‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 12 sur 48 · M"' ROGER JOURDAIN · texte numérisé non relu

M"' ROGER JOURDAIN

Qu’allait-il sortir de cette crise? Qu’allait devenir l’artiste? Un Robert Fleury, coloriste et philosophe, ou un Laurens rêveur, plus poète qu’historien, plus mystique qu’arcliéologue ?

« Moins que tout autre, Besnard eût été capable de répondre,

« En rentrant en France, il reprit vite pied. Froidement, il considéra ce qui avait été accompli en Art depuis son départ, et des doutes l’envahirent de nouveau, angoisseux et désespérés. Puvis de Chavannes prenait son sublime essor ; Bastien-Lepage forçait les admirations longtemps rebelles; Gervex remportait ses premiers succès; Duez devenait célèbre; Cazin imposait sa mélancolie sereine; Roll poussait triomphalement de l’avant, soutenu par son énergie combative; Degas se laissait découvrir, et le public, ahuri, dérouté, n’osait plus se tordre de rire devant Manet que le l’uban rouge dotait subitement de talent. »

On était en 1879, c’est-à-dire en pleine bataille impressionniste; Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Mme Morisot luttaient pour le triomphe d’un idéal nouveau. Aux conquêtes de Corot, de Courbet, de Manet, aux apports des peintres naturalistes, « à qui nous devons, dit Théodore Duret, l’étude du plein air, la sensation non plus seulement des couleurs, mais des moindres nuances des couleurs, les tons, et encore la recherche des rapports entre l’état de l’atmosphère qui éclaire le tableau, et la tonalité générale des objets qui s’y trouvent peints, venait s’ajouter l’influence de l’art japonais. »

Qu’on imagine les hésitations, les inquiétudes d’un jeune peintre, tout frais débarqué de Rome et tout imbu, quoiqu’il en ait, des sacro-saints principes de l’art officiel, des fausses traditions pompeuses, de ce qu’on appelait encore avec emphase « le Grand Art! » Où donc était la vérité? Qui donc avait raison? Nous le savons aujourd’hui, mais alors! Comment, dans ce tumulte d’idées, de théories, d’œuvres contradictoires, ennemies, se frayer un chemin? Sous quelle bannière se ranger? Quels dogmes accepter, à quelle discipline se soumettre?

« Mais l’éducation première de Besnard, continue l’auteur de Y Atelier Chantorel, l’avait disposé à examiner sans animosités préconçues les manifestations les plus opposées à ses tendances personnelles. D’une facilité d’assimilation extrême, suprêmement intelligent, nerveux, impressionnable, enthousiaste, le jeune homme s’intéressa vite à un mouvement qui différait si complètement de l’immobilité cadavérique dont il avait longtemps souffert. Il étudia, compara, admira de bonne foi et se laissa d’autant plus facilement entraîner dans une voie nouvelle que rien ne contrebalançait l’influence des impressions ressenties. Les camarades, qui n’avaient pas trouvé dans les envois annuels les progrès scolaires convenus, considéraient l’arrivant avec une commisération mal dissimulée — comme une sorte de fruit sec. L’Institut, de son côté, tenait en quarantaine cet indépendant, regardant de haut cet élève inexplicable, d’un talent décousu, sur lequel on ne pouvait décemment compter, fantaisiste dont la facilité ne prouvait en somme que de la légèreté et un manque de pondération déplorable. Aucuns liens ne retenaient donc Albert Besnard à une école avec laquelle il n’avait contracté qu’un mariage de raison.

« La rupture eut lieu sans secousses, sans explications bruyantes.

« Plusieurs bustes avaient été commandés à Londres à madame Besnard. Le jeune ménage s’embarqua pour l’Angleterre où il s’installa deux années entières. Pendant son séjour chez nos voisins, mon ami peignit, entr’autres, le portrait de lord Wolseley, de sir Bartle Frère, de l’amiral sir Edmund Commerwell, du général sir Henry Green, portraits qui s’éloignent franchement des formules académiques et ne rappellent en rien les joliesses proprettes, médaillées avant même l’envoi du Salon. Beaucoup de vie, beaucoup d’accent dans ces peintures, dont le premier mérite est de souligner le caractère du modèle, de représenter des anglais, et non les premiers personnages venus.

« Besnard ne perdit pas son temps de l’autre côté de la

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