‹ Albert de Saint-Pouance (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · Albert de Saint-Pouance · texte numérisé non relu

Albert de Saint-Pouance

La brillante société de Vertlieu partit à cheval ou en voiture le lendemain après le déjeuner pour une longue promenade et pour visiter un château voisin. Le temps était superbe , un brillant soleil inondait la campagne de ses rayons, et la nature semblait ensevelie dans ce repos de l'accablement pendant lequel les oiseaux eux-mêmes font silence ; aucune brise d'air n'agitait la moindre feuilJe, ne courbait les épis des grandes herbes; l'oeil pouvait à peine supporter l'éclat du jour, et le sable des allées brûlait la plante des pieds quand on se hasardait à travers les espaces dé-

couverts pour chercher l'ombre des arbres et des massifs de verdure qui formaient le parc.

Non loin du château, on voyait au-dessus de quelques rochers qui dominaient une petite étendue d'eau que l'on avait décorée du nom de lac, une cabane construite comme les chalets de la Suisse. Souvent le soir après dîner , cette cabane , entourée de platanes, garnie intérieurement de larges divans , décorée avec luxe , servait de but de promenade , de lieu de repos , où l'on venait respirer lair du soir chargé des parfums des arbustes et des plantes à fleurs qui lui servaient de ceinture. Albert prit la résolution d'y aller passer sa journée ; il emporta un volume des poésies de Lamartine , et s'achemina doucement vers cette retraite.

En y arrivant il s'aperçut que la porte en était ouverte; un vague espoir d'y rencontrer madame de Lisval vint le saisir; il s'arrêta pour se recueillir, au moment où s'allait décider pour lui une destinée peut-être heureuse ; il chercha à se raffermir, à dompter son émotion, et, quand il y fut à peu près parvenu, il marcha d'un pas plus ferme et plus précipité jusqu'à l'entrée de la cabane. Ma-

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dame de Lisval y était en effet, mais tellement absorbée par une méditation profonde qu'elle n'entendit point le bruit de la marche d'Albert.

Entièrement enveloppée dans un peignoir de batiste et les joues plus pâles qu'elle ne les avait ordinairement , madame de Lisval ressemblait dans l'ombre de cette cabane à ces statues de marbre dont la blancheur paraît plus mate dans l'ombre des chapelles, où on les voit appuyées sur des tombeaux. Elle avait ôté son chapeau , qu'elle tenait sur ses genoux ; ses deux mains tombaient le long de son corps , et sa tête était inclinée sur sa poitrine; son regard disparaissait, voilé par ses paupières et par ses longs cils; elle présentait ainsi l'image de l'immobilité, et cependant sa poitrine se soulevait rapidement à intervalles inégaux, et dénotait par ses aspirations profondes une agitation intérieure qu'elle cherchait vainement à maîtriser.

Albert vint jusqu'à son fauteuil, sans la tirer de cette espèce de sommeil, de cette suspension de vie extérieure; il la contempla long-temps avec ivresse, puis se baissant jusqu'à son front, il y imprima ses lèvres dont la chaleur et le contact

firent tressaillir madame de L.isval j elle ouvrit les yeux et les refe rma presque aussitôt. Puis epfin , reprenant peu à peu ses esprits, et retrouvant le sentiment de sa situation, elle poussa uu faible cri, et se leva toute tremblante eu fixant sur Albert ses yeux étonnés.

Albert avait entouré sa taille de ses deux bras , et il tenait serrée contre sa poitrine lq. femme qui tout à la fois lui apportait son amour à elle, et la continuation de ce bel amour rêvé dans les îles de Saint-Pouance et dans cette ville inconnue de l'Ai-: lemagne, dont il était comme la délicieuse réalité.

— Enfant!... enfaqt! lui dit-il en plongeant sur elle un regard plein d'amour. Quelle peur vous saisit ? pourquoi cet effroi ? cToù vieut cette terreur empreinte sur tous vos traits,?

— Ob! laissez -moi.., laissez-moi! murmura madame de Li$val.

— Enfant!... répéta Albert; croy§z-yous que je ne lise pas en vous, comme vous lisez en moi?

— Non, nou; ne dites pas que yc-us savez ce

qui se passe en mou âme vous ne 4evez rien

savoir... Laissez-moi !

— Je pe sortirai pas de cette cabane, reprit

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Alberf... Prononcez sur mon sort; soyez l'arbitre de ma destinée.

— Que voulez-vous? que prétendez- vous?... Mais laissez-moi, monsieur de Saint-Pouance ; ne me retenez pas ainsj prisonnière entre vos bras.

Albert ouvrit ses bras, et madame de Lisval retomba assise sur son fauteuil. Il y eut entre eux un moment de silence; tous deux tremblaient, l'un 4mterr°ger, l'autre detre interrogé. Enfin Albert, d'une voix fortement émue, s'adressa ainsi à madame de Lisval :

— Je crois en vous comme je croirais en Dieu lui-même. Je sajs combien vous êtes sincère : ditesmoi, la main sur votre cœur : « Monsieur de Saint- Pouance, je ne vous aime pas ; » et je pars à l'instant, et vous ne me revoyez jamais, et je ne fais pas entendre une plainte, ni même un murmure- Parlez ; j'attends mon arrêt.

— Laissez-moi, laissez-moi ! monsieur de Saint- Pouance; ne m interrogez pas en ce moment; je n ai pas ma tête à moi; je ne sais ce que je dirais.

Albert s'était rapproché du fauteuil de madame de Lisval ; il se tenait devant elle , agité comme un bomme qui attend de la bouche du juge 1 arrêt qui doit le condamner ou l'absoudre.

— Soyez courageuse et sincère ; c'est maintenant qu'il faut briser mes plus belles espérances, ou m'en créer de plus belles encore... M'aimezvous comme je vous aime?

Madame de Lisval restait les yeux fixés sur ceux d'Albert : elle était vaincue ; ses idées se troublaient dans sa tête ; elle souffrait de cette lutte qu'elle ne pouvait prolonger.

— Vous m'aimez! vous m'aimez, vous!...

murmura-t-elle faiblement.

— Oui, je vous aime, répondit Albert.

Il y avait un tel accent de vérité dans sa voix, ses yeux étaient tellement d'accord avec elle dans leur expression, que madame de Lisval, magnétisée par ces deux puissances, se souleva à demi de son fauteuil, et tomba la tête appuyée sur l'épaule de celui à qui elle n'osa dire autrement : — Et moi aussi je vous aime !...

Long-temps Albert tint madame de Lisval serrée entre ses bras , sentant sur sa poitrine les battements de la sienne. Il était si complètement heureux qu'il n'osait lui adresser la parole, dans la crainte de troubler par le moindre bruit l'harmonieuse félicité de cet instant. Ses lèvres cependant

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cherchaient doucement celles de la femme qui s'abandonnait ainsi à son amour , et quand il les eut trouvées, il s'y suspendit , comme une abeille se suspend à la fleur qui lui donne son miel.

— Vous m'aimez, répéta madame de Lisval en regardant Albert; vous m'aimez... et vous savez à peine qui je suis... Et comment pourriez- vous avoir la moindre estime pour moi , qui suis venue si follement au-devant de votre amour?...

— Je ne saurais que vous répéter que je vous aime , répondit iVlbert ; je vous aime et je vous estime pour cet abandon même qui vous a placée entre mes bras. Vous avez été sincère, et vous ne m'avez point misérablement disputé votre cœur.

— Non, je ne vous l'ai pas disputé, mon ami. Mais vous aurez pitié de moi , n'est-ce pas ? vous ne voudrez pas me faire plus coupable que je ne le suis; vous ne voudrez pas me rendre impossible la prière, et me tuer par le combat de mon amour et de mes devoirs.

— Déjà, déjà! s'écria Albert... Vous retournez sur vos pas; vous vous repentez?...

— Non, je ne me repens pas... non, je suis heu-

reuse de me savoir aimée par vous., et de vous aimer, ajouta-t-elle plus bas.

Albert, accablé par le bonheur, tomba pâle et presque défaillant dans le fauteuil qu'avait occupé madame de Lisval.

— Qu'avez-vous, mon ami? dit-elle; qui vous oppresse? qui vous trouble^ Netes-vous pas heureux?... Oh! moi je le suis, Albert!

Les yeux d'Albert étaient à moitié voilés par ses longues paupières; la parole arrivait faible et tremblante à ses lèvres.

— Eienne me trouble douloureusement ..je suis heureux... mais je voudrais l'être sans inquiétude pour l'avenir... Je voudrais , ma bien-aimée , que mon amour fût plus puissant dans ton coeur que toutes les voix de la nature , que toutes celles de ce que tu nommes tes devoirs... qu il fût enfin la plus forte religion de ton âme.

— Vous voulez donc perdre mon âme après m avoir perdue ici-bas ?

— Te rappelles-tu, mon amie, cet épisode de Françoise de Rimini dans le Dante ? ne pouvant se repentir de sa faute , elle errait éternellement enlacée à son bieu-aimé, ne sachant pleurer que ses félicités passées.

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— Mais croyez-vous, Albert, qu'il puisse jamais y avoir de pardon pour une faute semblable à la mienne?

— Mon amie... mon amie... je t'aime d'amour! dit Albert.

Madame de Lisval se pencba lentement vers Albert, et quand elle fut dans ses bras , elle murmura à son oreille :

— Moi aussi. Albert, je t'aime d'amour.... Et comme il l'enivrait de baisers :

— Oui, pujj je t'aime j.ajouta-t-elle avec exaltation: je t'aime et je veux te suivre, quel que soit le sentier dans lequel tu me guideras... Entends-tu, Albert? je ne sais plus qu'une chose, c'est que tu m'aimes... Je n'ai plus qu'une sensation, celle de mon amour... Tu es ma foi, ma religion, mon dieu!... Est-cp ainsi que tu voulais être aimé?... Oh! dis-le donc, mon ami... cjis-le, Albert !...

— Oui, c'est ainsi que j'ai rêvé l'amour.... Te donnes-tu à moi sans regrets... sans remords?... Ton amour est-il plus fort que tout?

— Albert, tu es mon premier amour... Le seul bonheur que j'aie connu jusqu à présent était cette tranquillité d'une vie sans combat ; le seul amour

qui soit arrivé jusqu'à mon cœur était l'amour de Dieu... Dieu me punira, Albert, car je ne retrouve plus son amour en mon cœur; il n'y règne plus en maître; le tien a tout envahi...

Albert jeta un cri de bonheur indicible.... un cri sauvage dont madame de Lisval tressaillit.... Ses yeux cherchèrent avec une sorte d'épouvante ceux de son amant; elle prononça faiblement son nom, ne put soutenir son regard et ïetojjj|J?a sans force.

A ce moment, on entendit à peu de distance du kiosque où madame de Lisval et Albert se trouvaient , le sable craquer sous les pas d'un promeneur; l'oreille de madame de Lisval fut la première frappée de ce bruit, elle écouta, et se convainquit de l'approche dun importun.

— Albert... Albert, dit-elle, je suis perdue, quelqu'un vient de ce côté.

Albert se leva vivement, regarda par une des fenêtres , et reconnut le comte de Préleville , qui n'était plus qu'à peu de distance du kiosque.

— Ne craignez rien.... ne crains rien, mabienaimée; ne sors d'ici que lorsque nous serons éloignés; je vais entraîner Préleville, car c'est lui que

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j'aperçois un livre à la main. Puis Albert enlaça une dernière fois d'une puissante étreinte la femme qu'il aimait de tout l'amour de son âme, et il sortit en tenant à sa main le volume des poésies de Lamartine avec lequel il était arrivé.

— Quoi ! c'est vous , Saint-Pouance ? lui dit le comte de Préleville. Que diable faisiez-vous dans ce kiosque?

— Parbleu, j'y cherchais un abri contre la chaleur, et j'espérais pouvoir m'y livrer dans le silence et à l'ombre à la lecture des vers de mon poète de prédilection; mais ce kiosque est un véritable four, et je suis obligé de le fuir.

— Et où allez-vous ?

— Chercher quelque endroit plus frais. Je vous croyais à la promenade, car je n'ai trouvé personne au salon.

— Nous sommes rentrés il y a une demi-heure, et vous me voyez apprenant mon rôle; voulez-vous me le faire répéter et me donner vos avis sur ma manière de le comprendre?

— Très volontiers, répondit Albert ; mais alors vous viendrez avec moi sous ce berceau de grands arbres qui est à l'entrée du bois.

— Allons-y donc !

Et les deux jeunes gens s'éloignèrent. Dix minutes plus tard , madame de Lisval put quitter, sans avoir la crainte d'être aperçue par aucun œil indiscret, le kiosque où Albert l'avait laissée ; et quand Albert et le comte de Préleville revinrent au cbâteau, ils la trouvèrent travaillant à quelque ouvrage de femme dans l'embrasure dune fenêtre.

Pendant plus d'un mois que durèrent au château de Vertlieu les répétitions et tous les préliminaires de la comédie qui devait y être jouée, Albert et la comtesse de Lisval trouvèrent moyen de passer ensemble la plus grande partie de leurs journées sans attirer l'attention de personne, et en échappant aux observations des deux hommes les plus fins et les plus soupçonneux du monde, le comte de Balandry et le comte de Jumiéges.

Enfin cette représentation des Jeux de V Amour et du Hasard et du Mariage de raison eut lieu vers la fin du mois d'août. Une salle de spectacle charmante avait été construite dans l'orangerie; des lumières et des fleurs se mêlaient dans les jardins, dans les salons et sur les escaliers du perron. Tout Paris accourut à cette fête; tout Paris dé-

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clara qu'elle était la plus ravissante qui eût été donnée pendant la saison. Et quand tout Paris eut bien loué , bien applaudi , il se livra , par dédommagement de ces louanges qui lui avaient été arrachées , à la critique la plus anière de la fête ellemême, puis à celle des maîtres du château, des acteurs, des actrices, des illuminations, du souper, et protesta qu'on ne le rattraperait plus à faire six lieues pour voir un spectacle qu'en prenant Une loge et en faisant quelques centaines de pas on voyait mieux joué à Paris.

Ceux qui affichaient des prétentions à bien jouer la comédie s'attachèrent à chercher et à mettre en évidence les fautes des acteurs. M. de Lbigny allait partout répétant : — Quelle fureur de jouer là comédie a donc Préleville? Qui le pousse à se rendre ridicule , lui qui ne sait sur un théâtre ni remuer ses bras, ni marcher, ni rester en place?

— Et que pensez-vous , disait madame de Malingreville , de cette bonne madame de Vertlieu et de son air sentimental ? Comme elle regardait tendrement M. de Préleville !

Cette comédie est une lettre de faire part

adressée à toute la société , pour lui notifier l'accord qui règne entre eux.

— Savez- vous, disait, au milieu d'un groupe qui l'écoutait comme un oracle, un homme que sa fortune faisait admettre dans toutes les maisons les plus difficiles du faubourg Saint-Germain ; savez-vous que cette fête doit avoir coûté beaucoup au pauvre marquis de Vertlieu? On dit que sa femme mène bon train son argent, et cela ne m'étonne pas en voyant la folie de ce soir. Ils ont tout au plus cent cinquante mille francs de rente, n'est-ce pas?

Vers deux heures du matin , il ne restait plus , de toute cette fête , qui avait coûté tant de soins et de préparatifs, que quelques lampions oubliés qui s'éteignaient dans les massifs d'arbustes et dans les gazons du parc. La lune était voilée par de gros nuages, et le château de Vertlieu, où l'on ne voyait plus une seule lumière, était enveloppé de silence et d'obscurité.

Quelques instants avant le jour, la porte d'une chambre , qui du rez-de-chaussée donnait dans le jardin, s'ouvrit sans bruit; une jeune femme enveloppée dans une longue robe de chambre en

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sortit, s'appuyant de ses deux mains sur le bras d'un jeune homme dout l'épaule lui servait encore de soutien. Tous deux se glissèrent jusqu'aux premiers massifs d'arbres qui venaient presque joindre le château, et le bruit de leurs pas se perdit sous les voûtes sombres des grands marronniers.

— Albert, disait la jeune femme, tu vois si je me suis donnée entièrement à toi ; tu vois si je crains dètre imprudente pour satisfaire une de tes volontés, mon ami; je t'aime par-dessus tout au monde ; tu es ma vie.... tu es plus que ma vie , entends-tu!.... Quelquefois, je suis effrayée de

mon amour Si tu venais à m'aimer moins,

Albert?

— T'aimer moins, ma bien-aimée! T'aimer moins, le penses-tu! Aime-moi toujours comme tu m'aimes en ce moment, et je n'envierai aucune félicité sur la terre.

— Tu vas partir ; je vais me trouver bien seule, après ces journées ravissantes que nous passions près l'un de l'autre.

— Et ces nuits si belles , ma bien-aimée !

— Oh! tais-toi, tais-toi, Albert!....

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