‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 40 sur 48 · OPINIONS SUR ALBERT BESNARD · texte numérisé non relu

OPINIONS SUR ALBERT BESNARD

Préface de Mme Charlotte Besnard au Catalogue de l’Exposition Albert Besnard, ouverte dans les Galeries Georges Petit, du 9 juin au 8 juillet 1905.

Albert Besnard, dont les sensations devant la nature ont la plénitude de l’idée associée à l’image, excelle à résumer, par une claire synthèse, le poème pictural qui surgit des profondeurs de sa divination poétique et philosophique. Car il sait que dans l’art de peindre plus que dans l’art d’écrire, il faut choisir, élaguer, ramener l’émotion à ce qu’elle a d’essentiel, d’éternel, le peintre ne pouvant pas tout dire, mais son œuvre devant tout impliquer, suggérer surtout, devant frapper fort et profondément, pénétrer dans l’esprit et dans l’âme en s’insinuant par les yeux.

Il ne faut pas confondre avec des œuvres d’art les nombreux schémas qui ont la prétention de représenter les idées et qui ne

LA ’KALNJINA

Pastel

représentent rien : une œuvre d’art doit être avant tout une réalisation, et il y a, en contrefaçon des arts plastiques, des schémas de toutes sortes : ceux de la forme et de la couleur, les schémas de la beauté et de la grâce et ceux de l’élégance ou de la poésie. Tant d’autres schémas encore!...

En réalité, une œuvre d’art plastique ne se voit conférer l’être que si elle réunit les éléments de logique qui la conditionnent au même titre que le monde réel. C’est une création dans la création. Les éléments en sont la lumière et l’ombre qui déterminent les volumes et les situent, la ligne, cette arabesque de l’âme des choses, enfin la couleur et la forme qui découlent des combinaisons multiples de la nature et des réactions mutuelles de ce qui la constitue , avec le mouvement qui s’inscrit par le geste et suggère les forces de la vie; les solidités et les fluides, les lois de la pesanteur et tout ce qui régne éternellement ici-bas.

Conscient des éléments qui composent le monde visible, le peintre a conquis le langage à l’aide duquel il pourra désormais extérioriser sa pensée. Son œuvre sera tout à la fois ce qu’il a voulu dire, ce qui est de toute éternité, et les particularités de son propre tempérament, de sa sensibilité et de son âme.

Albert Besnard est un puissant réalisateur, qui sait manier toutes ces forces; son œuvre entière en est profondément imprégnée, jusqu’à l’exaltation féerique des réalités palpitantes d’idées.

L’assimilation totale des lois qui régissent l’Univers n’est pas le résultat d’un effort de volonté, mais une faculté surgie de l’Inconscient.

L’artiste dont la contemplation et l’exaltation intérieures sont le meilleur de la vie sait écouter l’inconscient, révélateur des significations comme des forces, mais son œuvre sera réalisée au moyen de ses meilleures facultés conscientes. Il devra pénétrer après avoir senti, après avoir deviné.

Ce préambule nous amène à l’analyse de quelques-unes des œuvres qui sont exposées ici; chacune d’entre elles est issue

d’une de ces visions synthétisées dont je parlais plus haut. Réunies en gerbes, ces fleurs épanouies des sensations humaines sont tout le butin d’un artiste.

Inlassablement, il a cherché les joies écloses au sein des tristesses et les a cueillies pour nous.

Les voilà toutes dans leur décor et leur signification.

Sous les mille reflets des lumières d’une fête, une femme jeune et parée s’avance. Elle respire le plaisir d’étre belle dans ce décor bleuissant d’un long jour. Les joies qu’elle suggère sont des joies fugitives, écloses en un paysage de luxe, où l’artiste n’est qu’un passant. Il a goûté la beauté du spectacle auquel la nature prête sa magnificence.

Mais une œuvre durable a surgi : vous voyez cette jeune femme au souple corsage, à la jupe envolée, diaprée comme une aile de papillon. C’est une vision qui dit bien des émois.

Une figure de femme luit dans la pénombre d’une nuit qui s’achève. Elle dit le mystère des retours. C’est l’image apaisée dans le rêve de la créature entrevue, Ève mystérieuse dont tout homme porte le songe avec lui.

Dans ce décor de pourpre et parmi ses objets familiers, revit la Princesse Mathilde, à cette même place où, pendant un demisiècle, tant d’hommes d’État, d’artistes, d’écrivains, tour à tour vinrent s’incliner devant l’Altesse Impériale.

Telle ils en gardaient au fond de leurs yeux la souveraine image, telle aujourd’hui elle les évoque à notre pensée, dans le cadre de ce portrait historique.

Toute la grâce vibrante, le glissement rapide et rythmé, le geste instinctif d’une femme dont la beauté doit s’éveiller quotidiennement au signal du metteur en scène, surgit dans ce portrait de théâtre qui est aussi Réjane. Il évoque ce qu’il y a d’immuable dans le fugitif, lequel fatalement se répète.

C’est à rendre cela qu’ Albert Besnard excelle ; toute son œuvre nous raconte les inéluctables retours des passions et des gestes, la continuité de la vie.

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