LE MAL
Décoration d'une Chapelle d’Hôpital à Berek.
Il faudra le recul du temps pour dégager l’unité de cette œuvre si variée, que, pour la comprendre actuellement dans tout son ensemble, nous devons admettre qu’un grand artiste n’est pas forcément un être de volonté.
L’œuvre d’Albert Besnard n’est pas une œuvre de volonté, non, car il serait mort par impuissance de vivre, s’il avait cru devoir s’enfermer dans un système, se spécialiser, composer son personnage, se répéter pour affirmer la personnalité dont la foule aime à parer les artistes. Sa vaste intelligence et l’ardeur de son émotivité, la rare indépendance de son caractère, ne lui auraient pas permis de traverser la vie sans chercher à la connaître et à l’exprimer dans toute sa plénitude. Ses œuvres sont les impulsions de cette soif de connaître par la création. De là cette souplesse affranchie du métier, qui lui a conquis un langage assimilable à celui du poète.
L’ardeur de son imagination créatrice lui fera pénétrer la signification du geste hiératique des danseuses d’Orient et d’Espagne, geste perpétuant l’idéal traditionnel de leur race; elle fera remonter pour lui du passé les joies ancestrales des êtres primitifs, joies qui sont encore les nôtres aux heures trop rares de simplicité et de contact avec la création.
Ce contact, il l’imaginera toujoui's dans le passé et l’avenir, qu’il embrasse d’une même étreinte; sans lui pas de bonheur sur cette terre, et la mission de l’artiste, et sa joie, est de créer du bonheur. — Le voilà, vous dira-t-il, à l’ombre de ces arbres, dans la chaste nudité de ces femmes, sur ces eaux si fraîches, sous ce ciel. Le voilà parmi les croupes reluisantes des chevaux rassemblés là, de même race, sous leur ciel natif, sur le sol qu’ils fouleront bientôt; les uns emportant leurs cavaliers dans le galop ardent de la fantasia ou d’une course au désert, les autres prêtant leur armature au travail de la terre.
Il nous dira, sur des murailles, les grandes épopées de l’humanité, ou y inscrira les magies de l’univers visible avec leur signification philosophique. S’emparant des réalités pour s’élan-
cer vers le rêve, il fera, de ce qui est, le symbole visible des idées, affranchissant ainsi l’art de son temps des formules toutes faites de la symbolique. Ce hiéroglyphe traditionnel ne restant plus dans son œuvre que le rappel vivant d’un passé auquel nous nous rattachons encore.
Tout dans l’œuvre d’Albert Besnard concourra à cet aboutissant de sa personnalité : la peinture murale.
Ses tableaux, dont il est aisé dégager la poétique, d’un pittoresque n’entravant jamais le style; ses portraits le fortifiant de la pénétration des types et des âmes; ses études, contact direct avec les réalités d’où s’élancera sa fantaisie; enfin, les incisifs croquis â l’eau-forte aboutissant à cette suite de la plus obsédante hantise qu’il intitule : Elle. Tout cela joint à son amour de la lumière qu’il poursuit jusque dans la logique de ses réactions sur les choses, développera sa faculté de concevoir des arrangements de la nature et d’en faire surgir des émotions esthétiques au moyen du décor; car il pourra situer les drames ou les idylles qu’il va nous raconter.
A l'École de Pharmacie il nous dira l’histoire de l’humanité. L’homme, surgissant après l’apparition de la flore et de la faune terrestres, s’éveille à sa destinée future; il voit enfin, il regarde, il dessine. Le monde est créé, car un être conscient le reflète et va s’en emparer. Plus tard, devenu maître des forces terrestres, il a bâti des villes, des usines, creusé des ports, construit des vaisseaux... et des idées. L’artiste nous le montre, contemplant son œuvre devant un paysage d’activité moderne, pensif au paisible foyer familial. Il tient un livre fermé.
Que ces images sont significatives, et combien les panneaux qui terminent l’épopée de notre humanité sont touchants! La maladie, la convalescence! Ils disent les efforts de la science et les miracles de la tendresse, ce qui fait l’homme d’aujourd’hui surgi de l’homme de toujours.
Le paysage de la convalescence est le poème du renouveau, et la joie tendre d’exister encore pour ceux qu’on aime, qu’exprime
RKSIGNATION.
Décoration d'une Chapelle cl’Hopila! à Berek.
si bien le personnage alangui de la jeune convalescente, est le suprême achèvement que nos cœurs ont apporté à la civilisation.
Mais il n’a pas tout dit, une œuvre importante est la continuation de celle-là. Ce sont maintenant les tares de la civilisation, qu’Albert Besnard racontera aux pauvres enfants tuberculeux de l’hôpital de Cazin-Perrochaud, à Berck.
Il inscrira dans leur église le tableau des injustices sociales et des vices qu’elles engendrent. Il dira que leurs maux ph}rsiques sont l’hérédité douloureuse du mal moral, et que la continuité de la vie des races nous fait un devoir de l’effort collectif. C’est à nous de construire la cité future, la cité idéale dont il ferme ce cycle.
Elle est sur la terre, cette cité, et l’homme y est heureux; il y est sain, parce que, depuis plusieurs générations, s’étant libéré de ses vices, il a compris la grande loi de la solidarité et conquis la science qui éclaire sa route.
La blanche et traditionnelle image du Christ figure dans chacune de ces huit compositions. N’est-elle pas depuis des siècles associée, dans nos âmes occidentales, aux idées de douleur et de rédemption ?
Après avoir exprimé des abstractions dans le mode approprié, Albert Besnard enrichit les murailles de la Sorbonne d’une somptueuse réalité.
Dans la décoration d’une salle de chimie, il prend pour thème la chime organique, qu’il intitule : la Vie renaissant de la Mort. Il représente en réalité le soleil à la fois vivifiant et corrupteur, le soleil qui active la décomposition d’un cadavre en putréfaction, et la floraison des plantes qui s’apanouissent autour de lui, s’enrichissant de sa substance.
Les compléments de cette composition, que je ne décrirai pas ici, renforcent l’idée et la dotent d’une réalité morale essentielle à toute réalité.
C’est par la loi d’amour qu’une fois déjà, dans une salle de mariage, l’artiste avait exprimé cette notion de continuité qui le hante.
Rappelerai-je enfin qu’ Albert Besnard a peint des plafonds où sa fantaisie ailée plane au firmament des idées? Cette fantaisie qui le suit dans Vile heureuse où il nous fait entrevoir une des formes du bonheur : le repos du sage au sein de la nature et de la beauté.
Cette préface est le fidèle témoignage d’une amie d’un quart de siècle et de toujours, d’une camarade d’art, qui a cherché à démontrer l’unité d’une vie dont les œuvres sont les évévements importants.
Charlotte BESNARD.
Le grand public et les artistes savent que le talent prestigieux d’Albert Besnard leur réserve d’incessantes surprises. On l’admire, mouvant, voluptueux, enivré, tantôt lyrique et éblouissant, tantôt profond et intense. Il se plaît aux élans d’un cheval, à un fin profil de jeune fille ; puis il évoque les dunes et les ciels des mers du Nord ; ou il se voue aux plis ardents d’une robe, à la silhouette d’une actrice célèbre ; de là, il s’en va caresser la chair nue, dorée par les rayons du soleil ou par le « feu du charbon » que chante Baudelaire. Il allume une autre fois des ports chatoyants de villes avec la féerie rouge des crépuscules, ou bien il idéalise le frisson des découvertes modernes, écrit avec son pinceau sur les murs d’une école quelque fougueux et lucide De naturel rerum. Cependant, on le célébrait surtout comme le peintre de la Femme et de la Joie, celui qui avait le mieux rendu le délicat sourire épars sur toutes choses. Mais Albert Besnard n’a pas voulu s’en tenir là. Nous assistons aujourd’hui à une évolution nouvelle plus haute et plus large qui honore ce talent aux écoutes de tous les cris intérieurs de son temps.
Cette crise d’ âme qui en quelque sorte transfigure ce voluptueux ne saurait étonner que les esprits superficiels. Par le dehors, si son tempérament d’artiste est sensuel, c’est que le labeur cérébral, quand il se sustente de beauté, développe un noble et délicat