‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 14 sur 48 · LE PORT D'ALGER · texte numérisé non relu

LE PORT D'ALGER

De quel artiste, d’hier ou d’aujourd’hui, pourrait-on, en effet, prétendre qu’il ne doit rien ni ne se rattache à personne, qu’il est né de soi seul, miraculeusement, par l’opération de quelque Saint-Esprit, fleur prodigieuse éclose dans le vide, ne se reliant par aucune racine à aucune source de vie T Rien ne s’engendre soi-même, rien n’échappe aux lois éternelles de la nature. Nier le passé ou le mépriser, c’est, de la part d’un artiste, le plus criminel blasphème, la plus funeste aberration, et ceux-là mêmes qui parurent, aux yeux de leurs contemporains, s’en rendre coupables ou en être victimes, on découvre plus tard qu’ils ne sont — malgré les allures de révolutionnaires qu’ils affectaient de leur vivant ou qu’on leur attribuait, — que les continuateurs de leurs devanciers, les conservateurs des plus précieuses traditions de l’art de leur race, enrichies par eux de nouvelles conquêtes et des trésors de leur vision personnelle et de leur sensibilité. Dans l’art comme dans la vie, il y a la Course du Flambeau.

Mais développer ses dons naturels selon le sens le plus direct et le plus harmonieux, se choisir son maître ou ses maîtres, celui ou ceux dont les leçons et l’exemple vous seront le plus profitables, apprendre ensuite, après avoir longuement contemplé les reflets du monde dans le miroir des chefs-d’œuvre,

à en regarder la réalité avec ses propres yeux, acquérir, en même temps, la connaissance de son métier — qui donc n’a besoin, quand il en aurait pour cent mille francs, disait Ingres, d’en acheter encore pour deux sous T — se créer sa technique, ses moyens d’expression, tout cela exige une intelligence, un sens critique, un enthousiasme, une abnégation, une volonté dont bien peu, toute question de tempérament et de dispositions naturelles mise à part, sont capables. Puis, il y a les hasards, favorables ou contraires, les tentations du succès facile, de l’orgueil professionnel, l’entraînement des milieux où l’on se trouve mêlé, la séduction de la mode, les fluctuations du goût; quoi d’étonnant que tant d’artistes se satisfassent d’un à peu prés d’originalité qui n’est que l’exagération de tels ou tels procédés en faveur, d’un à peu près de talent qui n’est que de l’habileté, de cette espèce de médiocrité brillante qu’enseignent à leurs bons élèves, selon des formules connues, les écoles officielles et les académies constituées.

Cet enseignement superficiel et conventionnel, cet enseignement de l’École que condamnait M. Ingres lui-même, s’écriant : « N’allez donc pas à l’École, car je vous le dis, je le sais, c’est un endroit de perdition » Besnard le reçut bon gré mal gré, mais il le reçut, heureusement, trop tard. Les pages qu’il consacrait naguère à la mémoire de son « ami et maître », Jean-François Brémond, suffiraient à le prouver, si l’on n’avait tant de peine, quoiqu’en prétendent les partisans de l’École de Rome, à trouver dans son œuvre les traces d’une action réelle exercée par le classicisme académique. Ce Jean Brémond était élève d’Ingres, « bien qu’à vrai dire, comme le faisait très finement observer un jour M. Henry Lerolle, il ait été le moins élève des élèves d’Ingres. » Mais il était, comme son maître, « possédé de la volupté du contour. » — « Une charmante fille qui posait pour M. Ingres, raconte Amaury-Duval, me disait un jour : « Si « vous saviez tous les cris d’admiration qu’il pousse quand je « travaille chez lui... j’en deviens toute honteuse... Et quand je

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« m’en vais, il me reconduit jusqu’à la porte, et me dit : « Adieu « ma belle enfant »; et me baise la main... » — « Quand M. Brémond, continue Besnard au cours de ces souvenirs, parlait d’un bras de femme replié, on avait comme un mirage de tous les plus beaux bras de femme passés, présents et futurs : « Vois-tu, me disait-il, comme cette épaule s’attache à la poitrine? Quels jolis petits plis de la peau près du sein T Ah T M. Ingres aimait ces petits plis... » Néanmoins, je ne puis m’empêcher de douter que malgré cette admiration, mon maître ait trouvé tout son compte dans cet enseignement. Sans doute M. Ingres voyait les petits plis, saisissait passionnément les contours, mais la saillie des formes lui était indifférente. M. Ingres dessinait plus qu’il ne modelait et je suppose volontiers qu’un Prud’hon eût été mal à l’aise devant le portrait au coussin bleu. Puisque je viens de parler de Prud’hon, je dirai qu’il était la passion de M. Brémond, comme aussi le Corrége. Ah! le Corrège, il l’aimait au point que ses imperfections de dessin lui échappaient. Étrange rencontre T Quel enseignement pouvait trouver l’élève d’un pareil atelier, dans les dessins d’un maître qui semble prendre plaisir à donner la forme en pâture à la lumière? Comment pouvait-il admettre le modelé d’un Prud’hon, qui, lui, abolit la forme dans l’ombre? Ici est le point délicat de cette carrière d’artiste que le sentiment, comme on disait à cette époque, dominait surtout. Et je crois que l’explication de ce mot en lui-même très vague, signifie : sensation extrême de la vie. » — Retenez ce dernier trait; il prend sous la plume du peintre de la Féerie intime une haute valeur. — « La fluctuation, non l’incertitude, voilà le grand défaut qui empêcha le plus sensible, peut-être, des artistes modernes d’arriver au sommet et de gagner la sécurité du triomphe. C’est que Jean Brémond ne comprenait pas assez l’égoïsme du génie d’un Ingres qui se suffit à lui-même. Il subit l’influence d’un enseignement impérieux parce que la formule en était complète, en souffrit peut-être, mais l’aima passionnément pour la vie qu’il révélait. Car l’œuvre d’Ingres est celle d’un passionné. »

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