Du nom d’un des chefs du parti catholique
LES ORIGINES D'UNE TENTATIVE 23 au chancelier et impressionnèrent Guillaume Ier qui suivait difficilement Bismarck.
Celui-ci se sentait isolé au Reichstag devant les progrès des social-démocrates et l'opposition de ses alliés nationauxlibéraux à toute mesure de protection douanière.
L’avènement de Léon XIII avait été suivi, en mars 1878, par une entrevue de Bismarck avec Windthorst, - point de départ d’une politique de détente.
En juillet 1880, une loi prussienne autorisait le ministre des cultes à permettre l’établissement des congrégations hospitalières. Peu après cinq évêchés vacants recevaient des titulaires. En mai 1882 le retour des évêques dépossédés était autorisé, et la Prusse rétablissait sa représentation diplomatique auprès du Vatican. Puis les traitements ecclésiastiques sont rétablis. Les Etats de Bade et Hesse suivent l'exemple de la Prusse.
Enfin en 1885 Bismarck choisit Léon XIII comme arbitre dans son différend avec l'Espagne au sujet de l’occupation des Carolines. « La fin de la lutte, écrit M. Maurice Baumont l, assurait au Saint-Siège un véritable triomphe dont l'artisan apparaissait à tous sous les traits du parti Catholique du Centre 2. »
Celui-ci bénéficiait aussi du prestige de ses revendications sociales et de l’appui qu’il apportait à Bismarck dans le vote des lois d’assurance.
+ Dès 1873 l’évêque de Mayence, Ketteler, avait engagé le Centre allemand à défendre un vaste programme de revendications sociales. Ce but, un instant perdu de vue durant le Kulturkampf, fut rappelé à ses partisans par Windthorst en 4877. « On peut dire, s’écriait-1l au Reichstag, que
4. Baumonr (Maurice). L'Essor industriel et l'impérialisme agricole. Paris, 1937, 1 vol., 610 p., in-8°, : É £ 2. On peut penser en outre que la personnalité de Windthorst exerçait un certain attrait sur les amis de de Mun, notamment par son attachement fidèle et courageux à la dynastie déchue de Hanovre. Une réplique comme celle-ci faite au Reichstag éveillait un écho chez les légitimistes français : « L’honorable orateur (Bismarck) me demande si je garde encore de l’attachement pour la famille royale de Hanovre. Je lui serai fidèle jusqu'à la tombe, et il n’y a rien au monde, pas même le puissant ministre de l'Allemagne, qui puisse m'en détacher. » (Lupwice, Bismarck, traduction fran-
çaise. Paris, 1929, 1 vol., 588 p., in-8°.
la moitié des voix recueillies par la Social-Démocratie, l'ont été en raison de la terrible pauvreté dont souffre le peuple. »
Ces idées trouveraient leur application naturelle dans le programme formulé aux assemblées annuelles des Catholiques allemands par un chanoine de Mayence, le Docteur Moufang, député au Reïichstag. Celui-ci proclamait que la condition ouvrière était une honte pour la religion et qu’elle ne pouvait être transformée sans le secours de l'Etat. Il recommandait des mesures extrêmement avancées pour l’époque telles que l'interdiction de tout travail aux femmes et aux enfants, qui, disait-1l, amènerait une plus forte demande de travail masculin et une hausse correspondante des salaires. Il réclamait le concours financier de l'Etat pour les sociétés coopératives, l’exemption d'impôt pour les travailleurs, et l'intervention législative pour « réduire la tyrannie du capital ». Ces idées donnaient au Centre la réputation de défendre les intérêts de la classe ouvrière. Au Reichstag, Windthorst et ses compagnons luttèrent sans relâche pour les inscrire dans la législation.
Or, en 1879, la politique économique et sociale de Bismarck a changé. Il combat les socialistes par des lois spéciales arrachées au Reïichstag après le second et grave attentat dont l'Empereur a été victime ; il inaugure une politique protectionniste où les contemporains voient à tort ou à raison ! — mais l’attribution est significative — l'influence des catholiques sociaux.
Le 27 janvier 1881 il réunit au Reichstag le Conseil Economique de Prusse et le consulte sur deux projets de loi, lun instituant l'assurance obligatoire des ouvriers contre les accidents du travail, l’autre réorganisant les corporations d’arts et métiers.
À la fin de l’année, le Reichstag est saisi du projet d’assurance. Le 9 janvier 1882, Von Hertling apporte l’adhésion du Centre aux principes qui inspirent le projet et il expose
1. Laveray, dans la Revue des Deux Mondes (1, 1879), attribue cette politique à l'influence de Meyer et Wagner, deux penseurs distingués de
l’école de Ketteler, L'Association Catholique (1882, tome I), repousse cette attribution.
les vœux de son parti, notamment la suppression du travail de la mère de famille et, en attendant, une limitation de celui-ci à dix heures par jour pour la femme mariée et à onze heures pour les célibataires. Quant à l’homme, von Herting réclame la fixation par l'Etat d’une limite chaque fois qu’on sera en présence d’abus manifestes. Bismarck imputait la responsabilité à l'employeur et corfiait l’assurance à l'Etat, représenté par un office impérial. L’hostilité du Centre à cette question de principe prolongea les débats jusqu’à une troisième lecture où le Reichstag accepta la thèse des catholiques sociaux de confier l’assurance à des mutuelles prôfessionnelles, les industries étant groupées en corporations d'activités similaires.
Présenté en second, le projet d’assurance contre la maladie fut voté le premier et devint la loi de 1883, Quand un malade ne pouvait relever d’un organisme professionnel, la commune le prenait en charge. L'assurance contre les accidents du travail fut votée à son tour : ce fut la loi de 1884. Toutes deux portaient la marque du Centre en décentralisant l’agent d'assurance.
La part du Centre fut si grande dans l'élaboration de ces lois qu’un écrivain anglais les a qualifiées de « législation sociale à direction catholique » 1.
Mais ce parti bénéficiait aussi de l’action des groupements et œuvres animés par ses membres, notamment les sociétés de jeunes gens de l’abbé Kolping, avec lesquelles les Cercles catholiques d'ouvriers français offraient certaines ressemblances. Il pouvait revendiquer aussi l’actif concours des siens au développement du crédit agricole. Enfin son recrutement même le classait à part des autres partis allemands. Tandis que les conservateurs groupaient surtout des propriétaires fonciers, les libéraux des commerçants ét la Social-Démocratie des ouvriers, le Centre groupait des Catholiques appartenant à toutes les classes de la société. Pour exercer une influence politique et sociale, n'être pas un parti de classe était précieux. Ces
4. Somervicze (Henry). Studies in the Catholic social movement. London, 1933, xvir + 172 p., in-8°,
quelques titres suffisent à nous montrer comment Albert de Mun pouvait voir dans le Centre un parti politique actif, représentatif, défenseur heureux et reconnu des intérêts populaires comme des droits catholiques, c’est-à-dire à peu près le groupement qu'il rêvait de fonder en France.
L’ Autriche.
En Autriche enfin, un petit groupe de nobles avait entrepris depuis quelques années, une ardente campagne en faveur des réformes sociales.
A l’origine de cette action se trouvait le baron Karl de Vogelsang, un éminent sociologue qui avait été le collaborateur de Ketteler et en qui beaucoup de catholiques voyaient le doctrinaire du catholicisme social depuis la disparition de l’évêque de Mayence.
En Autriche, Vogelsang développait les idées de Ketteler mais il s’efforçait d'entraîner derrière lui des hommes d'action. À cette fin il avait entrepris dans la Revue Autrichienne une vaste enquête sur la condition ouvrière dans le pays ; les résultats de cette enquête produisirent une véritable sensation dans les milieux dirigeants de Vienne, si douloureuse était la vie ouvrière qu’elle mettait en lumière.
C’est dans l'aristocratie autrichienne que Vogelsang trouva les interprètes dont il avait besoin au Parlement : le prince Aloys de Lichstenstein, le comte de Blome et le comte Egbert Belcredi.
Le Parlement autrichien comprenait à cette époque une droite conservatrice et catholique représentant les campagnes et une gauche bourgeoise et urbaine où l'influence des industriels était grande.
Or les industriels autrichiens invoquaient de sérieux arguments en faveur du libéralisme économique. Ils rappelaient les lourds impôts qui grevaient leurs prix de revient, les fluctuations du cours du papier-monnaie, le loyer très élevé de l’argent, les distances considérables entre les bassins houillers et les centres industriels, et enfin, les tarifs élevés des chemins de fer. Ils ne niaient pas les conditions
difficiles de leurs ouvriers mais ne voyaient que la modicité des salaires pour compenser leurs propres charges et permettre la défense des intérêts autrichiens sur les marchés internationaux. Malgré ces arguments, les amis de Vogelsang profitèrent de l'émotion provoquée par les articles de la Revue Autrichienne, de l'influence qu’ils exerçaient dans la noblesse d'Autriche et de l’intérêt éveillé par les exempiles de l’étranger, notamment en Allemagne, pour obtenir du gouvernement le dépôt de projets législatifs en faveur de la classe ouvrière.
Quand Albert de Mun prend l'initiative de fonder un parti catholique en France, les efforts des catholiques autrichiens ont abouti aux résultats suivants :
Au printemps de 1883 a été votée une première loi rétablissant les corporations dans les arts et métiers. Cette loi dont le comte Blome a été le rapporteur à la Chambre des Seigneurs et le Prince de Lichstenstein le défenseur inlassable, rend obligatoire la corporation dans les arts et métiers. Elle indique longuement quels seront les rapports des maîtres et des compagnons ; elle établit un véritable code de l’apprentissage, institue des caisses de secours et l’hôtellerie pour les compagnons indigents ou malades ; elle institue des comités arbitraux pour juger les litiges entre les maîtres, les compagnons et les apprentis et enfin, elle rétablit la « preuve de capacité » 1.
En février 1885 la Chambre des Seigneurs a voté la loi sur la protection des ouvriers de fabrique. Cette loi avait fait l’objet d’un projet gouvernemental très modéré. Mais à la Chambre Basse, le comte Belcredi, rapporteur de la Commission, y substitua des mesures plus nettement interventionnistes. Le repos dominical était institué, la journée de travail limitée à 10 heures pour les hommes ; le travail des femmes était interdit la nuit, celui des enfants rendu impossible avant 14 ans et limité à quelques travaux jusqu’à 16 ans. Au cours du débat, les libéraux qui n'avaient pas tout à fait la majorité, profitèrent d’une absence de plusieurs membres de la droite, pour faire voter la journée