‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 15 sur 48 · LA MORTE · texte numérisé non relu

LA MORTE

eau-forte originale

De Jean Brémond, Besnard dit encore, se révélant lui-même et nous révélant sa conception de l’art, en nous expliquant la personnalité de son maître : « Ce qui le différencie pour moi et en fait le plus vivant des élèves d’Ingres, c’est sa prodigieuse fécondité, sa hâte vers toutes les manifestations de la vie, vers tous les moyens de s’exprimer par la couleur ou le crayon. Livré à lui-même, la folie de la couleur le prenait tout entier et lui faisait peindre des figures de femmes qui sont de purs chefsd’œuvre de lumière et de vie, de purs produits de la sensibilité la plus exaltée... Que ne puis-je les rassembler en une exposition T Quel surgissement de l’inconnu T Quelle joie pour cette ombre chère que je sens errer autour de moi tandis que j’écris ces lignes ; mais elles sont dispersées, ces œuvres et qui sait quel avenir les rassemblera? On verrait alors ce qu’était cet inconnu et de combien de germes puissants était faite l’essence de son talent. » Et il conclut : « L’œuvre de Jean Brémond est comme l’annonce prématurée des tendances de notre génération. Même goût passionné de la vie, recherche dans le domaine de l’étrange, retours furtifs vers le passé, essor sans cesse renouvelé vers le beau.

« De l’enseignement il avait conservé le goût des maîtres, sans pour cela s’y confiner jusqu’à abdiquer sa propre individualité. Cela suffirait à le sauver de l’oubli; d’ailleurs, peut-être comprit-il mieux qu’un autre cette éloquente parole du maître : « J’écrirai sur la porte de mon atelier : « École de dessin » et je « ferai des peintres. »

« Mais son exemple est à méditer, car il prouve jusqu’à l’évidence que la conscience de son moi est indispensable à l’artiste. Et tout fait présumer que si Jean Brémond avait vécu à notre époque d’analyse, il eût mieux vu en lui-même, et, se comprenant mieux, eût gardé plus jalousement le trésor de ses dons.

« Les prophètes sont dangereux, ils vous mènent plus souvent à la mort qu’au triomphe. C’est ce que pressentait, sans doute, M. Ingres, lorsqu’il disait en parlant de Rubens à ses

élèves : « Quand vous passez devant lui, chapeau bas, messieurs mais ne regardez pas. »-

Albert Besnard, cependant, a osé regarder, et il a bien fait. 11 a bien fait de ne pas suivre le conseil du tyrannique maître de Jean Brémond, il ne s’est pas mis « des œillères comme aux chevaux. » 11 débutait, lui, à une « époque d’analyse », il était doué d’une sensibilité extrêmement clairvoyante, il sentait déjà, s’il ne le savait encore, que « la conscience de son moi est indispensable à l’artiste ». Le voici en Angleterre : il s’émerveille devant Gainsborough et Reynolds , il raffole de Raeburn et d’Hoppner ; c’est un monde nouveau qui lui est révélé. Ces harmonies de couleurs riches et subtiles, cette science de composition qui a pour base, non plus d’arbitraires principes, d’abstraites formules, mais l’observation personnelle de la nature et de la vie, cette aisance et cette intimité, ce sens raffiné de l’expression, tout cela l’enchante; il a une âme de rêveur, des yeux de poète, il découvre entre son tempérament et le tempérament de ces délicieux artistes mille affinités; il est conquis. Mais chez les peintres anglais, même chez les plus grands, « il y a toujours et quand même — remarque Gustave Geffroj^ — une domination des maîtres qui les ont éduqués, et Besnard vit très clairement, à n’en pas douter, que, picturalement, en dehors de la rêverie anglaise, il y a tout avantage à remonter à l’influence créatrice. Ce fut, en Angleterre, celle de Van Dyck, laquelle prenait son point de départ chez Rubens, un des pères de la peinture. Van Dyck et Rubens, voilà deux sources, deux influences premières. Rubens est le plus grand, il n’est pas besoin d’y insister. Il se fraie sa voie à travers la nature entière, il a la majesté et la fougue d’un élément, et nul, même parmi ceux qu’on peut lui préférer, ne lui est comparable comme génie de conquête. Van Dyck vient de Rubens, et il en vient directement, puisqu’il a reçu son enseignement, puisqu’il a été son collaborateur, puisque sa manière apprise d’élève a dû se confondre sur les mêmes toiles avec la manière générale de son

Page 1