‹ Albert de Saint-Pouance (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · IL S · texte numérisé non relu

IL S

Pendant quelques instants la promenade continua. Mais Albert et madame de Lisval ne s'adressèrent pas une parole ; leurs bras s'étreignaient et leurs yeux se cherchaient dans l'ombre, et il leur semblait qu'une lumière envoyée du ciel pour eux seuls leur permettait de se voir.

— Albert , reprit enfin madame de Lisval , Albert, pourquoi pars-tu?

— Hélas ! il le faut bien ; on m'écrit que ma grand'mère est très malade, et qu'elle demande à me voir.

— Partez donc, puisqu'il le faut; partez !... Madame de Lisval voulut se contraindre et cacher les larmes qui s'échappaient de ses yeux ; mais un sanglot la trahit, et elle s'écria avec l'accent de la douleur :

— Vous m'oublierez Tu m'oublieras, Albert!...

— Peux-tu le penser, mon amie? Cette idée n'est pas entrée dans ton esprit.

— Songe bien , Albert, que je n'ai plus que toi , que toi seul pour appui, pour pensée, pour consolation. Tu m'as ôté toutes mes croyances; je ne crois plus qu'en toi, je ne sais plus penser qu'à toi;

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ce qui ne me vient pas de toi m est indifférent. Devant Dieu je suis ta femme, car je me suis donnée à toi, et je ne serai quà toi... entends-tu?

Albert la souleva dans ses bras , et la fit plier sous la force de leur étreinte.

— Tu reviendras donc le plus tôt que tu le pourras , n'est-ce pas Albert... mon bien-aimé?

Ils arrivaient auprès du lac qui terminait l'allée de marronniers qu'ils avaient suivie; tous deux s'arrêtèrent d'un commun accord sur le bord de ses ondes. La lime s'était pour quelques instants dégagée des nuages, et sa lumière se reflétait dans le lac en tremblantes lueurs.

— 'Mon ami, dit madame de Lisval , j'ai voulu te donner un souvenir de moi à emporter : prends cette bague ; nos deux noms y sont inscrits , ainsi que la date du jour où nous nous sommes rencontrés dans le kiosque. Tu ne quitteras jamais cette bagne, n'est-ce pas?

— Non, ma chère fiancée, je ne la quitterai jamais...

— Maintenant écoute-moi. Et la tête de madame de Lisval chercha un appui sur la poitrine d'Albert , tandis que ses yeux se levaient douce-

20 ALBERT DE SAINÏ-POUANCE.

ment vers ceux de son jeune amant. Ecoute-moi , mon bien-aimé : tu m'as dit une fois que puisque jetais à toi je ne pouvais pJus, je ne devais plus porter les signes d'une autre union.

Voici mon anneau de mariage, Albert; je l'ai reçu en présence d'un prêtre , au pied des autels; aujourd'hui je le rejette loin de moi; mon fatal mariage est rompu.

Elle lança au milieu des eaux du lac son anneau de mariage.

Et comme Albert 1 avait entourée d'un de ses bras et la pressait avec amour sur sa poitrine :

— Croiras-tu à présent que tu es aimé, mon ami? lui dit-elle. Je me suis vouée à toi pQkr l'éternité. J'ai renoncé à toutes mes croyances pour ne plus vivre que des tiennes. Si tu m'abandonnais

jamais! O mon Dieu! Mais c'est horrible à

penser!

Albert entraîna madame de Lisval vers la sombre allée d'arbres , et ils disparurent dans l'ombre , et le bruit de leurs voix ne fut bientôt pins qu'un léger murmure que dominaient les chants des oiseaux qui commençaient à s'éveiller.

ComeponîMncf.

Les amoureux partagent avec l'empereur des Turcs le titre de commandeur des croyants.

Deux mois après la fête donnée au château de Vertlieu, Charles de Blanmon reçut à Pétersbourg de son ami Albert de Saint-Pouance la lettre suivante :

« Je vous écris , mon bien cher ami , du fond du Bas-Limousin, où je suis venu il y a un mois pour assister aux derniers moments de ma grand1mère. Elle avait témoigné le désir de me voir avant de mourir; malheureusement je suis arrivé trop tard pour contenter ce dernier désir,

je n'ai pu assister qu'à son enterrement. Ma cousine Geneviève avait déjà quitté le château de Saint-Pouance ; une tante de son père était venue la chercher, et je n'ai pas eu le bonheur de la voir. Je lui ai écrit; elle ma répondu une lettre très tendre dans laquelle elle me dit combien elle est malheureuse de partir pour Pau, où sa tante va rejoindre son mari. Puis elle termine sa lettre ainsi :

«< Dans trois mois je serai de retour , Albert , et » je t'attendrai, mon ami, car je ne t'ai point ou- » blié!... »

» Hélas! mon pauvre Charles, je ne l'ai point oubliée non plus; mon amour pour elle est toujours le même. Mais pourrai -je me faire comprendre de vous ? je l'aime dans une autre femme; l'amour que j'ai voué à une autre femme est mon amour pour Geneviève , c'est aussi mon amour pour cette inconnue qui sur notre route m'a donné une fleur de son bouquet. J'aime Geneviève autant que je l'ai jamais aimée, puis j'aime aussi ma pauvre Allemande , et cette autre femme que vous ne connaissez pas, dont je ne vous ai point encore parlé , et qui a réalisé pour moi

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les espérances des deux autres amours. Hélène a donné des sens qui manquaient à mes deux autres amours, ou plutôt à cet amour unique composé de trois parties distinctes, et qui pourtant se confondent dans mon cœur.

» Je dois vous paraître fou, mon bon ami; peutêtre ne sais -je pas bien m expliquer; mais je sens profondément tout ce que je vous écris. Je suis également attaché à mes trois amours ; mais Hélène m'a tout sacrifié , et je dois rester près d'elle , comme le seul appui , le seul soutien sur lequel elle puisse compter. Hélène n'avait avant moi jamais eu d'amant ; c'était une femme vivant au milieu du monde, mais non de la vie du monde. Elle priait Dieu avec ferveur, croyait en lui, et ne demandait qu'à lui les consolations dont sa vie éprouvée avait besoin. Aujourd'hui elle ne sait plus prier que pour moi; elle ne sait plus être occupée que de moi. Un jour elle paraissait soucieuse , je l'interrogeai ; elle leva vers moi ses yeux baignés de larmes; je crus qu'elle éprouvait l'empire de ses idées religieuses , qui , pendant les premiers jours de notre liaison, revenaient souvent s'emparer de son imagina-

tion, et la plongeaient dans des tristesses profondes.

» — Quoi! lui dis-je, regrettez-vous encore ces amours du ciel que vous me reprochiez de vous avoir fait perdre?

» — Que me fait le ciel , me répondit-elle en m'entourant de ses bras , que me fait le ciel si tu n'y es pas? Non, Albert, je ne pense plus qu'à toi, et si tu me vois pleurer , c'est que je crains de ne pas t'aimer assez, c'est que je crains que tu ne me trouves froide et glacée près de toi , c'est que je me reproche de ne pas savoir t'aimer comme tu mérites de l'être.

» Enfin, que vous dirai-je? l'amour d'Hélène est l'amour que j'ai toujours rêvé ; il réalise toutes mes espérances. J éprouve un bonheur immense à me dévouer à lui , à me consacrer à son culte. Je me sens heureux comme je ne l'ai jamais été ; mes vagues inquiétudes ont cessé; ma vie a un but. Mes journées en ce moment se passent loin d'Hélène à penser à elle et à travailler. Vous seriez content, vous qui me prêchiez sans cesse de me livrer à mon goût pour la poésie , vous qui me nommiez votre poète, vous qui me disiez que j'étais plus poète que

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tous les poètes de ce siècle ; vous tomberiez à genoux devant Hélène, car elle m'a donné une force de pensée et d'expression que je ne me connaissais pas. Elle aime la poésie, la chère créature; elle la nomme sa musique sacrée, et pour elle j'ai trouvé des chants d'une harmonie que je n'avais pas devinée jusqu'au jour où elle m'a dit, comme vous me le disiez :

» — Chante, mon poète, chante, car la poésie est une parole d'amour.

» Quand vous reviendrez à Paris, vous me trouverez, comme un jeune étudiant, enfermé avec mon amour et mes études loin du monde. J'ai fait louer un petit appartement dans le coin le plus désert du faubourg Saint-Germain. J'y veux être seul , inconnu ; personne ne m'y visitera qu'Hélène, et je ne verrai personne; son amour me suffit; le monde n'a plus pour moi aucun charme. Elle aussi voulait se séquestrer de la société, disparaître de tous ces salons où l'on ne me verra point : je ne l'ai pas voulu ; je lui ai demandé de ne rien changer à son existence, de ne pas faire deviner notre amour en fuyant les salons , que son absence étonnerait, et qui en cher-

cheraient le motif. Il m'a fallu la supplier longtemps avant de l'y faire consentir; mais enfin elle a cédé.

» Tu seras, lui ai-je dit, le dernier écho qui me viendra de ce monde ; tu arriveras près de moi ; tu visiteras la solitude de ton amant avant de te livrer chaque soir aux empressements de tous ces indifférents qui ne se doutent pas de notre bonheur. J'aimerai à te voir dans tes toilettes les plus brillantes; j'aimerai à savoir tes succès. Je veux te montrer ainsi la profonde sécurité de mon amour , la foi que je place dans le tien. J'aimerai à savoir que tu auras conservé mon souvenir au milieu des étourdissements de la vie de Paris.

» Nous avons arrangé toute notre existence . Hélène viendra me voir tous les jours depuis quatre heures jusqu'à six heures. Le soir, avant d'aller dans le monde , elle viendra encore passer une heure avec moi ; je lui lirai les travaux de ma journée ; elle me dira les occupations et les distractions de la sienne. Elle veut que je publie mes poésies; je les publierai; mais elle seule et vous, mon excellent ami, vous saurez qu'elles sont de

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moi , et que chacune d'elles est adressée à l'un de vous deux.

« J'ai parlé à ma chère Hélène de mon seul et véritable ami, et elle brûle du désir de vous connaître. Elle ne rougira point vis-à-vis de vous de son amour pour moi ; elle m'a dit que , si vous m'aimiez d'une amitié dévouée, vous comprendriez son amour. Elle a des manières de parler de |VOus qui me charment, et qui font que je l'aime peut-être encore davantage, pour savoir si bien comprendre mes affections. Elle vous nomme notre frère. Comprenez-vous ce que ce mot, notre, met d'intimité entre nous, combien plus charmant encore il rend notre amour à Hélène et à moi, puisqu'il y joint votre amitié , qu'il la met en tiers dans nos espérances, dans nos plaisirs, dans nos joies, et que chacun de nous pour aimer l'autre a un cœur dévoué qui se joint à lui ?

» Vous aimerez mon Hélène comme vous m'aimez, n'est-ce pas, mon ami ? vous l'aimerez, parce qu'elle est digne d'être aimée, et parce qu'elle m'aime sincèrement. Quand vous serez à Paris , vous viendrez quelquefois passer des journées avec nous ; vous apprendrez ainsi à la connaître

et à l'apprécier; je vous lirai mes nouvelles poésies; et vous me donnerez vos excellents conseils Je tressaille de bonheur en songeant à

cette vie que me promettent votre amitié et l'amour d'Hélè ne.

» Dans quelques jours j'aurai quitté Saint- Pouance; je viens d'écrire à Geneviève que je la verrai au printemps prochain; des affaires me ramèneront en Limousin, et alors je m'expliquerai avec elle; je lui dirai tout, et je suis certain qu'elle me pardonnera. La pauvre enfant m'aime, parce qu'elle n'a vu que moi , parce que je suis le compagnon de son enfance, parce que ensemble nous avons souffert de nos premières douleurs, nous avons senti nos premières peines ; mais elle ne m'aime point d'amour, son cœur est calme: je suis son frère et rien de plus. Moi je l'aime d'amour; la première elle a allumé en mon âme les étincelles de ce feu qui depuis a grandi, et que Hélène a développé; je pense même dans les bras d'Hélène à cette nuit de nos adieux que Geneviève et moi nous passâmes dans les îles de Saint - Pouance. C'était l'aurore de cette belle journée d'amour, au midi de laquelle je suis ar-

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rivé. Quelquefois il me vient d'étranges pensées, que vous traiteriez de folles, qui révolteraient votre candide innocence; je vous les avouerai cependant.

» Je voudrais pouvoir réunir Geneviève et Hélène ; il me semble qu'à elles deux elles formeraient un amour plus complet, que je les aimerais toutes deux également , et qu'elles seraient la réalisation de ces rêves de mon âme auxquelles je sens bien qu il faut renoncer. Vous allez me dire encore que je ne suis point guéri de mes inquiétudes vagues; que jamais ici-bas aucune félicité terrestre ne me contentera. Vous vous tromperiez, mon bon Charles, je suis heureux, je suis satisfait, j'éprouve tout le bonheur qu'il est donné à l'homme de connaître : seulement avec vous et à vous seul j'avoue ces songes qui traversent la vie la plus heureuse , comme pour prouver à l'homme qu il

y a toujours quelque chose au-delà de ses félicités les plus grandes.

» Vous me direz que s'il était possible de réaliser mon rêve, limage de mon Allemande inconnue flotterait comme un désir impossible à satisfaire au-dessus de mes joies que je voudrais croire

complètes Je l'ignore voilà mes rêves !

Mais soyez certain que le présent me rend heureux.

» Je vous avouerai encore qu'il m'en coûterait beaucoup d'apprendre le mariage de Geneviève ; je sens que je ne peux pas me consacrer uniquement à elle, que je ne peux pas et que je ne pourrai jamais lui faire comprendre le singulier amour que j'ai pour elle; je me dis tout cela, et je ne peux pas penser à la voir la femme d'un autre homme. Répétez-moi que je suis fou, répétez-le-moi souvent, mon cher Blanmon ; car personne ne peut me comprendre , et les fous sont ceux qui portent en leur imagination une pensée comprise deux seuls.

» Venez à Paris, j'ai besoin de causer avec vous: faites-vous envoyer comme porteur de dépèches à la première occasion ; venez admirer ma réforme , la sagesse qui préside à mon intérieur. Je n'ai plus tout ce luxe inutile que vous me reprochiez; j'ai renvoyé ce fameux valet de chambre qui ne vous avait jamais plu, parce qu'il était quelquefois impertinent et toujours voleur ; je l'ai remplacé par un vieux domestique de mon grand-

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père qui a soigné toute mon enfance, qui na jamais quitté ma famille, et qui m aime comme si j'étais son fils.

» J'ai besoin de me sentir aimé par tous ceux qui m'approchent. Je veux compléter autour de moi une harmonie d'affection qui me berce de ses musiques les plus suaves. Mou vieux Danjon y sera placé à merveille.

» Je n'aurai plus que lui pour me servir; avec lui je retrouverai les jours de mon enfance, ou plutôt ce doux souvenir que l'on en conserve exempt des mille petites tribulations, et qui, vues à distance, ne paraissent plus que de vaines terreurs dont on rit.

» Daujon a suivi mon grand -père dans son émigration, il appartient à cette race de vieux domestiques éteinte aujourd'hui ; il parle de ma famille comme s'il en faisait partie, c'est la particule conjonctive qui lie deux siècles. Je m'attends à de graves étonnements de sa part quand il verra Hélène; il la détestera venant usurper chez moi la place de Geneviève ou plutôt la place de ma femme légitime, quelle ««'elle ii. 3

soit, car je crois que ce pauvre Daujon partageait les préventions de ma grand mère contre Geneviève, dont la mère, ma pauvre tante, setait mésalliée. Mais je suis bien aise de voir exercer sur ce vieux serviteur l'ascendant qu'Hélène sait prendre sur tous ceux qui l'approchent; au bout de peu de temps il raffolera de mon Hélène.

» Hélène a déjà été saisie d'accès de dévotion qu'elle m'a fait partager. Tout-à-coup, au milieu des plus grandes ardeurs de son amour, elle devient subitement rêveuse, puis elle me presse dans ses bras et me dit : « Prions ensemble, mon ami, prions; je sens mon âme triste et agitée. Viens avec moi répéter les paroles de la prière au pied de quelque autel: il me sera si doux de prier près de toi et avec toi, de dire ton nom à Dieu, tandis que tu lui diras le mien ; d'implorer sa miséricorde pour un cœur qui ne se repent pas, qui met sa dernière vertu dans la sainteté d'une fidélité même coupable ! Lui seul, Albert, sait que je n'ai jamais aimé que toi; lui seul sait tout ce que j'ai souffert de l'union à laquelle j'ai été contrainte ; car vous saurez, Charles, que ma chère Hélène a

été mariée malgré elle à an homme quelle ne pouvait aimer.

» Alors, je vais prier avec Hélène, et quand nous revenons , son amour a pris une nouvelle force ; elle me parle de sa passion avec des mots pleins dune délicieuse poésie; elle se met à genoux devant moi, elle tient mes mains dans les siennes, et tout-à-coup elle se relève, m'enlace de ses bras, roule sa petite tête blonde sur ma poitrine, et me couvrant de baisers et de larmes, elle s'écrie au milieu de ses sanglots : Je t'aime, Albert... je t'aime plus que tout au monde et cependant j'ai peur de toi, car si tu m'ordonnais de renier mon Dieu, je le renierais.

» Si cette femme, si mon Hélène ne m'aime pas vraiment , sincèrement , vertueusement , il ne faut croire à rien ici-bas; tout n'est que mensonge. Faites donc des vœux pour la continuation de cet amour, mon bien excellent ami ; le jour où il cessera, le jour où Hélène ne m aimera plus, où elle aura la force de se séparer de moi, tout sera détruit dans mes croyances, mou àme sera dépeuplée d'illusions, mou cœur sera flétri.

» Adieu, mon cher Blaumon, vous me trouve-

rez bien égoïste, je ne vous ai pas fait mie seule question sur tout ce qui vous intéresse, sur ce que vous espérez; je ne vous ai pas demandé comment vous aviez trouvé à employer votre temps à Péterspourg; vous me pardonnerez, je l'espère, et vous me parlerez beaucoup de vous, et vous causerez avec moi à cœur ouvert, comme moije cause avec vous; adieu encore, mon bon , mon excellent ami; aimez beaucoup Hélène et aimez-moi un peu, je ne serai pas jaloux. Songez, en me répondant, qu'au lieu d'un ami vous en aurez deux qui vous liront peut-être, car Hélène m'a demandé à voir vos lettres. Il faut bien, m'a-t-elle dit, que j'apprenne à connaître mon frère. Pour la dernière fois adieu. Je ne sais pas vous quitter, il me semble toujours que je ne vous ai pas tout dit, que j'ai oublié un mot, une tendresse, une preuve d'afiection. Pensez à mon amitié, et ne me traitez pas de fou; je suis heureux, Charles... je suis heureux!... »

Charles de Biaumon, après avoir lu cette lettre.

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demeura long-temps rêveur, la tenant entre ses mains et la froissant par un mouvement de douloureuse pitié.

— Pauvre Albert! s'écria-t-il enfin ; jamais il ne connaîtra ni le repos , ni le vrai bonheur !

Hiu* réunion .

Oui., puisque je retrouve un ami si fidèle. Baciu.

Pendant près de deux années, Charles de Blanmon n'entendit plus parler d'Albert de Saint- Pouance ; il ne reçut pas un mot de lui , pas une preuve de souvenir; ce silence prolongé avait fini par donner à Charles une inquiétude qui s'accroissait de jour en jour, lorsquenfin un matin le duc *** le fit appeler dans son cabinet.

— Le courrier qui m'est arrivé hier m'a apporté des nouvelles de votre ami , mon cher Blanmon , lui dit-il; vous aviez tort d'être inquiet;

Albert est un véritable fou, et ses folies lui font

oublier ses amis.

— Que vous écrit-on, monsieur le duc? vous redoublez mon inquiétude.

• — Ecoutez et rassurez - vous , mon pauvre Charles.

« Albert de Saint-Pouance , votre ancien atta- »ché, dont vous nie demandiez des nouvelles » dans votre dernière lettre, se porte à merveille » » mais c'est bien le garçon le plus fou et le plus » extraordinaire que je connaisse. Je crois , à vous » parler franchement, qu'il mange sa fortune, et » il la mange avec une insouciance sans gaieté. Je » l'ai rencontré deux ou trois fois cet hiver; c'est » un homme froid, positif, dont la conversation » est pénible à supporter, parce que l'expression » de sa pensée est toujours sarcastique. Il est fort » joueur, assez mauvais sujet, et s'entoure d'un » luxe qu'il lui sera impossible de soutenir long- » temps avec sa fortune.

» Ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est » qu'Albert est sorti tel que nous le voyons aujour-

» d'hui d'une retraite ignorée dans laquelle i! a

» passe uu an à travailler, dit-ou. »

DE SAINT-POt 'AJNCE. kl

— Albert est fou, comme le sont les jeune* gens riches et inoccupés; il mange sa fortune, reprit le duc, mais il n'est ni mort, ni mourant, comme vous le craigniez.

Charles de Blanmon répondit d'un air pensif et douloureux :

— Hélas! monsieur le duc, Albert de Saint- Pouance est plus malade que vous ne le croyez. S'il est devenu joueur et mauvais sujet, s'il jette follement son argent par la fenêtre, il faut qu'il soit plus malade que je ne l'avais pensé d'abord. Je vous demanderai, monsieur le duc, une preuve rie confiance et de bonté.

— Et. laquelle, mon cher Blanmon? expliquezvous.

— Je vous demanderai de mr charger de vos premières dépèches pour Paris; car il faut absolument que je parte sans pouvoir vous dire ce qui cause ma crainte; il faut absolument, si cela est encore possible, que je sauve mon pauvre Albert.

— Croyez-vous qu'il mérite tout l'intérêt que vous lui portez? dit le duc *^*.

— U le mérite!... il le mérite.... n'en doutez pas, monsieur le duc; c'est un ami doux et bon, c'est

hh ALBERT

un homme d'un esprit élevé que l'intimité seule révèle. Si vous l'aviez entendu dans nos longues conversations du soir, quand il était ici avec nous à Pétersbourg , vous prendriez de lui une tout autre opinion. Mais, hélas! c'est aussi une âme malade, c'est un génie qui mourra inconnu et qui aura eu son lot de souffrances , sans avoir sa part de gloire.

— Un génie! mon cher Blanmon, par quoi s'est-il révélé? Qu'a-t-il produit? s'écria le duc ***.

Charles quitta en courant le cabinet de l'ambassadeur, et revint quelques minutes après en être sorti , rapportant les manuscrits qu'Albert lui avait laissés à son départ.

— Voici l'heure de votre déjeuner, monsieur le duc, dit Charles; on va vous servir votre thé : pouvez-vous maccorder quelque attention seulement pendant le temps de votre déjeuner?

— Très volontiers, répondit le duc. Vous avez à me lire un chef-d'œuvre de votre génie inconnu?

Charles de Blanmon lisait bien; son organe ajoutait quelque chose de plus mélodieux à l'harmonie de la poésie. Il savait lui prêter ce charme musical qui en est comme l'accompagnement

DE SAINT-POIANCE. 45

Déjà plus décent t'ois il avait lu les vers de son ami dans ses moments de solitude ; il les savait presque par cœur, et le désir de faire partager son enthousiasme au duc *'* l'animait d'une puissance nouvelle , donnait à sa voix des modulations qui ajoutaient un charme de plus à leur beauté. Le petit poème qu'il lut était terminé depuis quelques instants, et le duc écoutait encore; il paraissait chercher à retenir en sa mémoire les derniers accords qui avaient frappé ses oreilles.

Charles respirait à peine; il n'osait taire un mouvement; il attendait la fin de la méditation du duc ***, et tenait fixé sur lui son regard inquiet.

— Vous aviez raison , mon ami , dit enfin l'ambassadeur, Albert de Saint-Pouance est un génie poétique ; mais sa poésie indique un esprit maladif, une pensée pleine d'agitations. Il serait dommage que ce jeune homme se perdit. Pourquoi ne m'avez- vous pas plus tôt fait connaître le talent de votre ami?

— Il m'avait pour ainsi dire défendu de laisser connaître ses œuvres; c'est pour moi seul qu'il a consenti à se séparer de cette portion de ses manuscrits que je viens de vous lire. Oh ! croyez-moi,

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monsieur le duc, il faut qu'il soit bien malade, que son âme ait été bien éprouvée , pour être tombé dans toutes les folies dont l'accuse la lettre que vous avez reçue!

Le duc **'* demeura encore pendant quelques minutes livré à ses réflexions; puis enfin il dit à Charles :

— Vous partirez , mon enfant ; je vous chargerai de dépêches, et si votre ami peut être sauvé, vous le sauverez. Tâchez de nous l'amener à Pétersbourg; nous le soignerons; je lui donnerai ici une occupation qui lui plaira. Dites-lui que je lui destine une mission eu Perse ; l'attrait d'un voyage dans ce pays, que les imaginations poétiques se plaisent à embellir de tous les lambeaux de son passé , le réveillera peut-être , rendra de la vigueur à son esprit. Allez, mon cher Blaumon ; faites vos préparatifs; dans trois jours vous serez en route.

Charles remercia chaleureusement le duc *** , et le quitta pour iaire promptement ses préparatifs de voyage. Trois jours après, il montait en voiture, et son impatience d'arriver doublant la rapidité du voyage, activant la paresse des pos-

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tillons, il fut bientôt a Paris, ou il se mit, sans prendre le temps de se reposer, a la recherche d'Albert de Saint -Pouance. 11 eut bientôt appris ce qu'il voulait savoir; la demeure d'Albert était connue de tout le monde : on ne s'entretenait que de ses chevaux, de ses voitures, de sou jeu et de ses maîtresses. On citait comme lui appartenant les plus jolies figurantes de l'Opéra. Les paris de courses qu'il faisait lui avaient acquis une sorte de célébrité, et quand on voulait citer un fou extraordinaire, on le nommait.

Charles de Bianmon arriva vers deux heures après midi à l'hôtel que Saint-Pouance occupait avec ses chevaux et tout son train. Le concierge lui dit que M. le marquis de Saint-Pouance n'était pas visible, parce qu'il était rentré fort tard et qu'il dormait.

Alors Charles se souvint du nom du vieux valet, de chambre dont Albert lui avait parlé dans sa dernière lettre, et il le demanda, ne sachant pas s'il était encore au service de son ami.

— M. Daujon, reprit le concierge; je vais, monsieur, vous faire conduire à l'antichambre.

Et il appela un domestique qui , marchant de-

vant Charles , le fit monter à un petit entresol où ils trouvèrent Dan j on lisant les journaux.

A la vue d'un jeune homme qui lui était totalement inconnu, Daujon se leva, et demanda d'un air maussade ce que l'on désirait de lui.

Le domestique qui avait conduit Charles de Blanmon était reparti; Charles fit signe à Daujon de se rasseoir, et lui-même prenant un siège, vint s'établir près de lui.

— Mon cher Daujon, lui dit-il , je suis un ami de votre maître.

— Hum! fit Daujon ; un ami'... . un ami!... Tous ceux qui viennent ici en disent autant ; et Dieu sait!...

— Soyez sans inquiétude, mon pauvre Daujon , je ne suis pas de ses aniis qui viennent ici. .1 arrive tout exprès de Pétersbourg pour le voir, et comme je sais que vous êtes un ancien et fidèle serviteur de totite sa famille , je serais charmé de pouvoir ^'entretenir avec vous avant d'aller chercher Albert.

La figure de Daujon se dérida, et son expression parut moins rude.

— Oui , monsieur, dit-il , je suis un vieux servi-

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teur de la famille de Saint -Pouauce. Je suis né sur leurs terres, monsieur, et il y a toujours eu un Daujon au service des marquis de Saint -Pouance.

— Écoutez-moi donc, mon bon Daujon. Depuis deux ans je n'ai pas reçu une seule lettre d'Albert ; je croyais qu'il m'avait oublié; mais j'ai appris toutà-coup que mon pauvre ami menait à Paris une vie tellement extraordinaire, qu'il fallait que quelque malheur eût troublé son esprit. Alors je suis parti de Pétersbourg , et je viens pour sauver Saint- Pouance, s'il est encore temps de le sauver.

— Hélas ! monsieur , s'écria Daujon en fondant en larmes , je vois que vous êtes un véritable ami de monsieur. Mais le pauvre cher enfant est bien malade , non pas qu'il souffre ou qu'il se plaigne , ne le croyez pas, et c'est ce qui m'afflige le plus. Vous allez le voir tout-à-1'heure , monsieur ; ce n'est plus que l'ombre de lui-même, et chaque jour il se tue à petit feu. Mon Dieu! si madame la marquise, la pauvre chère femme , que Dieu ait son âme ! le voyait menant la vie qu'il mène dans cette infernale ville !...

— Et quelle vie mène - 1 - il donc ? demanda Charles de Blanmon.

— Quelle vie! reprit Daujon... Puis il s'arrêta et regarda attentivement Blanmon... Vous êtes bien réellement son ami , monsieur, et vous venez bien réellement pour le sauver ?

— Oui, oui, mon cher Daujon; parlez sans crainte ; je suis l'ami , le véritable ami de votre maître; et si à nous deux, car je ne doute pas que vous ne me veniez en aide , si à nous deux nous pouvons le sauver , nous le sauverons ; nous l'emmènerons; nous le conduirons à Saint-Pétersbourg, ou nous le ferons revenir à Saint- Pouance.

— Arrachons-le à Paris , mon cher monsieur , arrachons-le à Paris; cette ville le tue; elle le ruine. Oh! monsieur, pourquoi y est-il venu? Il aurait pu être si heureux à Saint-Pouance ! Je regrette maintenant qu'il n'ait point épousé sa cousine.

— Eh bien ! Daujon , nous irons avec lui à Saint-Pouance , et nous lui ferons épouser Geneviève.

— Oh! vous savez tout, monsieur, vous savez tout, car vous connaissiez mademoiselle Geneviève.

— Oui, je sais tout, je connais la vie entière d'Albert , jusqu'à ces deux dernières et fatales années.

— Bien fatales, en effet, monsieur. Mais vous ne savez pas que mademoiselle Geneviève est mariée.

— Mariée!... s'écria Charles.

— Oui , monsieur, mariée ; quand elle s'est vue abandonnée par monsieur ■, quand elle a su quelle était sa conduite, elle s'est mariée à un homme qui pourrait être son père.

— Et Hélène, Daujon, vous avez connu Hélène?

Daujon fit avec ses lèvres un signe de silence et regarda autour de lui d'un air de crainte.

— Ne parlons pas de cette femme-là, monsieur, n'en parlons pas! Vous la connaissez donc aussi?... Hélas! monsieur, le jour où son prétendu amour pour monsieur a cessé , et je me souviendrai toute ma vie de ce jour-là; nous sommes devenus ce que vous nous voyez aujourd'hui. l\ous nous ruinons en chevaux, en dîners, en femmes d'Opéra. Enfin , monsieur, nous ne sommes plus reconnaissablés. 11 y a deux ans, nous demeurions rue Hil-

lerinbertin, au faubourg Saint-Germain; j'étais le seul domestique de monsieur, et certes, madame Hélène venaittous les jours passer plusieurs heures à la maison , et tous les matins elle envoyait par un domestique une lettre que monsieur lisait et relisait plusieurs fois. Je sais que madame Hélène est une femme mariée; ce n'était pas bien, si vous voulez; mais enfin, monsieur, nous étions bien heureux à cette époque. Nous n'avions pas tous ces amis qui nous ruinent , toutes ces femmes de théâtre qui nous tuent.

Daujon s'arrêta et sembla hésiter à rouvrir la source de ses douleurs.

— Parlez, parlez, lui dit Charles de Blanmon, continuez votre récit; il faut que je sache tout, mon cher Daujon.

— Eh bien, monsieur, un matin le domestique de madame Hélène vint, comme à l'ordinaire, apporter à monsieur une lettre de sa maîtresse. Après l'avoir placée sur la table de monsieur, j étais revenu dans l'antichambre, et je causais avec François , ce domestique de malheur qui avait apporté la lettre. Tout-à-coup nous entendîmes un cri comme je n'en avais jamais entendu , et j'ai vu

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pourtant bien des blessés et bien des mourants sur les champs de bataille. Ce cri , monsieur, est encore là dans mes oreilles; chaque fois que j'y pense, et j'y pense souvent, il me semble encore l'entendre. François et moi nous entrâmes dans le cabinet de monsieur, d'où ce cri était parti: monsieur était couché par terre sans connaissance; il était pâle comme une bougie de cire, et des gouttes de sang tachaient le bord de ses lèvres; il tenait entre ses mains crispées la lettre de madame Hélène. On ne l'entendait plus respirer, ce

pauvre enfant Nous le portâmes, François et

moi, sur son lit, et François fut chercher un médecin , tandis que moi je cherchais à rendre un peu de chaleur à ce pauvre corps que j'avais là étendu comme un mort devant mes yeux.

Le médecin vint pendant deux jours, qui furent deux jours de danger et d'inquiétude; il ne quitta pas monsieur. Ce médecin était un bien brave homme; il me dit : Votre maître a éprouvé probablement quelque grand chagrin; vous lui êtes fort attaché, prenez soin de lui, tâchez de lui faire éviter toutes les émotions un peu vives, et surtout emmenez-le loin de Paris.

— Eh bien ! Daujon?... dit Charles.

— Eh bien! monsieur, quand M. Albert revint à lui, car il eut le délire pendant deux jours, ce n'était plus le même homme. Il garda avec moi un silence effrayant ; il passa plusieurs nuits entières sans dormir ; enfin un jour il fit venir un tapissier auquel il vendit tous ses meubles, puis il rendit son appartement, et nous vînmes, peu de temps après, nous installer ici. Je n'ai plus revu le domestique de madame Hélène.

— Et depuis cette époque il a toujours vécu ainsi qu'il vit aujourd'hui?

— Tout cela est venu peu à peu, monsieur, les chevaux d'abord, le jeu ensuite, et en dernier lieu les filles de théâtre. Mais monsieur n'en paraît pas plus gai , je ne l'ai plus vu sourire une seule fois depuis madame Hélène.

— Pauvre Albert! pauvre Albert! répéta

Charles, il se tue. C'est un suicide qu'il accomplit.

— Oui , monsieur, il se tue , vous avez bien raison. Je vous dis que vous ne le reconnaîtrez pas. Il a pris dix ans depuis le jour dont je vous ai parlé, et souvent il garde pendant un mois une

DE SAINT-POUANCE. 55

petite toux sèche qui me déchire la poitrine, à moi, monsieur, rien que de l'entendre.

— Il n'a jamais parlé de retourner à Saint- Pouance ?

— Oh! ce n'est plus comme autrefois , il ne

parle plus de rien aujourd'hui; il demeure quelquefois huit jours sans m adresser un mot.

— Il me tarde de le voir, et de chercher par moi-même si nous ne trouverons point une guérison à son mal.

— Voilà bientôt trois heures. Je vais entrer dans sa chambre; voulez-vous bien me donner votre nom , monsieur ? je lui dirai que vous êtes ici.

— Dites-lui que Charles de Blanmon est arrivé ce malin de Pétersbourg, et qu'il est impatient de le voir.

Daujon fut peu de temps absent; quand il revint, il pria Charles de le suivre , en lui recommandant de paraître ignorer tout ce qu'il lui avait appris. Charles le lui promit, et ils s'acheminèrent tous deux vers la chambre d Albert. Il leur fallut traverser une suite de salons et d'antichambres meublés avec luxe , et dans lesquels on remarquait les curiosités les plus rares entas-

sées sur des meubles de grand prix. Dans les antichambres se tenait un nombreux domestique. Enfin non seulement il y avait du luxe, et un luxe prodigieux dans lhôtel d'Albert de Saint- Pouance , mais encore ce luxe indiquait la prodigalité la plus effrénée.

— Il a enterré des trésors dans cet hôtel ! s'écria Charles de Blanmon .

— Plût à Dieu qu'il n'eût dissipé son argent qu'en ameublements ! Mais nous sommes la proie des intrigants, nous nous laissons manger par de vrais chevaliers d'industrie qui viennent s'attabler ici presque chaque soir , et qui , le cornet ou les cartes à la main, nous pillent de la bonne façon. Eh bien! monsieur est indifférent à tout cela, il voit partir son argent sans s'inquiéter; ses prétendus amis abusent de sa facilité, ils le dépouillent comme un voleur dépouillerait un passant au coin d'un bois... Je me tais, nous voici arrivés à la chambre de monsieur... Entrez, il s'est levé pour

vous recevoir Vous prendrez du thé avec lui,

n'est-ce pas , monsieur ?

i En entrant dans l'appartement d'Albert , Charles fut frappé de la profonde altération qu'il

DE SAINT-POl'ANCE. 57

remarqua dans toute sa personne ; ce n'était plus ce jeune homme aux passions ardentes , à la figure animée, à l'œil vif et brillant, qu'il avait connu il y avait moins de trois ans; ce qu'il avait devant lui était quelque chose de détruit et d'inexplicable , une forme humaine où la vie paraissait presque éteinte; le front conservait à peine quelques rares cheveux , l'orbite de l'œil s'était creusé , un pâleur effrayante occupait toute la face , et quand Albert voulait parler, ses lèvres se retiraient et s'aplatissaient sur ses dents, qu'elles laissaient voir, comme la bouche d'un mort découvre ses dents serrées.

— C'est vous , mon ami ! dit-il à Charles ; quelle bonne fortune vous amène à Paris?... Vous me trouvez un peu maigri.... cet hiver m'a beauconp fatigué.

Les mots qu'il prononçait avaient une peine extrême à sortir de sa bouche, et il s'interrompait presque à chaque instant pour aspirer quelques bouffées de tabac et pour porter à ses lèvres une longue pipe turque qu'il tenait entre ses doigts.

— Oui, je vous trouve changé, mon cher Albert , répondit Charles de Blanmon ; vous êtes

malade, et je suis persuadé que vous ne vous soignez pas.

— Les médecins ne connaissent rien à ma maladie.

— Ecoutez-moi, Albert; j'ai appris à Pétersbourg, où depuis si long-temps je n'avais pas reçu de vos nouvelles, la vie que vous avez adoptée ; j'ai deviné vos souffrances en sachant vos folies. Je suis parti à l'instant, et je viens pour vous soigner et vous guérir.

— Mais je vous assure que je ne suis pas si malade que vous le croyez; j'éprouve un peu de

malaise et rien de plus Votre présence me

fait grand plaisir très grand plaisir; je n'ai

aucune indisposition à soigner, aucune maladie à guérir.

— Pensez -vous tromper mon amitié clairvoyante? reprit Charles; pensez-vous m'abuser par de vaines paroles.' non, non, je devine tout, mon pauvre Albert, ce n'est pas votre corps qui est malade, c'est votre âme qui souffre , c'est elle qu'il faut guéri r.

— Et croyez-vous que les maladies de l'âme puissent se guérir?

DE SAINT-POUANCE. 59

— Je l'essaierai. Je suis venu pour vous, j'ai foi en votre guérison ; si ce n'est pour vous , que ce soit pour moi que je la tente.

— Vous êtes, mon pauvre Blanmon, ce qui, je le croyais, n'existait plus, un bon, un excellent ami.

Et Albert tendit sa main à Charles. Cette main était sèche et brûlante; elle n'était plus composée que de muscles et d'os, le mouvement du sang s'y faisait sentir par des battements effrayants.

— Vous avez la fièvre, s'écria Charles, vous avez une fièvre nerveuse.... et vous ne faites rien pour vous en débarrasser?

— Rien au monde; je ne déteste pas la fièvre , elle me soutient, c'est à elle que je dois de pouvoir encore marcher, veiller, monter à cheval.

— Mais elle vous tuera !

Albert ne répondit rien.

— Que faites-vous aujourd'hui? dites-le-moi franchement, demanda Charles; puis-je passer la matinée près de vous ?

— Non seulement vous y passerez la matinée , répondit Saint-Pouance , mais encore toutes vos matinées; votre appartement est tout prêt ici , je

ne veux pas que vous me refusiez ; je vous propose le seul moyen que nous ayons de nous voir souvent. Vous déjeunerez et vous dînerez avec moi , et nous pourrons causer ensemble, votre présence seule m'a fait du bien.... Dites que vous acceptez.

— Oui, j'accepte de grand cœur tout ce qui me rapproche de vous; je serai plus à même de vous soigner, et je vous l'ai déjà dit, je me suis juré à moi-même de vous guérir.

— Je ne vous savais pas médecin, Charles.

— Je ne connais que les maladies morales, et votre maladie est du nombre de celles devant les* quelles échouerait la science des docteurs. Il faut la main d'un ami pour toucher et panser vos blessures.

— Ne parlons plus de cela maintenant; j'attends quelques personnes dans la matinée, et il faut que je me compose, pour les recevoir, un visage gai. Ne troublez pas la sérénité dont je veux épanouir ma figure. Allez, mon cher ami, allez chercher vos paquets, votre bagage; si vous avez des commissions à faire, acquittez-vous de cet impôt mis sur votre complaisance , et sachez que je dîne à sept heures. Avaut de me quitter, cependant,

DE SAINT-POUANCE. 61

vous allez prendre avec moi des œufs et du thé. Voici Daujon, qui, sans doute , a deviné que vous déjeuniez avec moi, il nous apporte notre maigre repas.

Pendant le déjeuner, Albert demanda à Charles des nouvelles de ses connaissances de Pétersbourg, causa du temps quil y avait passé, et quand Charles le quitta , il lui parut plus calme.

ftrtstfô ôûuwnire.

Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites; Et les traicts de vos yeux haut et bas eslancez, Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez. Régnier, XIHe Satire.

Charles revint avec son bagage de voyageur s'installer vers six heures et demie à l' hôtel d'Albert de Saint -Pouance; le vieux Daujon l'y attendait et l'aida à s'établir dans une petite chambre qu'Albert lui avait fait préparer non loin de la sienne.

— Comment avez-vous trouvé monsieur? lui demanda avec inquiétude ce fidèle domestique; n'est-ce pas qu'il est bien changé?

— Oui , mon pauvre Dauj on , répondit Charles , je l'ai à peine reconnu ; ce n'est plus que l'omit. 5

bre de lui-même; mais nous parviendrons à le

sauver.

— Dieu le veuille! reprit Daujon. Ne le quittez pas , monsieur de Blanmon ; vous seul pouvez quelque chose pour lui, car vous êtes le seul ami que je lui connaisse, les autres le tuent à plaisir. Vous allez dîner à la maison, empêchez-le de sortir ce soir, voilà deux ans qu'il n'a pas passé une soirée à l'hôtel.

— Ce soir il ne sortira pas , Daujon ; nous avons beaucoup de choses à nous dire , et nous resterons ensemble.

— Très bien, monsieur, je prendrai sur moi de faire fermer la porte de monsieur.

Quand Charles retrouva Albert, celui-ci était seul dans son salon ; il paraissait fatigué , sa pâleur avait disparu, une rougeur de fièvre l'avait remplacée.

— Faites-nous servir, dit-il à Daujon. Vous devez avoir faim, mon cher Blanmon, vous n'avez pris qu'une tasse de thé et un œuf à votre déjeuner, et vous arriviez de faire un long voyage.

Je vous ai mal reçu, Charles, ajouta-t-il après nne pause de quelques secondes; je vous ai ac-

DE SAINT-POUANCE. 07

cueilli bien froidement quand vous êtes venu me surprendre ce matin ; pardonnez-le-moi, mon ami, et croyez que je suis bien heureux de votre présence. Mais je ne suis plus ce que vous m'avez connu, mon caractère est changé; je suis parfois inégal dans mon humeur ; vous me verrez même brusque et froid, n'en accusez jamais mon peu d'amitié. Je vous l'avouerai à vous qui me connaissez et qui m'aimez véritablement; il y a des jours où je me sens plus accablé qu'à l'ordinaire,

où je suis moins maître de moi où je ne peux

pas prendre assez d'empire sur moi-même pour dissimuler les douleurs que j'éprouve... Vous serez indulgent , n'est-ce pas ?

— Vous me direz tout ce qui vous fait souffrir, Albert, et à nous deux nous aurons peut-être assez de forces pour vaincre les douleurs que vous éprouvez.

— Non , vous ne m'interrogerez pas sur le passé, mon ami; vous ne me forcerez point à rouvrir des plaies mal cicatrisées, la pensée seule m'en fait tressaillir, comme si je sentais pénétrer en moi le fer d'un poignard.

— Il le faudra cependant, mon pauvre Al-

bert ; l'ami qui rouvre nos blessures mal cicatrisées y descend avec un baume consolateur et non avec un fer qui les ravive. Retrouvez votre courage; ce soir vous ne sortirez pas, nous resterons ensemble, et alors vous déchargerez votre cœur dans le mien. Voudriez-vous laisser mon amitié ignorante des maux que vous avez soufferts ?

— Et si vous les confier me les faisait souffrir une seconde fois?

— Vous auriez ce courage par pitié pour moi, dont l'inquiétude serait trop cruelle si je vous voyais vous éteindre peu à peu dans les étreintes d'un mal que je ne connaîtrais pas, et auquel je ne pourrais apporter de remède.

— Vous le voulez donc absolument? dit Albert en laissant tomber sa tête sur sa poitrine; je ne saurais me refuser à votre demande, et quelles que soient les tortures que j'endurerai, je rouvrirai pour vous les portes de mon passé.

Comme ils en étaient là de leur conversation, Daujon vint les prévenir que le dîner était servi.

— Daujon, vous allumerez du feu et des bougies dans mon cabinet noir, et vous aurez soin de faire

DE SAINT-POUANCE. 69

savoir à l'écurie que je ne sortirai pas ce soir

Ma porte sera défendue pour tout le monde sans exception.

Daujon écouta avec étonnement, mais avec joie, les ordres de son maître , et fit à Charles un signe de tête qui le remerciait de ce commencement de cure qu'il avait entrepris.

Le dîner fut silencieux; Charles et Albert mangèrent à peine. Charles remarqua que son ami buvait beaucoup. Peu à peu les joues d'Albert se coloraient davantage , ses yeux prenaient plus d'animation, et son corps acquérait une activité nerveuse produite par la surexcitation des vins capiteux qu'il buvait sans manger, si ce n'est quelques bouchées des mets les plus épicés.

Le dîner se termina vers huit heures, et Charles et Albert passèrent alors dans ce que ce dernier nommait son cabinet noir. Tout en effet y était noir; des draperies noires recouvraient les murailles , et des rideaux de la même couleur retombaient sur les portes et sur les croisées; les meubles étaient de bois d ébène, et nul ornement ne venait rompre l'harmonie de deuil de cette pièce sombre et triste. Un portrait de femme occupait

au-dessus de la cheminée la place qu'aurait dû y tenir une glane, et la seule table qu'il y eût dans cette chambre servait de support à un coffre également en bois d ebène, dont la serrure et les gonds étaient d'acier poli.

— Yoici, dit Albert, une pièce de mon appartement où moi seul , jusqu'à ce jour, je suis entré; j'y viens une fois par semaine y vivre quelques heures avec mes souvenirs, en face du portrait d'Hélène. Regardez-le, mon ami, et dites si vous n auriez pas cru, comme j y ai cru moi-même, à 1 amour, au dévouement de cette femme?

Charles examina alors le portrait de madame deLisval; il le considéra long-temps en silence, puis enfin il répondit à son ami :

— Hélène vous a donc trompé?...

— Vous le saurez dans un moment. Asseyonsnous près du feu, car j'ai toujours froid après dîner.

Albert approcha de lui la table et le coffret d'ébène quelle supportait; et Charles et lui s'assirent dans deux fauteuils placés près de la cheminée.

— Je crois vous avoir écrit tout le commence-

DE SAINÎ-POUANCE. 71

ment de ma liaisdti avec Hélène; ma mémoire m'est quelquefois infidèle; maintenant, mon cher Blanmon, dites-moi donc si je vous ai parlé de mon séjour à Vertlieu et de ma rencontre avec Hélène?

— Oui, je sais tout cela, je sais encore votre départ pour Saint-Pouahce , après la mort de votre grandmère , et vos projets de retraite absolue pour vous consacrer entièrement à l'amour dé votre maîtresse.

— Eh bien ! moiï ami , à mon arrivée à Paris je réalisai mes projets. Pendant près de cinq mois je n'ai vu qu'Hélène , je n'ai vécu que par elle et pour elle. Pendant les heures qu'elle rie pouvait pas me consacrer , je travaillais avec une ardeur sans égale; je rêvais de la gloire, des succès pour la rendre fière de moi. J'aurais voulu que notre passion pût être adoptée, excusée, et en quelque sorte autorisée par le monde, et que le poète posant sa couronne sur la tête de celle qui l'inspirait la rendît sainte et sacrée aux yeux de tous. Je ne saurais remettre en ma mémoire les beaux rêves qui peuplaient nos nuits et nos journées. J'ai été bien heureux pendant cinq rntois, Charles;

aussi heureux qu'il soit accordé à l'homme de

l'être.

Hélène paraissait m'aimer d'un amour que tout le mien égalait à peine ; vous allez pouvoir en juger, mon ami.

Et prenant une clef suspendue à l'anneau de sa montre, Albert ouvrit le coffret de bois d'ébène , et chercha quelque temps parmi les papiers dont il était rempli. Enfin il en tira deux lettres qu'il posa sur la table, et il reprit :

— Les deux lettres qui sont là près de moi renferment toute l'histoire de mon amour. Celle que je vais vous lire maintenant nous reportera à l'époque où Hélène m'aimait... où Hélène me faisait croire quelle m'aimait d un amour que je pensais devoir être sincère. Écoutez-la , Charles, écoutezla attentivement, et dites ensuite si, comme moi, vous n'auriez pas eu foi dans de telles expressions d'amour.

■ Je dois te voir aujourd'hui , mon bien-aimé ; » je t'ai vu hier; ma nuit s'est passée à rêver de » toi , et pourtant j'ai besoin de t écrire, car il me n semble que lorsque je ne suis plus en ta présence

DE SAINT-POUANCE. 73

» je sais mieux te dire combien je t'airne. Près de » toi, je ne sais plus rien; je ne trouve plus une » parole : te voir, t écouter, admirer tes poésies, » tes délicieuses poésies , toutes pleines de moi , » t 'entendre dire que tu m'aimes, voilà à quoi se » passent mes journées. Ton regard , ta voix , le » contact de ta main, me jettent dans un trouble » profond. Je t'aime, Albert, je t'aime à en deve- » nir folle; mais près de toi je ne sais pas te le » dire.

» Tu verras aujourd'hui la pauvre esclave de « ton amour; elle viendra implorer un regard de » son redoutable maître. Vous lui pardonnerez » d'être une sotte en votre présence, mon doux » seigneur ; vous le lui pardonnerez, et vous le lui » direz, car elle vous aime de toutes les facultés » de son âme.

» Savez-vous, monsieur, que, grâce à vous, je » ne fais plus rien, que, grâce à vous, je ne lis » plus rien, et que je porte dans le monde des airs » si extraordinaires , que chacun m'en fait mille » plaisanteries. Dernièrement M. de Balandry me » disait que j'avais une grande passion dans le » cœur. Je me suis mise à rire, et je lui ai de-

» mandé s'il existait encore des grandes passions. >» Oui, oui, il en existe encore, mon Albert, n mon maître, mon ange adoré! oui , il en existe » encore, monsieur. Dites comment vous nommez » ce que j'ai pour vous au fond du cœur. Aujour- » d'hui préparez-vous à me voir folle; je ne sais » plus ce que je dis ; je sais seulement que je t'aime » plus que le reste de la terre , plus que Dieu lui- » même!... C'est pourtant un blasphème... c'est » horrible, n'est-ce pas, mon ami? mais, hélas !

» c'est vrai! Oh! vous m'avez rendue folle!

» Adieu... Non pas adieu... à bientôt , à tout-à- » l'heure ; je suivrai ma lettre... Je ne dis pas que » je t'embrasse , car je vais être dans tes bras.

» Ton Hélèke.

» l5 avril. »

Le 1 5 avril , il y a deux ans , Hélène m'écrivait cette lettre ; il y a deux ans , Hélène me mettait dans son amour au-dessus de son Dieu lui-même. Peu à peu elle m'avait détaché de tout et de tous; je ne voyais plus personne; on m'avait oublié. Elle était bienheureuse, disait-elle, que ma vie fût pour elle seule; elle aimait à me voir lui tout

DE SAINT-POUANCE. 7B

sacrifier, à l'accabler ainsi d'un fardeau de reconnaissance quelle saurait porter. — Mon amour peut te dédommager de tout, me répétait-elle; il le saura. Si je vous fais quitter tout ce qui n'est pas moi, monsieur, je remplacerai tout, je serai ce que vous voudrez que je sois. O mon ami , me dit-elle un jour au milieu de sanglots et de spasmes nerveux , pourquoi ne veux-tu pas qu'en face du monde j'avoue hautement que je suis ta maîtresse?... Oh !... je voudrais n avoir plus que toi au monde... je voudrais être ce qiiils nomment une femme perdue, perdue à cause de toi.

J'aimais cette femme, mon cher Blanmon; je l'aimais, et j'avais détruit en mon cœur tout ce qui n'était pas elle; je l'y avais placée par-dessus tous mes souvenirs et toutes mes espérances ; elle était pour moi l'idole du temple de toutes mes croyances. Croire, pour moi c'était l'aimer ; douter d'elle, c'était douter de tout , c'était tuer à la fois en mon âme toutes les croyances divines et humaines.

Albert interrompit pendant quelques instants son récit; une amère douleur produite par ses souvenirs arrêta la parole sur ses lèvres et le laissa sans force , renversé dans son fauteuil. Il tenait

entre ses mains les lettres d'Hélène, et les contemplait d'un œil qui n'avait plus de larmes.

Charles respecta ce silence de son ami; il' savait qu'il existe des douleurs devant lesquelles il faut rester muet, et que les consolations ne sauraient atteindre.

— Regardez bien ce portrait d'Hélène, mon cher Blanmon , reprit Albert ; voyez ce regard voilé, cet air de mélancolie et le doux sourire de ces lèvres, sur lesquelles j'entends encore murmurer les mots d'amour qu'elles prononcèrent si souvent. Ce portrait fut peint dans des jours d'une ineffable félicité. Elle était heureuse, me disait-elle, de me laisser, quand elle me quittait pour quelques heures, cette image, dont les yeux me suivaient, m'encourageaient, et me disaient : Je vais revenir !

L'hiver touchait à sa fin ; le carnaval avait été cette année-là d'une grande gaieté. Hélène me racontait chaque matin ses plaisirs de la veille , les bals , les fêtes auxquelles elle avait assisté.

« J'aime toutes ces gaietés du monde ; j'aime à » me voir entourée d'hommes qui me font la n cour... Soyez bien jaloux, mon ami; je recher-

» che leurs hommages, et j'éprouve un bonheur » indicible en songeant que mon cœur vous ap- « partient tout entier, et que tous ces autres » hommes qui me poursuivent de leurs fades dé- » clarations ne peuvent rien sur lui. »

Le carême vit apparaître dans les églises de Paris plusieurs prédicateurs célèbres. Chaque coterie du monde vantait le sien ; chacune avait son Massillon , le prônait, l'exaltait, cherchait à le mettre à la mode. Hélène voulut , comme toutes les jeunes femmes du faubourg Saint- Germain , suivre un cours de sermons. Les bals étaient finis ; on n'allait plus aux Italiens, il fallait bien aller quelque part ; toute la bonne compagnie se donnait rendez-vous aux sermons de l'abbé du Blaisov. Ce prédicateur prêchait le soir; il avait eu le bon goût de ne déranger aucune des habitudes du noble faubourg qu'il voulait avoir pour auditoire; il commençait ses sermons à l'heure où quelques jours auparavant s'ouvraient les Italiens, et les mêmes équipages qui encombraient la l'église, porte du spectacle vinrent encombrer la porte de

— Que vous a dit votre abbé du Blaisoy? de-

mandai-je un jour à Hélène. A~t-il été bien éloquent hier ?

Hélène, avec cette exagération que les femmes mettent dans tout ce qui les occupe, me

répondit :

— Mon ami, je suis fâchée que vous ne l'ayez point entendu ; il a été sublime. Vous ne pourriez croire l'effet qu'il a produit , nous fondions toutes en larmes. Madame de Carnac s'est trouvée mal, et madame d'Orly n'en valait guère mieux. Vraiment ces deux pauvres femmes faisaient pitié ; tout le monde admirait la grandeur de leur repentir, car toutes deux ont fait parler d'elles cet hiver. Je me reprochais presque, en les voyant, mon peu d'émotion; car moi, qui suis aussi coupable qu'elles, je ne faisais que pleurer, je ne me suis pas trouvée mal.

— Vous repentez-vous de votre amour, Hélène? lui demandai-je en la regardant fixement.

— Oh! non, me dit-elle.... Mais c'est que cet abbé du Blaisoy est un homme terrible. L'église hier était moins éclairée qu'à l'ordinaire, son aspect avait quelque chose de vraiment lugubre; avant le commencement du sermon, on se sentait

DE SAINT-POUANCE. 79

comme étouffé par une oppression étrange; enfin l'abbé du Blaisoy a paru. Vous ne le connaissez pas, mon ami. C'est un homme jeune encore, de la tournure la plus élégante , qui a des traits extrêmement distingués; sa chevelure est abondante, et se dresse sur sa tête comme celle d'un ange que j'ai vu cette année au Louvre; je trouve même que cet ange ressemble beaucoup à l'abbé du Blaisoy. C'est en un mot un prédicateur accompli, tout le monde en convenait, et bien préférable à cet abbé Desrez que nous avons eu l'année dernière; on voyait bien que ce dernier n'avait jamais été reçu dans la bonne compagnie; il avait couru la province et ne savait pas un mot de ce qu'il fallait nous dire, et puis il était sale et laid à faire peur ; aussi n a-t-il opéré aucune conversion.

— Mais de quoi vous a donc parlé l'abbé du Blaisoy? m'écriai-je, étonné de cet enthousiasme d'Hélène pour le sermon qu'elle avait entendu.

— Je ne saurais vous le dire précisément, mon ami ; il a parlé de bien des choses , il a touché à tout, sans fatiguer son auditoire. Je sais bien qu'il a parlé de l'enfer, et que M. de Balandry a dit qu'il fallait qu'il y eût été au moins une fois pour

savoir ainsi ce qui s'y passe. Enfin, l'abbé du Blaisoy a un succès fou. Je dois dîner demain avec lui chez la marquise de Bernay ; c'est une véritable fête. Le soir il y aura très peu de monde ; le vicomte de Loigny nous chantera deux nouveaux cantiques de sa composition , et l'abbé du Blaisoy nous redira son sermon d'hier.

Je me souviens de tous ces détails, quelque puérils qu'ils puissent vous paraître, parce qu'ils se rattachent à l'époque la plus douloureuse de ma vie, et que chacun des mots qu'Hélène me fit entendre, en me parlant de l'abbé du Blaisoy, était comme une annonce de malheur.

Paris fut saisi il y a deux ans d'une fièvre de conversions ; c était à qui se convertirait. On ne savait plus que faire des deux mois qui séparaient encore la saison de Paris de la saison de la campagne; il était très à la mode de se convertir, et l'on se convertissait pour tuer le temps. C'était d'ailleurs une manière de faire parler de soi; quelques femmes se firent coupables pour se donner la volupté du repentir et se mettre au nombre des converties.

Un matin, j'attendais le billet qu'Hélène m'en-

DE SAINT-^OUANCE. 81

voyait, sans v avoir jamais manqci, vers onze heures; ce billet fut apporté un peu plus tard qu'il ne Tétait habituellement; ce retard m'avait inquiété, mais, en entendant sonner à la porte de mon appartement, toutes mes craintes s'évanouirent, et la joie et le bonheur revinrent dans mon âme. lia voilà cette lettre , elle est froissée et presque illisible; je l'ai gardée deux jours entre mes mains contractées par la douleur. Vous allez en entendre la lecture, et je n'aurai plus rien à vous dire.

Albert, avant de commencer la lecture de cette lettre, «r'arréta comme atteint par une vive torture; ses traits perdirent l'expression douloureusement ironique qu'ils avaient conservée jusque là; un changement pénible s'opéra dans toute sa personne. Son corps s'affaissa sur lui-même , et sa voix , quand il reprit la parole, était comme celle d'un vieillard, tremblante et presque sans forces. — La voici, cette lettre, murmura-t-il: ce qu'elle m'a causé de douleurs, je ne vous le dirai point, Charles, vous le devinerez en l'écoutant; vous comprendrez ce que je suis devenu en sachant ce que j'ai éprouvé; et pourquoi vous me j. 6

voyez aujourd'hui usé et épuisé avant l'âge, flétri et sans forces, quand, il y a deux ans encore, j'étais plein de jeunesse et d'espérance.

« Il faut bien me décider, mon ami, à vous cau- » ser une peine mortelle, avons navrer d'une dou- » leur que j'aurais voulu pouvoir vous épargner; » il le faut, et je vais briser votre cœur comme le n mien est déjà brisé. Je cherche en vaiu des mots » qui puissent adoucir la fatale nouvelle que je

» dois vous annoncer Ne la devinez-vous pas:'

» ne vous êtes-vous pas aperçu depuis quelque » temps de la gêne et de l'embarras que j'éprouve » près de vous? n'avez-vous pas remarqué la tris- » tesse dont mon âme est accablée?

» Les jours de notre coupable amour ne renaî- >» tront plus; mes yeux se sont ouverts; de nouveau » mon cœur a retrouvé ses croyances religieuses » que votre amour y avait éteintes, et j ai été ef- >< frayée de notre crime. Ce bon abbé Du Blaisoy » a été lindulgence même; il a pleuré avec moi » sur mes fautes; il m'a relevée quand je fléchis- » sais sous leur poids; il m'a fait entrevoir pour » vous et pour moi l'espérance du pardon di-

DE SATNT-POUÀNCE. M

» vin ; mais il a exigé que je ne vous visse plus. n 11 m'a peint la suavité de l'affection pure que je » pourrais vous consacrer en Dieu, et qui nous » permettrait de nous retrouver un jour là où l'on » se rencontre pour ne plus se séparer ; il m'a » montré notre passage ici-bas comme une épreuve y bien courte, et le bonheur de l'autre vie comme » une éternité.

» Cette éternité, Albert, je la veux pour vous » et pour moi. Ne la voudrez-vous pas aussi, mon » ami?Oh! laissez-moi espérer que vous me suivrez » dans la nouvelle route où je suis engagée; votre » esprit si élevé, si éclairé, ne peut persister dans » l'erreur. Si vous m'aimez encore , si vous m'avez » jamais aimée, aidez-moi à expier; voyez l'abbé » Du Blaisoy , causez avec lui, ayez recours à son « saint ministère : il apaisera les fièvres ardentes » de votre âme ; il vous rappellera tout ce que » Dieu a souffert pour nous, et vous voudrez souf- » frir pour pouvoir un jour aller vers lui.

» Nous ne nous verrons plus, mon ami, il le » faut; car nous ne sommes pas assez forts pour " résister aux épreuves journalières et aux com- » bats intérieurs de nos penchants. Ne me deman-

>' dez même pas de venir encore une fois » votre retraite; je suis décidée à n'y point aller; » le spectacle de votre douleur me tuerait, et je » nV peux plus rien. Peut-être un jour, qwmd » nous serons tout-à-fait calmes , nous sera-t-il » permis de nous rencontrer, ce sera un grand » bonheur pour moi ; sachons mériter ce moment » par notre résignation.

» Voyez l'abbé Du Blaisoy\ mon ami: je lui ai » parlé de vous, il est tout prêt à vous accueillir « avec son immense indulgence; il dit que Dieu » ne demande qu a pardonner, ayez recours à son » pardon. Chaque soir je prierai Dieu pour vous; » je lui demanderai de vous éclairer de sa lumière, » et de remplacer en votre cœur notre amour pén rissable par son impérissable amour.

« Adieu, mon ami; pensez à moi comme on » pense à un ami absent; dite-f.-vous que je ne y> vous oublierai jamais, et si vous voulez que » nous ne soyons point éternellement séparés, al- » lez voir l'abbé Du Blaisoy ; soulagez votre âme » attristée et coupable par la pénitence : Fabsolu- » tion vous attend ,. et vous sentirez le calme suc- » céder aux orages qui vous agitent. Adieu encore

DE SAINT-POUANCE. 85

• une fois, Albert ; priez, priez, mon ami, et sachez - courageusement supporter la vie, pour que je » ne sois pas trop malheureuse.

» Hélène. »

Cette lettre fut écrite peu de temps avant Pâques. J'ai su depuis qu'Hélène se fit voir le lendemain au milieu de toutes les converties du faubourg Saint-Germain à la table de communion de Saint-Thomas d'Aqnin , et six jours plus tard elle ^e promenait à Longchamp avec la duchesse de Cfaalux et M. de Jumiéges en calèche découverte.

iluttc.

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphir. Lamartine.

— Peasez-volis qu'elle se soit réellement convertie, Albert? demanda Charles de Blanmon.

— Je Fignore, reprit Albert; je n'ai pas voulu lui répondre; je n'ai pas cherché à la revoir; j'ai souffert de son abandon sans jamais me plaindre, et pour la première fois depuis deux ans je parle de tout ce passé auque! je n'ai cessé de penser. Je me suis enfermé avec les ruines de mon amour; j'ai séparé mon âme du reste des humains, et j ai livré mou corps à toutes les folies, à tous les épuisements qui se sont présentes; je n'ai plus rien à

chercher, plus rien à espérer; je redescends le sentier qui metait apparu si fleuri au matin de ma vie.

J'aime encore Hélène , en me reportant aux jours de mon bonheur. Je la sépare dune autre Hélène qui a renié sa foi d'amour, je l'aime d'une affection qui me tue lentement par le regret. C'est la première pierre détachée de ce bel édifice d'amour que j'avais construit ; c'est la première voix éteinte dans ce ravissant trio d'amour que Geneviève, elle aussi, est venue décompléter.

— Elle s'est donc mariée.1 s'écria Charles.

— Oui, mon ami, elle m'écrivit il y a plus de deux ans pour me dire que sa tante exigeait d'elle son consentement à un mariage qui lui était demandé comme une grâce , d'où dépendait le bonheur de toute sa famille, mais qu'elle ne voulait rien décider sans connaître mes volontés. Je lui ai répondu qu'elle fît ce qui pourrait assurer son bonheur , et j'ai su qu1 elle avait épousé un parent de sa tante.

Aujourd'hui Geneviève et Hélène ont été infidèles à l'amour qu'elles avaient juré; il ne me reste plus que cette petite fleur allemande recueillie en

DE SAIiNT-POUANCE. 94

passant avec un baiser que mes lèvres n'ont ni reçu ni donné. Autour de cet amour que je sens encore puissant en mon âme, il s'est fait comme un désert où la fleur sauvage est seule demeurée.

— Ne vous reste-t-il donc rien , mon pauvre Albert? n'avez- vous donc plus un seul intérêt qui vous attache à l'existence? Pourquoi fléchissezvous ainsi sous vos premières chagrins? pourquoi vous laissez-vous abattre par la première douleur? Qu'avez-vous fait de cet autre amour que vous portiez en vous? N etes-vous plus poète? une déception d'amour a - 1 - elle détruit toutes vos croyances r

— Je ne suis plus poète, mon ami : la poésie, c'est encore de l'amour; je n'ai pas écrit un vers depuis Hélène ; ma douleur ne m'a pas donné une pensée poétique. Mes poèmes sont enterrés avec la lettre d'Hélène dans ce coffret. Quant à mes croyances, je ne crois plus à rien, pas même en moi : je me laisse guider par le premier qui veut me conduire; je ne prends plus intérêt à rien; je suis comme un malade qui voit sa tombe entr'ouverte, et qui s'y penche demandant seulement:

— Le repos est-il là-dedans ?

— Je cherche la fatigue, le bruit; ce sont des calmants à la manière de l'opium : iis endorment d'un sommeil lourd. A Paris je passe pour un fou, on cite mes prodigalités, mes extravagances; on dit que je me mine : toitî cela est possible \ je m'en inquiète peu. il y h des gëtfs nui résistent à H perte de leurs illusions cbmnife on a vu nés rois survivre à la perte de leur couronne; mais je ne comprends pas ces royautés oéeouronuées, je ne comprends pas que Von consente à tramer nfae existence dépoétisée, décolorée dons les fanges de h] réalité vulgaire.

Chaque homme en naissant se lorge une déesse à laquelle il bâtit un féirrfpflè , devant iaquelle il se prosterne, qnil atfërc , r^u il Yc^erc ,-< qu'il aime d'un saint amour: pour offrande il goutte à goutte sur les marches de cl le

sang le plus pur de son cœur. Concevez-vous maintenant, mon cher Blanmon. que cet homme puisse s'asseoir sur les ruines de son lent oie renversé, sur les débris de son idole, e. qu'il aime encore la vie et le monde et la lumière du ciel ? concevez-vous qu il garde une espérance en Wi et

DE SAINT-POtANCE. 03

qu'il regarde vers l'horizon , et qu'il attende quelque chose?

— Albert , mon cher Albert , il n'appartient pas à un esprit aussi élevé que le vôtre de s'abandonner ainsi au découragement, de se séparer de ses croyances après les premiers combats, les premiers désenchantements de la vie; le courage n'a pas été accordé à l'homme seulement pour savoir mourir. 11 faut savoir s'accrocher, même aux lambeaux de ses espérances; il faut savoir se refaire une croyance des débris de ses croyances premières.

— Chercher à rassembler les lambeaux de ses espérances, réunir les débris épars de ses croyances, mon cher Blaumon , cela s'appelle d'un autre nom ; c'est poser en soi les fondements du doute , c'est s'y livrer peu à peu, c'est mourir un peu tous les jours avant de mourir tout entier. Si je voulais me reprendre à vivre, voilà cruelle serait ma destinée: après avoir rencontré le doute dans les religions, dans les affections humaines, je lèverai mon regard et mon espérance vers le ciel pour l'y rencontrer aussi. J'ai essayé de retrouver mon amour en le plaçant dans le ciel ; ie doute m'y a

suivi; j'ai prié, j'ai pleuré en m'identifiant aux prières et aux pleurs du Christ; j'ai demandé à sa vie les enseignements de ma vie, et j'ai su qu'elle n'avait pas été exempte de la tentation; j'ai demandé à sa mort les enseignements de ma mort , et j'ai frémi d'une terreur profonde en découvrant que le jour où il voulut souffrir comme un homme, le jour où il permit à la mort de le visiter sur le Golgotha , le doute lavait assailli , et qu'il avait accompli son grand sacrifice en murmurant dans l'agonie de sa douleur :

— Mon père... mon père... pourquoi m'avezvous abandonné? Moi je dis à mon amour, à l'aliment de ma vie : Pourquoi m'as - tu abandonné ?

— Et l'amitié, dit Charles, n'y croyez-vous plus?

— Je crois à la vôtre, mon ami; elle m'accompagnera doucement jusqu à la fin, elle m'adoucira quelques amertumes; mais l'amitié même ne peut rien pour moi : avec vous, Charles, je parle de Geneviève, d'Hélène et de cette jeune fille de l'Allemagne que j'ai aperçue comme en rêve : laissez-moi déraisonner, ne cherchez ni à me ra-

mener vers ce que vous nommez des idées plus saines, ni à me consoler; regardez-moi comme un malade abandonné des médecins ; ils ne lui prescrivent plus de remèdes, ils le laissent user en paix ce qui lui reste de sa vie.

— Et vous voulez que j'assiste froidement à ce long suicide que vous accomplissez sur votre personne, suicide moral et suicide physique ?

— Pourquoi êtes-vous venu près de moi?

— Je suis venu pour vous sauver, si cela est possible.

— Gela ne lest plus, mon ami. Faites-moi retrouver mon amour, faites-moi retrouver Hélène et Geneviève , l'une me donnant toutes les voluptés de l'amour, l'autre me consacrant purement toutes les virginités de son innocence ; ce n'est pas possible; le seul amour qui ne m'a pas trompé dans cet amour où trois images se confondaient en une seule, est l'amour que j'ai reçu dans une fleur, ce pauvre amour d'Allemagne, rencontré sur le bord d'une route et respiré en fuyant comme on aspire la brise embaumée qui vous arrive des montagnes.

— Voulez-vous que nous allions à la recherche

de ia jeune fille qui vous a donné le baiser de ses

lèvres et le bouquet de son jardin?

— Non, non ! s'écria vivement Albert; ce serait une profanation; nous arriverions peut-être dans la ville habitée par sa famille , dans cette jolie petite ville dont j'ai conservé le souvenir, que je vois encore inondée des rayons du soleil , tapissée de fleurs et de verdure, calme et endormie au matin comme un nid de coiombes dans une forêt solitaire ; nous y arriverions peut-être, mon ami, par une matinée brumeuse; les murs de ma ville enchantée me paraîtraient noirs et humides ; les fleurs seraient flétries, et la verdure brûlée par les chaleurs d'un été déjà passé. Et qui me dit que je retrouverais la jeune fille qui m'accueillit par un si doux sourire, qui répondit à mon baiser par un baiser si plein de charmes en m'envovant la petite fleur qu'elle tenait entre ses doigts?... Si je la retrouvais, Charles, comment la retrouveraisje?.... Serait-elle comme je la vois dans mon imagination .'... Aurait-elle conservé toutes ses séductions ? me reconnaîtrait-elle?... Aurait-elle encoreun baiser pour mou baiser... un sourire pour mou salut, une fleur à me laisser comme souvenir? Je

DE SAINT-POIANCE. 97

ne veux pas la détrôner dans mon cœur ; je veux qu'elle me suive jusqu'au dernier jour avec tout

son cortège de séduction L'illusion vaut mieux

que la réalité!... J'ai fait peindre son portrait, regardez , mon ami.

Et Albert montrait à Charles un petit tableau gracieusement peint, presque caché dans un angle du cabinet.

— Regardez, la voilà; voilà sa maison si petite, si tapissée d'arbustes... Voilà sa fenêtre.... la pauvre enfant me sourit ; elle détache d'une plante serpentant autour de sa fenêtre la fleur quelle m'a jetée... Cest elle, c'est elle; je la vois encore... Je ne veux [pas la voir autrement.

— Eh bien! venez avec moi; retournons en Russie ; l'ambassadeur me charge de vous dire qu'il vous destine une mission en Perse. Les voyages vous feront du bien ; ils vous distrairont par l'occupation forcée qu'ils vous donneront.

— Je ne suis pas ambitieux, et je ne suis plus curieux; tout est mort , je vous le dis, en moi; il D v a plus que mon corps de vivant.

— Alors , Albert , je demeure près de vous , je ne vous quitte plus; je veux vous suivre, mon

poète ; je veux tacher de ressusciter au moins votre voix. Le cygne trouvait jadis des chants sublimes au moment de mourir, et endormait ainsi son agonie. Si vous voulez mourir, vous, mon beau cygne , chantez : la douleur et l'amour ont leurs différentes inspirations , et le poète doit les connaître toutes deux.

— Que me demandez- vous? de venir mourir avec grâce devant la foule , comme autrefois dans le cirque romain venaient mourir les athlètes? Non, encore une fois non ; je veux achever ce que j'ai commencé.

— Mais au moins renoncez pour moi, Albert, à la vie énervante que vous menez ; détachezvous de ces filles d'Opéra que vous entretenez. Croyez- vous à l'amour de ces femmes-là?

— Pas le moins du monde. Elles font partie de mon bagage de fou, de dissipateur; elles entrent dans mon festin de désillusionnement complet. Si vous les connaissiez, Charles, vous sauriez combien elles finissent par vous donner de dégoût, même pour l'amour. Elles savent si bien en prendre les faux semblants : elles ont des jalousies, des colères, des pleurs, comme une femme qui

DE SAINT-POIANCE. 99

aime véritablement. Elles savent de ces paroles qui, parties dune autre bouche, feraient tressaillir de bonheur. Et puis il faut les voir ensuite au milieu d'une orgie ; elles sont semblables à de véritables bacchantes ; elles sont lascives comme elles. Leurs joies glacent, leurs caresses flétrissent ; et cependant elles enivrent, elles entraînent, et vous vous réveillez honteux de les avoir adorées un instant ; mais vous revenez à elles sans les aimer.

— Albert, Albert, vous vous laissez envahir par la matérialité; vous vous dégradez dans l'espoir d'oublier, et vous n'oubliez pas ; malgré vos enivrements de tout genre , malgré vos folies , vous vous souvenez toujours de ce que vous avez été et de ce qui a été; vous restez attaché sur votre rocher, et le vautour du passé vient vous y déchirer le flanc.

Albert repoussa son fauteuil loin de lui; ses yeux étincelèrent en entendant les reproches de son ami; ses joues devinrent tour à tour pourpres et livides, et ses yeux lancèrent de sombres éclairs de fureur et de désespoir.

— Oui, vous l'avez dit , cria-t-il avec un accent terrible; vous l'avez dit, homme cruel, je n'oublie

pas, je ne peux pas oublier, et le vautour du passé me déchire impitoyablement. Mais pourquoi venez-vous me le dire ? Qui vous a donné pour mission de fouiller plus profondément mes blessures? De quel droit venez-vous déchirer le masque dont j'ai couvert mon infortune?.... Je n'oublie rien, vous avez dit vrai... Hélène et Geneviève sont encore là!...

Et il frappait violemment de son poing fermé sur sa poitrine creusée par la souffrance.

— Elles ne sont jamais sorties de mon cœur... elles n'en sortiront pas... Etes-vous satisfait, maintenant? vous connaissez toute ma faiblesse. Mais vous ne me sauverez pas; vous ne pouvez rien pour moi rien que me faire souffrir davantage!

Albert fut saisi d'un violent accès de toux, et il retomba épuisé sur son fauteuil.

Charles se précipita vers lui , les yeux baignés de larmes ; il prit ses mains entre les siennes et le regarda douloureusement, mais avec tant d'affection , qu'Albert se sentit vaincu , et ne pouvant parler , il lui fit un signe des yeux qui semblait dire :

DE SAINT-POUANCE. 101

— Ami, pardonne -moi, et conserve-moi ton amitié.

Pendant plus d'une demi -heure, Charles lui prodigua les soins les plus tendres, et il parvint enfin à calmer la toux qui déchirait sa poitrine. Quand il le vit mieux :

— Albert, lui dit- il, vous êtes malade: cette toux m'inquiète. Je ne vous tourmenterai jamais inutilement; mais mon amitié vous demande une grâce, et vous la lui accorderez.

— Laquelle? murmura Albert d'une voix éteinte.

— Vous me permettiez de faire venir un médecin , et vous le consulterez ; et tous deux nous lui demanderons un remède, un soulagement à vos maux physiques.

Le malade secoua la tête d'une manière qui exprimait le doute sur l'utilité dont lui serait un médecin; mais il ne voulut pas affliger son ami par un refus.

— Faites venir un médecin , mon cher Blanmon; je le consulterai avec vous; je lui dirai la vérité sur ma santé. S'il me condamne, vous ne me tourmenterez plus, n'est-ce pas, en voulant m 'imposer l'obligation de nie soigner?

— Mais s'il ne vous condamnait pas, Albert?

— Alors, mon ami nous examinerions ce

qu'il y aurait à faire.

— Dès demain je me mets en quête d'un habile médecin , et je vous l'amène.

— Amenez-moi surtout un médecin consciencieux , qui ne se croie pas obligé de me donner un espoir qu'il n'aurait pas. En me l'amenant, diteslui bien qu'il faut me parler franchement; faiteslui comprendre que je tiens peu à la vie, que je suis las, que je suis épuisé, et que j'ai souffert trop long-temps.

— Je lui dirai : Sauvez-le, sauvez-le!... sauvez mon ami, sauvez mon grand poète!... Ne laissez pas mourir un génie qui ne s'est révélé qu'à moi seul !

— Pauvre Charles! toujours les mêmes illusions !...

Albert demeura silencieux pendant quelques moments; puis tout-à-coup, prenant sa tête dans ses deux mains :

— Oui oui, cependant, il aurait pu sortir

quelque chose de là Oui, j'ai parfois senti en

moi des éclairs de génie ; mais tout cela est mort maintenant.

— Non, rien n'est éteint, rien n'est mort en vous, Albert, si vous essayez de ressaisir votre courage.

Albert prit dans le coffret d'ébène qui était placé près de lui un assez gros cabier de papier, qu il jeta devant Gbarles.

— J'ai écrit tout ceci il y a «Jeux ans , mon ami ; voilà mon cbant du cygne, je ne saurais plus y ajouter un mot.

Cbarles s'empara du cahier que couvrait une écriture fine et serrée, et se mit à en iire quelques pages avidement, tandis qu'Albert se livrait à de sombres rêveries. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, on aurait pu suivre sur ses traits les diverses impressions qu'il éprouvait. C'était une admiration sainte pour son ami , puis une tristesse qu'un regard qu'il jetait vers lui révélait péniblement.

— Albert! mon cher Albert! sécria-t-il enfin, ce que je viens de lire est beau, est sublime.... Oh! je vous l'ai déjà dit, vous êtes un grand, un véritable poète, personne n'a jamais eu au degré où vous le possédez le don de 1 harmonie. La poésie n'est-elle pas un magnifique amour? ne

iOZi ALBERT

peut-elle remplir une âme aimante? Vous est-il permis de vous abandonner au désespoir? Vous avez la harpe de David, apaisez en vous les douleurs de Saiil.

Vous avoue rez-vous vaincu aux premières souffrances de votre vie:' parce que vous vous êtes trompé en croyant rencontrer le véritable amour, désespérerez-vous de le rencontrer? nierez-vous qu'il existe? Hélène vous a quitté pour son Dieu; elle ne s'est pas sentie assez forte pour cet amour dévoué, sans bornes, que demandait votre amour. Mais Geneviève.... Geneviève, mon ami, l'avezvous aimée comme elle devait être aimée? vous êtesvous montré près d'elle doux et empressé? êtesvous venu lui tendre la main, la nommer votre fiancée? Elle vous a attendu, et vous avez trompé son attente; elle vous a espéré pendant de longs jours, et son espoir a été déçu. C'est vous, Albert, qui l'avez abandonnée; elle ne vous a pas trahi; vous vous êtes trahi vous-même. Revenez, revenez à la vie; vous n'êtes que blessé, vous pouvez guérir. L'amour vrai vous attend , vous l'avez peutêtre négligé en fuyant Geneviève , mais vous ne l'aviez pas rencontré près d'Hélène!...

DE SAINT-POUANCE. 105

— Hélas! mon cher Blanmon, c'est l'amour de mon cœur qui était l'amour vrai; il est éteint, il ne peut plus renaître.

— Si votre cœur avait connu l'amour véritable, pensez-vous qu'il l'eût partagé entre Hélène, Geneviève et cette Allemande inconnue?

— Oui, Charles; quelque inconcevable qu'il puisse vous paraître, mon amour pour toutes les trois était sincère, je les aimais d'une égale puissance.

— Vous vous trompiez, Albert, vous vous trompiez, mon ami, et votre cœur est encore dans l'erreur : l'amour vrai ne se partage pas ainsi , il ne se répand pas, comme l'amitié , sans s'affaiblir : l'amour vrai est une religion qui n'admet qu'un dieu.

— Si je me suis trompé , je serais trop malheureux de reconnaître mon erreur, j'y veux persister. Mes joies et mes souffrances ne seraient donc que mensonges? Il me faudrait donc abjurer pour une nouvelle religion mon culte de souvenirs et de regrets; il me faudrait donc recommencer à vivre, pour me tromper encore peut-être? Ce serait une chose misérable !

— Croyez-vous qu'il soit plus courageux de déserter le champ de bataille de la vie à la première blessure reçue , d'abandonner ses armes, parce qu'un peu de fer ennemi a pénétré sous votre armure? Il existe des jouissances du cœur qui vous sont inconnues , cherchez-les ; fouillez , creusez ailleurs, vivez par la pensée, vivez par l'amour de votre prochain. Vous êtes riche, mon ami, entourez-vous des heureux que vous ferez; aimez l'humanité pour l'humanité elle-même ; faites bénir votre nom, faites-vous chérir; apprenez ce qu'il y a de puissantes consolations, pour les maux les plus grands , à tendre la main aux malheureux, quand soi-même on a connu le malheur.

— Je ne suis point un lâche, je ne déserte point le combat de la vie, emportant seulement une blessure légère , Charles. Il y a des soldats qu'un seul coup d'épée atteint mortellement sur un champ de bataille , tandis que d'autres se relèvent et combattent encore, quoique mutilés par la mitraille. Je suis des premiers : l'épée a pénétré jusqu'au cœur à travers mon armure.

Quant à venir remuer les misères de l'humanité, à en sonder la fange, pour tendre la main a

DE SAINT-POUANCE. 107

ceux qui s'y noient, je sais déjà quelle dose d'ingratitude se trouve au fond du cœur de tous les hommes. Vous voyez donc, mon ami, que je ne peux me raccrocher à aucune des branches que vous me tendez du rivage, le courant m'entraîne. Abandonnez-moi à mon sort; vous pourriez vous noyer en cherchant à me sauver.

— Je ne vous abandonnerai pas, Albert.... Non, j'ai juré de vous suivre, et je vous suivrai.... Mais la nuit s'avance, il est temps de nous reposer ; demain nous reprendrons notre entretien.

Un ïtnrr ïTamtô.

Tu t'en souviens, Cinna, et veux m'assassiner.

CORNEILLK.

Quelques affaires appelèrent Charles de bonne heure le lendemain au ministère des affaires étrangères; il y fut retenu une partie de la journée, et quand il en put sortir, il se mit à la recherche d'un médecin , qu'il avait promis d'amener à son ami. Celui tju'il choisit était un de ces hommes de science et d'humanité, vieilli dans la pratique de son art au milieu des hôpitaux , et que la grande quantité de misères et de douleurs dont il avait été le confident et le consolateur n'avait point endurci au spectacle des souffrances humaines.

Charles lui expliqua l'état maladif d'Albert. Il crut pouvoir se confier entièrement à ce vieux confesseur des misères humaines : il lui avoua toute la vérité en lui disant qu'il croyait le moral plus malade encore chez Albert que le physique. Il lui parla du profond découragement de son ami et des causes qui lavaient amené; il lui dit ce désenchantement de toutes choses qui lui ôtait son énergie , et le supplia d'employer toute sa science à sauver le malade qu'il confiait à ses soins.

— Je crains, lui répondit ie médecin, d'avoir été appelé un peu tard ; la maladie morale a développé chez M. de Saint-Pouance une maladie physique des plus graves. Je reconnais sa présence aux svmptômes dont vous me faites part. Cette petite toux continuelle , cette fièvre qui le mine, et la rougeur des joues, sont des indices bien fâcheux. Ce qu'il faudrait à M. de Saint- Pouance , ce serait du repos et le changement d'air. Mais j'irai demain matin m assurer par moi-même de ce qu il y a à faire, et chercher s'il existe encore un moyen de sauver votre ami.

Charles revint à six heures à 1 hôtel de Saint- Pouance, plus inquiet et plus tourmenté depuis

qn'il avait entendu le médecin exprimer un doute sur la possibilité de sauver Albert. Cependant il ne pouvait se persuader que tout espoir dût être abandonné : Albert était encore si jeune; les forces de la nature ne devaient pas être totalement épuisées en lui ; il ne devait falloir que leur venir en aide pour leur rendre leur énergie ; la vie a tant de puissance aux jours de la jeunesse, elle est si fortement attachée au corps quelle anime, elle résiste si long-temps à la mort! elle sait, presque sans secours et sans aide , résister aux combats que lui livre la destruction. Charles ne put se décider à abandonner toute espérance.

Quand il fut de retour dans sa chambre, et lorsqu'il commençait à faire sa toilette pour aller rejoindre Albert, qu'il n'avait pas vu delà journée , Daujon vint le trouver d'un air de mystère.

— Monsieur sait-il qu'il y a du monde à ditier? demanda le vieux valet de chambre.

— Non, je n'en savais rien, mon cher Daujon. Et quel monde avons-nous ce soir à dîner ?

Daujon secoua la lete d'une façon pleine de mépris , puis il ajouta :

— Pas grandchose de bon... les gens qui dé-

pouillent monsieur, qui lui emportent son argent, et puis mademoiselle Déborah, que je voudrais voir à tous les diables!...

— Qui est cette demoiselle Déborah ?

— Une demoiselle de l'Opéra, une danseuse, que monsieur a pour maîtresse , et qui le trompe

et le vole comme les autres Mais vous allez

voir tout ce monde, et vous en jugerez, monsieur.

— Sont-ils déjà tous arrivés, Daujon?

— On n'attendait plus que vous , monsieur, et mademoiselle Déborah.

— Alors, s'écria Charles de Blanmon , je vais me hâter, et dans quelques minutes je descendrai.

La toilette de Charles fut bientôt faite; il lui tardait de se trouver au milieu des prétendus amis d'Albert, de connaître entre quelles mains il était tombé , quels corbeaux se rassemblaient autour de lui , comme autour d'une proie bonne à dévorer.

Huit ou dix personnes étaient disséminées par groupes dans le salon au moment ou Charles s'y présenta ; Albert vint à sa rencontre , le prit à part dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui dit :

DE SAIN T-POUANCE. 115

— J'ai voulu te faire connaître mes amis ; je les ai rassemblés aujourd'hui : tu me diras comment tu les trouves.

— Albert !... Albert ! murmura Charles d'un air triste.

— Allons! allons ! monsieur le sermoneur , reprit Albert; je vous ai préparé une étude de mœurs et vous ne me remerciez pas. J'ai voulu vous montrer une des faces les plus curieuses de l'humanité, vous faire connaître ce qu'à Paris l'on nomme des amis. Je vais vous les présenter et leur dire qui vous êtes.

Albert nomma Charles à tous ses amis, et il nomma tous ses amis à Charles; quelques mots furent échangés entre eux; une conversation entretenue par des lieux communs commençait même à s'établir lorsque la porte s'ouvrit, et un domestique annnonça :

Mademoiselle Déborab.

Monsieur le vicomte de Plangeois.

— Ah! enfin! s écria -t- on de toutes

parts.

Mademoiselle Déborah était une assez jolie personne, à la taille souple et élancée. Sou visage ne

se faisait pas précisément remarquer par sa régularité; mais il avait quelque chose de piquant et de mutin qui permettait de classer mademoiselle Déborah parmi les jolies femmes. Comme ceux de toutes les danseuses, ses pieds étaient presque difformes, aussi portait-elle de très longues robes pour les cacher. Quant à sa toilette, il serait difficile de la décrire positivement, tant elle rassemblait d'éléments divers entassés avec bizarrerie, mais sans bon goût.

Mademoiselle Déborah faisait faire ses chapeaux par la marchande de mode la plus en réputation, ses robes par la meilleure couturière; ses bijoux sortaient de chez le bijoutier adopté par la bonne compagnie, et cependant personne en la voyant n'aurait pu se tromperai! point de la prendre pour une femme de bonne compagnie. Mademoiselle Déborah aimait les couleurs les plus éclatantes; si la mode voulait que les chapeaux fussent très petits, les siens devenaient imperceptibles, et les tailles de ses robes ou descendaient trop, ou remontaient avec excès.

 son arrivée, elle fut entourée par les couvives réunis dans le salon d'Albert , qui tous vou-

DE SAINT-POIANCE. 117

lurent lui adresser un mot complimenteur, et auxquels elle répondit en riant et en les nommant simplement par leurs noms de baptême, ou même en les tutoyant par manière de familiarité amieale.

— Qu'est donc devenu Albert:' demanda-t-elle enfin; d'où vient que je ne le vois pas? est-ce qu'il ne dînerait pas avec nous par hasard.'... Ce serait drôle.

— Rassurez- vous, répondit Albert en s'avançant, je dînerai avec vous.... Vous vous êtes fait attendre, ma chère Déborah.

— Tiens l... il n'est pas sept heures et demie, reprit la danseuse en tirant de sa ceinture une fort jolie petite montre , et vous savez que les femmes ont une demi-heure de grâce.

— Je ne vous en fais pas un reproche, ma chère; seulement nous aurions voulu, pour notre propre satisfaction, vous voir plus tôt.

— D'abord, je n'ai pas pu, parce que j'ai eu répétition aujourd'hui, et puis après je suis montée à cheval avec Plangeois, et nous avons fait le tour du bois.

— Ah! bonjour, mon cher Plangeois, dit Al-

bert en tendant Ja main à un jeune homme blond , irisé, pommadé et musqué, serré dans ses habits, dans ses bottes, dans sa cravate, et que l'on aurait pu prendre pour une poupée non mécanique, sans lui faire le moindre tort.

Quel cheval montiez-vous aujourd'hui?

— Une nouvelle béte que je tiens de Crémieux, mon cher, répondit le vicomte de Plaugeois , un trotteur admirable que j'engagerai volontiers à poids égal pour deux mille contre votre bai-brun.

— Véritablement? reprit Albert ; eh bien, nous pourrons essayer. Est-ce un cheval de sang ou de demi-sang ?

— Il est fils de Cornus et de lady Mary; vous voyez qu+1 est bien né.

— Parfaitement. La semaine prochaine nous y songerons.

— Allez-vous causer chevaux pendant toute la soirée? demanda mademoiselle Déborah; je vous avertis que ce n'est pas du tout amusant.

— Non, ma chère enfant. Voici Daujon qui vient nous annoncer le dîner. Je veux vous présenter Charles de Rlanmon, un de mes amis qui m est arrivé de Péfersbourg il y a trois jours; je vous

DE SAINT-POUANCE. 119

demande detre très aimable avec lui, c'est ma plus vieille connaissance.

— Ah ! monsieur arrive de Pétersbourg 1 s'écria mademoiselle Déborah; j'ai toujours eu envie d'y aller, moi. Si monsieur veut me donner le bras pour passer dans la salle à manger, je serai bien aise de l'avoir à côté de moi à table pour parler de Pétersbourg.

Charles offrit son bras à mademoiselle Déborah , et l'on se rendit dans la salle à manger.

Le dîner fut d'abord calme et presque silencieux; les conversations se nouaient à voix basse; mademoiselle Déborah seule avait conservé le diapason élevé de la sienne. Mais quand le premier service eut disparu , un murmure confus remplaça les chuchotements des conversations particulières; la série des histoires du jour, des anecdotes scandaleuses, fut mise sur 1p ; ;pis, et chacun chercha à faire preuve d'esprit en faisant preuve de méchanceté.

Albert gardait son sang - froid an i nlieu de cette réunion qui s'échauffait a perdre le sien. Charles observait en silence et se refusait obstinément à faire raison à sa voisine de tous les verres

tle via de Champagne quelle buvait eu son honneur.

— Vous êtes un peu petite-maîtresse? dit-elle , impatientée des refus et du calme de Charles: vous craignez probablement detre grondé, pour avoir bu un peu de Champagne ?

— Non, répondit Charles; mais je ne l'aime pas.

— Bon /... vous n'aimez pas le Champagne! voilà du neuf. 5 ai jeune homme qui n'aime pas le champagnc ! Mais on ne boit donc que de l'eau de neige à Pétershourg? Savez-vous bien que je ne vous aimerai pas du tout, si vous ne buvez pas de champagne ?

— Je serai désolé, reprit Blanmon, de m'allirer votre disgrâce; mais eu vérité le vin de Champagne me fait mal : je ne bois jamais que du via de Bordeaux.

— Voilà qui est fort l... Albert, dis-moi donc, est-ce que ton ami a été élevé par les trappistes?

La tête de mademoiselle Déborah commençait à ressentir les inliuences du vin de Champagne; peu à peu l'espèce de décorum que la danseuse avait cru devoir s'imposer disparaissait pour faire

DE SAiNT-POl ANCK. 121

place à une familiarité de conversation , à une intimité de tutoiement dont elle setait abstenue depuis le commencement du dîner.

— Pourquoi Charles aurâit-il été élevé par les trappistes? demanda Saint-Pouance.

— Gomment, pourquoi? C'est que monsieur ne boit que du bordeaux 1... C'est un genre , f espère !

Tout le monde se mit à rire; et chacun proposa à mademoiselle Déborah on toast au vin de Champagne , ce qu'elle accepta de grand cœur. Les tètes s'échauffaient: on en était arrivé à parler de cent choses différentes à la fois, en s'interrogeant d'un bout de la table à l'autre , de telle sorte que les conversations se croisaient , se choquaient et produisaient les confusions les plus étranges.

Les uns parlaient de la guerre qui se préparait contre le dey d'Alger; les autres s'entretenaient de bals, de fêtes, et de l'espoir que l'arrivée du roi de Naples donnerait un nouvel aliment aux plaisirs de Paris.

— Savez-vous, messieurs...?

— Tiens! s'écria mademoiselle Déborah en interrompant une espèce de bêldtre à l'air solennel, qui avait pris la parole , vous n'êtes guère poli

monsieur de Saumaize ; est-ce que par hasard vous me comptez pour rien, que vous dites messieurs ?

— Nous faisons un dîner de garçons, répondit un petit homme orné de petites moustaches , voyant par de petits yeux, et parlant par une petite bouche; nous faisons un dîner de garçons , ma très pointilleuse Déborah, et Saumaize a pensé avec raison que dans un dîner de garçons tous les convives devaient s'appeler monsieur.

— Bravo! bravo! du Pornbal, c'est parfait! c'est délicieux ! s'écrièrent quelques voix.

■ — Il uy a que lui pour trouver ces choses-là, ajoutèrent quelques autres.

Il était clair que M. du Pornbal passait parmi les amis de Saint-Pouance pour l'esprit de la troupe.

— Vous ne savez ce que vous dites, du Pornbal; mais c'est égal vous avez bien répondu, buvez un verre de Champagne avec moi. Et mademoiselle Déborah se fit remplir son verre.

M. de Saumaize et son commencement de phrase solennelle furent oubliés.

— Que ferons-nous ce soir? demanda Albert au

DE SAIiNT-POUANCE. 123

moment où le dîner finissait; à quoi passeronsnous notre temps?

— Moi, d'abord, je suis bien ici et j'y reste, dit mademoiselle Déborah d'un air résolu.

— Oui, oui, restons ici; nous jouerons au wisth ou au quinze , et nous n'irons pas nous transvaser dans quelque maussade loge de petit théâtre, où nous nous ennuierions à périr.

— Alors, puisqu'il est convenu que nous passons la soirée chez moi, reprit Albert, Daujon, mettez des tables de jeu dans le salon , et faites du thé.

Vers dix heures et demie le jeu occupait la plus grande partie des amis d'Albert ; on jouait très gros jeu, et la gaieté et l'insouciance répandues il y avait à peine une heure sur toutes les physionomies avaient disparu , pour faire place à une sorte de préoccupation fébrile, à une expression de convoitise pénibles à voir. Ce n'était pas un plaisir auquel se livraient les jeunes gens réunis autour des tables de jeu , c'était un travail , et un travail fatigant, qui attirait toute leur attention, plissait leur front et changeait jusqu'à leur langage.

Quelquefois une chance malheureuse impré-

m ALBERT

vue , arrachait de la bouche d'un joueur un jurement mal comprimé. Ils ressemblaient, ainsi attablés autour d'un tapis vert , s'examiuant attentivement, s 'interrogeant du regard, pour tâcher de deviner dans leurs contenances réciproques le jeu qu'ils pouvaient avoir, les craintes qui les assaillaient ou les espérances qui les visitaient, à des ennemis mortels qui cherchent un moment favorable pour se frapper, et s'observent long-temps avant de choisir la place où ils porteront le coup le plus sûr.

Albert seul demeurait calme, et, quoiqu'il perdît beaucoup, il ne laissait échapper de sa bouche aucun mot d'impatience; il ne trahissait son mécontentemeut, si tant est qu'il eu éprouvât, par aucun geste de brusquerie.

De toutes les passions qui peuvent assaillir le cœur de l'homme, celle du jeu est, sans aucun doute , la passion qui met le plus à nu son véritable caractère, qui le dépouille le mieux du masque de civilisation et d'urbanité que l'usage du monde lui a fait acquérir. Il existe deux sortes de joueurs, l'une qui ne sait pas supporter la mauvaise chance, et l'autre qui ne sait pas supporter le gain.

DE SÀINT-POIANŒ. 125

Parmi les convives d'Albert de Saint-Pouauee / on pouvait remarquer ces deux espèces bien distinctes, qui l'une et l'autre laissaient voir tour à tour, soit l'insolence de leur fortune , soit la mauvaise humeur de leur infortune.

Mademoiselle Déborah , assise dans une vaste bergère, paraissait inattentive au jeu qui était l'occupation exclusive de tous les jeuues gens, à l'exception du vicomte de Plangeois et de Charles de Blanmon; elle s'éventait avec un écran de plumes, et causait à voix basse, et d'un ton assez animé, avec le vicomte de Plangeois. Par moment ses yeux parcouraient le groupe des joueurs, et venaient ensuite s arrêter sur Charles de Blanmon, dont ia persévérante inquisition semblait lui causer une sorte de malaise. Elle avait deviné avec une merveilleuse sagacité que Charles ne pouvait être rangé parmi ces amis d'Albert qui semblaient s'acharner à le dépouiller ou à user sans scrupule de tous les dons que la fortune mettait à sa disposition. Charles était devenu pour elle un censeur dont elle craignait les remarques muettes, un observateur qui, malgré elle, la forçait à plus de retenue.

— Prenons garde à l'espion, disait-elle au vicomte de Plaugeois ; et ce nom despion quelle lui donnait, l'expression avec laquelle elle prononçait ce mot, indiquaient la haine quelle vouait au seul véritable ami de l'homme qu'elle espérait tromper. Albert de Saint- Pouance n'était pour elle qu'un protecteur ; et tout en alfichaut pour lui les semblants dune passion, son véritable amant, si tant est qu'elle pût avoir un véritable amant, était le vicomte de Plangeois.

Le vicomte de Plaugeois avait organisé, pour soutenir la médiocre ta! eut de cette danseuse, une cabale au parterre de l'Opéra. 11 la faisait applaudir quand elle entrait en scène , et faisait chuter celles de ses compagnes qui, moins médiocres qu'elle , lui inspiraient de la jalousie. Le vicomte de Plangeois la conduisait à cheval ou en tilbury au Dois de Boulogne, et lui donnait le bras quand eue se rendait à Tivoli ou aux petits spectacles ; c était enfin sou attentif reconnu, son ami de cœur. 11 avait un art admirable pour la plaindre et la consoler, quand ii iui plaisait cie se faire passer pour malheureuse, et de se poser en victime des bizarreries d'Albert. Toutes les amies de Déborah

DE SAINT-POUANCE. 127

connaissaient le vicomte de Piaugeois; elles lui trouvaient mille charmes, l'admettaient dans leur intimité, et l'invitaient aux soirées particulières qu'elles se donnaient entre elles, et où n'étaient admis que les amis de cœur, soirées secrètes , délicieuses de tromperie, hermétiquement closes aux protecteurs , dont on trouvait moyen de se débarrasser par les ruses les plus ingénieuses.

Quand Albert eut fini de perdre ce qu'il avait résolu de hasarder ce soir - là sur les chances du jeu, il se leva de la table du quinze, et presque aussitôt après sa retraite les parties cessèrent. Chacun récapitula ses pertes ou son gain , et lorsque tous les comptes furent apurés, il se trouva qu'Albert, de Saint-Pouance était le seul perdant.

— Vous avez vraiment du malheur! s'écria du Pombal; vous perdez toujours, et la plupart du temps avec des chances de gain admirables.

— Ne dois-je pas, répondit Albert d'un air parfaitement calme, vous faire les honneurs de ma table de jeu, comme je vous fais les honneurs de mon dîner? Je suis, avouez-le, tout-à-fait dans mon rôle de maître de maison.

— Vous vous en acquittez à merveille , reprit le comte du Pombal ; encore aujourd'hui quatre cents louis ! C'est une magnificence princière.

— Qu'avez-vous gagné, Saumaize? demandèrent quelques uns des joueurs.

— Moi ? répondit l'homme aux phrases inachevées; je n'ai rien gagné; je suis dans mon argent.

— Saumaize ne gagne jamais, messieurs, dit le comte du Pombal; c'est son habitude. De mémoire de jeu, Saumaize n'a jamais avoué un gain. Il a peur que nous ne soyons tentés de le dévaliser si nous savons la quotité de ses bénéfices. Il a ce soir décavé quatre fois notre ami Saint-Pouance avec des quinze premiers.

— J'avais sur moi vingt-cinq louis quand je me suis mis au jeu, balbutia M. de Saumaize en tirant de sa poche quelques pièces d'or ; vous allez voir quel est mon gain.

— Je parie mille francs, s écria un jeune homme boulonné jusqu'au menton dans son habit, et frisé avec un soin extrême; je parie mille francs, répéta-t-il en attirant vers lui tous les regards par cette double exclamation , que Saumaize ne trou-

vera dans ses poches que vingt -quatre louis.

— Vous pourriez avoir raison , Pleuven , dit Albert avec un sourire sardonique ; Saumaize m'a prêté un louis que je lui dois eDeore, et son gain consiste en trois billets de mille francs, dont il m'a décavé.

Saumaize remit d'un air gauche dans la poche de son gilet les pièces d'or qu'il en avait tirées. Ses amis se moquèrent de lui , ce qu il supporta très stoïquement; puis tous les joueurs partirent enfin, et il ne resta plus bientôt avec Albert que mademoiselle Déborah et Blanmon.

— Écoute-moi, ma petite Déborah , dit Albert; tu as mal fait de laisser partir ton chevalier, le beau vicomte de Plangeois. Tu veux donc regagner seule, à deux heures du matin , ton logis de la rue d'Artois?

Mademoiselle Déborah fit la moue, et murmura :

— Vous me renvoyez? Eh bienl c'est honnête l...

— Je ne te renvoie pas, mon enfant ; mais je crois qu'à deux heures du matin il est temps de nous séparer.

Et Saint-Pouance tira le cordon d'une sonnette. Daujon parut presque aussitôt.

— Les chevaux sont-ils mis? demanda Albert.

Daujon répondit affirmativement, et mademoiselle Déborah , après quelques mots amers de reproches, s'enveloppa de son châle, et partit, en fermant violemment les portes.

Albert , après son départ , se laissa tomber sur les coussins d'un vaste canapé , et s'y couchant à demi :

— Voyons, mon pauvre Charles, maintenant que nous sommes seuls, moralisons un peu.

— Hélas ! mon cher Albert, quelle morale voulez-vous que nous fassions? quelle parole pourrais-je vous dire? Je me sens comme un homme abusé par quelque étrauge vision. Je suis profondément triste de tout ce que j'ai vu , de tout ce que j'ai deviné, et je vous crois bien plus malade depuis que je sais de quels hommes vous êtes entouré, et comment vous perdez les plus belles heures de votre vie.

— Vous n'êtes pas émerveillé de tout ce tme vous avez vu? vous n'avez pas admiré avec quelle facilité je sais perdre mon argent, et me mon-

DE SAÏNT-POUANCE. 131

trer indifférent aux tromperies de ma maîtresse ?

— Non...i. non tout cela n'a pas produit en

moi un sentiment d'admiration.

— Vous êtes bien difficile Je passe cependant pour un beau joueur , un maître de maison délicieux, et l'on vante en moi l'absence de toute jalousie.

— Croyez-vous bien glorieux, mon cber Saint- Pouance, le lien qui vous unit à mademoiselle Déborah ?

— Pourquoi ne le serait-il pas? J'en suis glorieux comme je le suis de mes chevaux ou de mes voitures. C'est un luxe de bon goût.

— Quittez avec moi ce langage, mon ami. Vous n'espérez pas me tromper. Comme le mien, votre cœur se soulève de dégoût à la vue de toutes les turpitudes de cette soirée.

— Que dites- vous?... des turpitudes!...

— Oui, des turpitudes, car vous n'avez pas joué, vous vous êtes laissé dépouiller.

— Prétendriez -vous que tous mes amis sont des voleurs ?

— Non assurément ; mais ils jouent avec vous, ces prétendus amis, parce que vous ne faites au-

cune attention à votre jeu , et que vous perdez même avec les cartes qui devraient vous faire gagner. Cherchez à gagner pendant deux jours seulement, et vous verrez s'ils persévéreront dans

leur amour du jeu Te vous quitte, Albert; je

vais regagner ma chambre. Je me sens en colère, •t j'ai besoin de repos.

En achevant ces mots , Charles fit quelques pas ▼ers la porte pour se retirer. Albert se souleva vivement du canapé sur lequel il était couché, et le saisissant par le bras :

— Pas encore, pas encore! dit-il d'une voix sourde, mais animée. Ecoutez-moi; je veux vous parler à mon tour.

lînr ftmr malaHr.

Quels monstres effrayants, quels difformes reptiles , Labourent donc les mers sous les pieds des nageurs' A. de Musset.

vu.

Charles de Blanmon reprit le siège qu'il venait de quitter, et se rapprocha de son ami.

— Me croyez-vous donc fou ou devenu tellement niais que je ne puisse plus mapercevoir de ce qui se passe autour de moi , mon pauvre Charles? lui dit-il. Pensez-vous que je me confie à tous ces semblants d'amitié dont j'ai voulu ce soir vous donner la comédie? Non, cela n'est pas possible. Comme vous, j'apprécie à leur juste valeur Plangeois, Déborah, Saumaize , Pleuven, et les aimables convives que j'ai réunis à ma table et dans mon salon. Ils viennent chez moi attirés

par mes dîners et par mon argent. Tous appartiennent à cette classe de gens que l'on nomme des gens comme il faut , et Déborah est une de ces femmes comme il en faut à ceux qui veulent se ruiner ou s'étourdir.

Ils me croient tous leur dupe, mon ami, et ils se trompent ; je les sais par cœur. Quelque fins quils soient, j'ai pénétré leur finesse ; j'ai lu dans leur misérable conscience. Ils ne sont pas tout-àfait des fripons; mais ils sont arrêtés sur la limite bien indécise qui sépare la ruse de la fripounerie. C'est un spectacle curieux pour moi que leur marche descendante vers le déshonneur. Je les observe; j'étudie un des côtés de la nature humaine; je veux savoir ce qu'il en coûte d'efforts pour se dégrader, quelle lutte, s il y a lutte, s'élève dans le cœur quand on se trouve placé entre son honneur et son devoir.

— Albert... Albert! s'écria Charles, il n'est pas bien de vous ériger ainsi en tentateur de leur conscience.

— Comment, il n'est pas bien à moi de me

faire le tentateur de ces misérables ! Je n ai

été que trop dupe de la société jusqu'à présent;

DE SAINT-POUANCE. 137

aujourd'hui je veux connaître à fond le bourbier dans lequel je suis condamné à vivre; j'en veux remuer la fange, quelque fétide qu'elle soit. Pleuven appartient à une bonne famille; il est entré dans le monde sans fortune, et il a trouvé pour le recevoir des gens qui n'estiment que la fortune , qui n'apprécient un homme que par le luxe qu'il affiche. Pleuven s'est fait joueur, et joueur adroit, pour pouvoir s'entourer de luxe et pour être estimé. Saumaize est un joueur avare, un calculateur; il place ses gains; il ne joue qu'à coup sûr; il suit sa chance et sa victime avec ténacité , avec calme. Un jour il deviendra un homme rangé ; on ne le verra plus au jeu ; il sera même le premier à déclamer contre cette passion ; il se mariera, et on oubliera sa jeunesse, dont on ne parlera plus que pour dire : M. de Saumaize a été joueur ; mais il s'est entièrement corrigé ; c'est un homme d'un caractère vigoureux, d'une trempe ferme , qui a su vaincre ses passions. Voilà comment Saumaize sera jugé un jour: on lui fera une couronne, dans l'avenir, de ses turpitudes actuelles. Pleuven est un fou qui demande au jeu ses ressources journalières , son luxe de

chevaux , son dîner , son appartement , et jusqu'à ses filles d'Opéra; s'il faisait une longue maladie, peut-être serait-il forcé d'entrer à l'hôpital. En un mot , Pleuven sacrifie tout au présent : aussi deviendra-t-il un jour escroc complet , ou bien il se brûlera le peu qu'il a de cervelle.

Saumaize est l'homme de l'avenir. Il suit la même route que Pleuven , et il arrivera à un but tout différent ; mais leurs moyens ne sont pas les mêmes. Saumaize n'affiche aucun luxe, n'a rien d'insolent dans ses manières ; il se fait petit, humble et doux de cœur pour passer inaperçu. Tout le monde se moque de Saumaize , et Saumaize supporte ce dédain, cette moquerie : il est patient, parce qu'il voit arriver son jour. Il n'a jamais eu et n aura jamais la passion du jeu; il a la passion de l'argent , ce qui est bien différent.

— Quelle différence établissez-vous, demanda Charles, entre la passion du jeu et la passion de l'argent ?

— Hélas ! mon pauvre ami , on voit bien que vous n'avez jamais été joueur. Il y a une différence énorme entre le jeu et la soif de l'argent. Un joueur vit de la sensation de la perte ou de

DE SAINT-POUANCE. 139

celle du gain ; il s'occupe peu de luxe , de chevaux, d'élégance, et même ses maîtresses , quand il en a, ne sont pour lui qu'une passion secondaire, S il gagne , son argent lui représente la possibilité de jouer plus long-temps ou plus gros jeu. Ce qu'il a reçu du tapis vert, de la roulette ou des banquiers, quels qu'ils soient, qui tenaient le jeu , doit combattre jusqu'à extinction sur le même champ de bataille. Un vrai joueur ne s'établit nulle part, ne se marie jamais, n'a plus de patrie, pas de parents et pas d'amis. Il est seul avec sa passion; il vit pour elle, s'enferme avec elle ; et pour satisfaire cette terrible Messaline , il se privera de son lit, où il dormait quelquefois ; il se privera de nourriture, il souffrira du froid, il se fera martyr, pour le seul dieu dans lequel il ait foi.

C'est une belle création qu'un joueur complet; c'est une grande passion que le jeu, la plus grande de toutes, celle que je regarde d'un œil d'envie, que j'admire.... Je n'ai jamais pu parvenir à être joueur complet.

— Vous, Albert, vous admirez le vrai joueur, et vous regrettez de n'avoir pu le devenir?

J/iO ALBERT

— Oui, mon ami, la passion du jeu remplit une existence ; elle étouffe dans le cœur qu'elle envahit tout ce qui n'est pas elle ou ne vieut pas d'elle. Ses véritables amants sont de sublimes fous, qui passent au milieu de nous sans s'occuper de nos misérables passions qui finissent , de nos inquiétudes, de nos tourments; indifférents au blâme que leur jettent ceux qui ne les comprennent pas. Leur passion ne change jamais d'objet, et elle les accompagne jusqu'au tombeau. Ils ne veillent que pour elle; ils ne connaissent du monde que les temples élevés au jeu: ils ignorent tous les hommes, excepté ceux qui jouent; leur cœur est fermé à toute sensation, excepté à celles que donne le jeu. Un vrai joueur volera ou assassinera pour se procurer le moyen de poursuivre une martingale long-temps cherchée , si l'argent vient à lui manquer, comme nous volerions et nous tuerions pour notre maîtresse si elle mourait de faim et de misère, et que nous n'eussions à lui offrir que la misère et le désespoir.

— Vous me tracez là, mon cher Albert, le portrait d'un fou dangereux dont la société devrait prendre soin pour sa propre siïreté; et vous re-

DE SAINT-POIANCE. 141

grettez de n'être point joueur? et vous pouvez vous condamner à vivre parmi des joueurs ?

— Je ne vis point parmi des joueurs , n'injuriez poiut ainsi ces sublimes fous que j'envie; je ne vis point parmi des joueurs , mais au milieu d'un monde d'intrigants et de demi-escrocs qui n'oseraient jamais me voler autrement qu'au jeu , et qui craignent trop la justice pour m'assassiner. Ce sont des brigands honteux . des tartufes , qui veulent conserver dans un métier peu honnête une certaine apparence d honnêteté. Demain soir Pleuven s'étalera fastueusement à l'Opéra; il y sera bruyant et même insolent avec mon argent. Tout cela n'est-il pas bien misérable? Pleuven peut-il être comparé à un vrai joueur? Peut-on plaindre ou admirer un homme qui se condamne à une nuit de basses combinaisons, de calculs honteux, pour avoir un jour d'orgueilleuses vanités? Non, il y a entre Pleuven, Saumaize, leurs compagnons, et un véritable joueur, des abîmes infranchissables. Leur comédie me fait spectacle ; ils me croient leur dupe : je ne suis que volontairement leur proie.

Quant à Plangeois, ce n'est pas un joueur, mais

un garçon de qualité, un homme du monde, que l'on cite dans vingt endroits comme un homme d'honneur, comme un homme d'esprit. Eh bien ! celui-là est mon bouffon; celui-là supporte mes sarcasmes , mes mauvaises humeurs , mes caprices, sans jamais se rebuter. 11 me croit sa dupe, et c'est lui qui est la mienne; je tiens la corde qui le fait mouvoir à mon gré. Je paie Déborah pour porter le titre de ma maîtresse , et Plangeois, M. le vicomte de Plaugeois, est son amant, et il s'abaisse à feindre pour une fille qu'il pourrait payer aussi bien que moi ; il est son cavalier servant , son esclave ; elle le fait voir à sa suite au bois de Boulogne et aux petits spectacles ; elle le cache quand j arrive, et lui consent à être caché. Pour me payer du vol qu'il me fait de ma maîtresse, il est mon complaisant; je lui donne à faire celles de mes commissions que je veux confier à mie intelligence plus élevée que lintelligeuce d'un domestique ; je le gronde si cette commission n'est pas parfaitement exécutée , et jamais mon martyr ne se fâche.

J'ai ma troupe de comédiens , mon pauvre Charles ; ils me coûtent un peu cher, il est vrai ;

DE SAINT-POUANCE. 143

mais que ferais-je de mon argent? à nourrir quelle déception l'emploierais-je? à préparer quel désillusionnement le consacrerais-je?Ma troupe de comédiens m amuse et m'instruit ; elle me fait voir quels reptiles hideux recèlent les profondeurs des mers du monde. Le temps passe, la vie s'use; que je sois occupé de mes comédiens ou lancé dans les roueries diplomatiques, le monde marche toujours, et j'arriverai au but que nous atteignons tous, sans regrets de l'atteindre , lassé et rassasié. Me comprenez-vous maintenant, mon rigide censeur?

— Je vous comprends, et je m'afflige, et je doute encore si mes oreilles ont bien entendu. Pouvez-vous, Albert, perdre votre temps et votre argent à vous tuer par une vie semblable à celle que vous me décrivez? Quelle jouissance retirezvous de vos observations? quel bien-être, quel calme, quel bonheur vous rapportent-elles? avezvous donc déjà tant souffert, que vous puissiez vous dire mort à toute sensation, insensible à toute idée généreuse ? Vous agissez, je vous le dis dun cœur profondément affligé, ou comme un fou, ou comme un lâche.

ïhlx ALBERT

— ■ Prétend riez-vous me ressusciter eu me fâchant? répondit Albert d'un ton qui voulait vainement affecter une insouciante gaieté.

— Je ne prétends rien, reprit Charles; je veux vous dire ce qui pèse sur mon cœur, ce qui y pèse bien lourdement , et il faut que vous m écoutiez , comme moi j'ai écouté les monstrueux sophismes dont vous cherchiez à parer vos folies. Vous vous croyez blasé, et vous êtes à peine au début de la vie; vous cherchez à preudre en mépris la nature lui maine, et vous avez à peine eu le temps de connaître l'épidémie de cette nature que vous calomniez; vous ne croyez plus à rien, parce que vous vous êtes trompé dans vos premières adorations, et vous vous retirez de la bataille comme un mauvais soldat à votre première blessure. Qui vous a dit que l'amour de Geneviève n'était pas franc, loyal et sincère ? qui de vous ou d'elle a déserté le premier cette belle passion de votre jeunesse? qui le premier a fui cet amour pour chercher d'autres amours? Vous auriez peut-être trouvé le bonheur eu vous rattachant à son amour, et vous avez voulu connaître d'autres bonheurs. Vous êtes venu au milieu du monde lui demander ce que la soli-

DE SAINT-POIAMCE. 145

tucle vous avait offert, et que vous aviez déjà rencontré loin de lui. Vous avez cru au premier amour qui s'est jeté sur votre route , et vous avez été trompé; et maintenant vous dites que tout icibas est fausseté et mensonge, et que le bonheur n existe nulle part.

— Pour moi , Charles , murmura Saint-Pouance , le bonheur n'existe plus nulle part.

— Pour vous.... pour vous, Alberto... Et si vous vous trompiez encore?... Ecoutez-moi, séparezvous de cette hideuse fange que vous avez rassemblée autour de vous ; quittez cette lie d'une société corrompue qui vous donne, comme triste distraction, le spectacle de ses vices. Cherchez ailleurs que dans le jeu et dans la société dune fille d'Opéra les émotions dont votre esprit inquiet a besoin ; brisez avec votre passé , et lancez-vous courageusement vers un avenir où tout vous sera nouveau.

— Que voulez -vous donc que je fasse? demanda Saint -Pouance; je n'ai plus ni force, ni énergie ; je ne me sens plus le désir de vouloir quoi que soit.

— Vous êtes engourdi, Albert, il faut vous réveiller; je suis venu vers vous pour tenter ce

ii. 10

réveil. Nous quitterons Paris- nous irons ensemble à Saint-Pouance, nous y essaierons les voies dune nouvelle existence. Vous n'avez pas encore goûté les voluptés de l'amour-propre satisfait, de la gloire conquise; vous reprendrez vos travaux; vous montrerez au monde ce que vous êtes et ce qu'il y a de puissance en vous ; ce que vous avez souffert ajoutera une corde à votre lyre de poésie, et le plus superbe mépris que vous puissiez jeter à ce monde qui vous a blessé sera votre illustration , qu il n'aura pas su deviner, et que vous n'aurez pas daigné lui laisser connaître. Vous avez mieux que du talent, Saint- Pouance, vous avez du génie; la sainte harmonie de la poésie est en vous. Croyez-moi, partons, allons chercher la solitude et vouons-nous au travail. Que faites-vous à Paris? Vous prodiguez votre fortune, vous la dissipez en folles orgies, en luxe ridicule. Vous ne savez donc pas ce que c'est que l'argent, mon ami?...

— L'argent! mon pauvre Charles, en faitesvous un dieu, vous aussi, sur les autels duquel il faille sacrifier? Allez-vous me parler de contracter un bon mariage pour rétablir mes finances, ou de

DE SAINT-POUANCE. 147

placer mon argent à gros intérêts pour retrouver ce que la diminution de mon capital m a fait perdre de revenus?

— Non, je ne vous dirai rien de tout cela; mais je vous dirai que l'argent, c'est la volonté, la force, l'énergie ; que , dans le siècle où nous vivons , et pour vous surtout, pour votre esprit inquiet, l'argent, c'est la vie, c'est l'avenir, c'est la gloire. Ruiné, que feriez-vous? que pourriez -vous? où iriez-vous? Yiendriez-vous débattre avec des libraires le prix qu'ils mettraient à vos œuvres ? Attendriez - vous péniblement, dans le coin où vous seriez relégué, l'inspiration sans laquelle vous ne pourriez rien faire? Compteriez-vous vos lignes pour calculer votre gain? Non, non ; l'argent, mon ami, c'est la puissance; c'est la volonté, c'est la force. L'Italie et l'Espagne vous tendent les bras ; vous ne les connaissez pas. Ces deux pays peuvent donner une secousse violente et beureuse à votre imagination malade. Les visiterez-vous quand les derniers débris de votre fortune seront dissipés ? Que feriez-vous?... En face des misères que vous rencontreriez, à quelles généreuses inspirations du cœur pourriez-voLis céder?.... Sans argent,

toutes les puissances intellectuelles vous demeurent interdites. Fermez votre bibliothèque dont vous ne pourrez garnir les rayons, baissez les yeux devant les tableaux et les gravures que vous ne sauriez acheter ; évitez tout ce qui tente. Vous êtes un être incomplet , vous possédez toutes les facultés pour jouir, mais vous êtes privé des moyens de les satisfaire. Les riches du siècle sont cent fois coupables en présence des quelques pauvres dont l'intelligence domine la leur. Ils pourraient agrandir autour deux le cercle de toutes les connaissances, et ils le rétrécissent; ils peuvent parcourir à leur gré toutes les contrées de la terre, et demander à chacune d'elles les enseignements de son histoire, de sa poésie et de sa philosophie, mais ils ne le font point; ils voyagent pour ajouter quelques centaines de lieues aux centaines de lieues qu'ils ont déjà parcourues; ils ne pensent point devoir au monde les fruits de l'instruction qu'il leur serait si facile d'acquérir; ils traversent la vie, dont ils ne prennent que les jouissances, et disent à ceux dont la misère connaît le toit : Travaillez, vous autres; c'est à vous, qui ne possédez rien que votre esprit ou votre génie, à

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nous instruire, à nous apprendre à voir avec fruit ce que notre fortune nous permet de voir sans fatigue et sans peine.

L'esprit et le génie s'usent, s'énervent dans ces luttes où l'intelligence est obligée de se prendre corps à corps avec la misère. Souvent le voyageur est arrêté dans sa course, parce que les cailloux du chemin ont déchiré sa chaussure et que ses pieds sont saignants; il lui faut des mois, des années, pour parcourir pauvrement ce que le riche traverse en peu de jours. La fatigue du corps, les inquiétudes, les soucis réagissent sur les facultés de l'intelligence et finissent par l'éteindre. Vous, mon cher Albert , vous avez l'intelligence, et vous avez la fortune, qui est une seconde intelligence quand on possède la première. Réveillez-vous, sortez de votre apathie , du marasme auquel vous vous abandonnez; essayez une vie nouvelle. Vous croyez encore à mon amitié ; eh bien! c'est au nom de cette amitié que je vous demande de fuir avec moi loin de Paris.

— Je vous ai déjà dit, mon ami, que la première des intelligences, suivant votre classement, était presque éteinte en moi ; il ne me reste quf la seconde, ccllp dr l'argent.

— Eh bien ! essayons de ressusciter la première au moyen de la seconde : vous êtes malade , changez de place dans votre lit.

— J'ai déjà usé de tous ces remèdes, et j'ai connu la satiété de toutes choses.

— Non, vous n'avez pas connu la satiété de toutes choses; vous ignorez le travail; vous ignorez les bonheurs d'une existence occupée, le repos de la solitude. Vous vous êtes jeté dans le tourbillon des alourdissements de la vie de Paris; vous avez prodigué votre santé, votre force, votre fortune , et parce que le dégoût du monde vous a saisi , vous vous dites blasé ; vous vous croyez mort à toute sensation. Quittez ce luxe qui vous environne , cette société de faux amis ardente à votre ruine; venez avec moi; fuyons loin d'ici; allons rechercher à Saint- Pouance la trace de vos premières impressions; allons y renouer vos jours actuels aux charmants souvenirs de votre enfauce.

— Vous ne pensez pas , Charles , que je n'y trouverai plus Geneviève, que là aussi m'attendent les déceptions, et peut-être les regrets.

— Les déception* Non les déceptions ne

DE SAINT-POUANCE. 151

vous attendent pas à Saint-Pouance. Geneviève ne vous a point trahi ; c'est vous qui avez trahi cette pauvre fille , qui lavez abandonnée ; vous n'êtes pas revenu vers elle, ainsi que vous le lui aviez promis; vous avez faussé votre promesse.

— Peut-être avez-vous raison; cependant il me semble que Saint-Pouance me sera pénible à revoir. Je ne pourrai parcourir sans une grande amertume de cœur les îles de ce parc où Geneviève reçut mes adieux; je ne ferai que changer mes regrets et ma tristesse, que je noie ici dans l' abrutissement , pour une tristesse et des regrets vis-à-vis desquels je me trouverai sans distractions.

— Mais vos regrets et votre tristesse auront une cause différente, Albert, et c'est déjà beaucoup ; puis, si le séjour de Saint-Pouance vous devient par trop pénible, eh bien! nous poursuivrons notre route, nous irons où vous ne pourrez rencontrer aucuns souvenirs pénibles.

— Hélas ! mon bon Charles , Paris m'est presque devenu nécessaire ; je m'y sens comme cloué.

— Cloué par quoi.J

— .le ne saurais vous le dire.... peut-être par

tout ce que j'y ai souffert.... peut-être par le bonheur que j'y ai trouvé.

— Ne pouvez-vôus, pour moi. Albert, faire un effort? ne pouvez-vous, pour mon amitié, faire un sacrifice?

— Pour votre amitié, mon ancien compagnon de voyage.... Si vous me demandez, au nom de votre amitié, de recommencer avec vous à voyager, conduisez-moi où vous voudrez, et je vous suivrai.

Charles tendit la main à Albert.

— Merci, merci, mon ami, lui dit-il ; j'apprécie ce que vous faites pour moi; j'augure le plus heureux succès de mon épreuve. Mais en cédant à ma première requête, vous m'autorisez à vous présenter une autre supplique.

— Laquelle? demanda Albert.

— Avant de partir, il faut que vous vous sépariez de ce luxe inutile qui vous entoure ici. Donnez congé à vos trop nombreux domestiques et à votre Déborah; vendez vos chevaux, vous n'en avez pas besoin pour voyager; abandonnez votre hôtel- rompez enfin avec vos habitudes actuelles; telle est mon ordonnance. Songez que je suis votre

DE SAINT-POl'ANCE. 153

médecin, vous me devez une entière obéissance.

— Eh bien ! monsieur le docteur, je vous obéirai; mais je vous rends responsable de tout.... Aussi bien, serais-je curieux de savoir quelle impression produira dans Paris la fermeture de ma maison, la vente de mes chevaux , et mon départ pour la campagne.... Ils me diront ruiné.

— Que vous importe ? cette pensée qu'ils auront de votre ruine vous les montrera sous un nouveau jour.

— Dites plutôt que le bruit de ma ruine répandu dans Paris nie fera découvrir de nouvelles platitudes dans ce monde de jeunesse élégante et inoccupée. Je les sais par cœur tous ces beaux égoïstes du monde. Demain ceux qui venaient manger mes dîners n oseront plus m'aborder ; mais ils me salueront encore ; après-demain ils parleront de moi avec uue dédaigneuse commisération; et si je me présentais chez eux , leur porte me serait fermée, .l'ai déjà vu de pauvres diables véritablement ruinés aux prises avec le monde ; on les fuyait , on les évitait ; leur ruine importunait , et j'ai entendu vingt fois leurs anciens amis dire : Comment ne sail-on pas se plier à sa fortune, et

15â ALBERT

se retirer , pour éviter aux autres le spectacle de sa misère ?

— Vous m'accordez la suppression de tous vos luxes ?

— Oui , je vous l'accorde ; soyons ruinés, puisque telle est votre fantaisie; prenez tous les arrangements qui vous conviendront; vendez, donnez congé; je vous laisse toute liberté d'agir; respectez seulement mon vieux Daujon, ma calèche de voyage, mon argenterie et mes nécessaires. Ne me parlez plus de rien jusqu'au jour de notre départ ; je ne veux pas savoir ce que vous ferez. Quand les chevaux de poste seront dans ma cour, nous monterons en voiture, et vous direz quelle route vous voulez suivre.

— Je me charge de tout... Non, pas de tout, cependant; vous seul pouvez congédier Déborah.

— Déborah! s'écria Saint -Pouance. Je vais vous remettre pour elle une lettre que vous lui ferez porter demain matin.

En disant ces mots , Albert se plaça devant une petite table à écrire, et revint après deux ou trois minutes présenter à Charles de Blanmon la lettre suivante, pour laquelle il hv: demanda son appro-. bation :

DE SAIlNT-POUANCE. 155

« Ma petite Déborah , nous nous sommes con- » venus; nous ne nous convenons plus. Comme »notre bail n'est point emphytéotique, vous » trouverez bon que nous le rompions. Je pars " pour un long voyage , et vous restez à Paris. » Adieu donc. Si nous nous rencontrons jamais , « soyons bons amis.

« Albert. »

« P. S. Je compte assez sur l'amitié de Plan- » geois pour être certain qu'il vous continuera ces » douces attentions auxquelles il vous avait si bien » accoutumée. »

Quand Charles eut fini la lecture de ce billet, il dit à Albert :

— Votre lettre est bien ; mais pourquoi ce post-scriptum ?

— Pourquoi, mon pauvre ami? Vous êtes encore bien novice en matière de Déborahs. Mon billet doit contenir des consolations de banque ; je consens à payer les plaisirs de M. le vicomte de Plangeois ; mais il faut qu'il soit détrompé s'il me prend pour sa dupe.

Il me faut sortir de ma bataille contre les jeunes roués de Paris avec les honneurs de la guerre. Je tiens peu à leur prétendue amitié ; pourtant je ne supporterais pas l'idée d'être l'objet de leurs railleries.

— Très bien donc ! laissez subsister votre postscriptum ; demain j'enverrai chez mademoiselle Déborah, et je commencerai à donner congé et à classer ce qui doit être vendu.

— Ordonnez; faites tout ce qui vous paraîtra convenable; je ne m'occuperai de rien. Je vais m'imagiuer qu'il m'a été nommé un conseil judiciaire et que vous êtes mon curateur. Je n'aurai plus la peine de vouloir; vous voudrez pour moi: vous retrancherez de mes fatigues celles de la volonté.

— Puisque je suis votre curateur, je vous dirai d'aller chercher le repos dans votre lit. Cinq heures sonnent à la pendule de votre cabinet; notre soirée a été assez longue. A demain, Albert; vous me verrez à l'œuvre.

— A demain, ou plutôt à aujourd'hui, car voilà le jour qui commence à se laisser apercevoir. Je vais me mettre au lit, quoique je sois certain de

DE SALNT-POLANCE. 157

n'y pas dormir : j'ai comme de la fièvre et an grand mal de tète.

— Prenez quelques sudorifiques; vous dormirez, et dans la matinée vous serez mieux.

— Daujon connaît ce qu'il me faut ; il me soignera. Bon repos, Charles.

Une reforme.

Un homme ruiné n'a jamais eu d'amis.

Proverbe parisien.

Charles de Blanmon ne différa pas la réforme qu'il avait projetée dans l'ordonnance intérieure de la maison de son ami; dès le lendemain il commença à mettre ses projets à exécution. Les chevaux et les voitures d'Albert furent affichées pour être vendues , et tous les domestiques , à l'exception du vieux Daujon, reçurent leur congé. Bientôt il ne fut question dans Paris que de la ruine du

vicomte de Saint -Pouance, et ceux-là même qui, peu de jours auparavant, lui aidaient si résolument à manger sa fortune, furent les premiers à colporter dans tous les salons la nouvelle de ce qu'ils nommaient le dénouement de ses folies. Paris renferme en son sein une populatiou flottante, qui n'a d'autre existence que celle que lui donne l'extravagance des gens décidés à se ruiner; semblables aux corbeaux, ils flairent avec un merveilleux instinct tous ces moribonds qui luttent des derniers débris de leurs richesses contre la misère qui s'avance; on les voit planer en tournoyant, puis s'abattre en croassant et avec un grand bruit de leurs ailes, pour prendre part à la curée qui se prépare, avides de plonger leurs serres et leurs becs dans des flancs palpitants encore. Ils boivent à pleine gorgée le sang, qui fait battre de quelques dernières pulsations les artères du moribond, qu'Us nomment leur ami; et quand le jour suprême est arrivé , ils s éloignent du cadavre qu'ils ont dépouillé jusqu'aux os, pour chercher une autre agonie, une nouvelle proie.

Les prétendus amis d'Albert ne se présentèrent

DE SAIN'T-POIÀNCE. 163

plus à son hôtel. Quand ils apprirent la nouvelle de sa ruine, ils évitèrent sa rencontre comme celle d'un pestiféré. M. de Pombal prétendit que depuis long -temps il avait prévu cette ruine, et qu'il avait vainement tout tenté pour l'empêcher. « Albert , disait-il , est un vrai fou , un pauvre orgueilleux de province, qui est venu brûler ses ailes à Paris. Il a voulu éclipser tout le monde ; il n'a pas su se faire un ami : aussi est-il peu regretté, et personne ne le plaint. »

Le vicomte de Plangeois prit un air de commisération profonde pour se donner le plaisir de déchirer Albert plus profondément:

« Le jeu et les danseuses de l'Opéra l'ont ruiné. Ce pauvre garçon se croyait appelé au rôle de roué de la régence. Vraiment je le regrette, il aurait eu de bonnes qualités; mais la mauvaise compagnie l'a gâté. Il a traîné de gaieté de cœur un beau nom dans la boue. Que lui reste -t -il maintenant? Pasmêine l'asile dessalons du monde, ce grand bazar de toutes les fortunes et de toutes les infortunes. »

Mademoiselle Déborah renvoya le lendemain même les quelques billets de mille francs qu'Ai-

m ALBERT

bert avait joints à sa lettre de rupture, et elle expliqua ainsi leur renvoi :

« Tu es ruiné, mon petit Albert; eh bien! tant » mieux! je pourrai t aimer maintenant que tu ne » me proiégeras plus, et je ne me verrai plus dans » l'obligation de te tromper. Veux-tu être mon « amant, dis, mon petit Albert? Accepte, et tu » auras raison. Tu ne me connais pas encore, vois- » tu; car j'ai bien été ta maîtresse jusqu'à présent , « mais toi tu étais mon protecteur et non pas mon » amant.

•> Sois donc mon amant , mon pauvre Albert. » Tu es ruiné; je ne te tromperai plus ; je te serai » fidèle; je pourrai l'être sans paraître trop niaise; » un amant ruiné , c'est sacré ; un amant riche , » c'est bête comme tout.

» Je te renvoie tes billets de mille francs, puis- » que je veux que tu sois mon vrai amant : je ne » peux pas les accepter, ma parole d'honneur!

» Adieu! Viens me voir bien vite; ta petite Dé- » borah te fera savoir comment elle aime, quand » elle aime. »

DE SAIiNT-POlANCE. 165

— Eh bien ! s'écria Albert en montrant à Charles la lettre de la danseuse; voilà au moins de la vérité ; ma prétendue ruine me sera bonne à quelque chose , si elle me montre ainsi à nu tous mes prétendus amis. 11 y a du bon dans cette petite Déborah. La pauvre enfant est sincère; l'attendrissement la gagne , et elle se persuade que mon infortune aurait le pouvoir de la rendre sage et fidèle. Elle aime tout ce qui ressemble aux scènes

des mélodrames, dont elle raffole Un amant

ruiné, c'est beau!.... se sacrifier à un amour qui ne rapporte rien , c'est respectable. Que de belles phrases on peut faire sur cette situation!... Déborah vivrait un mois, d'amour dans une chaumière, pourvu que cette chaumière fût tendue en soie, et que nous allassions souper tons les soirs au Café Anglais... Elle n'a vu de chaumière qu'à l'Opéra; elles y sont si jolies!... et trois mille spectateurs vous y regardent... Allons, répondons définitivement à cet amour désintéressé.

« Prends ton argent, ma pauvre Déborah; il » est bien à toi. Avant de dire adieu au monde, « je veux, en acquittant mes dettes, payer celles

» de mes amis : c'est un cadeau que je fais à Plan- » geois. Tu ne me trompais pas pour lui, car je » savais tout; mais en conscience tu dois le tromu per véritablement maintenant; ma retraite l'é- » lève au rang de protecteur.

» Adieu, ma petite Déborab. Noie- moi bien dans la mer de ton cœur.

» Albert. »

Cette lettre fut placée dans une enveloppe avec les billets de banque, qui reprirent le chemin de la demeure de mademoiselle Déborah ; mais cette fois ils ne revinrent pas.

Plusieurs jours se passèrent en préparatifs de départ , en arrangement d'affaires et de comptes à régler ; il fallut rendre l'hôtel qu'occupait Albert de Saint-Pouance et recevoir tous les fournisseurs qui , sur la nouvelle de sa ruine , accoururent avec inquiétude, et repartirent surpris de n'éprouver aucune difficulté pour le paiement de leurs mémoires. Peu à peu toutes les affaires qui retenaient encore à Paris les deux amis se terminèrent, et déjà le jour du départ était fixé; quand Albert, qui n'avait pu renoncer à ses veilles prolongées.

DE SAINT-POU ANCE. 1fi7 '%

fut atteint tont-à-coup d'une grave fièvre inflammatoire. Charles et Daujon le veillèrent et le soignèrent ensemble avec un admirable dévouement ; ni l'un ni l'autre ne quittèrent sa chambre pendant tout le temps où il fut en danger. Tous deux regardaient avec désespoir les ravages que faisait la maladie dans ce corps si usé par tant de fatigues morales et physiques. — Vous êtes arrivé trop tard , disait quelquefois en pleurant le vieux Daujon; ils me l'ont tué* monsieur de Blanmon , jamais M. Albert ne se rétablira.

Pendant près de soixante heures Albert eut le délire; il ne reconnaissait plus personne , ses veux se promenaient avec égarement sur tout ce qui l'entourait, et ses lèvres laissaient échapper, par phrases entrecoupées, quelques paroles dont le sens indiquait un vague souvenir du passé, ou plutôt uue confusion douloureuse de toutes les inquiétudes dont sa vie avait été assaillie. Tantôt il appelait Geneviève, à laquelle il reprochait son abandon et l'infidélité de son souvenir; en d'autres instants, il s'adressait à Hélène, puis à la pauvre Allemande inconnue, dont tout l'amour n'avait été qu'une fleur apportée jusqu'à lui par le vent , et

maintenant flétrie comme ses deux autres amours. Puis il confondait dans une même pensée Geneviève, Hélène et la jeune fille allemande, et il leur demandait une dernière parole d'amour, un dernier mot de tendresse avant de les quitter pour jamais.

Ces mots jetés comme des soupirs au milieu des crises les plus douloureuses, ces reproches mêlés de prières, adressés à des êtres absents, arrachaient des larmes aux deux amis du pauvre malade; ils se regardaient avec une profonde tristesse , et Daujou secouait sa tête blanchie en essuyant ses yeux du revers de sa main.

Une nuit, Albert dormait pour la première fois depuis le commencement de sa maladie, d'un sommeil assez paisible, tous les bruits de la rue avaient cessé, et le mouvement seul dune montre retentissait au milieu de ce grand silence qui précède les premières lueurs du jour. Charles interrogeait de temps en temps la figure plus calme d'Albert, et une sorte de contentement se répandait sur tous ses traits; Daujon, cédant à la fatigue et à la pesanteur de l'âge, s'était assoupi dans un grand fauteuil; une lampe de nuit, dont la

DE SAIiNT-POUANCE. 169

lumière était adoucie par une tour de porcelaine, éclairait cette scène nocturne, ce tableau de souffrances humaines , et laissait par la faiblesse de sa clarté la plus grande partie de la chambre d'Albert ensevelie dans des ombres grandes et profondes. Un feu mourant, que Charles n'avait osé alimenter dans la crainte de réveiller son ami, n'envoyait plus qu'une faible chaleur, et le froid du matin perçait peu à peu à travers les jointures des portes et celles des fenêtres.

Sur une table on voyait confusément entassés les fioles, les théières, les vases, et tout l'attirail que la médecine emploie comme des iustruments de guerre dans ses luttes contre la maladie; le champ de bataille était resté jonché des débris du combat, et cependant la victoire n'était encore décidée d'aucun côté.

Tout-à-coup le chant d'un coq retentit comme une trompette , et Charles vit Albert faire un léger mouvement dans son lit , puis ouvrir les yeux , les refermer, les rouvrir de nouveau, plonger un regard incertain dans le clair-obscur qui l'environnait; essayer de se soulever, et n'y pouvant réus-

sir, retomber comme un homme blessé mortellement.

— C'est vous, Charles, murmura-t-il faiblement; vous ne m'avez donc pas quitté ; ce pauvre Daujon et vous, vous avez donc été mes amis fidèles ?

— Oui ! oui! répondit Charles ; mais je vous en supplie , Albert , ne vous agitez pas dans votre lit. Vous êtes faible; Daujon et moi nous sommes près de vous, soyez sans inquiétude, tâchez de dormir encore.

— Hélas ! je suis brisé , reprit Albert ; et pourtant il me semble que j'ai dormi bien long-temps ; mon cerveau cherche à se rappeler le passé ; ditesmoi , Charles, j'ai donc été en danger?

— Vous êtes sauvé maintenant, si vous voulez ne pas faire d'imprudences; voilà trois jours que vos idées ne sortent plus lucides de votre cerveau; depuis trois jours vous nous faites souffrir tous les tourments de l'inquiétude. Cette nuit vous avez déjà dormi paisiblement pendant plusieurs heures ; j'épiais votre sommeil, je l'interrogeais, et j'v cherchais une espérance qui m'est enfin venue.

DE SAINT-POUANCE. 171

Albert rida sa figure d'un léger sourire presque hideux à voir, tant il ressemblait à celui de la mort.

— Je suis bjen bas, mon pauvre Charles; j'avais espéré que cette maladie me délivrerait.

— N'avez-vous donc plus de courage .' Albert leva vers Charles des yeux presque

éteints, dont l'expression semblait dire: En avais-je encore avant ma maladie ?

Charles saisit une de ses mains qui pendait hors

du lit , et il la garda entre les siennes. Albert reprit bientôt :

— Ne vous élevez point contre mes paroles ; ne cherchez point à mettre en moi vos espérances. Si vous m'aimez, Charles, ne le tentez point.... Je me sens mortellement frappé, non seulement par la maladie, mais encore par toutes les épreuves du passé ; j'ignore si ma fin doit être prompte ou éloignée, mais jusqu'à ce moment je végéterai misérablement Promettez-moi que jamais vous ne

permettrez que je sois enterré à Paris.

— Éloignez de vous ces idées de mort, Albert, vous êtes sauvé maintenant. J'éprouve une joie secrète qui me le dit.

Abert garda quelques instants un silence agité, puis il dit en s'adressant de nouveau à Charles :

— Promettez-moi d'obéir à ma prière, à ma volonté ; votre promesse n'avancera pas ma mort d'une seule seconde, et elle me soulagera du poids dune inquiétude.

— Alors je vous le promets sincèrement, reprit Charles de Blanmon ; mais voici le jour qui va venir, dormez encore pendant quelques heures, laissez votre main dans les miennes; ne voulez-vous pas revoir Saint-Pouance ? avez-vous renoncé à votre voyage? Il faut vous guérir, mon ami, si vous êtes résolu à partir.

Albert serra la main de Charles , et dit avec autant d'ardeur que sa faiblesse le lui permit :

— Oui, je veux que nous partions le plus tôt possible; je veux me retrouver une dernière fois au milieu des bois et des îles de Saint-Pouance.

— Dormez donc alors, prenez des forces, tout est prêt pour notre départ; la voiture, vos malles, Dauiôn et moi , nous n'attendons plus que vous.

— Eh bien! encore une seule question, et je vous obéis, mon bon garde-malade. Qui est venu

DE SALNT-POIjAiNCE. 173

demander si j'étais mort ou vivant pendant ma maladie?

— Personne, répondit Charles.

— Quoi' personne, murmura Albert!

— Personne , mon ami ; vous passez dans le monde pour un homme ruiné, et vous savez bien qu'à Paris les gens ruinés n'ont pas d'amis.

— Oui.... oui on les enverrait dans quelque

dépôt de mendicité s'ils imploraient au milieu de leur ruine leurs anciens compagnons du monde, et on ne s'inquiète pas d'une vie qui n'intéresse plus... Un homme ruiné... ignoble société.

Albert se rendormit en murmurant ces mots. Il avait tant souffert en peu de jours, et il était si affaibli que son sommeil , causé par l'épuisement et la fatigue , dura plus de cinq heures sans interruption. Quand il s'éveilla, un faible rayon du soleil pénétrait à travers les fenêtres et les rideaux jusqu'au lit du malade, et venait éclairer d'une lumière plus chaude et plus vivifiante celui que la mort avait épargné.

Albert revint peu à peu à la santé ; peu à peu , grâce aux soins de Charles de Blanmon et de son fidèle Daujon , il retrouva da forces et secoua les

linceuls de la maladie; mais les deux amis éprouvés remarquèrent que sa tristesse habituelle, loin d'avoir diminué, semblait au contraire prendre chaque jour un caractère plussombre, s'ensevelir un peu plus dans un silence qui repoussait tout essai de consolation.

Les médecins consultés par Charles de Blanmon dirent qu'un voyage, une secousse quelconque, produiraient peut-être une crise salutaire dans l'état moral de M. de Saint-Pouance. Ne sachant plus quels conseils demander à leur science conjecturale, ils trouvèrent bon d'appeler à leur aide le hasard, l'imprévu, la nature elle-même, ce grand médecin si souvent contredit par ses confrères, les gens de la science médicale.

« M. de Saint-Pouance est sous le poids d'une » atonie morale produite par des causes que nous » ir-norons, et qui échappent à notre investigation. » Après avoir combattu les désordres physiques » qui se joignaient à la maladie morale et les avoir -, vaincus, nous estimons que, pour prévenir une >. rechute dont nous ne saurions prévoir les con- » séquences , M. de Saint-Pouance doit chercher .«toutes les distractions, tous Us amusements,

DE SAINT-POLANCE. 176

» toutes les secousses qui tendront à provoquer » une crise salutaire. Un voyage nous semble dune » utilité incontestable, et nous conseillons de l'en- » treprendre sans retard. »

Albert, après avoir lu cette consultation signée des noms les plus doctes de la science , se prit à sourire, et regardant son ami :

— C'est bienle langage de la médecine, la science la moins positive de toutes les sciences , peut-être. Depuis Molière , messieurs les médecins n'ont pas changé. Ils se sont fait un autre vocabulaire ; mais au fond c'est toujours la même chose. Mes savants d'aujourd'hui commencent par déclarer que mon mal provient d'une atonie morale dont ils ignorent la cause : bonne précaution oratoire pour arriver à cette conclusion, quils ne savent comment me guérir , et qu'ils s'en remettent au hasard , au

temps, à cette crise qu'ils invoquent O bons

aveugles , qui voulez persuader à d'autres aveugles que vous y voyez clair !

— Ces aveugles sont d'accord avec moi pour vous ordonner un voyage; alors je les crois très clairvoyants.

— Ils sont d'accord avec moi aussi, Charles,

car nous partirons après-demain ; je me sens assez fort pour supporter toutes les fatigues du voyage, et je suis impatient de rencontrer la crise après laquelle me font courir les médecins. .T'ai fait toutes mes dispositions, tous mes apprêts; nous voyagerons, s'il le faut, à petites journées; nous nous arrêterons vingt fois en route. Je voudrais déjà être loin de Paris. Mais il est bon de vous faire savoir, mon ami, que depuis long-temps tout m'impatiente, tout m'irrite ; le bien même que j'ai rêvé, quand je crois l'avoir obtenu , devient douleur. Paris me serre à m étouffer ; il me semble que j'y manque d'air, de soleil , d'espace, de liberté. J'ai hâte de retrouver les vallées, les plaines, les montagnes; j'ai hâte de voir le ciel; à Paris, je suis quelquefois des mois entiers sans l'apercevoir ; nos hautes maisons nous forcent à lever la tête, pour nous enquérir s'il est bleu ou chargé de nuages. A Paris, on oublie qu'il y a un ciel au-dessus de sa tête.

— IS'êtes-vous pas surtout impatient, mon cher Albert, demanda Charles de Blanmon , de retrouver les île^ et les montagnes de Saint- Pouance ?

DE SAINT-POUANCE. 177

— Oui... oui sans doute, répondit lentement Albert; Saint-Pouance est le plus ancien de mes souvenirs. C'est de ce lieu que date ma vie intellectuelle; mon premier amour a pris naissance sous ses frais ombrages; j'ai commencé sur les bords de la Vézère cette existence agitée, qui ma fait ce que je suis aujourd'hui.

— Saint-Pouance verra commencer pour vous Albert, une seconde période plus calme. De cette ancienne demeure de votre famille dateront tous vos grands souvenirs.

— Mes souvenirs sont tous dans le passé, Charles. Il y a un moment dans la vie où sa partie active se clôt : ce moment est venu pour moi. Je vais retrouver mon berceau , et des langes de mon enfance je ferai mon linceul.

— Abandonnons pour le voyage nos idées tristes ; nous les reprendrons à Saint-Pouance si vous y tenez. Mou ami, pour quelques jours, soyons gais; ne nous laissons pas dominer par les idées mélancoliques. Vous souvenez-vous de notre voyage à Pétersbourg? Vous attendiez, vous vous élanciez au-devant de tout ce qui apparaissait à

l'horizon; vous demandiez à chaque chose nouvelle une impression , une agitation, une occupation pour votre cœur.

— Jetais jeune alors.

— Êtes -vous déjà vieux? les rides plissentelles votre front? vos cheveux ont-ils blanchi sur votre tête?

— Non, non, l'enveloppe n'est pas encore usée; mais il n'y a que l'enveloppe qui ne soit pas usée : l'âme, le cœur, mon ami, voilà ce qui fait la véritable vieillesse ou la véritable jeunesse , suivant qu'ils ont plus ou moins souffert.

— Croyez-vous que l'âme ou le cœur ne puissent être guéris de leurs blessures?

— Si leurs blessures se ferment , ils demeurent comme ces pauvres vieillards qu'une attaque d'apoplexie a privés de leurs facultés intellectuelles. La science humaine a éloigné la mort; mais de l'homme quelle a guéri, elle a fait un cadavre qni se meut, boit et mange, mais qui n'a plus que des instincts.

— Vous voyez tout en noir, mon pauvre malade : assez pour aujourd'hui. J'ai des courses à

faire, et nous partons après- demain; nous nous reverrons à l'heure du dîner. Je vais passer chez votre médecin et lui demander quelques prescriptions pour votre voyage.

Retour.

Fortiter occupa portam.

HOBACK.

DE SÀINT-POIANCE. 193

volupté que je ue peux même plus comprendre; mon regard plongeait avec avidité clans toutes les profondeurs des montagnes. Hélas!... hélas!... n'apercevrai-jepas errant sur le sol sacré de mon pauvre pays natal le spectre de mon bonheur passé !...

Charles ne répondit rien à cette explosion de regrets et de sensibilité ; il détourna ses yeux pour laisser à son ami la possibilité d'essuyer quelques larmes que ses paupières avaient vainement voulu retenir. Mais il rendit grâce à Dieu de cette émotion que la vue du sol natal produisait dans le cœur d'Albert. « O mou Dieu ! murmura-t-il en lui-même , il est sauvé si les larmes viennent ainsi soulager son ame ulcérée. Celui qui pleure adoucit par ses larmes l'amertume de ses angoisses. Pleurez, maintenant; pleurez, le jour de la résurrection est proche. »

Le soleil s'abaissait lentement vers l'horizon quand la voiture des deux voyageurs s'enfonça sous la longue et majestueuse avenue d'arbres qui sert de boulevard à la ville de Brives. Albert s'arrêta pendant une heure dans cette ville, pour permettre à Charles de le devancer et de faire tout préparer au château de Saint-Pouance. u. 15

m ALBERT

— Je suis votre fourrier des logis, Albert, disait Charles ; j'ai pris sous ma responsabilité votre retour à Saint-Pouance ; vous devez donc suivre mes instructions et mes indications. Eh bien! dans mon programme j ai inscrit quil était indispensable que je vous précédasse d'une heure au moins, pour voir avant votre arrivée si tons mes ordres ont été ponctuellement exécutés.

— Aile/ donc, Charles, allez ; mais , songez- v , je ne vous donne qu'une heure ; dans une heure je me mettrai en route, et je presserai les postillons.

Charles ayant demandé un cheval , partit aussi vite que le lui permit l'allure du quadrupède que lui fournit l'hôtelier, et bientôt il disparut dans la poussière de la route qui s'élevait en tourbillonnant, soulevée par le galop de ce pauvre animal. Précédé par un guide , il suivit les sentiers sinueux qui le conduisaient vers Saint-Pouance; deux heures ne s'étaient point écoulées depuis son départ de Brives et déjà il inspectait en détail le vieux manoir, que sa prévoyante amitié avait presque transformé en une demeure agréable.

Une jeune femme vêtue d'habits de deuil l'avait

DE SAINT-POUANCE. 195

reçu au haut du perron par lequel on montait vers le château.

— Albert est-il avec vous ? demanda-t-elle avec émotion, pendant que ses joues et toute sa figure se couvraient dune rougeur passagère.

— Non , madame, répondit Charles ; je l'ai devancé d'une heure pour vous préparer à son arrivée; je l'ai laissé à Brives , et maintenant il doit s'être remis en route; mais je doute qu'il puisse arriver en aussi peu de temps que j'en ai mis à franchir l'espace qui sépare Saint - Pouance de cette ville.

— Est-il plus souffrant que lorsque vous m'avez écrit, monsieur?

— Non, non; rassurez-vous ; je crois même que la vue des montagnes du Limousin a produit sur lui une heureuse impression. Pour la première fois depuis bien long-temps, son âme a éprouvé une émotion douce en contemplant des lieux qui reportaient son souvenir vers le passé. J'ai aperçu des larmes dans ses yeux. Mais préparez-vous à le trouver bien changé : il est faible , abattu , et le découragement s'est tellement emparé de lui , que je ne suis pas bien certain qu'il puisse être ra-

mené à la vie par tout ce que nous avons préparé dans celte intention. Vous, madame, vous pouvez , plus que nous, plus que son pays natal , plus que le charme des souvenirs de son enfance, opérer ce miracle.

— Moi ? murmura la jeune femme en précédant Charles de Blanmon dans une pièce élégamment meublée , où la bibliothèque d'Albert avait été arrangée et mise soigneusement en ordre.

— Oui, vous, madame, reprit Charles. Permettez-moi de vous parler comme un ancien ami l'oserait. Je vous vois pour la première lois, et pourtant je vous connais et je vous suis attaché de cœur depuis long-temps.

Geneviève, car c'était elle qui portait les habits de deuil d'un veuvage remontant déjà à quelques mois, fit un signe gracieux d'assentiment, et s'assit près d'une table en avançant vers Charles un grand fauteuil.

— Notre ami, dit Charles de Blanmon, revient vers vous plus malade encore de cœur que physiquement; il a cherché dans le monde un bonheur qu'il ne pouvait y trouver, et, déçu dans sa recherche, le découragement et le désillusionne-

DE saint-pouancf:. 197

ment lui ont fait prendre la vie en dégoût; toutes les croyances de son âme sont assoupies, il n'a plus la force de l'espérance, il ne comprend pas qu'elle puisse désormais se rencontrer sur son chemin. Albert est, madame , une des plus nobles et dfs plus rares créatures qu'il m'ait encore été donné de connaître; je l'aime comme le frère le plus tendrement chéri, j'admire les talents que je sais enfouis en lui, et qu'il n'a pour ainsi dire révélés qu'à moi seul; je sais toute sa vie, il m'a confié le secret des amitiés les plus tendres de sa jeunesse , comme aussi celui de tous ses découragements, de toutes les tortures dont il est déchiré. Vous avez été son premier amour, et dans le fond de son cœur ce premier amour subsiste eucore , j'en ai la conviction.

Geneviève baissa la tête, et le tremblement de ses mains montra l'émotion à laquelle elle était en proie.

— Albert se mourait lentement , madame; il

s'éteignait J'ai su, par le vieux Danjon, la

nouvelle position que votre veuvage vous avait faite.... et , permettez-moi de vous parler franchement ., car le temps nous presse, Albert peut ar-

river de minute en minute.... J'ai placé en vous toute mon espérance , pour sauver notre malheureux ami.

— Que puis-je faire, monsieur de Blanmon? demanda Geneviève, dont les joues étaient devenues aussi pâles qu'elles montraient de rougeur il y avait peu d'instants.

— Ne lavez-vous pas déjà pressenti par mes lettres ; votre présence à Saint-Pouance n'est-elle pas d'un heureux augure pour les rêves qu'enfante mon amitié!1 Votre première union, que la mort vient de rompre, n'était, m'a dit Daujon, qu'un mariage de convenance , qu'un sacrifice fait bien noblement par vous à des intérêts de famille; la différence d'âge qui existait entre vous et votre mari a dû être un obstacle à l'oubli de votre premier amour. Oh! madame, pardonnez à mon amitié pour Albert la brusque franchise de ma conversation; mais les minutes s'envolent ; et nous en avons bien peu à notre disposition pour nous entendre, avant l'arrivée d'Albert , pour le sauver, pour le ressusciter; car, je vous l'ai déjà dit, il a encore un pied dans la tombe; maintenant il s'agit de l'en retirer tout-à-fait, ou de l'y voir se coucher pour ne plus se relever.

Geneviève joignit ses deux mains , et demeura contractée pendant plusieurs minutes par une agitation presque convulsive.

— Oh! répondez-moi, répondez-moi, madame, lui disait Charles qui s'était approché d'elle ; je me suis consacré à cette œuvre de résurrection , faites-moi entendre une parole qui me permette... à moi.... à moi qui donnerais ma vie pour sauver la sienne.... l'espérance.... Je vous la demande à genoux !

Et Charles s'était incliné devant Geneviève , et sa voix était pleine de sanglots qu'il comprimait à peine.

Geneviève fit un violent effort sur elle-même, et ses lèvres laissèrent tomber comme des sons à peine articulés :

— Mon mari a été pour moi un second père , et je le regrette sincèrement, monsieur de Blanmon.

Charles saisit une des mains de Geneviève.

— Encore un mot.... encore.... madame.... Albert est-iî sorti de votre cœur, avez-vous perdu cette pure et puissante affection qui vous unissait l'un à l'autre?

200 ALBEUT

— Albert a-t-il conservé dans son aine le souvenir et la foi de cette affection? demanda Geneviève.

— Albert vous aimera , comme il vous a jadis aimée , s'écria Charles.

— Il m'aimera!... murmura la jeune veuve en étouffant un soupir.

Charles, témoin de cette indécision et de ces doutes de Geneviève , crut y lire la perte de foutes ses espérances. Il se releva plein de trouble et de désespoir, de grosses larmes tombaient de ses yeux, et la pâleur de ses lèvres dénotait en lui un déchirement de cœur bien douloureux.

— Je me suis donc trompé! se cri a-t-il; je ne l'aurai reconduit vers sa demeure natale, que pour y mourir plus péniblement!... Je lui aurai préparé de nouvelles déceptions et de nouvelles tortures!...

Le roulement d'une voiture commença à se faire entendre dans léloignement; Charles prêta une oreille attentive à ce bruit qui le fit tressaillir.

— Le voilà.... le voilà, madame, il arrive.... Tous mes projets de bonheur pour lui se sont éva-

n ouis. Laissez-moi seulement vous demander pour

DE SA1ÎNT-P0UANCE. 201

lui île vous cacher à sa vue, de repartir de Saint- Pouance sans lui faire savoir que vous y étiez venue à sa rencontre.

Le fouet des postillons retentit à la porte de la première cour du château, Geneviève se leva de son fauteuil, ses mains contenaient les battements de sa poitrine; elle s avança vers Charles et fut obligée de chercher, tant 1 émotion qu'elle éprouvait était grande, un appui sur son bras. || — Voici Albert, madame, reprit Charles; au nom du ciel , si vous ne pouvez le sauver, ne le tuez pas!... Cachez-vous à ses yeux !...

Des pas se firent entendre sur les premières marches du perron. Geneviève se pencha vers Charles, et Ion eût dit, à la voir pâle et tremblante, que la vie allait l'abandonner.

— Non.... non.... sauvons-le! dit-elle.

ito souwntrc.

Ouvrez-moi seulement , vallons de mon enfance , Un asile d'un jour pour attendre la mort. Lamartine.

Albert, 'après avoir lentement gravi l'escalier du perron de son antique château, arriva enfin , conduit par Daujon, qui lui en ouvrit la porte, dans la bibliothèque , où l'attendaient Geneviève et Charles de Blanmon. La lumière qui éclairait cette pièce frappant d'abord ses yeux, les contraignit à se fermer pour se rouvrir peu à peu; et il secoula quelques secondes pendant lesquelles son regard ne put saisir tous les objets qui se présentaient à sa vue. Mais quand il fut revenu

de ce premier éblouissement causé par une brusque transition des ténèbres de la nuit à la vivacité de la lumière que deux lampes répandaient autour d'elles, la surprise le retint immobile et muet en présence de Geneviève, qui, aussi immobile et aussi troublée que lui , restait comme clouée à sa place, et toute semblable à une blanche statue.

— Albert, dit enfin Charles de Blanmon, ne reconnaissez-vous point une ancienne amie? elle a voulu être la première à vous féliciter sur votre retour dans la maison de vos pères.

— Geneviève, est-ce vous? murmura Albert d'une voix profondément émue.

— Oui, Albert, oui, c'est moi, répondit-elle en s'avançant vers lui et en lui tendant la main.

Mais Albert ne put saisir cette main qui lui était ainsi amicalement tendue ; une sorte de défaillance le saisit , et il se laissa tomber sur un fauteuil sans pouvoir proférer une parole.

Geneviève et Charles traînèrent son fauteuil devant une fenêtre qu'ils ouvrirent. L'air frais de la nuit et un moment de calme et de silence rendirent bientôt à Albert ses facultés intellectuelles. Sa poitrine aspira à longs traits les brises

DE SAINT-POUANCE. 207

du soir qui lui arrivaient à travers les grands arbres du bois et des montagnes environnantes. Ses yeux parcoururent sans se fixer la chambre dans laqnelle il venait d'entrer, puis il les referma de nouveau comme pour se recueillir, comme pour bien ressaisir son intelligence et se demander s'il n'était point le jouet d'un vain rêve.

Charles, le voyant sortir de la crise qu'il avait subie , se pencha vers l'oreille de Geneviève et lui dit :

— Achevez maintenant, madame, ce que je crois heureusement commencé ; parlez-lui doucement, et traitez-le comme un malade convalescent. Son corps et son âme ont souffert; tous deux sont faibles, tous deux demandent des soins. Je vous confie notre ami; vous pouvez à vous seule plus que les efforts réunis de l'amitié la plus dévouée et de la médecine la plus habile. Je vais présider au déballage de notre voiture et faire préparer la chambre d'Albert... Rattachez-le à la vie, madame; ramenez la paix et le repos dans soucœur!

Geneviève ne répondit rien à cette prière de Charles de Blanmon , et peut-être ne l'entendit-

elle pas, tant son esprit était absorbé par la contemplation douloureuse du premier ami , du seul compagnon de son enfance et de sa jeunesse. Des larmes gonflaient ses paupières, et son cœur était déchiré dune cruelle angoisse en lisant sur les traits flétris et fatigués d'Albert la révélation muette de toutes les souffrances qui l'avaient assailli. Une immense pitié s'emparait de son âme devant cette sorte de débris humain, qui revenait au port poussé par la tempête , si peu semblable à ce qu'il était quand, peu d'années auparavant, il en était sorti fier, joyeux et plein d'espérances, pour s'élancer au-devant de sa destinée.

Albert avait perdu cette fraîcheur et cet éclat de la jeunesse qui sont les révélateurs, les indices infaillibles de la jeunesse et de la tranquillité de 1 ame. Ses yeux s'étaient enfoncés sous les sourcils qui les recouvraient; son front s'était accentué, et paraissait avoir grandi aux dépens de la chevelure, abondante encore cependant, qui retombait en boucles éparses sur ses tempes, et se mêlait à la barbe. Ses lèvres étaient déprimées, et ses joues dénudées de chair laissaient saillir les pommettes, qu'aucune rougeur n'animait.

DE SAIiNT-POUANCE. 209

Ses mains offraient, si cela est possible, un aspect de destruction et de souffrances plus douloureux : la peau en recouvrait pauvrement les os et les muscles , et une chaleur humide quien brûlait la paume indiquait uu état de fièvre permanent.

A cette vue Geneviève se sentit prise pour Albert dune immense pitié; tout l'amour qu'elle avait eu pour lui revint, plus puissant peut-être, s'emparer de son cœur. Elle se souvint de cette soirée de leurs adieux sous les hautes futaies des îles , de cette longue nuit passée à se jurer une fidélité qui devait résister à toutes les épreuves, et elle se demanda si elle n'avait pas été coupable d'infidélité à ces promesses sacrées auxquelles nulle contrainte ne l'avait forcée , et qu'elle avait prononcées dans la joie et l'enivrement de son âme , en demandant à Dieu de recevoir ce serment. Albert n'avait point engagé sa foi loin d'elle; il ne s'était point lié à une autre existence, tandis que , cédant à des nécessités qu'on lui avait représentées impérieuses, elle, Geneviève, la fiancée d'Albert, donnait sa main, toute sa personne , à un autre homme dont elle prenait le nom. h. ik

— Pauvre Albert! murmurait -elle en ellemême, pauvre Albert!... vous ave/ souffert loin de moi!... peut-être par moi!... L'œil d'un ami vous retrouve avec peine sous le voile de souffrances qui recouvre vos traits.

Et elle se penchait, écoutant sa respiration, épiant la moindre contraction de ses traits, cherchant à deviner toutes les tortures cachées de ce pauvre jouet de tant d'orales , pour s'en faire à elle une douleur poignante. Quand le cœur d'une femme s'ouvre à la pitié , quand il se fait ainsi l'hôte du plus noble et du plus sacré des sentiments humains, c'est avec amour, avec un dévouement sans borne , qu'elle accepte toutes les conditions et toutes les conséquences de cette œuvre de charité; elle se sentie besoin d'arracher du fond de l'âme qu'elle a recueillie comme un pauvre blessé sur le bord du chemin , toutes les épines que la douleur y avait enfoncées profondément , et elle s'en fait avec joie une couronne glorieuse, et à chaque goutte de sang qui tombe ruisselante, mêlée à ses larmes sur sa poitrine, elle s'écrie dans son agonie de charité et d'amour :

— Merci, merci! mon Dieu! faites ma part de

DE SAINT-POUANCE. 211

douleurs plus grande, afin que la sienne soit plus facile à supporter!

Le silence le pins complet régnait autour d'Albert; sa main reposait doucement pressée dans celles de Geneviève ; il entendait le bruit de la respiration de sa première amie , et cepeudant il n'ouvrait point ses yeux ; il craignait de perdre, en reprenant tout-à-fait ses sens la réalité de sa vision.

— Albert , demanda Geneviève dune voix douce, vous sentez-vous mieux, mon ami?

Albert leva lentement ses paupières , et fixant sur Geneviève un regard mêlé de crainte et de surprise :

— Est-ce bien vous, Geneviève? lui dit-il; estce vous que je retrouve dans ma demeure? Quelle nouvelle tristesse m'apportez- vous? Venez- vous assister à ma dernière lutte contre la vie ?

Geneviève sentit son cœur se briser à ces paroles, prononcées d'un son de voix faible et navré; elle ne put soutenir le regard terne et presque mort qui les accompagnait; de grosses larmes qu elle aurait en vain voulu retenir s'écbappèrent de,ses yeux, et des sanglots soulevèrent sa poitrine.

— Oui, c'est moi, c'est votre Geneviève, Albert; c'est elle qui est venue au-devant de vous, qui n'a voulu céder à personne le bonheur de vous ouvrir les portes de votre demeure... Mais vous êtes malade, mon ami ; vous êtes faible; vos paroles sortent avec peine de votre bouche. Pourquoi vous abandonner ainsi à la souffrance , et pourquoi désespérer de la vie?

Albert se souleva sur son fauteuil, et regarda Geneviève , qui cherchait à se cacher dans l'ombre eu tournant le dos à la lumière.

— Pourquoi pleurez-vous? qui cause vos larmes? lui répondit-il d'un ton brusque.

— Hélas ! reprit Geneviève , comment voulezvous que je ne répande pas de larmes en vous retrouvant si changé après quelques années d'absence? comment voulez- vous que je ne m'abandonne pas au chagrin le plus amer, quand le peu de mots que vous m'adressez témoigne d'un si profond dégoût de la vie?

— Pourquoi l'aimerais-je?... Qui m'attacherait à cette existence dont toutes les heures m'ont été fatales.'

■ — Comptez- vous pour rien les amis qui vous

DE SAINT-POUANCE. 213

sont demeurés fidèles? demanda timidement Geneviève.

— L'amitié peut accompagner la douleur et lui servir de dernière escorte; mais elle est impuissante à la guérir.

— Albert!... Albert!... s'écria Geneviève en sanglotant.

A cette invocation deux fois répétée, Albert se dressa debout, et tout son corps parut agité d'un tremblement nerveux.

— Que faites-vous ici, Geneviève? dit-il avec véhémence. Je ne vous ai point appelée; je n'ai point demandé vos larmes; je n'ai point sollicité votre pitié. Quetes-vous venue chercher? quels souvenirs m'apportez-vous? Voulez-vous que ma mémoire reprenne toutes les heures de notre jeunesse, toutes les illusions qui firent un instant notre bonheur!... Non... non!... A quoi cela servirait-il ? mon cœur est épuisé; il a vidé jusqu'à la lie toutes les coupes d'amertume! Laissez-moi, Geneviève, laissez-moi; je suis revenu à Saint-Pouauce pour y chercher l'oubli de toutes choses , pour m'y endormir doucement, si cela est possible, du dernier sommeil. Je ne peux plus connaître ni joie ni bon-

heur. Luisiez -moi; vous m'avez profondément troublé; vous m'avez apporté une souffrance de oins. Croyez-vous que la paix , le repos, le bonheur dont vous jouissez puissent réveiller et faire renaître en moi la paix, le repos et le bonheur, que je ne connais plus depuis long-temps?

— Mon Dieu!... mon Dieu! balbutia Geneviève , vous savez si une telle félicité a jamais été mon partage.

— Que dites-vous? reprit Albert. Votre cœur souffre-t-il comme le mien? a-t-il épuisé toute espérance? N'avez -vous pas trouvé le repos dans l'union que vous avez contractée.'

— Cette union n'existe plus. Regardez mes habits de deuil : depuis près d un an je suis veuve.

— A ces mots Albert jeta un cri terrible, et il se recula jusqu'à ce qu'il eût trouvé l'appui d'un meuble pour le soutenir; puis, par un mouvemeut non moins brusque, il revint près de Geneviève, dont il saisit les bras avec rage. Tout sou corps tremblait, et sa figure était devenue presque livide Cependant ses paroles sortaient de sa bouche avec effort et d'un Ion bas et nerveux.

« — Vous êtes veuve, vous, Geneviève, vous êtes

DE SAINT-POUANCE. 215

veuve, et vous venez pleurer près de moi l'époux que vous avez perdu ; vous venez me parler de ses rares qualités , de tout l'amour qu'il avait su vous inspirer, des larmes que sa mort vous a fait verser?... Pensez-vous donc que je n'aie point assez de mes propres misères, pour vouloir me faire partager les vôtres?... Vous voulez être cruelle jusqu'à la fin.... frappez.... frappez.... si vous êtes venue pour cela.

Geneviève fut saisie de terreur et d'une indicible pitié en présence de cette explosion de tous les chagrins de son ami, en voyant l'altération de ses traits, qui dénotait une torture intérieure effroyable.

— Non, non, dit-elle. Ecoutez-moi; par grâce... par pitié pour la sœur de vos affections, soyez

calme; laissez-moi vous parler Asseyez- vous

près de moi , et ne me regardez pas d'un air si dur.

— Parlez, répondit Albert en croisant ses bras sur sa poitrine comme pour imposer une sorte d'impassibilité à la violence de son émotion.

Geneviève se recueillit en elle-même et reprit un peu du calme qui lui était nécessaire, et pen-

dant un assez long espace de temps elle demeura eu silence, comprimant avec son mouchoir les cris étouffés qui sortaient de sa poitrine et que sa bouche ne pouvait retenir. Enfin elle dit dune voix entrecoupée :

— J'ai été heureuse bien peu d'instants dans ma vie, et depuis que vous avez quitté Saint- Pouauce, je ne me rappelle pas une heure de tranquillité et de bonheur.... Vous savez qu'après la mort de notre gpràtid'mère, j'ai dû quitter ce château pour chercher une retraite près des parents de mon père.... Une de mes tantes vint me chercher, et je vécus près d'elle.... faut-il vous le dire aujourd'hui?.... de mes souvenirs et de mes espérances.

En prononçant ces derniers mots, la voix de Geneviève s'éteignit tout-à-coup. Albert fit un geste d'impatience, et il s'écria .

— Après.... après!....

— J'attendais une lettre de vous.... Cette lettre ne vint point.... et je me sentis seule sur la terre!... Les soins que me témoignaient mes parents, 1 affection dont ils m'entouraient ne pouvaient m'arracher à la tristesse qui s'était emparée de moi....

DE SAINT-POUANCE. 217

Plusieurs hommes me demandèrent en mariage.... mais j'attendais toujours, et je les refusai....

— Apres!... après! s'écria une seconde fois Albert.

■ — Bien des jours se passèrent!... des jours et des mois s'écoulèrent.... aucune lettre ne me parvint... Des malheurs imprévus assaillirent la famille qui m'avait accueillie; les forges, qui faisaient toute sa fortune , demeurèrent pendant un an improductives, les banqueroutes successives ajoutèrent à la gravité des pertes que mes parents subirent. Je vis le désespoir entrer dans le cœur de ma tante, qui me traitait avec tant de bonté ; il allait falloir que son mari, presque à la fin de sa carrière, supportât le déshonneur d'une banqueroute.... •Mon oncle avait pour associé son frère , plus jeune que lui seulement de quelques années.... Je compris que je pouvais d'un seul mot rendre à la vie, au bonheur tous ceux que le malheur visitait si rudement... Je me sacrifiai, et j'épousai le frère de mon oncle , qui comptait près de trente années de plus que mes années.

— Eh bien !... n'avez-vous pas été heureuse dans cette union ? demanda Albert.

— Je me suis sacrifiée, Albert!... J'ai souffert intérieurement, j'ai souffert du cœur plus que je ne pourrais vous le dire.... quoique mon mari fût bon pour moi et reconnaissant de l'abandon que je lui avais fait de ma fortune pour rétablir son honneur, sa fortune , ainsi que l'honneur et la fortune de sa famille.

— Et maintenant.... maintenant? murmura Albert.

— Maintenant je suis de nouveau seule et isolée; j'ai vu mourir mes parents, j'ai vu mourir mon mari, et je suis venue vers vous, mon ami, pour vous soigner, car j'ai appris que vous étiez malade ; pour vous entourer de mon amitié, car j'ai su que vous aussi vous étiez seul....

— Et moi, dit Albert, je ne veux ni de vos soins, ni de votre amitié.... Je préfère ma solitude; je ne veux pas associer nos deux misères, ui que nos deux cœurs usés viennent l'un par l'autre faire saigner leurs dernières plaies.... Vous vous êtes mariée, Geneviève, malgré nos serments de nous aimer toujours, malgré les saintes promesses de la nuit de nos adieux!.,, Eh bien! moi, je vous ai été infidèle de cœur... Oui.... oui, Geneviève, regar-

DE SAINT-POUANCE. 219

dez-moi, et comprenez maintenant les ravages que la douleur et le chagrin ont laissés sur ma figure, ont imprimés à toute ma personne... J'ai aimé une femme de tout l'amour que renfermait mon âme; je lai aimée comme on n'aime qu'une fois.... Cette femme m'a trompé!... Aujourd'hui mon cœur est fermé... et cependant je sens que les souvenirs du

passé ne me laissent pas calme près de vous je

sens que si nos journées s'écoulaient aux mêmes lieux, sous le même toit; que si nous parcourions ensemble ces îles, dont les grands arbres nous apparaissent par cette fenêtre ouverte , je voudrais retrouver au moins les expressions d'un amour qui ne pourrait plus rien pour moi.... Je suis usé, je suis flétri, Geneviève; mes lèvres se rappellent le baiser d'autres lèvres; mes bras ont serré une femme qui n'était pas vous de leurs voluptueuses et puissantes étreintes.... Vous, vous avez appartenu à un autre amour que le mien.... Quittez-moi, quittez-moi, Geneviève; nous ne pouvons rien l'un pour l'autre.

— Vous quitter, Albert, quand vous êtes le seul parent, le seul ami qui me soit resté au monde!... Ne pouvons-nous être liés d'une sainte amitié ?

— Je ne veux pas de votre amitié ; j ai connu

votre amour ïe me meurs, parce que je ne peux

plus aimer.... Par pitié pour vous même, éloignezvous, Geneviève! ... ne vous attachez pas à une vie qui s'éteint.... Regardez-moi, mes yeux ont perdu leur éclat , tout mon corps est miné par un feu dévorant qui me brûle; j'ai compté mes jours, j'ai compté mes heures... laissez-moi seul....

— Non, Albert, osa encore dire Geneviève avec une généreuse ardeur; non, je ne vous laisserai pas seul... Je ne suis pas venue pour réclamer votre amour; je ne vous reproche pas cet amour que vous m'avouez avoir eu pour une autre femme. Je ne vous demande rien; je ne veux rien vous rappeler de tout le passé... Vous êtes mon frère, l'ami de mon enfance; je veux vous soigner comme une mère soigne ses enfants.

— Vous avez tout oublié, vous.... il vous est facile de rester à mes côtés , en fermant votre mémoire.... Mais je veux être seul.... je ne veux même plus voir l'ami qui vous a fait arriver au-devant de mes pas pour jouer cette dernière comédie.

Albert éclata en rires nerveux qui sortaient du

DE SAIiYf-POlANCE. 221

fond de sa poitrine et semblaient la déchirer. Geneviève avait pâli et répandu des larmes en entendant les injustes reproches d'Albert; mais quand elle le vit rire de ce rire étrange et douloureux , quand elle entendit ces accents qui ressemblaient au râle d'un mourant, elle s élança vers lui, et plaçant ses mains sur sa poitrine, elle chercha à en comprimer les battements.

— Mon ami, calmez-vous, lui disait-elle... cessez ce rire qui me fait peur... Croyez-moi , je vous aime dune véritable et profonde amitié... Je vous suis sincèrement dévouée.

Albert, incapable de prononcer une parole, était retombé sur son fauteuil, et devant lui , respirant à peine , Geneviève se tenait à genoux , les yeux mouillés de pleurs, et se tordant les bras dans 1 agonie de son désespoir.

— O mon Dieu! murmurait-elle, ne pourraije donc trouver une parole qui adoucisse son âme ulcérée?.... Écoutez-moi.... voyez-moi à genoux devant vous... Il ne m écoute pas! il ne m'entend plus!...

Les paupières d Albert s'étaient baissées sur ses yeux ; une sueur froide inondait son front ; sa

bouche contractée ne s ouvrait plus pour livrer passage aux accents du rire convulsif dont les éclats cependant se faisaient toujours entendre. Geneviève crut qu il allait mourir. Alors elle se précipita dans ses bras, et elle arracha sa cravate pour soulager son cou gonflé.

— Albert, entendez-moi... Albert... un mot, un seul mot... et je vous obéirai... Ouvrez vos yeux... regardez-moi une seule fois... et je partirai si vous l'ordonnez... Albert... un signe... une pression de votre main !

Mais tout-à-coup le rire convulsif, qui semblait être le dernier effort de la nature dans le corps épuisé du pauvre malade , cessa, et tout mouvement cessa avec lui.

Geneviève saisit la tête d'Albert entre ses mains, elle y colla ses lèvres , espérant par leur chaleur rappeler la vie, qui allait s'éteindre; puis d'une voix basse et brisée par la terreur :

— Albert... je suis près de toi... C'est moi, c'est ta Geneviève qui ta toujours aimé... qui n'a rien oublié. . . qui ne demande qu'à t aimer encore comme tu voudras l'être... Ne sens-tu pas mes lèvres sur tes lèvres?... ne les sens-tu pas sur ton

DE SAINT-POLANCE. 223

front... sur tes yeux? ne sens-tu pas ma poitrine sur ta poitrine?... O Albert... mon ami, je l'aime d'un amour que je t'ai toujours gardé... Mais réponds-moi... un mot.. . un seul mot !

La tête de son amant retomba lourdement sur son épaule ; elle sentit un froid glacial que lui communiquait le front et les lèvres... Alors elle jeta un cri que Ion entendit au loin.

Charles de Blanmon accourut à cet appel , et voyant Geneviève tout en larmes ne trouvant pas une parole pour rendre sa terreur et dire ce qui était arrivé, il se pencha sur son ami, et il écouta pour saisir un dernier mouvement , une dernière pulsation, dans celui qui paraissait n'être plus qu'un cadavre.

Le pouls battait faiblement à de longs intervalles. Charles et Geneviève passèrent une demiheure avant de pouvoir tirer Albert de l'espèce d'insensibilité dans lequel il était plongé; enfin ils y parvinrent. Albert aspira fortement l'air que l'on faisait arriver jusqu'à lui, et il promena sur ce qui l'environnait un regard sans lucidité.

— Vous sentez -vous mieux? lui demanda Charles.

Le malade essaya par un faible effort s'il pourrait se lever; mais il n'y parvint pas. Cinq minutes se passèrent, et ni Charles ni Geneviève n'obtinrent de réponse à leurs questions inquiètes.

Quand ses forces furent assez rétablies pour lui permettre de sortir seul de la bibliothèque , il repoussa l'appui que Charles et Geneviève lui offrirent, et les regardant tous deux avec ironie :

— Vous êtes mes véritables amis, leur dit-il, car vous m'avez tué.

Puis il sortit , sans souffrir qu on le suivît.

Une ïtvniïvt criée,

Je regrimpay donc la montagne que j'avais descendue, au sommet de laquelle je parvins avec beaucoup de lassitude.

Ctrako de Bebgerac.

Geneviève et Charles demeurèrent tous deux interdits à ces paroles cruelles, et ils restèrent silencieux aussi long- temps qu'ils entendirent le bruit des pas d'Albert qui retentissaient dans les escaliers et les corridors du château; enfin ce bruit de pas cessa de se faire entendre , et tous deux se regardèrent avec inquiétude.

— Je crains, murmura Geneviève d'une voix émue , que ma présence n'ait fait qu'augmenter l'ir-

ritation nerveuse d'Albert , et que le bien que vous en attendiez, monsieur de Blaumon, soit remplacé par un fatal dénouement.

— Que s'est-il donc passé entre vous? demanda Charles.

— Je ne saurais le répéter précisément... Il m'a reproché mon mariage. . . et jusqu'à ma présence en ces lieux... Il m'a dit qu'il m'avait oubliée... qu'une autre femme avait pris possession de son cœur, et qu'il voulait être seul au milieu de la solitude de Saint-Pouance. Jamais je ne l'avais vu ni si irrité ni si cruel... Hélas! hélas! il m'a brisée, et m'a fait connaître des douleurs que je ne connaissais pas

encore

— Ne désespérons pas du succès, madame, reprit Charles. Albert est malade d'esprit plus que de corps; il est naturellement inquiet, agité; le bonheur même ne lui apporte aucune tranquillité ; il est de ces caractères pour lesquels la paix n'est point faite. Alors même qu'il s'estimait heureux, il se forgeait dans l'avenir mille chagrins et mille tourments. Il a toujours cherché dans un amour dévoué une félicité qu'il n'a pas pu rencontrer, qui lui a échappé au mo-

DE SAliNT-POUANCE. 229

nient où il se croyait certain de l'avoir fixée près de lui. Ses lèvres n'ont dit que la vérité en avouant qu'il avait aimé d'un amour passionné; séduit par les fausses apparences de ce qu'il a cru être une véritable passion , il n'a reconnu son erreur que le jour où il s'est vu abandonné par la femme en laquelle il se confiait. Depuis ce jour fatal, il a renoncé à toutes ses croyances , parce que celle qui pour lui était la clef de voûte de toutes les autres avait failli. Vous le trouvez blessé, et regrettant, non pas la femme qui a pu le tromper, mais son amour qu'il avait placé en elle, mais cette croyance cette foi aux serments de tendresse d'une femme qu'il ne pense pas pouvoir ressusciter dans son âme. Albert a le cœur doux et tendre, lame poétique et naturellement exaltée; la vie n'est pas possible pour lui sans amour. Il a poursuivi partout cet amour véritable, cet amour passionné et profond qu'il n'a trouvé nulle part; il porte dans le secret d'un bracelet attaché à son bras les débris dune fleur qu'une pauvre Allemande lui a lancée de sa fenêtre comme nous traversions rapidement je ne sais quelle ville d'Allemagne. Jamais Albert n'a voulu savoir le nom

de cetu1 ville, il n'a point voulu s'y arrêter, ni y revenir, et il s'est mis à adorer la jeune fille et la fleur qu'il en avait reçue, en me disant que ce serait le seul amour sans déception qu'il rencontrerait sur la terre.

— Et cette femme qu'il a aimée, qu'est-elle devenue? prononça doucement Geneviève, non sans une forte palpitation de cœur.

— Oh ! cette femme , depuis deux ans il ne l'a pas vue, et il n'a pas cherché à la voir. Cette femme se présenterait à lui avec toutes ses grâces et toutes ses séductions, elle reviendrait à ses pieds, lui rapportant tous les trésors de sa tendresse , qu'elle ne parviendrait pas à lui arracher une parole d'amour : cette femme l'a trompé.... elle l'a fait cruellement souffrir. Lorsque je suis arrivé à Paris , il y a deux mois , inquiet de n'avoir pas eu de lettre de lui depuis long-temps , je l'ai trouvé cherchant à se tuer par la vie la plus dissipée que vous puissiez imaginer : il passait les nuits à jouer et dormait à peine quelques heures quand le jour était venu; mais il jouait, il se dissipait; il se livrait à mille folies, sans plaisir; son visage portait la triste empreinte d'un déses-

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poir résigné; il cherchait l'oubli et la fin de tout dans un genre de vie qui l'aurait conduit au tombeau, si je n'étais parvenu à l'enlever du milieu de Paris pour le transporter ici. Avant notre départ, il a été bien malade, j'ai cru le perdre ; nous sommes partis aussitôt que ses forces le lui ont permis; mais il n était pas complètement rétabli, le voyage lui-même l'a irrité, l'a fatigué.... Demain il sera plus calme, et il se repentira des paroles cruelles qu'il nous a dites; car son cœur est bon, et il sait combien nous lui sommes sincèrement attachés.

— Il va beaucoup souffrir pendant la nuit que nous commençons.... Je lui ai fait mal involontairement.... Pauvre Albert !... Et Geneviève pencha sa tête sur ses deux mains, et resta long-temps ensevelie dans ses réflexions.

Charles la regardait sans vouloir l'interrompre, ni la réveiller de l'espèce d'anéantissement physique auquel elle s'abandonnait, et plus il la contemplait, plus il espérait en sa présence et en ses soins pour soustraire Albert à ses noires idées.

— Si j envoyais chercher un médecin ? dit enfin Geneviève en se relevant comme en sursaut.

— Non , répondit Charles ; non , le fidèle Daujon et la vieille Myon veilleront dans la chambre voisine de la sienne; Daujon sait comment il faut le soigner dans ses moments de crise. Abandonnons donc Albert pour ce soir à leurs soins et à ses réflexions. Il faut que seul il se calme, que seul il revienne à la raison ; que dans le silence de la nuit, au bruit de ces eaux de la Vézère que l'on entend mugir autour des nombreuses îles qui composent le parc , il rappelle peu à peu en sa mémoire tous les charmants souvenirs de vos premières années; il faut enfin qu'avant de vous avoir revue il s'avoue vaincu , et que demain en vous retrouvant il vous remercie de votre présence à Saint -Pouance comme du plus grand bonheur qu'il pût éprouver.

— Mais il va passer une nuit bien mauvaise et bien agitée , et il m'a semblé si faible et si souffrant !

— Soyez sans inquiétude , j'espère au contraire beaucoup de cette crise. Il faut l'abandonner à lui-même. Plus son abattement physique sera grand demain , plus nous devons espérer le voir revenir vers nous , plus il appréciera le bienfait

de nos deux affections.... Mais voilà la nuit qui s'avance, vous êtes fatiguée, madame; il est temps que vous alliez, vous que les secousses de cette soirée ont douloureusement ébranlée, chercher quelques heures de repos; demain vous aurez besoin encore de tout votre courage. Permettez-moi de vous engager à vous retirer dans votre appartement.

— Avant de savoir si Albert est plus calme? s'écria Geneviève.

— Oui, madame, oui, laissons-le à lui-même jusqu'à demain matin; attendons, et il reviendra vers nous. Mais voici Daujon qui nous apporte des bougeoirs, il va nous donner des nouvelles de son maître. Eh bien, Daujon, que fait Albert?

— Monsieur se promène à grands pas dans sa chambre; il marche sans rien voir, il n'entend pas, et n'a point répondu à mes questions. Myon lui a vainement adressé la parole deux ou trois fois, il l'a regardée sans la reconnaître. Cependant depuis quelques minutes il a ouvert ses croisées, et il me semble un peu plus calme; il examine, à la clarté de la lune, les grands arbres des îles et les rochers de nos côtes.

— Vous veillerez sur lui, Daujoii , dit Geneviève; et s'il se trouvait plus souffrant, vous viendriez nous avertir.

— Oui, mademois.... oui, madame, reprit Daujon. Myon n'est séparée de monsieur que par une cloison , et moi je coucherai dans le cabinet de son appartement.

Après cette assurance, Geneviève se décida, non sans peine, à monter vers sa chambre. Arrivée dans le corridor sur lequel donnaient tous les appartements, elle s'arrêta long-temps, retenant jusqu'à sa respiration , pour chercher à saisir le moindre bruit , pour interroger jusqu'au mouvement de la marche d'Albert, que l'on entendait à travers les murailles et les portes de son antichambre.

Minuit sonna à l'horloge du village, le château semblait complètement enseveli dans le repos; Charles et Geneviève s'étaient retirés dans leurs appartements et se livraient à toutes les réflexions que leur suggéraient les événements et les émotions de la journée qui venait de s écouler, et aux inquiétudes que leur inspirait celle du lendemain. Le silence était profond dans le château, dans

DE SAINT-POUANCE. 235

les cours et dans toute la campagne ; des étoiles brillaient au ciel, et le bruit des eaux semblait être une harmonie du silence. Albert, enveloppé dans une large redingote, ouvrit la porte de sa chambre avec précaution, traversa le corridor, et descendit l'escalier en s'arrêtant à chaque marche dans la crainte de la faire bruire sous le poids de son corps. Daujon cependant l'entendit et prévint Charles de Blanmon ; mais quand tous deux l'eurent vu se diriger vers les îles du parc , ils rentrèrent dans leurs chambres sans témoigner d'inquiétude.

— Tout va bien , dit Charles à Geneviève en passant devant la porte de son appartement; tout va bien : Albert vient de quitter sa chambre ; il est allé retrouver les souvenirs de votre nuit d'adieux , au milieu des îles du parc. Dormez bien , reposez-vous; demain, je l'espère, nous serons tous heureux.

— Merci , merci, répondit Geneviève. Et elle se précipita derrière les rideaux de sa fenêtre pour épier le retour d'Albert.

La nuit s'écoula sans que Geneviève fût satisfaite dans son attente; elle put compter une à

une les heures que le marteau de l'horloge frappait à coups retentissants sur son timbre rendu plus sonore par le silence même de la nuit. Les premiers chants du coq, les premières lueurs de l'aurore , la trouvèrent immobile derrière ses rideaux. Tout dormait autour d'elle, les champs étaient encore déserts, on entendait seulement au loin le bruit de quelque porte qui s'ouvrait dans le village et les mugissements des bestiaux dans les étables ; un léger brouillard flottait comme un nuage en montant vers le sommet des montagnes , et l'herbe des gazons et les feuilles des arbres brillaient sous les gouttes nombreuses de la rosée du matin. Peu à peu le ciel se colora d'une teinte plus chaude, puis à l'orient apparurent quelques nuages dorés précurseurs du soleil, et enfin le soleil lui-même resplendit de ses premiers feux.

Geneviève, fatiguée par la longue attente qu'elle avait subie et par l'inquiétude qu'éprouvait son âme, attendait toujours fixant ses yeux brûlants vers la porte qui de la cour du château donnait entrée dans les îles et dans les bois du parc.

Le soleil était levé depuis près dune heure,

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quand Albert se décida à revenir vers sa demeure. Ses cheveux imprégnés de rosée retombaient négligemment le long de sa figure pâlie par la fatigue, la maladie et l'insomnie; sa démarche était lente et accusait une lassitude complète du corps et de l'esprit ; il tenait ses yeux fixés vers la terre et semblait ne se mouvoir que par une sorte d'instinct machinal. On n'apercevait plus en lui ni colère, ni irritation, ni impatience : ainsi que l'avait prévu Charles, Albert était vaincu, ses forces étaient épuisées.

Geneviève aurait voulu courir à sa rencontre , lui donner son bras pour appui, lui dire : Mon ami , je t'aime et te serai soumise, ordonne de ma destinée; mais une force invincible la retint clouée aux carreaux de sa fenêtre, et elle ne put que s'écrier dans son cœur :

— Mon Dieu! mon divin créateur! donnez- lui la paix et le bonheur, et frappez ma tète de tout le malheur qu'il n'aura pas à supporter.

Ce ne fut que lorsque les pas d'Albert retentirent dans l'escalier du château, que Geneviève songea à se jeter sur son lit: la fatigue l'y surprit, et son sommeil se prolongea jusqu'à une heure

assez avancée de la matinée. Des coups légèrement frappés à sa porte lui firent enfin ouvrir les yeux.

i — Qui est là ? dit-elle en cherchant à reprendre sa présence desprit.

— Puis -je entrer? demanda Charles de Blanmon.

Geneviève , en reconnaissant l'ami d'Albert , se hâta de se lever et courut ouvrir sa porte.

— Qu'avez-vous à m'apprendre? Que se passet-il? murmura-t-elle respirant à peine.

— .lai à vous apprendre, reprit Charles , que mes prévisions se sont vérifiées : Albert est calme et plein de raison ce matin.... 11 m'a fait appeler près de lui il y a une heure.

— Oh! parlez... parlez, monsieur de Blanmon; que vous a-t-il dit ?

— Je savais qu'Albert avait passé la nuit dans les îles, aussi m'étais-je levé presque avec le jour pour être prêt quand il me ferait demander; car je suis un habile devin, madame, j'avais prévu tout ce qui est arrivé. J'ai vu Albert revenir vers le château , j'ai entendu son pas sur les marches de l'escalier , et un quart d'heure s'était à peine

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écoulé, quand Daujon est accouru pour me prier de me rendre près de lui.

Je l'ai trouvé abattu, mais calme ; il ne souffrait plus de ses impatiences nerveuses; en un mot, il était complètement raisonnable. En me voyant, il m'a tendu la main et m'a dit : Je vous ai fait de la peine hier, Charles , il ne faut pas m'en vouloir, j'étais malade; la rencontre de Geneviève, à laquelle je ne m'attendais pas , m'avait profondément remué.... Vous me pardonnez? a-t-il ajouté; il le faut bien, je suis votre malade , et l'on passe bien des choses à un malade.

— Oui , j'oublie votre injustice envers moi , lui ai-je répondu, je ne me souviendrai jamais du mot dur par lequel vous me l'avez exprimée ; mais il y a encore une autre personne que vous avez profondément peinée....

■ — Geneviève ! s'est-il écrié.

— Oui, l'ami de votre enfance, votre première fiancée, qui ayant appris par moi votre retour, était venue confiante et heureuse au-devant de vous ; c'est à elle surtout , c'est à elle seule que vous devez demander pardon, mon pauvre Albert. Croyez-moi , mon ami, c'est votre bon ange que

vous retrouvez assis au seuil du logis paternel, c'est la paix et le repos qu'il vous apporte , ne le quittez jamais.

Alors il m'a répondu qu il attendait impatiemment le moment où il pourra vous voir, qu'il avait bien des torts envers vous, et qu'il voulait les réparer tous. Ainsi donc préparez - vous ce matin à une grande explication. Notre bataille décisive est imminente; il faut vaincre, madame, il faut vaincre.

— Je voudrais, dit Geneviève, le savoir plus calme et plus heureux avant mon départ.

-— Plus calme... plus heureux... repartir... que veut dire ce langage? je ne vous comprends pas. Si vous vouliez vous séparer de Saint-Pouance, et qu'il ne vous retînt pas, je renoncerai à me mêler de vos affaires, et je ne vous reverrai de ma vie. Tous deux vous avez été élevés à Saint-Pouance, tous deux vous y avez passé côte à côte les premières années de votre vie; le malheur vous a éprouves tous deux; vous vous retrouvez aujourd'hui, après des années de tribulations, pourquoi vous sépareriez-vous:' Qui se met entre vous? qui vous exile ?

DE SALNT-POUANCE. 241

— Hélas ! Albert a connu 1 existence agitée de ceux qui vivent à Paris; il a goûté à tous ces plaisirs dont on s'enivre , mais dont on assure que 1 on ne peut se rassasier ; comment voudriez-vous qu'après cette vie toute d'éclat et de plaisir, il s'habituât à la solitude de Saint-Pouance?

— Solitude.... solitude.... vous y serez près de lui.

Geneviève ne répondit point et parut agitée et embarrassée.

— Reprenez toute votre fermeté, soyez calme: c'est l'avenir que nous allons gagner ou perdre dans cette journée.

— Je suis calme , dit Geneviève , qui était devenue très pâle , et cependant je me sens agitée d'un frisson de tremblement.

— Allons, du courage! le moment décisif approche : cette journée doit nous laisser maîtres du champ de bataille. Albert est rassasié de la vie de Paris, de cette existence de tribulations, de vains plaisirs ; il aspire au repos. Il n'a pas connu jusqu'à ce jour l'amour véritable ; il ignore le charme des affections vraies et légitimes : faitesle-lui connaître. C'est près de vous qu'il doit re-

couvre]- ie calme qui lui est si nécessaire, et qu'il pourra se livrer à ses études favorites , à ces travaux de l'esprit pour lesquels il est né. Albert est poète, poêle remarquable; ici, au milieu des bois et des rochers de cette retraite , il sentira se développer de plus en plus en lui son instinct poétique. C'est à vous qu'il appartient de le rendre à sa véritable vocation. Ma tâche est terminée ; la vôtre commence. .1 ai su briser les liens qui l'enchaînaient à Paris; vous devez lui en forger de nouveaux qui l'attacheront au pays de ses pères. Je vous confie mon ami malade ; guérissez-le.

— Mais comment le fixer dans cette solitude, lui que rien n'a fixé jusqu'à présent? Quel charme voulez-vous qu'ait pour son imagination vive et mobile une existence monotone dans un pays où les travaux de 1 esprit sont si peu appréciés? Personne ici ne s'occupe de poésie, de littérature; personne ici ne saura en causer avec lui; et s'il laisse voir, s'il laisse deviner quelles sont ses occupations favorites , nos voisins lui feront la réputation d'un fou ; ils le prendront en pitié , et le regarderont comme un homme inutile , dont l'esprit est tant soit peu dérangé. Nous n apprécions, dans notre

DE SAINT-POCANCE. 243

civilisation reculée , que les gens qui se vouent à l'agriculture, que ceux qui sont en état de diriger une ferme et de soigner un jardin, que ceux qui ont approfondi les mystères de X élève du bétail. Nous n'avons guère d'autre conversation que des conversations sur le prix des grains, des bœufs, des moutons, et sur la culture des terres; et quand vous entendrez dire d'un homme qu'il a beaucoup de moyens , vous pouvez être certain que cet homme a des vignes en bon état, des prés bien arrosés et une basse -cour largement meublée. Nous regardons presque avec pitié celui qui possède une bibliothèque... « Cet homme a toujours le nez dans les livres, » disons nous en haussant les épaules; que voulez-vous qu'il sache? Hélas! monsieur de Blanmon, un poète, dans les campagnes du Bas-Limousin, sera comme un Indien qui ne saurait parler que la langue indienne au milieu de la France !

— Mais vous, vous, sa compagne d enfance, vous serez à vous seule son auditoire, son public ; vous l'écouterez, vous l'encouragerez, vous lui donnerez vos applaudissements.

— Moi, monsieur de Blanmon!' J'ai efe ele

2lxt\ ALBERT

vée dans cette contrée; j'ai contracté le goût de ses habitants , leurs mœurs ; je ne sais que ce qu'ils savent. Peut-être y a-t-il un esprit qu'ils ne possèdent pas; je puis comprendre qu'un grand charme soit attaché aux distractions que donne l'esprit, et qu'il serait possible de causer d'autre chose que de la culture des terres ou de Y élève du bétail ; mais je ne me laisse point aller à ces idées, quelque séduisantes qu'elles puissent être. Pour être heureux dans notre pays , il faut vivre de sa vie; il faut savoir se plier à ses habitudes , demeurer en paix et en bonne harmonie avec ses voisins en ne les blessant pas par une trop grande supériorité; à moins d'être avocat ou notaire, car alors il est permis de paraître instruit en législation, d'être malin , d'être ru?»é; et on dit de vous que vous êtes un homme capable.

— N'y a-t-il donc plus de gentilshommes dans ce pays? l'instruction s'y trouve-t-elle si rare que ce soit un miracle d'y rencontrer quelqu'un au courant des progrès de l'esprit humain :'

— Nous sommes fermiers, répondit Geneviève; tout notre esprit s'est porté vers les connaissances agricoles. Voyez nos habitations ; le luxe

DE SATMT-POUANCE. 245

y est une chose inconnue; nous méprisons ce que vous décorez du nom de comfortable, comme une frivolité. Le bien-être matériel consiste pour nous dans la possession d'étables et de greniers bien approvisionnés. N'allez pas vous imaginer que nous soyons à plaindre : nullement; nous avons nos jouissances qui vous sont inconnues , nos occupations, dont le charme ne saurait être senti par vous. Nous suivons avec intérêt les progrès des travaux dans nos champs; les bonnes et les mauvaises saisons nous donnent des émotions, des craintes, des joies, des espérances, qui ôtent à nos journées la monotonie que vous pourriez leur supposer. Chaque mois, chaque semaine, presque chaque jour, indiquent des travaux différents. Nous nous levons de bonne heure pour mettre en mouvement le bataillon de nos ouvriers; nous les surveillons dans leurs occupations; nous les dirigeons ; nous jouissons des améliorations qu'avec leur concours nous parvenons à obtenir dans nos propriétés, et, le soir venu, nous récapitulons le passé, et nous songeons avec joie à l'avenir que nous avons préparé. Tout le monde travaille ici : les hommes conduisent les travaux

extérieurs, et nous, pauvres femmes, que, dans votre civilisation de Paris , vous avez classées comme des êtres presque inutiles , comme des objets de luxe et de pur agrément, nous possédons une importance réelle : les détails d'intérieur nous regardent; nous commandons dans la maison ; les domestiques , la basse-cour sont de notre ressort ; nous amassons les provisions de l'hiver ; nous organisons l'abondance et le bien-être que d'autres ont préparés. Les bals et les veillées ne nous fatiguent pas. Nous avons la paix du cœur , parce que nous ignorons ces mille tracas de l'esprit , ces rêves de l'amour-propre et de la coquetterie qui composent 1 existence des femmes de Paris.

— Parlez à Albert avec l'éloquence que vous venez de déployer pour la défense de votre province, et vous le conquerrez à tout ce que vous voudrez, dit Charles.

— J'ose vous parler sans crainte ; j'ose vous dire tout ce qui me vient à la pensée, monsieur de Blanmon; mais je ne sais pourquoi je deviens timide et embarrassée avec Albert ; et cependant je vous connais à peine, tandis qu'Albert est pour moi un frère, un ami d'enfance.

DE SAINT-POUANCE. 247

— C'est que vous craignez de lui déplaire par le moindre mot , et que vous ne redoutez pas la discussion avec moi, dit Charles en souriant. Maintenant je vais vous laisser le temps de vous habiller, car le moment de notre déjeuner approche, et quoique vous soyez vêtue exactement comme hier, je remarque, au froissement de votre toilette, à votre lit, dont les couvertures ne sont pas même soulevées , que vous avez dû passer une mauvaise nuit. Vous ne vous êtes pas couchée?

Geneviève rougit , et rajusta son fichu et ses cheveux.

— Je vous laisse , je vous laisse , madame. Dans une heure vous serez en présence d'Albert. Si vous voulez suivre mon conseil, si vous voulez vous fier à ma sincère amitié...

— Eh bien ! monsieur, que ferai-je ?

— Vous reprendrez votre conversation avec Albert au point où vous l'avez laissée il y a quelques années, quand, par une belle nuit d'été, vous vous séparâtes après une douce et longue entrevue sous les voûtes des grands arbres des îles. Oubliez ce qui s'est passé depuis cette époque , et soyez ce que vous étiez alors , pour le faire redevenir ce qu'il était au début de sa carrière.

2A8 ALBERT DE SAI1MT-P0l-AN.CE.

— Peut-on ainsi oublier et se souvenir?

— Je crois, dit Charles en ouvrant la porte d<la chambre de Geneviève pour se retirer , je crois à votre affection pour Albert... et je suis certain qu'Albert vous aime réellement.

ïlrtour vn$ U passe

La philosophie ne pense pas avoir mal employé ses moyens quand elle a rendu à la raison la souveraine maistrise de nostre âme et l'authorité de tenir en bride nos appétitz. Montaigne.

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Pendant la longue nuit qu'Albert venait de passer en méditations dans les îles de Saint-Pouance , son esprit avait subi l'influence des lieux, qui lui rappelaient toute sa jeunesse et celle des souvenirs de son premier amour , qui , presque à chaque pas, se dressaient devant lui sous la forme d'un banc de gazon , d'une roche surgissant au milieu des bruyères, d'un tronc d'arbre renversé par l'orage et laissé au lieu de sa chute; c'était là qu'il avait vu pour la dernière fois Geneviève encore jeune fille; c'était dans ces îles, et par une nuit semblable à la nuit qui l'environnait, que

leurs serments et leurs promesses d'amour setaient échangés; c'était enfin des îles du parc de Saint Pouance qu'il s'était élancé vers le monde, pour y rencontrer toutes les déceptions qui l'avaient frappé.

Il en vint à se dire que peut-être avait-il négligé le bonheur qui se présentait à lui au début de son existence, que peut-être le véritable amour avaitil été celui de Geneviève. Puis avec cette puissance d'imagination et cette mobilité qui le caractérisaient, il embellit cet amour presque oublié de toutes les séductions et de tous les charmes que ses autres amours ne lui avaient point offert. Il tourna moins douloureusement sa pensée vers cette Hélène qu'il croyait avoir aimée du dernier amour de son coeur, et la comparaison qu'il établit entre elle et Geneviève ne fut point désavantageuse à cette dernière. Bailleurs l'amour de Geneviève , se dit-il , n'est point en moi une passion nouvelle : il se réveille aujourd'hui, je le retrouve après l'avoir abandonné , c'est l'ami qui est resté fidèle gardien du toit paternel et qui m'ouvre ses bras pour fêter mon retour.

Ce quil souhaitait plus que toute autre chose au

monde, c'était le repos, c'était la paix du cœur, et Geneviève lui apportait la paix et le repos ; elle rattachait ses jours présents aux anciens jours. Depuis long-temps le cœur d'Albert était vide; il avait, si Ion peut s'exprimer ainsi, soif d'aimer, pour le purifier de tous les dégoûts et de toutes les âcretés dont il avait été rempli. Peu à peu il franchit ce moment de crise pendant lequel on semble combattre encore les projets et les résolutions arrêtées, comme pour n'avoir pas la honte, vis-àvis de soi-même, d'une défaite trop facile; peu à peu il passa de cette petite guerre, innocente tromperie qu'il soutint par acquit de conscience, à la rêverie de la félicité que lui apporterait l'amour de Geneviève. Il s'indigna d'avoir donné accès en son âme aux idées ambitieuses et aux tribulations de la vie du monde, qu;md il aurait pu si facilement être heureux en ne sortant pas de chez lui.

Près de Geneviève, pensa-t-il, je retrouverai mes instincts poétiques, mon ardeur au travail; elle m'encouragera, elle suscitera en moi une poésie nouvelle, et je verrai enfin se lever des jouis heureux que je n'ai jamais connus. Quand les pre-

Ibh ALBERT

mières lueurs du soleil vinrent éclairer Albert en pénétrant à travers la niasse de feuillage, Geneviève avait repris dans son cœur tout son ancien empire , et il était impatient de la revoir pour lui demander de pardonner à sa vivacité et à son irritabilité de la veille. Albert renaissait; il revenait à la vie dépouillé du lourd fardeau des souvenirs importuns. Le passé ne lui semblait plus une réalité, l'avenir seul occupait son imagination; et cet avenir quelques mots allaient en décider avant peu d'heures.

Le déjeuner fut silencieux ce jour-là à Saint- Pouance. Blanmon fut le seul qui fit honneur aux talents culinaires de la vieille Myon; Geneviève et Albert se livrèrent à leurs inquiétudes, et ne s'aperçurent même pas de la longueur de ce repas, que Charles prolongeait à plaisir, pour se donner le loisir d'observer la singulière physionomie de deux amoureux qui prennent pour une peine douloureuse leur plus douce émotion. Enfin Charles prétexta quelques derniers arrangements à faire exécuter , et il laissa seuls Geneviève et Albert, qui attendaient avec impatience le moment d en venir à une explication.

DE SALNT-POLAiNGE. 255

— Geneviève ! dit Albert d'un air inquiet et triste.

Geneviève releva sa tète , qui peu à peu s était inclinée sur sa poitrine pendant la durée du long silence qui avait présidé au déjeuner.

— Gene>iève, voulez-vous venir revoir les îles avec moi?

La jeune femme prit son chapeau, et elle suivit Albert , témoignant seulement de son acquiescement à sa proposition par sa soumission muette.

Le soleil était beau et éclatant; aucun nuage n'en voilait la face, et ses rayons se répandaient sur la terre et la réchauffaient avec amour. Nul vent n'agitait les branches des arbres ; un lourd repos semblait peser sur toute la nature. On entendait seulement dans les grandes herbes les chants monotones des insectes , et dans les buissons fleuris les appels des oiseaux. Les îles de Saint-Pouance , couvertes de grands arbres , offraient un sûr abri contre la chaleur du jour. La Vézère, qui les entoure, et qui bouillonne sur les rochers qui leur servent de base , rafraîchissait l'air par la vapeur de ses ondes et de ses cascades. Albert conduisit Geneviève par cent détours et allées mystérieuses

jusqu'à une sorte de baie cachée à tous les regards par des arbres dont les branches abaissaient au-dessus d'elle leurs dômes de verdure. Un sable fin et brillant couvrait la plage , où les eaux venaient doucement mourir , des mousses tapissaient les granits qui y servaient de siège, et la Vézère murmurait , en s'éloignant de cette retraite, comme des soupirs de regrets, des chants mystérieux.

Jusqu'au moment où ils arrivèrent dans ce lieu dérobé à tous les regards, Albert et Geneviève ne s'adressèrent pas la parole. Ils n'auraient pas voulu se dire un mot froid ou indifférent, et ils sentaient l'impossibilité d'arrêter une seule minute leur pensée sur une chose étrangère à leur amour. Geneviève aimait Albert avec toute la force, toute la passion dune première affection ; et quand elle avait cru devoir se marier, sa faculté d'aimer s'était pour ainsi dire trouvée suspendue; mais en elle n'avait point été éteinte cette première passion de ses jeunes années. En se retrouvant avec Albert, elle reprenait toute la virginité de son cœur, toutes ses douces pudeurs; elle attendait, inquiète, émue, craintive, les premières paroles de son amant.

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