CHAPITRE VI
* Le second tour de scrutin marque un tournant décisif dans l'historique de la tentative de parti catholique. La préoccupation électorale qui domina jusqu’au soir du 18 octobre les pensées des acteurs de cette lutte sévère, fait place à la sérénité du fait accompli, dans laquelle s’organisent les regroupements post-électoraux. C’est dans le cadre de ceux-ci que l'initiative de de Mun doit maintenant s’insérer pour sortir du plan des généralités où se tiennent les manifestes électoraux.
Les circonstances appellent des précisions que de Mun va apporter. Ce faisant, il va, mieux que par le passé, offnir aux hommes politiques, des données précises grâce auxquelles ils le jugeront, pour ensuite le suivre ou le combattre à leur guise.
Jusqu'à ce moment, écrit Mgr. de T'Serclaes, le comte de Mun offrait donc le parti catholique comme une sorte de corps auxiliaire, en troupe régulière, sans dire encore si la troupe ainsi formée rentrerait ou non dans le cadre de l’organisation conservatrice.
À cette prise de position nécessaire, va répondre celle des chefs du parti conservateur. Les préoccupations électorales, la tactique et l’absence de tout appel direct de de Mun ont permis à certains catholiques de taire leurs appréhensions ou leur désapprobation. Désormais de Mun, pour organiser son parti, va s'adresser à eux et leurs réactions, latentes jusque-là, vont se faire jour,
De Mun se décida, aussitôt après les élections, à exposer le programme de l’organisation du futur parti, sous forme d’une nouvelle lettre publique adressée à son dévoué collègue, le vicomte de Bélizal, député des Côtes-du- Nord!. À la tête de l’organisation qu’il se proposait de mettre sur pied, 1l souhaitait placer un comité parlementaire. Sous la direction de ce comité, l Œuvre des Cercles aurait fourni les cadres du parti. Ainsi se trouva-t-il amené au lendemain même des élections à solliciter le concours des chefs de la droite dont le silence avait été jusque-là à peu près total. Ne pouvant les engager sans leur aveu, il rédigea avec soin son appel et l’adressa avec une lettre aux principaux parlementaires de la droite et à quelques « catholiques actifs » ? dont l'intervention pouvait aider ses projets. Il tenait essentiellement à constituer ce groupe parlementaire avant la rentrée des Chambres, prévue pour la mi-novembre. Pour décider les plus réticents de ses collègues, il ne vit de meilleur moyen que de publier les adhésions des premiers parlementaires prêts à le suivre. Pendant trois semaines, de Canterbury, il va livrer une dure bataille pour convaincre ses collègues, les rassurer, arracher leurs adhésions et mettre le parlement et le pays en face d’un parti catholique solidement constitué.
La lettre au vicomte de Bélizal porte la date du 1€ novembre et fut publiée le 3 par les journaux. Mais elle avait été rédigée avant le second tour des élections. Le texte, alors inédit, fut soumis à l’approbation des parlementaires intéressés et des catholiques actifs.
La IIe section de l'Œuvre des Cercles avait établi, en vue de cette consultation, une liste de trente-cinq députés qui paraissaient susceptibles d’adhérer à la lettre-programme. De Mun communiqua son texte à Chesnelong, Lucien Brun, de Ravignan, de Mackau, Lanjuinais et Keller, qui avaient signé avec lui l’Appel des Treize Ÿ.
1. Né en 1834, Louis de Bélizal était Conseiller général des Côtes-du-Nord depuis 1872 et député depuis 1876 (légitimiste).
2, Note liminaire. Dossier B. de Mun.
3. P. V., 4 novembre 1885. Nous savons par les Souvenirs de Mackau
que de Mun lui adressa cette lettre le 28 octobre,
D’autres personnes en eurent également connaissance, notamment l’abbé Leroy, qui fut à un moment conseiller ecclésiastique de l'Œuvre des Cercles, De Mun retarda même la publication de sa lettre programme afin d'élargir quelque peu cette consultation préalable. « Je tiens expressément, écrivait-il à l’abbé Leroy, à ce qu’on ne puisse pas me reprocher d’avoir manqué d’égards envers qui que ce soit, ni d’avoir négligé une seule démarche en vue de sauvegarder l’umion entre tous À, »
Il rédige cette lettre-programme quand, réélu au premier tour de scrutin, il se retrouve à Canterbury, auprès de ses fils et de son confesseur, le P. du Lac.
Dès le 17 octobre, en effet, il envoyait le texte du document au Père abbé de Solesmes ; le surlendemain, 1] l’adressait à l'amiral Gicquel des Touches; Bélizal lumême en reçut le texte avec demande d’en accepter la destination publique, des mains de La Guillonnière, Dès le 22 octobre, il envoyait son adhésion.
En quels termes, de Mun sollicita-tl cette approbation ? Nous pouvons nous en faire une idée d’après le brouillon d’une de ces lettres, retrouvé parmi les réponses en date du 30 octobre,
Mon cher Collègue,
Vous avez peut-être lu, en son temps, la lettre que j'ai adressée à M. le Vice-Amiral Gicquel des Touches : je me permets d’en replacer iei le texte sous vos yeux. J'y exprimais la pensée qu’en présence de la guerre ouverte déclarée à Dieu et à la religion et de la rupture violente préparée entre la société civile et } Eglise, la formation d’un parti catholique capable de soutenir ses revendieations sur le terrain politique, me paraissait s'imposer nécessairement à nos efforts et j'ajoutais que Jes questions sociales devenant chaque jour plus pressantes c'était à ce parti, fortement constitué, qu'il appartenait d’en présenter au peuple les solutions dictées par la loi divine.
Cette lettre et ces idées rencontrèrent dans l'opinion des Catholiques un très général assentiment et malgré les
1. De Mun : Lettre à l'Abbé Leroy, 34 oetobre 1885 (papiers Grand-
maison),
préoccupations de la lutte électorale, les adhésions arrivèrent de toutes parts.
Encouragé par ces témoignages de sympathie, je crois le moment venu de donner suite au projet annoncé et je me permets de venir vous soumettre le programme et le plan d'action qui me paraissent, dans ce but, le mieux répondre aux nécessités du moment.
Vous les trouverez exposés dans le projet ci-joint d’une lettre adressée à notre collègue le Vicomte de Bélizal qui a bien voulu m'y autoriser. Mon désir est de publier cette lettre avant l'ouverture de la Chambre afin de prendre position immédiatement : je serais très heureux qu’elle fût honorée de votre approbation et très reconnaissant si vous croyiez pouvoir y donner votre adhésion.
Aussitôt que la date de la convocation des Chambres sera officiellement connue, j'aurai, si vous voulez bien me le permettre, l'honneur de vous prier d’assister à une réunion intime où nous pourrons étudier ensemble l’organisation de l’Union Catholique 1 dans le pays aussi bien que dans la Chambre.
La constitution de ce groupe parlementaire ne jetterait en rien la division dans la minorité conservatrice à laquelle elle pourrait offrir, au contraire, un terrain d'union plus ferme qu'aucun autre, et je n’ai pas besoin d’ailleurs d’ajouter que chacun de nous n’en resterait pas moins libre de son action politique à d’autres égards, et notamment au point de vue du groupement des forces monarchiques : c’est une liberté que je serais le premier à réclamer pour moi-même. Dans l'espérance que vous voudrez bien accueillir favorablement cette communication, je vous price, mon cher collègue...
Ecrites de la main de de Mun ou de eelle de son jeune fils Bertrand qui lui servait de secrétaire ?, la plupart de ces lettres ont dû être rédigées aussitôt reçue l'adhésion du vicomte de Bélizal (peut-être même avant, car de Mun ne devait concevoir aucun doute sur la réponse de son col-
4. L'Union Catholique est le nom que de Mun donnera désormais au parti, avec l'espoir, sans doute, que ce terme désarmera quelques préven-
tions.