‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 17 sur 48 · LE \>I · texte numérisé non relu

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Rapprochez par la pensée cette toile des plus préraphaélites toiles des Préraphaélites anglais : le même sentiment s’y manifeste. Millais eut été fier, je n’en doute point, avant sa scission avec la Confrérie, de la signer; elle eût inspiré à Swinburne quelqu’une des strophes voluptueuses et sanglantes où il excelle et les esthéticiens du Germe en eussent joyeusement exalté la tension douloureuse, l’étrange et cruelle acuité, en saluant Albert Besnard comme un des leurs. Quel enthousiasme eût été celui de ces jeunes hommes passionnés devant cette figuration si pathétique du Remords, devant ce visage contracté, blêmi par la souffrance, devant ces mains aux doigts acérés comme des griffes s’enfonçant avec une frénésie féroce dans cette poitrine, devant l’égouttement, le long de cette robe austère, de ce sang jusqu’au sol où il s’étale en mare. Le type même du modèle leur était familier et cher; il avait posé dans leurs ateliers et le peintre-poète de la Damoiselle élue eût aimé son profil précis, ses yeux expressifs, la flexion de son cou volumineux.

N’est-elle pas la sœur douloureuse de Veronica Vèronèse et des belles filles de Rosa Triplex, n’est-elle pas entourée du même mystère qui plane autour des troublantes héroïnes immortalisées par Rossetti et, comme elles, ne surexcite-t-elle pas de la même angoisse notre curiosité? De quel crime est-elle donc coupable quelle veuille si cruellement s’en punir? De quelque crime d’amour, sans doute, d’un de ces crimes dont nulle justice humaine ne peut connaître et pour l’expiation desquels nulle torture n’est assez atroce, « si toutefois, comme dit Dante, une faute meurt quand l’homme se repent ». De quelque crime contre l’idéal, peut-être, d’un de ces crimes de l’obsession desquels on ne se peut délivrer que par la mort, la mort lente et consciente, la bonne mort qui ouvre les portes de l’oubli ? Voyez aussi avec quelle joie, sadique presque, elle s’inflige son supplice et quelle ivresse de souffrir est la sienne.

L’étrange toile et comme elle est bien faite pour nous émouvoir, tant par elle-même que par les révélations quelle nous apporte

sur l'état d’esprit de Besnard à cette époque et les préoccupations qui le possédaient.

Rien de plus instructif, par suite, pour quiconque sait réfléchir et déduire que la présence de cette poignante page, en 1905, chez Georges Petit, non loin du Portrait de Théâtre, de la Féerie intime, du Portrait de la comtesse Pillet- Will, et tout près du Portrait de Mlle Gorges, d’un sentiment intime qui rappelle telles et telles effigies de Fantin-Latour, du Portrait de Mme Lerolle, qui fait songer, un peu, h Manet, et dans le voisinage de la Cascade, des Baigneuses au bateau, des Lacustres, de la Danse espagnole, et du Portrait de Mme Bardet et du Portrait de Famille. Quelles étapes parcourues, quelles conquêtes achevées 1 Et que de preuves, éclatantes, des victoires d’une volonté et d’une conscience d’artiste sur soi-même et sur les autres, dans l'unique but — le seul que doive viser tout peintre, tout poète, tout musicien conscient de sa mission — d’enrichir d’un peu plus de beauté le monde des apparences.

M" GEORGES DURllV

Comme la vie dont elle est une manifestation, toute grande œuvre d’art, si limpide, si pénétrable qu’elle puisse paraître, demeure mystérieuse et l’analyse la plus subtile doit s’avouer impuissante à en isoler tous les éléments ; au fond des expériences les mieux conduites, on trouve toujours ce que George Eliot appelle, dans l’ordre moral, « le résidu indevinable. » Le maître de l’œuvre lui-même, le créateur, quelle que soit son acuité de conscience, il y a des opérations dont sa sensibilité, son intelligence, toutes ses facultés ont été les agents et sur lesquelles nous le voyons incapable de nous fournir la moindre explication. Cela s’est passé en lui et il n’en sait, pour ainsi dire, plus rien; cela lui est, à présent, une chose étrangère. Le drame sublime de la genèse s’est déroulé, le germe est devenu fécond, l’œuvre s’est épanouie. Nous pouvons nous griser de son parfum, jouir de ses couleurs, nous émerveiller de la voir si parfaite, si belle, dans la lumière. Elle est attirante, elle est éblouissante comme un miracle mais comme un miracle, elle est inexplicable. Elle vit, c’est un organisme complet. Mais les étapes de sa formation, les phases de sa croissance, les causes profondes de sa réalisation sous les formes particulières qu’elle affecte, les raisons de sa beauté, de la séduction qu’elle exerce sur nous, des émotions qu’elle éveille en nous... le mystère est là, permanent, insondable.

Quelques lueurs parfois nous parviennent, et les rapports entre l’artiste et son oeuvre s’éclairent ; d’autant plus, il faut y insister, que s’éclairent les rapports entre l’artiste et l’homme. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de critique d’art; il n’existe que des possibilités plus ou moins grandes de ressentir les manifestations de la vie par l’art. Pénétrez jusqu’au cœur de l’homme, et vous connaîtrez l’artiste, et vous comprendrez l’œuvre.

Cette révélation, ne l’attendez pas, toutefois, d’une science plus ou moins sûre de la technique d’un art ni des propos des artistes touchant leur métier. Que cela intéresse les professionnels, leur soit utile, sans doute; mais cela, nous autres, ne nous regarde pas. Admettez, par exemple, que l’on parvienne demain à démontrer que Rembrandt et Michel-Ange sont de mauvais peintres, qui ne savaient pas, comme on dit, leur métier — ce métier qu’Edmond About, et tant d’autres, du métier cependant, reprochaient à Puvis de Chavannes de ne point savoir! — que nous importerait? En quoi la formidable puissance émotive, l’infinie grandeur humaine, et surhumaine, de leur génie, serait-elle diminuée?

Qu’en revanche, un homme qui est un artiste, nous apporte les résultats de ses méditations, le fruit de sa pensée, longuement mûrie dans son contact journalier avec les beautés de la nature et de la vie, nous montre comment, à ses yeux, plus clairvoyants que les nôtres, se révèle le spectacle de l’univers, nous initie à la manière qu’il conçoit la mission dont il est investi, que l’occasion s’offre à nous de lire dans son cœur et dans son esprit, et nous sentirons vite combien est vaine toute la science des manuels et des grammaires, combien odieux le pédantisme des esthéticiens, combien fou l’orgueil de ceux qui confondent l’art avec le métier, et qui, n’étant que des peintres, osent prétendre au titre d’artistes.

Au cours de pages inédites qu’a bien voulu me communiquer le portraitiste de Réjane — préparations d’un ouvrage qui lui

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