CHAPITRE IX
Jusqu’à présent nous n’avons rencontré que de rares indications sur l’attitude du Vatican devant cette tentative. Ces quelques indices étaient trop peu nombreux, trop officieux et trop vagues pour influencer de Mun. Il ne semble pas en avoir tenu compte dans l’action que nous venons de relater.
Il informa le Vatican de son entreprise en adressant au Cardinal Parocchi, protecteurs de l'Œuvre des Cercles à Rome, un « compte rendu fidèle de ses actes et de ses instructions avec un dossier »; il demanda au Cardinal de porter ces documents au Pape, « dont il avait surtout eu pour objet, disait-il, d'exécuter les intentions et les désirs ».
I ne semble pas qu’il ait adressé de communication à Rome, hors de ce dossier, dont il annonce l’envoi, le 4 novembre, c’est-à-dire à une date relativement tardive.
Mais Rome avait ses informations.
LEs PREMIÈRES RÉACTIONS.
A la veille du premier tour de scrutin, l’Osservatore Romano avait publié, nous l'avons dit, quelques commentaires favorables à « cette courageuse tentative ».
Après les élections du # octobre, l’organe romain se
joignit à l’allégresse des conservateurs et rappela le rôle social des catholiques français. Soulignant l'impulsion donnée par de Mun à la réorganisation des forces catholiques en France, notamment grâce aux comités répandus à travers le pays pour agir sur la classe ouvrière.
Ces encouragements allaient à la personne de de Mun, à lŒuvre des Cercles. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’en absence d’un programme précis le journal officieux se soit tenu sur le terrain des généralités.
Vint la lettre au vicomte de Bélizal. Le projet désormais précisé, fit alors l’objet d’un bref commentaire dans un journal français du Vatican, le Moniteur de Rome. « Il ne faut, écrivait cet organe, ni diviser, ni exclure, Réunir tous les intérêts divisés c’est créer un courant large et patriotique qui portera le parti conservateur vers un avenir fécond et glorieux. » :
Telles étaient les données publiques que de Mun pouvait avoir sur l’attitude romaine. Elles reflètent la vive estime que l’initiateur du parti catholique inspirait au Vatican, la chaleureuse sympathie avec laquelle Rome suivait son action sociale et une extrême réserve sur son initiative politique, réserve qui paraît se nuancer de désapprobation après la publication de la lettre à Bélizal.
De Mun eut-il d’autres indications sur l’attitude du Vatican ? Deux témoignages au moins, à notre connaissance, lui en parvinrent.
Dans une lettre à l’abbé Leroy!, nous trouvons ces lignes :
… Mais je vous en prie qu’on ne parle pas du Nonce!!! rien ne serait plus dangereux, plus risqué. La Guillonnière ? a pu faire une confidence intime, basée sur un renseignement en effet, sûr ; mais de là à une communication officielle, même officieuse, il y a un monde. Ainsi pas un mot du Nonce à personne, si vous ne voulez pas risquer de nous faire désavouer tout de suite. Songez combien la situation est délicate et quel est notre isolement.
4. De Mun, lettre à l'abbé Leroy, 31 octobre 1885. ; 2. La Guillonnière était le chef de la II° Section du Comité général, celle des fondations,
Ce billet est doublement intéressant. Il nous montre que de Mun n'avait aucun encouragement précis du Vatican et qu’au contraire il cherchait à «lancer » le parti avec l’espoir sans doute de convaincre Rome par le succès. En second lieu nous y voyons que De Mun tenait d’un « renseignement sûr » une indication sur la pensée du Nonce, Mgr. di Rende, indication que l’abbé Leroy souhaitait ébruiter parce que sans doute elle était de nature à favoriser la tentative. On peut admettre que cette indication reflétait la pensée personnelle du Nonce ou de son entourage, ce qui en rendait notamment la publication impossible 1.
Mais l'indication la plus précise, de Mun la reçut d'Henri Lorin. Ce grand bourgeois catholique qui devait être vingt ans plus tard le fondateur des Semaines Sociales, était un visiteur si fréquent et si bien introduit à Rome qu’on l’appelait dans les milieux catholiques « l'Eminence Grise du Vatican ». Henri Lorin était de passage à Rome à la fin d’octobre 1885, en route pour la Hongrie. Il y rencontra de nombreuses personnalités, en reçut des communications « basées sur des documents écrits » et obtint enfin des renseignements confidentiels de l’ambassadeur de France, Lefebvre de Béhaine avec lequel il était lié d'amitié. Il avait déjà abordé avec de Mun la question de l’attitude romaine devant son projet, sans doute dans une lettre qui n’est pas parvenue jusqu’à nous. Mais il y revient en raison de l’importance des renseignements divers qu’il vient de recevoir, le 28 octobre 1885. Ces indications d’un intérêt considérable pour le sort du parti sont contenues dans les quelques lignes suivantes :
.… Ce n’est pas seulement un inconvénient grave, mais un danger absolument à éviter, de paraître avoir l'Univers comme organe principal, soit par suite de l’ardeur des uns, soit par suite de la mauvaise volonté des autres. Le Saint-Père a dans ce moment certaines velléités d’ac-
4. Nous avons cru devoir retenir ce renseignement parce que dans l’état de nervosité que trahit ce billet, de Mun n’aurait pas écrit que ce renseignement était « en effet, sûr », sans avoir un motif valable de cette certitude, Les mots en italique, sont seulignés dans la lettre,
tion et voilà pourquoi votre lettre a été saluée par l’Osservatore Romano alors que l'Univers n'avait pas encore embouché la trompette et fait la réclame. Mais l'appui exclusif de ce journal vous enlèvera l’encouragement et la sympathie du Pape et vous le rendra non seulement moins favorable, mais hostile. C’est l'opinion formelle et explicite de mon ami le diplomate 1, Ce serait d'autant plus fâcheux qu’on était fort bien disposé pour vous au Vatican et vous en trouverez la preuve dans cet article de l’Osservatore. Le Pape a, j'en ai vu des preuves écrites, le désir de donner le branle à une action catholique ?, vous pourrez trouver chez lui un appui sérieux, effectif, mais pour cela il serait de première importance que vous alliez vous-même à Rome avant le 17 janvier et que votre position n'ait pas été ruinée par l’apparence que vous auriez d’être l’homme exclusif de l'Univers. 3
Avant de conclure par un appel à la discrétion formelle de de Mun, il ajoute encore :
En lançant l’idée d’une action catholique politique et nette, vous avez je crois répondu au sentiment du Saint- Père, mais en vous laissant accaparer par les applaudissements de l'Univers vous arrêtez l'effet de sa bonne
volonté.
Emanant d’un homme dont l'intimité avec le Vatican était pour ainsi dire proverbiale, étayée par les références écrites qu'indique Lorin et singulièrement par les indications de l’ambassadeur de France, les renseignements d'Henri Lorin font autorité. Ils nous montrent que l’initiative de de Mun, d’accord avec la pensée générale de Léon XIII — et d'autant plus facilement d’accord que la lettre à l'amiral Gicquel des Touches était plus discrète sur les modalités de l’action à entreprendre — se trouva compromise du fait de l’appui non pas exclusif mais ostentatoire et spectaculaire de l’Univers dans la querelle qui