‹ Albert de Mun et le Parti Catholique: Thèse Complémentaire Présentée Pour le Doctorat ès LettresChapitre 19 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Assurer le lancement et l’organisation du parti caiholique, telle était la tâche dévolue à l'Œuvre qu’Albert de Mun, son frère Robert et La Tour du Pin avaient fondée, à la Noël 1871, pour répandre à travers la France le Cercle catholique d’ouvriers tel qu'il fonctionnait boulevard Montparnasse à Paris, sous la direction de Maurice Maignen. Cette vaste organisation, conçue suivant les méthodes en honneur dans l’armée, se prêtait au dessein d’Aïbert de Mun. Avec ses trente-cinq mille ouvriers et ses sept mille représentants de « la classe dirigeante », issus de la moyenne noblesse rurale et du corps des officiers de terre, Œuvre des Cercles étend à travers le pays son organisation paritaire : le cercle composé d'ouvriers, avec ses dignitaires élus et son aumônier, le comité où les représentants de la classe dirigeante se répartissent en quatre sections : celles du recrutement, de l’organisation, de l’administralion et des études. À Paris, 262, boulevard Saint-Germain fonctionne le Comité général avec son président, son Secrétaire général (Albert de Mun), ses quatre sections, son conseil des Etudes rattaché à la IVE section et ses trois commissions annexes : celle des industriels, celle des agriculteurs et celle des artisans (dite des « Arts et Métiers »). L’Œuvre comprend en outre depuis peu une commission législative où s’élaborent les propositions de loi que des parlementaires présenteront à la Chambre. La première section du

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Comité général s’oceupe des relations de l'Œuvre et se divise en trois directions : celle des relations proprement dites, notamment avec le Clergé, celle de la presse qui suit les commentaires des journaux sur l’'Œuvre et quelquefois les inspire et celle des conférences destinées à répandre la doctrine du Conseil des Etudes concurremment avec les organes de l’Œuvre : l'hebdomadaire La Corporation et la revue mensuelle l’ Association catholique.

Quelques comités de province ont aussi des commissions annexes qui s'appellent alors des « réunions ».

La bourgeoisie, et singulièrement les professions libérales, ne sont presque pas représentées dans l’Œuvre, où les légitimistes l’'emportent de beaucoup sur les orléanistes.

L'histoire de l’'Œuvre n'offrait pas de véritable précédent d’une intervention politique, mais ses services avaient déjà facilité le pétitionnement contre l’article 7 du projet de loi Ferry dans certaines provinces !, Résolument engagés dans l’action, les membres de l'Œuvre fourniraient les cadres du nouveau parti, lui apporteraient des fonds, des locaux, des concours qu'il faudrait autrement réunir à force d'efforts et sans garantie d’un résultat immédiat.

La première réunion du Comité général de l'Œuvre qui suivit la publication de la lettre à l’Amiral, se tint le 16 septembre. À cette séance, sans doute à cause de la fausse manœuvre de la Croix, le Comité ne fut saisi d'aucune communication du secrétaire général, mais la Tour du Pin crut devoir signaler l'événement « à tous ceux qui doivent y trouver à la fois un encouragement pour le passé et une indication pour le présent et surtout pour l’avenir » ?.

Le 23, la communication attendue était arrivée et aussitôt mise à l’étude. De Mun rappelait à ses collègues que les principes énoncés dans sa lettre à l’amiral étaient ceux-là mêmes qui inspiraient depuis longtemps leur programme d'action. En conséquence il demandait à lŒuvre tout

4. Voir du même auteur, l'Action Sociale des Catholiques en France,

2, P, V, du Comité général de l'Œuvre, 16 septembre 1885,

entière d’en faire le point de départ d’une action énergique ». Dès aujourd’hui, poursuivait-il, des instructions sont données aux chefs des Ie et IIe sections ! pour la diffusion aussi profpte et aussi large que possible, en France et à l'étranger, de la lettre et pour l’organisation dans le sein même de lPŒuvre d’un vaste mouvement d'adhésion publique.

Voilà donc l'Œuvre appelée à concourir à l’entreprise nouvelle, Sous quelle forme ? On ne le voit pas encore très bien car de Mun et ses amis ont une préoccupation primordiale : les élections législatives dont le premier tour de scrutin se déroule le 4 octobre. Le succès dépasse les plus belles espérances de la droite,

Aussi le Comité général de l'Œuvre se réunit-il le 7 octobre avec la conscience que « les circonstances politiques sont gravement modifiées », selon l'expression même de de Mun. Le retour du corps électoral vers les conservateurs paraît être la condition la plus favorable au succès du projet,

Le Comité sait déjà, dit-il, qu'il (le Secrétaire Général) n’a pas entendu faire une manifestation électorale. Sans doute chargé par ses fonctions et la confiance de ses con frères du soin de porter en public la parole de l'Œuvre, il avait paru impossible au Secrétaire Général de laisser passer une circonstance aussi importante pour l’avenir politique et social du pays sans élever la voix au nom de tous pour exprimer une fois de plus nos convictions êt formuler notré programme. Mais les conditions générales dans lésquellés se préparait du côté des conservateurs la lutte électorale ne nous permettaient pas d'y intervénir utilernént ; cetté nouvelle affirinatiôn de nos idées devait nécessairement, cette fois encore, conserver un caractère platonique.

Toutefois si nous étions réduits à cette attitude pour la lutte actuelle, le moment semblait venu de prendre nettement position sur le terrain politique et de déclarer nos intentions pour l'avenir. La lettre a été publiée de telle

1. La première section du Comité général, comme dans chaque comité local, s’occupait de la propagande ; la deuxième section s'occupait du recrutement ct de la vie des fondations,

sorte qu’elle vint assez tôt pour que l’occasion des élections futures en justifiât la production et assez tard pour qu'elle ne parût pas un élément de discorde jeté au milieu de l’alliance conservatrice.

Il s’agit aujourd’hui d'organiser définitivement le mouvement commencé et d'établir le parti catholique dont la préparation a été ainsi publiquement amorcée sous une forme pratique et susceptible d’action énergique. Il analyse alors les reiations futures des deux institutions :

Notre œuvre est naturellement désignée par son programme, par sa discipline, par la bonne constitution de ses cadres à servir d'âme et d’instrument à cette entreprise, qui ne s’offre pas à elle comme une œuvre nouvelle, mais qui est le couronnement aperçu dès la première heure de ses longs travaux.

Plusieurs d’entre nous ont même jugé que le Comité de l’'Œuvre, sans rien changer à sa constitution présente, pourrait et devrait prendre ouvertement la tête et la direction d’un mouvement qui correspond exactement à sa mission. D’autres, pour répondre aux scrupules de ceux qui craindraient de trouver dans ce caractère spécial et un peu exclusif, que notre œuvre paraît avoir aux yeux d’un grand nombre, un obstacle à son action directe sur le terrain plus large qu’il s’agit d'aborder ont émis la pensée que sa constitution pourrait être modifiée par la création d’une sorte de comité de patronage où seraient appelés des personnages marquants dans le monde catholique. Plusieurs sont convaincus que tout en restant dans la pratique, l’organe le plus puissant du parti catholique, l'Œuvre, ne saurait elle-même et en tant qu’œuvre, tenter d’en assurer la direction, sous peine de manquer le but, d’éloigner d'elle beaucoup de bonnes volontés dont le concours est nécessaire et de paraître jeter dans les rangs catholiques une fâcheuse division.

La constitution d’un parti catholique analogue à celui qui existe en Allemagne a été de tout temps l'objectif en vue duquel nous formons nos idées, nos cadres, et notre personnel. Il ne saurait donc entrer dans la pensée du secrétaire général de créer un organisme nouveau pour une œuvre à laquelle nous préparons le nôtre depuis près de quinze ans. Mais il lui paraît d’autre part qu'il y aurait inconvénient au point de vue de la tactique à

suivre, à présenter au public le Comité de l’'Œuvre luimême comme se chargeant de la direction du parti catholique. Il importe, en effet, de remarquer que si le terrain social, et en particulier celui de la question ouvrière, est le plus propre à faciliter la formation et les évolutions du parti catholique, son activité doit avoir un objet plus général: préparation politique du gouvernement chrétien : résistance politique aux violences du gouvernement révolutionnaire.

A la suite de cet exposé La Tour du Pin et Maurice Maignen déposèrent une déclaration de confiance en réponse à la communication du Secrétaire général. Selon le règlement de l'Œuvre le vote en fut ajourné et on y procéda le 28 octobre 1.

La Tour du Pin qui venait de rentrer de Fribourg où s'était tenue la première réunion de travail des catholiques sociaux, attira l’attention des assistants sur la nécessité de développer les études poursuivies jusqu’alors par l’'Œuvre des Cercles. Le Secrétaire général comptait, dit-il, sur l’organisation des services d’études de lŒuvre pour lui fournir les moyens de soutenir dans les assemblées politiques les principes de la législation chrétienne. Où en étaient les travaux ? Quel serait le programme législatif du parti catholique ? Il l’exposait en détail.

Le Conseil des Etudes ? de Œuvre n’était pas encore en mesure de formuler clairement les règles concernant le régime chrétien de la propriété et du crédit, mais il pouvait déjà définir le régime du travail. Le meilleur moyen pour le parti catholique d’en saisir l’opinion publique serait de les rédiger sous forme de projets de loi et de les soumettre au parlement.

1. Texte de la déclaration de confiance. « Le Comité félicite le Secrétaire général de la vigueur de son initiative et de la conformité de son langage au programme de l'Œuvre, renouvelant toutes ses déclarations antérieures, depuis celle de l’Appel aux hommes de bonne volonté, jusqu’à celle du Mémoire qu'il a soumis ce printemps à notre Saint-Père le Pape et à NN.SS. les Evêques. Le Comité accepte la responsabilité de l’action engagée comme il est indiqué dans la communication qui vient de lui être faite. Ïl invite en conséquence le Secrétariat général tout entier à y correspondre et à lui rendre des comptes fidèles en les formes accoutumées. »

2. Le Conseil des Etudes était composé de personnes connues pour s’intéresser aux questions sociales, F

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Dans cet esprit, la commission d’études législatives de Œuvre, récemment instituée avec un Jésuite, le Père de Pascal, pour président, et un sociologue de l’école de Le Play, Urbain Guérin, comme secrétaire, venait de préparer deux propositions de loi relatives à la responsabilité des accidents du travail dans l’industrie et à l’assurance contre la vieillesse et la maladie !. Une troisième était en cours d'étude sur la durée du travail et le repos dominical. Ces projets, ajoutait La Tour du Pin, ne constituaient en fait qu’un acheminement vers un texte plus vaste sur l’organisation corporative du travail, base essentielle de toute réolementation de ses diverses branches.

Pour établir cette réglementation avec l’avis des intéressés, « dont la compétence spéciale et l'expérience ne peuvent être suppléées », il faudrait reconstituer des corps représentant chaque métier et chaque nature d'industrie, ce qui ferait l’objet d’une proposition de loi organique du travail qui serait très prochainement soumise à la Commission d'Etudes.

Enfin deux autres textes suivraient, relatifs l’un à la protection de la femme et spécialement de l’ouvrière contre la séduction et l’autre à la réforme de la législation sur les sociétés anonymes qui tendent, notait La Tour du Pin, à remplacer partout l’action bienfaisante du patronat.

En soumettant au Comité de l’'Œuvre les prenuers travaux que la Commission d'Etudes législatives va entreprendre immédiatement, le chef de la IV section espère témoigner de l’ardeur avec laquelle tous ses dévoués collaborateurs sont prêts à aider de toutes leurs forces à la formation du programme social du parti catholique à l'avant-garde duquel l'Œuvre va marcher à la suite du Secrétaire général.

A la séance du Comité de l' Œuvre, le 28 octobre, l’ancien préfet Pihoret l'ayant questionné sur l’action qui serait demandée à | Œuvre, La Tour du Pin répondit qu’il croyait savoir que ce serait une action corporative par le déve-

1. On remarquera que ce sont les deux projets d'assurances que le Centre allemand s’efforce au même moment de faire voter au Reichstag,

loppement des commissions professionnelles et des réunions professionnelles annexes aux Comités locaux. Tel était l'outil indispensable dont de Mun comptait se servir pour étendre à travers toute la France et dans tous les milieux l’action du parti catholique.

De son côté Harmel, chef de la Ie section de F Œuvre (celle des fondations), adressait aux chefs des IIS sections des Comités locaux, un pressant appel, les invitant à sollieiter de toutes leurs forces les adhésions à la lettre à l'amiral Gicquel des Touches, qu'il joignait à la sienne. « Les circonstances sont graves, écrivait-il, et il semble qu’en aucun autre temps il n’a été plus nécessaire d'afficher publiquement sa foi sociale . »

Une seconde lettre, adressée directement aux aumôniers des Cercles, les exhortait à faire prier de toutes leurs forces les fidèles pour, disait-il, faire violence au ciel ?.

1. Procès-verbaux du Comité de l'Œuvre des Cercles (annexes). Voici le texte de cette lettre-civeulaire :

« À MM. les membres de la FI° section du Secrétariat général de l'Œuvre. « Mon cher Confrère, .

«Vous recevrez avec la présente un numéro de l'Univers où se trouve la lettre du Secrétaire général. Inspirez-vous en sur deux points : À) la nécessité dé la prière qui seule nous donnera la victoire, sollicitez les aumôniers afin qu'ils prennent toutes les mesures nécessaires pour que le Rosaire soit récité du samedi soir au dimanche soir, que dans chaque cercle on fasse le possible ; 2) pressez nos amis de donner des adhésions publiques à la lettre (aux 2 lettres) du Secrétaire général. Envoyez ces adhésions à M. Hyrvoix, qui fera le nécessaire pour l'impression. En adhérant à cette lettre nous ne faisons pas acte de parti mais uniquement de catholique, nous restons sur cette seule base laissant en dehors les questions de forme de gouvernement et de personne.

« C’est donc un devoir de conscience pour tous les catholiques de proclamer qu'ils veulent s’employer à rétablir le règne de Jésus-Christ dans la France. C’est l'accomplissement de cette parole du Pater : « Que votre règne arrive ! » Les circonstances sont graves et il semble qu’en aucun temps il n’a été plus nécessaire d’afficher publiquement sa Foi Sociale. Veuillez me répondre un mot sur ce qui a été fait dans votre contrée sur ces deux demandes. Veuillez, ete.

« Léon HaARMEL. »

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