‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 23 sur 48 · LA FAMILLE LENOIR · texte numérisé non relu

LA FAMILLE LENOIR

modernes à la fois, son prestige se complique, et la rêverie où elle nous induit ne fait qu’en devenir plus subtile et aussi plus enivrante. La souplesse assoupie de cette chair rayonnante, le tassement en raccourci de ce corps languide, le voluptueux rythme de l’arabesque que forme le geste flexible des bras, la ferme ampleur des hanches, la riche rondeur des jambes rejointes, le contraste délicieux du ton de la chair, laiteux, ivoirin, du haut du corps noyé dans une espèce de pénombre tendre et chaude et du ton de la chair du bas du corps éclairé par une clarté froide, la passivité rêveuse du visage d’où toute expression est absente, puis le lourd silence, chargé de parfums moites et touffus, qui pèse sur les choses, l’imprécision voulue des détails, tout concourt à créer l’impression de mystère et de séduction qui se dégage de cette adorable page peinte.

La sensualité du peintre — j’emploie ce mot dans son acception la plus haute — fait ici merveille, et je vois peu de toiles signées de son nom où elle s’épanouisse plus amoureusement. 11 faut donc assigner à la Féerie intime dans l’œuvre de Besnard une place spéciale, un peu à l’écart, où les seuls initiés seront admis à jouir d’elle, car eux seuls peuvent goûter son charme complexe et rare, la volupté précieuse qu’elle contient. Ils l’aimeront davantage encore, ils en savoureront plus délicatement l’exquis mystère, quand ils sauront comment elle fût conçue, de quels contacts de l’artiste avec la réalité elle est le résultat, de quelle série de sensations, de pensées elle est la transcription plastique.

Dans une fête donnée par une reine en exil, Besnard avait aperçu une femme habillée de la plus merveilleuse robe de bal qui se puisse rêver : « Une t'obe, me disait-il, de ténèbres et de lumière, une robe dont l’étoffe était un tissu d’ombre gauffré d’or, d’une somptuosité incomparable en même temps que du goût le plus rare ; la robe qu’eût portée Salomé en deuil d’Iaokonan ou de quelque magicienne sur les terrasses de Babylone ou d’Ecbatane, « un soir des vieux âges », une robe toute brodée d’astres sur un fond de nuit d’Orient... et je songeai

au retour chez elle de la femme qui portait cette robe, je l’imaginai lasse de sa soirée de parade, se dévêtant, puis s’asseyant, s’allongeant, prise par le demi-sommeil du rêve, au creux du fauteuil même sur lequel elle vient de laisser tomber ses vêtements et restant là, longuement, toute nue, dans la paresse de ses membres fatigués. Les minutes coulent, l’aube blanchit les vitres, monte peu à peu vers elle, à travers les lames des persiennes closes, à travers les fentes des rideaux. C’est tout. Voilà la genèse de ma Féerie intime. »

C’est tout, en effet, mais il y a... le reste, ce que, dans le développement, dans la mise en œuvre de cette idée que bien d’autres auraient pu avoir — je ne dis point cela, on le sent, pour diminuer les mérites de Besnard — ce que Besnard y a mis et qui est l’expression même de sa sensibilité. Le reste, c’est, sans qu’il l’ait voulu peut-être lui-même, les mille et les mille atomes impondérables de pensée, d’émotion, d'amour, de poésie, de littérature, de musique, épars dans la mémoire, dans les sens, dans le sang de l’artiste, et qui se sont agglomérés là, créant, autour de la simple réalité qui demeure le point de départ de l’œuvre, l’atmosphère spirituelle, l’atmosphère de mystère charnel, de volupté somptueuse et triste — particulièrement beaudelairienne, j’y insiste, à mes yeux — qui donne à la représentation de cette figure nue toute sa valeur émouvante. Cela, que Besnard l’y ait introduit consciemment ou non, l’y découvririons-nous s’il ne s’y trouvait point? Peu probablement. Existerait-il donc — ce dont nous n’avons jamais douté quant à nous — autre chose en art que le métier, le rien ou le tout qui fait que la Vénus de Botticelli au Musée de Berlin, la Danaè de Rembrandt à l’Ermitage, la Suzanne du Tintoret à Vienne, la Maja nue de Goya nous émeuvent davantage que les nus de M. Gabriel Ferrier et autres sous-Bouguereau?

EA VÉRITÉ ENTRAINANT LES SCIENCES A SA SUITE RÉPAND SA LUMIÈRE SUR LES HOMMES

Plafond de l'Hôlel-cle- Ville.

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