LE LABORATOIRE
Décorahon de l'Ecole de Pharmacie.
de clarté. Parmi les plis amples de la soie, sur la chair nue de la gorge et des bras, sur le visage de la mondaine, des lueurs courent, des reflets dansent; tout s’anime, tout frémit, tout vibre, tout vit comme d’une vie surnaturelle, aérienne, irréelle, et le décor où elle passe est tout illuminé de sa présence fugitive : c’est le miracle de la lumière.
Mme Barclet, en déshabillé de molle soie orangée amplement drapante et nouée à la taille par une ceinture de velours nacarat, se tient debout devant une haute cheminée bleue vers le foyer de laquelle, dans un geste un peu penché, elle tend sa main droite, tandis que la gauche s’appuie, repliée, à sa taille. L’éclat du teint, une carnation fraîche de blonde presque rousse, la masse étincelante, divisée en deux larges bandeaux, des cheveux, la lumière comme voilée des yeux bleus... de tout cela, dans ce décor de bleus francs et de bleus verdâtres, de feuilles rouillées et d’ors flétris, de tout cela se compose une forte et neuve harmonie, exquisement vibrante, inoubliable.
De la même année, 1888, est daté le Portrait de Famille , avec le Portrait de Mme Bardet et le Remords, les trois toiles où m’apparaît le plus visiblement l’influence exercée par les maîtres anglais contemporains sur la personnalité de Besnard, tant au point de vue de la composition qu’au point de vue de la couleur.
Dans une vaste pièce d’intimité quotidienne, au plafond à solives apparentes, aux nombreuses fenêtres par où le soleil estival, le joyeux soleil qui inonde au dehors la campagne, pénètre librement, faisant chatoyer les couleurs, le peintre a groupé les siens : la jeune mère en peignoir rose tenant dans ses bras le dernier né, la fillette en robe brune et petit pardessus rouge, les deux aînés en jersey bleu foncé, lui-même, debout tout au fond. Et tous les gestes se balancent, s’équilibrent, se lient dans la lumière, qui caresse les visages, modèle les jolies mains fines et joueuses de cette enfance, brille dans les jeunes regards, donne aux vêtements une fraîcheur, une élégance charmantes. C’est toutes les promesses d’une vie familiale, d’un avenir
commun de tendresse qui chantent dans cette atmosphère que l’air des montagnes et du lac entrevu par les portes-fenêtres grandes ouvertes, renouvelle et vivifie.
Les portraits de femmes de Besnard, comment les décrire tous, dire avec quelle souplesse, quelle variété, quelle merveilleuse pénétration du caractère de leurs modèles il les a peints!
C’est Mme Alphonse Daudet, à mi-corps, en corsage de satin rouge géranium garni de plumes noires , sur un fond d’or automnal ;
C’est Mme Henri Cocliin, assise de face, le visage en plein profil, sur un canapé ù coussins vert et or, dans une miroitante robe blanche au corsage voilé de mousseline de soie, sous une sortie de bal d’étoffe changeante, gorge-pigeon, à collet de velours orangé parmi des dentelles et la masse et la chute d’un nœud de rubans de velours noir qui fait vibrer toute l’harmonie délicieusement nacrée de la toilette et des chairs;
C’est Mme Nocard, une symphonie de roses où les ramages du coussin bleu contre lequel elle s’appuie mettent la fraîchear d’un ciel de printemps autour de pêchers en fleurs;
C’est Mme Lisle, dans une gamme de tonalités aussi riante, roses de fleurs, roses de corail laiteux, roses de perles roses, parmi les lueurs enchantées du champ de turquoises qu’étend sous ses pieds un radieux tapis d’Orient ;
C'est la Famille du sculpteur Lenoir, le tendre groupement de la jeune mère et des deux fillettes, aux regards éveillés et songeurs.
C’est Mme Albert Besnard, en robe de soie noire, dans l’attitude songeuse d’une lecture interrompue... profil de pensée aiguë, de vive intuition;
C’est Mme J. Rouchê, rieuse, c’est Mme E.Pottier, Mme Roger Marx, Mlles Dreyfus, Mme Paul Escudier, Mme Droz, Mlle Kohn ;
C’est le Portrait de Théâtre, synthèse, et de toutes les
LKS ARTS DK LA FRANCE APPORTENT A VENISE L”EI-TTGIE DE LA VILLE DE PARIS
recherches de Besnard dans la reproduction de la lumière artificielle, et de toutes les grâces fardées, de tous les charmes maniérés et réels de l’actrice contemporaine. Dans le champ lumineux de la scène, éclairée à la fois par les foyers des cintres, de la rampe et des portants, sur un fond de paysage en toile peinte, elle s’avance, la gorge, les épaules, les bras nus, toute rose et blanche, les roses de sa robe de satin miroitant — « la plus brillante, la plus tendre, la plus douce robe rose qui ait peutêtre jamais été peinte, dit Gustave Geffroy » — de sa robe envolée dans le mouvement de sa marche, les blancs, bleutés par des reflets, de sa chair maquillée... un chatoiement féerique de soies, de perles, qu’exalte la note rouge de la bouche entrouverte et les ors fauves des cheveux. Et plus encore peut-être que par le jeu des lumières glissantes et coulantes sur l’étoffe et la peau de la gorge et des bras, que par l’inachevé et l’incomplet du geste, la vie de cette figure se révèle et se précise dans ce qu’elle a d’exceptionnel et en même temps dégénérai. Car, si ressemblante soit-elle, elle n’est pas seulement le portrait de la comédienne qui la posa — et d’ailleurs refusa de s’y reconnaître! — mais le portrait de toute une catégorie de femmes, dans le milieu où elles vivent, dans l’atmosphère spéciale d’artifices, de mensonges, de séductions, d’illusions, qui est la leur.
C’est la Princesse Mathilde, dans la pose qui, selon Goncourt, lui était familière, « touchant d’une main distraite des choses sur la table, laissant tomber et errer ses yeux sur le tapis ». Or et pourpre, un impérial portrait dont les chairs sont comme traversées de lumière, où tous les objets baignent dans un poudroiement d’ors et de rouges, où il semble, parmi l’éclat chaud tamisé par l’abat-jour de soie jaune de la haute lampe, que l’Altesse — elle avait alors soixante-treize ans — ait conservé ce « teint particulier, extraordinaire », à pi'opos duquel elle disait à l’auteur de la Faustin : « Je me rappelle qu’en Suisse, à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale, et qu’il était impossible d’en voir la différence. » Masque de sérénité et
d’expérience, d’intelligence et de volonté, qui est bien celui de la femme proclamant un jour : «Je n’aime, au fond, que les choses vraies... Les autres choses, ça n’existe pas, ce n’est que de la convention. »
C’est Mme Madeleine Lemaire, « l’Impératrice des Roses », comme la nomme Robert de Montesquiou, « la Vigée des roses, sur un fond de ses chères fleurs, qu'elle s’apprête à aquareller, et qui, elles aussi, sourient. »
C’est, enfin, l’un des plus récents portraits qu’ait signés Besnard, celui de la Comtesse Pillet-Will, où la jeune femme est assise, les épaules nues, jaillies d’une armure souple que retient à peine, dégageant tout le haut du bras, une épaulette de pierres précieuses. L’étincelante vision! la merveilleuse robe, robe de conte de fées, toute pailletée, toute facetée d’argent, qui donne au modèle l’air d’une sirène, une sirène rousse, de ce roux cher à Besnard, que Georges Rodenbach analysait ainsi : « un roux spécial, un roux où il y a de l’or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l’automne et celles de la chimie ; un roux qui est de la lumière et de la teinture, qui ajoute à la beauté de la nature le raffinement de l’artifice, » — une sirène habillée rue de la Paix avec l’écharpe de Tanit.
Que nous voici loin, devant ces figurations ardentes, passionnées, empreintes d’un sentiment si divers et si personnel de la féminité et de la mondanité contemporaines, loin des fades ou pompeux, porcelaineux ou truculents portraits de femmes qui font l’orgueil des salons bourgeois : mannequins figés en des poses conventionnelles ou gesticulant en de prétentieuses contorsions sur les fonds de peluche chers aux Carolus-Duran en vogue, peintures de mode aussitôt démodées qui vaudront à peine, d’ici cinquante ans, le prix de la moulure d’or qui les encadre.
Mais Besnard, peintre de la femme, n’est point là tout entier et sa fantaisie, quelles que soient les libertés quelle s’arroge, ne la sent-on pas comme prisonnière, parfois, dans un genre aux
limites aussi définies que le portrait? Voyez-le sorti de toute entrave, déchargé du tourment de satisfaire son modèle, de fixer une ressemblance, maître de donner à sa vision de l’Éternel féminin, à sa compréhension des formes, du charme, de la chair, des gestes, de la parure de la femme moderne toute licence, libre enfin de ne suivre que son instinct et la loi de son caprice.
Relisez par le souvenir tels et tels autres des poèmes d’amour où sous une atmosphère brillante, une atmosphère de caresses et de désirs, il chante les triomphes et les intimités de la femme, parmi les jeux mouvants de la lumière, dans l’apparat ou l’abandon de sa beauté, strophes fiévreuses au rythme qui s’élève et s’abaisse comme une blanche gorge oppressée par l'angoisse de la volupté, strophes ardentes où vibrent à l’infini en sonorités étouffées ou victorieuses, en gammes colorées discrètes ou puissantes, mélancoliques ou joyeuses, ces « correspondances » sensuelles dont le plus sensuel des poètes nous révélait la séduction :
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Cette partie de l’œuvre de Besnard, c’est à mes yeux, celle où ses dons lyriques s’épanouissent peut-être le plus exquisement et de la manière la plus raffinée. D’un rien, des reflets dansants du feu, des lueurs d’une lampe tamisées par la soie d’un abat-jour sur un torse, sur un dos de femme, du sourire des choses dans un miroir où se contemple une femme à sa toilette, une femme qui se coiffe, d’un rayon de soleil caressant des épaules nues, se blottissant avec une avidité de lèvres amoureuses parmi les cheveux follets d’une nuque, d’un profil effleuré comme par une brise de clarté sur un fond de feuillage, contre un mur de fleurs, contre la moire étincelante d’un lac ou de la mer, du miroitement, du chatoiement des étoffes dans la pulvérulence des atomes lumineux, n’est-ce pas délicieux de le voir créer, comme en se jouant, les exquises merveilles que sont tant et tant de scs toiles et de ses pastels, pareils aux versets d’un Cantique des Cantiques moderne 1
LA BIARROTE
C’est la Femme au châle vert et la Femme au voile, la Biarrote et la Fillette au chat, les Baigneuses au bateau. Reflets roses, le Repos, le Collier, le Déjeuner du matin, le Chapeau de paille, et la série des Plongeuses, des Baigneuses de la Baignade, de la Cascade, des Lacustres, de toutes celles dont le peintre aime à nous montrer la frissonnante et heureuse nudité sous les caresses de la brise et de l’eau, sous l’étreinte de la lumière qui si amoureusement se joue sur leur chair; c’est la série, révélatrice de la façon dont un coloriste comme Besnard saurait ressentir et interpréter l’Orient, des femmes d’Alger, des Ghizanes aux beaux bras, au géranium, aux longs voiles, c’est les femmes de l’admirable aquarelle de la collection Vitta, le Café maure de Boghari et la série des Espagnoles, celles surtout de la Danse espagnole (une des maîtresses toiles du peintre), provocantes parmi les lueurs équivoques de la petite scène où elles s’agitent, avec les envolements et les tensions de leurs châles brillants autour de leurs bras et sur leurs croupes, c’est ce minuscule dyptique l’Insomnie, où l’angoisse de l’idée fixe contracte les traits, dilate les prunelles de la femme assise sur son lit dans une pose d’épouvante, et le Sommeil où le joli abandon de la dormeuse est tout enveloppé de reflets heureux, de reflets joyeux or et rose, courant sur les draps, sur les bras nus, caressant le visage enfoui dans l’oreiller.
C’est Y Enivrement des roses, un des plus précieux ornements du Pavillon des Muses, une des plus exquises fantaisies de Besnard que le maître de la Maison enchantée décrit lui-même ainsi : « Une tête de jeune femme rousse, qui se grise de l’odeur d’un bouquet velouté, dont elle aspire l’effluve. »
C’est Y Ensoleillée, la jeune femme en robe rose assise dans une pièce bleu et or dont le soleil, entrant par le large vitrage et s’écrasant sur le parquet, exalte et fait chanter la somptueuse harmonie dans un poudroiement de reflets qui met autour du visage, autour de la fraîche toilette printanière, un nimbe de miracle.
Et rappelez-vous aussi cet autre caprice, d'une inspiration analogue, que Besnard nomme le Repos : une jeune femme, assoupie, dans un vaste fauteuil de bois au dossier à claire-voie, vêtue d’un déshabillé de faille miroitante, couleur du jour, rappelant un peu la merveilleuse robe du portrait de Mme Roger Jourdain, avec derrière elle, une porte-fenêtre ouverte sur la mer étincelante.
C’est encore sous tels et tels titres : le Vent, la Cigarette, Dévêtue, le Glacier, Fragilité, Rire de brune. Nymphe, Coquetterie, Beauté, Cèrès, Junon, Rousse à l’écharpe jaune. Femme aux rubans rouges. Femme à la draperie rouge, d’autres variations sur le même thème poétique.
« La sensation extrême de la vie T », plus j’avance dans l’étude de cette œuvre fiévreuse et passionnée, mieux ce mot de Besnard me parait en résumer le sens psychologique, en révéler les dessous spirituels, la valeur humaine. Admirable formule à la clarté de laquelle les contrastes, la diversité d’une production étonnamment abondante se justifient et s’harmonisent.
La sensation extrême de la vie, n'est-ce point cela surtout que cherche à nous donner et nous donne une toile, unique, et dans l’œuvre du peintre et dans la peinture française d’aujourd’hui : la Féerie intime î
Qui pourra chasser de sa mémoire, après l’avoir, ne serait-ce qu’une seule fois, contemplée, l’étrange et délicieuse vision de ce corps nu parmi les splendeurs étouffées des étoffes chatoj’antes, des fourrures, des meubles précieux de ce décor hiératique et voluptueux qui évoque, sous les lueurs contrariées des flambeaux expirants et du jour filtré à travers d’épais rideaux, à la fois la magnificence d’un temple et l'intimité sensuelle d’une chambre d’amour. Idole ou Courtisane? on ne sait; l’une et l’autre, sans doute. Et cette indécision accroît la suggestivité de la savoureuse toile; par le trouble quelle crée dans notre esprit, par l’attrait qu’elle exerce sur nos sens, par les ressouvenirs quelle réveille en nous d’images baudelairiennes, exotiques, et intensément