UN CIEL
avait été demandé, il y quelques années, par une maison d’édition trop tôt disparue — je trouve de précieuses notes à glaner sur ce que Besnard appelle si justement « le processus de la composition picturale. »
« Peintre, dit-il, je voudrais parler de la peinture, de son mode d’expression et des matériaux spéciaux qu’elle puise dans le fonds commun de la nature et des idées. Le champ est vaste : c’est tout l’Univers avec les formes, enveloppe et signification extérieure de l’âme des choses, avec la lumière qui les transforme, les exalte ou les ensevelit, avec l’ombre qui en est le mystère, avec le mouvement et le geste qui les magnifient, enfin avec la couleur qui les propage. Le tout, scandé d’un rythme dont les repos se marquent par ce qui semble peser dans l’immuable.
« Le Peintre voit, regarde et, pénétré de la sensation visuelle qui lui révèle cet univers, il tressaille de la joie de vivre en communion avec l’Être. Peindre est donc pour lui la suprême expression de la joie de vivre : une création dans la Création. Car, peindre, c’est comprendre, c’est pénétrer, c’est choisir, c’est se souvenir; pour certains, pour les plus grands, c’est deviner surtout. » Choisir! d’où vient le choix, le sens de cette sélection merveilleuse? « De très loin, de l’inconscient peut-être, qu’on a tort de mépriser, car qui sait si cet inconscient n’est pas, après tout, l’omniscient. » Distinction trop subtile où le peintre renonce à s’attarder, et puis, qu’importe le nom dont on nomme « cette rumeur de l’âme », pourvu que l’artiste sache l’écouter, pourvu qu’il sache saisir les harmonies qu’elle recèle. « Une chose doit, en tous cas, consoler les humains de la perte du bonheur immuable, c’est la conscience d’eux-mêmes qu’ils ont gagnée à l’affranchissement. Cette beauté de la nature, l’homme du Paradis Terrestre en jouissait comme un simple mammouth, mais ne la voyait pas; l’autre, le nôtre, a appris à la voir et, de plus, il se souvient. Celui-là est notre ancêtre. Il nous a légué le sens du contraste et de la variété. Comparer le jour aux ténèbres, se
souvenir et deviner, tout l’art est là et il a commencé à partir de l’heure où Adam, poussé peut-être par une loi que le grand organisateur n’avait pas prévue, a dû laisser aux mains de la nature les clefs d’un domaine dont il s’était lassé. » Le voici seul maintenant, au seuil qui va se clore à jamais pour lui; seul, il va le franchir, mais un regret l’arrête. « Ève ne le suit plus. Il revient sur ses pas, la retrouve, la prend dans ses bras défaillante, soulève sa tête pour y chercher les yeux dont les paupières closes laissent filtrer la source des larmes... car ce ne n’est plus Ève, ce n’est plus celle qu’il nommait Harmonie, c’est la Douleur. Il la presse contre lui, et les lèvres sur sa joue, il rêve. De ce contact nouveau est née la pensée qui lui révélera le Monde. »
Une ligne de points, et l’artiste s’excuse de cet accès de lyrisme... « décoratif » et de n’avoir pas su résister au désir de composer « un carton de tapisserie sur un si admirable sujet. »
« Voici d’ailleurs que tout a changé. L’homme a rempli le monde de la rumeur de ses pensées. Dés qu’il apparaît, la nature entière entre en communication avec lui, un bourdonnement s’élève à son approche. Pour comprendre, il n’a qu’à regarder, car, lui présent, la nature prend sa signification. (C’est pourquoi il ne m’a jamais été possible de concevoir un paysage sans personnages.) Il est devenu l’âme des choses, lui qui naguère n’en était que le résultat. » Donc, il regarde, et il comprend, et voici que le sens de la beauté s’éveille en lui et qu’il prend possession de l’Univers en prenant possession de lui-même. « Mais qui fixera, pour les mémoires futures, le déloppement psychique de l’homme dans son nouveau domaine ? Le poète et l’artiste, ces rois du Temps et de l’Espace, l’un avec des mots rythmés comme les vibrations de l’air, l’autre avec des images. Des images! langage sublime qui relie le passé au présent et transporte le présent dans l’avenir!
« Le petit anthropoïde qui traçait sur des os des images où l’humanité se reconnaît encore, prouve que le désir de la conservation des formes est peut-être le plus ancien de tous, car il
précède de beaucoup la période combative 'qui nous a légué les primitifs instruments de mort qui font l’ornement des bibliothèques de province. Tandis que je suis peu ému en contemplant ces haches d’obsidienne, ces silex meurtriers, tout autre est le sentiment que j’éprouve devant les linéaments si expressifs où mon frère d’autrefois m’apparaît comme un ressuscité dans tout le mouvement de sa vie. »
C’est par des images que l’homme a renoué le fil rompu de l’harmonie. « L’Harmonie, tel est donc le grand but de tout être qui pense ici -bas comme à une patrie tendrement aimée dont il a gardé la nostalgie. C’est d’elle seule que l’artiste doit s’inspirer dans la conception des mondes qu’il recrée, grâce à son imagination. »
Des images I langage éternel qui permet aux hommes de tous les pays et de toutes les races de se comprendre et de s’unir dans une même intuition de la vérité! Mais qu’est-ce que la vérité? « Les événements, les accidents de la vie ne sont, à tout prendre, que des sommaires de chapitres. Ce sont les passions qui les ont suscités qui donnent de la valeur aux faits. Le symbole de la vérité toute nue est un mensonge en art. » La mission de l’artiste consiste justement à la vêtir « et c’est à notre gloire et à celle de la vie qui, en faisant de nous des lils, des pères, des amants, nous a révélé les passions, dont nous tissons la trame de ses somptueux vêtements, et qui en nous montrant ce qui est, en nous faisant rêver à ce qui était ou â ce qui peut être, a mis en nous la curiosité ardente d’où est née l’idée-flambeau, sans laquelle toute invention est nulle. Car qu’est-ce que l’idée, si ce n’est le secret besoin de savoir, l’obsession qui pousse le poète et l’artiste à tout connaître, à tout tenter, à tout souffrir. Et voilà ce qui lui donne le droit de mentir, au nom de la vérité. Ce n’est pas en vain que nos passions nous jettent sans trêve du triomphe à la défaite, de la lumière à l’ombre, de la joie à la douleur, de la vie à la mort, sans autre raison apparente peut-être que de créer