses amis Henry Lerolle, Alfred Lenoir et Forain. C’est lui que l’on voit passer, en longue robe austère, le cou et la tête emprisonnés sous la capuce monastique, — rappelez-vous la figure de Dante dans la fresque de Giotto au Musée National de Florence! — donnant la main droite à une belle jeune fille couronnée de fleurs (la Béatrice des rêveries néo-platoniciennes, où se complaisait sa jeune imagination, tout imprégnée de lectures poétiques et si passionnément attachée à toute évocation des choses d’autrefois), et s’appuyant de l’autre à l’épaule d’un page.

Et jetez un regard ensuite sur la délicate aquarelle où revit le souvenir de cette mère à l’affection si ardente et si jalouse. Ce que nous savons d’elle et de la manière dont elle éleva son fils, ce que nous connaissons de leur vie intime, n’explique-t-il pas la durable prédilection de Besnard pour certains gestes, pour certaines expressions de féminité, la persistance en lui de cette sentimentalité familiale, toujours vibrante et vivante, et dont la décoration de la chapelle de Berck demeure la manifestation la plus généreuse et aussi la plus émouvante.

Mais laissons de nouveau la parole ù Frantz Jourdain :

« Incapable de résister à la tyrannique influence de madame Besnard que l’avenir inquiétait et qui rêvait maintenant pour son fils les gloires officielles, Albert concourut pour le prix de Rome en 1874. Il monta en loge sans entrain, dans la disposition d’esprit du collégien mis aux arrêts, qui songe — le cœur gros — à la campagne enciélée, aux blés piquetés de coquelicots et de bluets, aux oiseaux jaseurs, aux plaines de velours, aux routes dorées par le soleil, à la liberté et au grand air.

« Le jeune élève s’appliqua; il se musela l’imagination, dissimula ses qualités personnelles, apprit par cœur le formulaire du sublime, peina deux mois sur la Mort de Timophane, tyran

de Corinthe, et commit un tableau parfaitement mauvais. Il décrocha le prix.

« Ce prix ne fut pas discuté, mais il étonna. En effet, à de rares exceptions près, les futurs Romains sont connus deux ou trois ans à l’avance. C’est une fonction, un sacerdoce tacitement aeceptés par tous, depuis le portier de l’école jusqu’au patron. Mais lui, le « petit Besnard »T... Jamais on n’avait prévu qu’il irait un jour coucher à la villa Médicis. Et voilà qu’il attrapait la timbale comme ça, du premier coup, sans noviciat, sans crier gare! Quel drôle de corps!

« Décidément, les traditions s’en allaient. On fut inquiet et troublé aux Beaux-Arts.

« Le lauréat, lui, resta un peu étonné du résultat du concours; il s’en montra presque fâché. Un frais portrait de jeune fille, envoyé par lui au Salon, venait d’obtenir une troisième médaille; l’attention avait été attirée sur l’auteur, et les commandes commençaient à connaître le chemin de l’atelier. Quitter dans un pareil moment Paris pour l’Italie, ce n’était pas tentant, et le départ ne fut pas gai.

« Le séjour à la villa Médicis causa à Besnard une pénible déception. Dans ce couvent laïque, les idées empestaient le moisi; les discussions cachaient difficilement des inimitiés de boutique; les conversations rappelaient les potinages de province. Partis de France pleins d’ardeur et d’enthousiasme, la gaieté aux lèvres, la jeunesse au cœur, les élèves, irritables et grognons maintenant, semblaient s’étioler, empoisonnés par cette mal’aria morale à laquelle résistent péniblement les tempéraments les mieux doués.

« D’autiœ part, les rapports du nouveau pensionnaire avec le directeur de l’Ecole de Rome manquèrent de charme. D’instinct, M. Lenepveu devinait qu’il réchauffait un ennemi dans sa robe de chambre aux broderies vertes, et il ne tenta aucun effort pour voiler ses dispositions peu bienveillantes envers cet étrange Grand Prix qui sentait le roussi.

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