L'ancien chef-d'œuvre de la corporation française
de onze heures avec la faculté pour le Ministre du Commerce de décider de nombreuses dérogations. A la Chambre des Seigneurs, Blome qui rapporta la loi, engagea ses collègues à voter le texte pour ne pas en retarder l’application. Malgré une violente opposition des libéraux il y parvint grâce au vote des évêques réunis à Vienne à ce moment pour des raisons religieuses.
Enfin la Commission industrielle de la Chambre Basse venait de rapporter favorablement un projet de loi sur l'assurance contre les accidents du travail et se saisissait d’un projet d'assurance contre la maladie.
Tel était l'exemple d'initiative et d’activité que donnaient aux catholiques français leurs amis d'Autriche et que la revue l’Association Catholique leur commentait longuement.
Les membres de l'Œuvre des Cercles connaissaient ces activités étrangères un peu par la notoriété publique — c'était le cas des principaux épisodes du Kulturkampf — un peu grâce aux rencontres internationales des dirigeants, notamment celle de Fribourg en 1884, mais surtout grâce à la revue l'Association Catholique qui faisait une très large place aux informations des catholiques sociaux de l’Europe en général et des Empires centraux en particulier.
De véritables enquêtes y sont relatées sur l’état social des pays et à partir du moment où s’élaborent des propositions de lois en faveur des travailleurs, la revue rend fidèlement compte de leurs progrès. De là trois sortes d'articles, les uns étant de véritables études, les seconds des chroniques de l'actualité politique, sociale et religieuse, les troisièmes des informations plus ou moins détaillées. Si l’on considère plus spécialement les trois années qui ont précédé la tentative d'Albert de Mun, 1882-1884, on relève une étude et trois chroniques sur l’Allemagne, aucune sur l’Autriche, en 1882 ; une étude et quatre chroniques sur l’Allemagne, trois études et quatre chroniques sur l’Autriche en 1883 ; et enfin deux chroniques sur l’Autriche et aucune sur l’Allemagne en 1884. Cette statistique rend compte des enquêtes d’un correspondant de l’'Œuvre des Cercles, le Docteur Krempf, d’abord en Allemagne (1882-début 1883), puis en
Autriche (fin 1883) au moment même où commence à s’élaborer une législation sociale dans ces deux pays.
Quant aux informations d’actualité dans les douze livraisons de 1884, onze traitent de l'Allemagne (notamment du vote de la loi sur les accidents du travail), cinq de la Belgique (notamment de la victoire électorale du parti catholique) et trois de l’Autriche. Ces quelques chiffres suffisent à montrer comment les événements extérieurs pouvaient influencer les catholiques sociaux de France.
Tous ces facteurs que nous venons de passer en revue s'imposent avec force à l’attention d'Albert de Mun.
La possibilité d’une action politique au moyen d’un parti lui paraît plus réalisable, dans un sens, plus familière qu’à d’autres, parce que depuis 1871 il a dirigé, après l’avoir fondé, un vaste groupement catholique d’action sociale : l'Œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers. Il sait que le rassemblement des catholiques est possible, il connaît la persuasion de son éloquence, il sait l’attraction qu’exercent certaines de ses thèses sur les masses populaires. Le rassemblement effectué depuis 1871, de Mun sait qu’il pourra le compléter en le transformant et qu’il n’y a pas loin de l’œuvre au parti.
Son tempérament enthousiaste l’incite à cette transformation.
ALBERT DE Mun EN 1885.
En 1885, Albert de Mun est âgé de 44 ans. Depuis 9 ans, il représente les électeurs très conservateurs et très catholiques du Morbihan à la Chambre. Il cumule ces fonctions parlementaires avec le secrétariat général de l’Œuvre des Cercles.
Il est à cette date un orateur de classe, mais sa notoriété est beaucoup plus grande dans le pays qu’au Palais Bourbon où il défend seul des idées sociales en contradiction avec le libéralisme économique de ses collègues conservateurs.
Il a pris part aux débats intéressant le sort de la classe ouvrière, depuis 4883, dans des conditions difliciles. Son
isolement, son manque de documentation, sa préparation insuffisante ont provoqué chez lui une sorte de crise morale. Celle-ci a pu influer sur sa décision d’effectuer le regroupement des collègues qui partagent ses idées.
Catholique avant tout, de Mun souffre des attaques qui se multiplient contre le clergé, en particulier contre les Jésuites qu’il affectionne tout spécialement.
Il a fait campagne contre l’article 7 et le résultat a été satisfaisant. Discipliné comme un officier, il pense d’abord au service de l'Eglise et le conçoit au moyen d’un parti catholique. Cette idée se précisant, il finira par s’y consacrer, décidé à ne s’arrêter devant rien, sauf un ordre du Pape.
D'une intelligence moyenne, peu rompu encore aux habitudes parlementaires, de Mun nous apparaît à ce moment avec plus de bonne volonté que d’adresse. Sa tactique brusquée, ses interventions écrites, ses manifestes tapageurs ne seront pas toujours les meilleurs procédés d’action. Ils nous révèlent un parlementaire un peu inexpérimenté pour qui les premières années de son mandat ont été un temps de recueillement et d’études ; isolé au milieu de ses collègues, il est le héraut d’une politique encore mal définie.
Ces traits ne sont pas contradictoires. Ils définissent les limites d’une personnalité séduisante, en pleine évolution à cette date, et qui n’a encore trouvé ni le véritable terrain de son action, ni l'expression exacte de sa pensée. C’est pourquoi on discernera dans sa tentative de 1885 quelques erreurs d'optique, quelques fautes de tactique.
Soldat de l'Eglise, Albert de Mun l’est à cette époque avec moins d'expérience et plus de fougue que dans les années à venir. Pour comprendre tout à fait son attitude d’alors, il faut se rappeler que nous sommes encore relativement éloignés de l’Albert de Mun traditionnel, grand parlementaire et chef de file des catholiques sociaux,
ALBERT DE Mun, Le Ror ET LE Pare.*
De tous les facteurs qui ont influencé de Mun, le moins décisif ne fut certes pas le sentiment qu’il avait de l’estime et de la confiance en lesquelles le tenait Léon XII.
Au début dé cette année 1885, le Pape lui a envoyé une baute distinction : la grand’eroix de Saint-Grégoire le Grand. Plus sigmfcatif est l’appui constant du Saint- Siège à l’égard de l’'Œuvré des Cercles dont un des principaux prélats romains, le Cardinal Parocchi, est le protecteur, dont le théoricien La Tour du Pin a été reçu au Vatican et décoré cette même année, dont la délégation de patrons a été si chaleureusement accueillie par le Souverain Pontife en personne.
La foi monarchiste d’Aibert de Mun a évolué depuis sa jeunesse jusqu'au Ralliement et cette évolution est assez difficile à suivre car dans son « royalisme » (nous employvons ce terme vague à dessein) entrent trois composantes très différentes : un sentiment, une adhésion de la raison et une attitude extérieure.
Il nous faut cependant le suivre dans la complexité de ses pensées car son comportement à l’égard de la cause monarchique commandera l’ensemble de son projet. Il existe un texte, jusqu'ici inédit, où de Mun caractérise son attitude sur ce point. C’est une note de son cahier intime en date du 27 août 1907 ! :
Il y a aujourd'hui 24 ans que le Comté de Chambord ést mort et que s’est effondrée pour moi
— non pas l'espérance d’une Restauration (depuis 1873 je n’en avais plus de sérieuse ni qui fut appuyée sur une réalité).
:— non pas même la Foi Monarchique ; (la mienne qui fut pourtant très vive, tenait bien plus à l’idée de la Royauté catholique qu'à la Royauté même) mais la conception pratique de la Contre-Révolution Chré-
1. Texte communiqué par M. le comte Bertrand de Mun (extrait de ses archives personnelles).
tienne incarnée dans un homme qui représentait à la fois toute la tradition.
Depuis je me suis attaché exclusivement à l'Eglise j'ai eu tout le reste de ma vie uné foi catholique ardente, une doctrine sociale ; je n’ai plus eu de foi politique, je n’ai plus cherché que des expédients.
Ce texte capital ne saurait nous suffire en raison de sa date tardive. À un quart de siècle de distance les événements apparaissent ordonnés suivant de grandes lignes qui à l’époque considérée demeuraient invisibles. Reprenons donc, à la lumière de ces indications, les quelques faits qui jalonnent l’histoire politique de de Mun dans les années 1873-1885.
En 1873 la restauration a échoué, la monarchie s’est révélée impossible, c’est un fait, et les Français assistent à l’avènement de la République. La monarchie sort du domaine des réalités. Pour de Mun que son action sociale met au contact quotidien du réel, l’adhésion à la monarchie devient un geste théorique que lui commande son sentiment à l’égard du comte de Chambord, incarnation des principes politiques et sociaux qu'il a fait siens.
En 1878 la victoire républicaine est désormais acquise et avec elle commence la politique anticléricale marquée notamment par de graves mesures administratives contre Œuvre des Cercles. De Mun se trouve rapproché des légitimistes sur le terrain purement politique à l’heure même où commence sa carrière parlementaire. Il entend la parole du Prince. « Il faut pour que je puisse rentrer en France en Roi que Dieu y règne d’abord en maître. » Il accepte de faire à Vannes un discours de propagande monarchiste largement diffusé et de figurer désormais parmi les dirigeants du mouvement royaliste.
À ce moment il est lié à la cause monarchique par le sentiment et par l’attitude extérieure et 1l lui a en outre maintenu son adhésion parce qu'aucune entente ne paraît possible entre la République et l'Eglise.
#7 En 1885 l’action sociale a pris une grande place dans la vie dede Mun et il commence à voir la nécessité d’une intervention de l'Etat. Cette République, dont il a done
besoin s’est consolidée et chacun sait que le Pape la ménage: Le nouveau prétendant, arrière-petit-fils de Philippe Egalité, petit-fils de Louis-Philippe, n’incarne en aucune façon cette monarchie chrétienne et contre-révolutionnaire voulue par de Mun. Son sentiment monarchique est mort, son adhésion s’affaiblit ; toutefois elle subsiste. Pourquoi ? C’est que l’entente de la République et de l'Eglise n’est qu’un vague espoir, c’est qu'à la mort du comte de Chambord, de Mun a joué un rôle de premier plan, de par sa position dans le parti, qui le lie plus que jamais aux royalistes ; c’est enfin qu'il s’est mis à estimer très profondément 1 le comte de Paris.
Il ne peut dans ces conditions abandonner la Monarchie et sans doute ne le souhaite-t-il pas, mais la distinction se précise chaque jour -dans son esprit entre la défense des principes religieux et sociaux auxquels il est plus que jamais attaché et un royalisme qui est sans doute plus qu’un «expédient », mais qui traduit plutôt une ancienne conviction et une espérance qu’une volonté farouche de restauration.
De Mun ne peut douter de la confiance du Pape dans l’action sociale qu'il a menée jusqu'alors. C’est pour lui un encouragement à l’ élargir et à la compléter. Cela d’autant plus qu’il sait aussi les préoccupations de Léon XIIT, son désir d’une action plus intense dans ses manifestations, plus générale dans son orientation.
Ce que veut au juste Léon XIII, de Mun ne le sait pas, et il semble bien que le Pape ne se soit pas encore décidé à ce moment. Mais la tendance au renouvellement existe et de Mun s’en rend compte. S'il ne peut définir ce que nous verrons Henri Lorin qualifier du mot à la fois vague et précis d’ « action catholique », du moins en préjuge-t-1l l'orientation.
Nombre d'éléments l’incitent à reconnaître la préoccupation qu’a Léon XIII de la condition ouvrière. C’est non seulement l'intérêt du Pape pour l'Œuvre des Cercles et
1. Le terme est de son fils, M. le comte Bertrand de Mun : Lettre à l’auteur, 31 juillet 1948.
ses différents envoyés à Rome en cette année 1885, mais encore les études sociales menées au Vatican depuis l'avènement du Pape et surtout la rencontre des catholiques sociaux à Fribourg à l’automne 1884, sous la présidence de Mgr. Mermillod, les travaux que les congressistes se sont promis d'apporter à la prochaine réunion prévue pour Septembre 1885.
Tous ces faits révèlent la préoccupation de Léon XIII, sa volonté de connaître et de convertir les ouvriers. Il l’a dit aux patrons catholiques que lui a amenés Harmel : « Revenez avec vos ouvriers. » Sur le plan politique, 1l connaît l’inquiétude du Pape devant les événements de France, les efforts de conciliation qu'it a faits à plusieurs reprises pour faciliter la position des ordres religieux à ’égard de la République. De Mun sait aussi le détachement de Léon XIIT à l’égard de la cause royaliste. Il a entendu, dès 1882, le cri de son ami Lyanutey : « Le Pape est répubhcain. »
De tous ces faits 1l peut conclure que les préférences romaines s’orientent vers une défense des privilèges catholiques, relativement indépendante de la question du régime et vers une confirmation des thèses sociales que l'Œuvre des Cercles continue d’élaborer.
Le PARTI CATHOLIQUE ET SOCIAE.
Quelles sont, dans leurs grandes lignes, les idées d'Albert de Mun sur l’éventuel parti catholique au printemps 1885 ?
Nous les connaissons par la Note sur le parti catholique, rédigée après coup, mais dont l'esprit était déjà dans les manifestes qui jalonnèrent l'histoire de la tentative. Il conçoit avant tout le parti comme un instrument de combat politique.
L’action des Catholiques français jusqu'alors, lui apparaît comme une longue lutte, menée avec un entier dévouement, pour la défense de leurs libertés. Cette lutte a été soutenue par la parole et par la plume, par les œuvres charitables et celles d'enseignement ; elle a été conduite
par des chefs éminents ; les catholiques ont défendu leurs libertés pied à pied et au prix de sacrifices sans mesure. Tout cela est admirable certes, mais «est-ce une action politique ? » s'interroge de Mun, et de répondre « assurément non ! »
L'action politique suppose une organisation d’en-
semble, une direction générale, un budget spécial : elle
se révèle par la manifestation sur le terrain politique et
sur le terrain électoral d’une force avec laquelle ennemis
ct alliés au besoin, sont tenus de compteri.
Cela fait absolument défaut aux catholiques. « Nulle part, l’action catholique ne s’est fait sentir à l’état de force organisée. » Une telle situation ne correspond ni à l’état des forces adverses, m1 à « la guerre acharnée » qu’ils font aux catholiques. Pour de Mun, la faiblesse pernicieuse de ses coreligionnaires réside dans l'incapacité où ils sont de prendre l’offensive.
Ils ont pour eux le droit ? et le nombre ?, mais s’ils sont capables de s’associer à une protestation, ils se résignent le plus souvent à souffrir les persécutions en se plaignant mais « sans savoir user de leurs forces sur le terrain véritabiement pratique qui est celui de la lutte politique ». Il y a, écrit de Mun, une « éducation politique à faire, elle est devenue une nécessité pour tous ». Le premier point en sera la force de l’association et il conclut sur ce point : Le parti catholique sera une sorte de fédération des éléments chrétiens sur tout le territoire. Il apportera aux catholiques dans la lutte désormais engagée à la fois une direction et une caisse.
Albert de Mun souligne la lassitude de la classe populaire à l’égard des politiciens. « Les plaintes vont toujours
2. Id. « Le droit, celui qui appartient à la vérité, celui qui s’appuie sur la tradition la plus ancienne, celui qui résulte d’un concordat solennellement conclu. »
3. Id. « Le nombre, en ne comptant comme tels que ceux qui peuplent les campagnes et même les villes, sans en excepter Paris.
Dans une foule de communes, la population encore chrétienne se laisse opprimer par une poignée d’ambitieux, habitués du café radical ou affiliés à la loge maçonnique que la puissance des sociétés secrètes encourage en leur donnant de l’audace, du crédit ct de l’argent. »
en grandissant, le désordre social en s’aggravant et la société est perpétuellement menacée d’un bouleversement nouveau ; les Catholiques doivent s'intéresser au sort du peuple et se montrer «les plus préoccupés de porter remède aux souffrances réelles des ouvriers ». Ces souffrances existent, ajoute de Mun, elles sont «criantes », elles résultent d’un état social fondé « sur la loi de l'intérêt et non pas sur celle de la justice ».
Les Catholiques ont abandonné ce terrain à leurs adversaires. [ls ne peuvent continuer. Toute la tradition de l'Eglise, tout le christianisme leur font un devoir de défendre le peuple.
Le parti devra se placer carrément sur ce terrain en étudiant et en proposant les réformes nécessaires. Ainsi arrivera-t-il à débarrasser «ce mannequin du cléricalisme » qu’on interpose toujours entre les catholiques et le peuple. Certes ce sera toute une « reconstruction sociale » à opérer, mais elle est nécessaire.
Telles sont, dans leurs très grandes lignes, les idées que nourrit Albert de Mun, au printemps 1885.
Le Manifeste des Treize va lui donner l’occasion de préciser sa pensée, de mesurer les possibilités de coopération qu'il peut attendre de ses collègues et aussi l’amener à l'expression concrète d’un programme puis d’un groupe-
ment catholiques.
CITAPITRE II