‹ Albert de Saint-Pouance (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · HI · texte numérisé non relu

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En rentrant dans la cour du château de Saint- Pouance, Albert trouva Charles de Blanmon, qui l'attendait, assis sur un banc de pierre adossé à la muraille du portique. Daujon avait inutilement parcouru les jardins et le parc dans l'espoir de le rencontrer, et Myon interrogeait de la fenêtre de sa cuisine, par un regard inquiet, tous les chemins que son œil pouvait découvrir, pour leur demander ce qu'était devenu son maître, son enfant, cet Albert quelle aimait d'un amour maternel. Son arrivée fut le signal d'une activité long-temps suspendue : Daujon et Myon disparurent pour servir

le dîner, dont l'heure était passée; et Charles se levant de son siège à l'approche de son ami, lui reprocha de s'être fait attendre, et d'avoir causé de vives alarmes à lui et à ses serviteurs.

— . Nous vous savions dans la montagne, Albert, lui dit-il, et nous craignions que vous ne vous fussiez témérairement engagé dans une entreprise au-dessus de vos forces. Vous n'êtes pas totalement rétabli de votre dernière maladie ; vous avez commis une véritable imprudence.

— Rassurez - vous , Charles, répondit Albert; cette promenade m'a fait du bien : j'avais besoin d'air; j'éprouvais le désir de retrouver tous les lieux amis de mes jeunes années. Je suis seulement fâché de vous avoir fait attendre votre dîner.

— Oh! ce n'est qu'un fort petit malheur, reprit Charles. Réparons le temps perdu. Je vois Daujon qui s'avance de notre côté la serviette sous le bras ; rendons-nous à son appel; la salle à manger nous réclame.

— Et Geneviève, où est-elle? demanda Albert.

— Votre cousine a sans doute comme vous , mon cher ami , voulu retrouver les lieux amis de srs jeunes années; elle a fait une promenade qui

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l'a beaucoup fatiguée : aussi m'a-t-elle fait prévenir qu'elle ne dînerait pas avec nous.

— Serait-elle souffrante? s'écria Albert en tressaillant.

— Nullement... je vous dis qu'elle est fatiguée, et voilà tout. Rassurez-vous ; la fatigue sera passée demain matin.

Albert murmura en lui-même : — Ainsi donc elle se prononce ; le courage lui fait défaut au moment de la décision! Et d'un pas lent, d'un air accablé, il suivit Cbarles dans la salle à manger. Il aurait voulu pouvoir se dispenser de dîner; mais Charles ne le lui permit pas , et le contraignit à prendre quelque peu de nourriture.

— Je ne vous conçois vraiment pas, vous et votre cousine , dit -il à Albert : l'air de la campagne , au lieu de vous donner de l'appétit, semble vous l'avoir ôté. Je ne comprends rien à vos manières d'être et d'agir : votre réunion vous attriste, et quand je ne vois autour de vous que des causes de bonheur , vous vous rendez malheureux à plaisir , par je ne sais quel raffinement de délicatesse précieuse et de scrupules extraordinaires. Je vous laisse ce matin tous deux partant pour une pro-

menade dans les îles du parc , et peu de temps après votre départ j'apprends que vous avez été vu par des paysans grimpant comme un chamois à travers les rochers et les ronces, et que madame votre cousine arpente à grands pas la longue avenue de la grande île. Pourriez-vous m'expliquer ce que tout cela signifie? pouvez-vous me donner la clef de tous ces mystères , qui me paraissent les plus étranges du monde ?

— Nous allons reprendre le chemin de Paris, mon ami, répondit Albert d'un air triste.

— Vous avez décidément perdu la raison ! s'écria Charles. Reprendre Je chemin de Paris!.... Nous sommes à peine arrivés; notre voiture est encore couverte de la poussière du voyage. Je suis votre tuteur, mon pauvre Albert, et je ne vous permettrai pas une pareille folie.

— Il le faudra bien , si vous ne voulez pas me voir retomber ici dans cette maladie dont vous avez eu l'espoir de me guérir en m'entraînant vers cette habitation maudite.

— Expliquez-vous... Que s'est-il passé :'... Votre cousine Geneviève a-t-elle mis en oubli l'affection qu'elle semblait vous porter? y a-t-il quelque malheur que j'ignore ?

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— Je ue peux rieu vous expliquer; je ne dois rien vous dire, Charles; mais il faut reprendre nos bâtons de voyageurs.

— Vous n avez, dites-vous, aucune confidence à me faire? Eh bien ! moi, je vous préviens, Albert, que je ne partirai pas d'ici avant d'avoir demandé à Geneviève ces confidences que vous me refusez , et qu'elle accordera à mes sollicitations.

— Non, non! répéta Albert avec force en se levant de table par un mouvement brusque ; si vous êtes réellement mon ami , vous n'interrogerez pas Geneviève.

Daujon entra à l'instant où Albert se dirigeait vers Charles, auquel il cherchait à démontrer la nécessité d'un silence absolu sur les événements qui motivaient sa résolution.

— Monsieur, lui dit-il, mademoiselle Geneviève vous fait demander quelques minutes d'entretien.

La parole s'arrêta sur les lèvres d'Albert , une vive émotion s'empara de lui, et, se retournant -s ers Daujon , il lui fit répéter la commission dont il s'était déjà acquitté.

— Mademoiselle Geneviève, reprit Daujon,

fait demander à monsieur de vouloir bien venir

lui parler.

— Attendez-moi, Charles, dit Albert, rien n'est décidé.

Puis il se précipita vers la porte, en proie à une agitation qui tour à tour le remplissait d'espérances ou lui jetait dans l'esprit de cruelles appréhensions, des terreurs qui arrêtaient presque sa respiration.

Quand il fut arrivé à la chambre de Geneviève , il frappa avant d'entrer, et une voix faible et émue lui répondit en l'invitant à s'avancer. Une lampe recouverte de son abat-jour éclairait à peine la vaste pièce où s'allait décider la destinée d'Albert; une sorte de clair-obscur enveloppait de sa lumière douteuse et Geneviève et tout ce qui l'entourait; le silence était profond, et le bruit de la respiration des deux amants le troublait seul.

— Vous m'avez fait appeler, Geneviève? dit enfin Albert d'une voix sans retentissement. Qu'avez-vous à m'ordonner:'

Geneviève se souleva lentement du vieux et vaste fauteuil dans lequel elle était assise , puis elle y retomba sans forces, et ses lèvres s'ouvri-

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rent pour parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Un nouveau silence s'établit, pendant la durée duquel tous deux cherchèrent à reprendre un peu d'empire sur eux-mêmes. Enfin , Geneviève fit un nouvel effort, et les mots s'échappèrent un à un de son gosier comme les dernières paroles d'un mourant.

— Vous êtes revenu vers moi, Albert, après des années de séparation, et quand je n'espérais plus vous revoir.... vous êtes revenu malade, plus encore dune souffrance morale que dune douleur physique; vous m'avez redemandé cet amour qu'en des temps plus heureux j'osai vous avouer, alors que nous croyions tous deux qu'il suffisait de la résistance de nos volontés pour contraindre la destinée à ne pas s'opposer à notre union....

La force manqua à Geneviève pour achever la phrase qu'elle avait commencée; elle se couvrit la figure de ses mains « et elle attendit un retour de résolution pour reprendre la parole.

— Je n'ai jamais cessé de vous aimer, Albert; vous avez toujours été présent à ma pensée , vous

avez sans cesse occupé mon cœur. Vous me demandez aujourd'hui une preuve de mon amour, vous avez besoin de cette preuve pour v croire.... je me soumets à tout ce que vous exigez...

— Je n'exige rien, Geneviève; je ne veux rien devoir qu'à l'entraînement de votre cœur, qu'à votre amour.

La tête de Geneviève s'inclina sur sa poitrine....

— Vous avez tout mon amour, Albert.

— L'ai-je tout entier, vous dotme-t-il à moi?... Ne regrettez-vous pas, comme un sacrifice auquel vous vous décidez avec peine , la preuve que je lui ai demandée?

— Non.... je ne regrette rien.... J'ai foulé aux pieds, pour vous qui doutez de moi, qui doutez démon cœur, tous les scrupules, tout ce que le monde appelle des convenances sacrées ; j'ai étouffé dans mon cœur les divins préceptes de ma religion; je me suis dépouillée, pour être aimée de vous comme vous voulez que je le sois... de cette modestie des femmes, que j'avais appris à regarder comme leur plus sainte vertu.

— Geneviève.... Geneviève.... éprouvez-vous un regret?

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— Si mes regrets avaient été plus forts que mon amour, je ne vous aurais pas appelé près de moi... Albert.... mon ami : je ne suis et je ne serai plus rien désormais que ce que vous ordonnerez que je sois; je n'ai plus que vous au monde; vous seul serez mon refuge contre les attaques du public ; quand tout le monde m'accablera, vous me soutiendrez; vous vous rappellerez, n'est-ce pas, que si j'ai failli, ma faute a été commise pour vous....

Albert s'était précipité à genoux devant Geneviève, et il l'entourait de ses bras, et il lui prodiguait les plus doux noms que l'amour peut inventer.

— Regardez-moi, Albert, regardez-moi! j'ai quitté mon deuil.... Je ne suis plus Geneviève, je n'ai pas été mariée, je ne suis pas veuve ... je ne suis plus rien.... Je date d aujourd'hui ; demain Ion me nommera votre maîtresse!... Mais ditesmoi que les réprobations du monde, qui s'attacheront à ma personne , ne m ôteront pas votre amour! dites-moi que vous.... vous, Albert, vous ne me mépriserez pas un jour!...

— Moi, te mépriser! Oh! non, jamais.... ja-

mais

— Tu n'as pas horreur, Albert, de cette veuve couverte de deuil qui rejette les bandeaux de son veuvage pour se livrer à toi?...

— Non, Geneviève!...

Et il la serra plus fortement et avec plus d'amour dans ses bras.

— O mon Dieu!... pourquoi ne suis-je point sa femme ! balbutia Geneviève en pleurant et en tordant ses bras.

Albert se releva précipitamment, et, comme une flamme brûlante, la colère et le désespoir allumèrent ses yeux d'une ardeur subite.

— Est-ce ainsi que vous m'aimez , Geneviève ? s ecria-t-il. Est-ce ainsi que votre amour s'exprime? Croyez-vous que je veuille vous disputer à vos regrets? non.... non, je me suis trompé.... J'apprends maintenant que la crainte des blâmes du monde est plus puissante sur votre cœur que tout l'amour du mien.... Je vous rends vos promesses, je ne veux rien devoir à la contrainte , je ne veux pas d'un sacrifice qui vous coûte tant de larmes.... Restez fidèle à votre veuvage.... conservez cette prétendue estime d'un monde à laquelle vous tenez tant.... moi, je vais partir, je vais re-

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prendre mon chemin rempli de tant d'épreuves doulou reuses...

— Albert!... Albert' voulez-vous donc me tuer par votre froide cruauté? demanda Geneviève en rédoublant ses pleurs.

— Je ne veux rien... je n'attends plus rien de vous.... Je vous pardonne le mal que vous m'avez fait et l'espérance bien vite déçue que vous aviez fait naître dans mon âme.

Et comme Albert se dirigeait vers la porté de la chambre sur la serrure de laquelle s'appuyait déjà sa main, Geneviève s'élança vers lui, se suspendit à son cou, et, l'entraînant loin de là vers le fauteuil qu'elle venait de quitter, elle le força à s'y asseoir , et se jeta éperdue à genoux devant lui.

Sa figure était devenue plus pâle que le long peignoir blanc qui entourait sa taille, ses yeux ne versaient plus de larmes, mais ses dents s'entrechoquaient quand elle voulait parler, et ses mains se crispaient de mouvements nerveux.

— Reste... reste, Albert!... je ne redoute ni les clameurs ni les mépris du monde, puisque tu m'aimes.,. Tu seras tout pour moi... ton bonheur est ma vie!... Tu me veux pour ta maîtresse.... je

serai ta maîtresse... ton esclave, ce que tu voudras que je sois.... je le serai avec bonheur!... Prendsmoi dans tes bras , je ne me défends plus... Reparde-moi, me voici entre tes bras.... regarde mes yeux, ils ne contiennent plus de larmes... Albert, dis-moi que tu m'aimes!... dis-le-moi, comme ce matin tu me le disais encore....

Et prenant avec ses mains la tête d'Albert, elle l'attira jusqu'à ses lèvres, qui y imprimèrent des baisers dévorants ; puis elle dit, en se laissant tomber sur la poitrine de son amant :

— Je suis à toi !.. . xAlbert ! . . .

Et tout son corps s'affaissa sur lui-même, et il aurait glissé sur le parquet de la chambre si Albert ne l'avait soutenu.

— Reviens à toi , Geneviève. . . mon amie ! Oui , je t'aime.... je t'aime d'amour!...

Mais Geneviève ne l'entendait plus, ses sens l'avaient abandonnée ; elle demeurait immobile, semblable à un mort et glacée comme lui, son pouls ne battait plus qu'à de longs intervalles, et le souffle de sa respiration ne flottait plus sur ses lèvres.

— Geneviève, répéta Albert, entends-moi; je

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t'aime... de tout (amour de mon cœur! Je ne partirai pas , je resterai près de toi.... et tu seras ma femme devant Dieu et devant les hommes.

Geneviève demeurait toujours immobile et privée de sentiments. Alors Albert fut épouvanté; il la crut morte en apercevant ces yeux légèrement entrouverts et dans lesquels la prunelle ne se montrait plus. Il souleva Geneviève entre ses bras et la déposa sur son lit , puis il fit entendre des cris de désespoir pour demander du secours. Charles. Daujon etMyon accoururent, et pendant quelques secondes tous demeurèrent interdits et tremblants devant le spectacle qui s'offrit à eux.

Charles retrouva le premier sa présence d'esprit; il chercha à réchauffer les mains glacées de Geneviève , et lui fit respirer des sels que Daujou avait été chercher dans la chambre de son maître. Quant à Albert, il paraissait frappé de stupeur, ses yeux demeuraient fixes, il n'entendait pas ce qui se disait autour de lui, et ne voyait point; on eût dit qu'une aliénation complète d'esprit venait de détruire toutes ses facultés. Il répétait presque à chaque instant :

— Geneviève!... ma pauvre Geneviève!...

Enfin , après plus d une demi-heure c}e soins et dinquiétucje , Geneviève rouvrit les yeux ; elle souleva doucement ses paupières et promena son regard d un air profondément étonné sur tous eeux qui l'environnaient; elle voulut se lever, mais ses forces trahirent sa volonté , et elle retomba sputenue sur les bras de Charles et de Myon.

Quand ses lèvreç purent s'puvrir, elle prononça le nom d'Albert et elle lui tendit la main.

Alors seulement Albert secona la stupeur qui l'accablait; il se saisit de la main qui lui était tendue, et la serra contre sa bouche presque convulsivement.

— Me pardonnes-tu? lui demanda Geneviève d'une voix si basse qu'il fut le seul à entendre son interpellation.

— Daujon, et vous, Myon, ma cousine vous remercie de vos soins , elle est mieux maintenant , vous pouvez vous retirer.

Charles de Blanmon voulut suivre ces deux vieux serviteurs, mais Albert saisit son bras et s'opposa à son départ.

— Restez.... restez, Charles, lui dit-il, vous de-

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vez entendre ce que j'ai à dire à Geneviève; approchez-vous de son lit... je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés; je la supplie de les oublier et de me rendre toute son affection.

— Je ne vous l'ai jamais ôtée, mon ami, répondit doucement Geneviève.

— Charles, reprit Albert, écoutez cet ange de bonté, qui ne trouve pas une parole dure à me faire entendre, quand moi, j'ai été pour elle sans pitié !

— Je ne vous comprends ni l'un ni l'autre , s'écria Charles; je ne saisis pas le sens de vos paroles, et tout ce qui vient de se passer me semble un rêve... Voyons... parlez-moi un peu plus clairement... êtes-vous enfin d'accord?

— Oui , répondit Albert.

— Je puis donc me vanter d'avoir conduit à bien deux choses d'une difficulté excessive.... c'est-à-dire la guérison d'un fou.... et son mariage.

Geneviève se tourna vers Albert , comme pour demander l'explication des paroles de Charles.

— Oui, il a raison, ma bien-aimée : vous lui devez la guérison d'un fou qui sera votre mari

dans deux mois, si vous n'y mettez aucun obstacle. Geneviève ne put que presser dans ses mains les mains d'Albert, et son émotion s'exprima par des sanglots au milieu desquels son visage apparaissait souriant de bonheur.

— Y a-t-il encore quelque douleur secrète au fond de votre cœur? demanda Albert. Pourquoi ces sanglots, ma Geneviève?

— Ce n'est rien... Albert... rien que de la joie... du bonheur... mais j'y suis si peu habituée, que... j'ai peine à les supporter.

— Pourquoi dans deux mois , pourquoi ce retard?... je n'en vois pas le motif, dit Charles, et ce retard de deux mois me privera d'assister à votre mariage.

— Geneviève est encore en deuil, mon ami, et nous ne devons pas nous mettre au-dessus des convenances sous peine de nous attirer un mauvais accueil du monde dans lequel nous sommes destinés à vivre.

— Bravo! bravo! Albert; vous êtes vraiment devenu sage de fou que vous étiez : et c'est à madame, ajouta-t-il en se retournant vers Geneviève, que nous sommes redevables de ce miracle. Je ne

dois pas plus long-temps m'en attribuer l'honneur. Ainsi donc décidément vous voilà fixés dans le château de Saint-Pouance r

— Oui , et pour ne plus le quitter, n'est-ce pas, Geneviève?

Geneviève était si étonnée de tout le bonheur qui lui arrivait , quelle ne pouvait ni parler ni se mouvoir : elle se contenta de sourire en levant ses yeux vers Albert.

— Vous resterez avec nous, c'est-à-dire avec moi pendant ces deux longs mois que je vais passer sans Geneviève; car je prévois qu'il faudra qu'elle se retire chez elle, de peur d'effaroucher l'a pruderie de nos voisins.

— Je voudrais qu'il me fût possible de ne pas vous quitter ; mais une lettre que j'ai reçue ce matin me rappelle à mon poste, et dans trois jours je me séparerai de vous.

— Dans trois jours! dit Albert. Mais ne pourrez-vous pas revenir pour notre mariage?

— Pétersbour.o est un peu trop éloigné de Brives-la-Gaillarde pour me permettre des déplacements aussi rapprochés.

— Et pourquoi ce diable d'ambassadeur a-t-il besoin de vous?

— Ne dites pas de mal de notre ambassadeur , car il vous aime véritablement ; et croyez qu'il sera tout joyeux lorsqu'il connaîtra votre heureuse fin.

— Vous reviendrez alors le plus tôt que cela vous sera possible , Charles ; nous avons encore besoin de vous; vous êtes de notre famille maintenant, n'est-ce pas, Geneviève? et mon ambition est de vous marier près de Saint-Pouance !...

— Non , ne cherchez point à me marier , mon cher Albert; mon lot est de rester garçon.

— Rester garçon? Et pourquoi cela?

— C'est que le nombre des Genevièves est fort limité, et que je craindrais de n'être pas aussi heureux que vous dans mon choix. Et puis, d'ailleurs, un ménage m'empêcherait d'être autant de votre famille que je désire en être. Ma retraite est ici; préparez-y mon appartement ; j'y reviendrai un jour près de vous , et nous ferons ensemble de la poésie, mon cher Albert.

— N'oubliez jamais la promesse que vous nous faites à Geneviève et à moi ; nous l'enregistrerons comme une promesse sacrée.

Charles s'avança jusqu'à Geneviève, et il lui prit la main :

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— Vous devez être fatiguée, lui dit-il; nous causerons demain bien longuement de votre avenir; maintenant nous allons vous laisser : le bonheur a besoin de solitude ; il faut se recueillir pour le sentir et l'apprécier. Vous cherchez encore à le dégager des chagrins qui Font précédé... Adieu. Pour ce soir reposez-vous ; demain je vous gronderai tous deux...

— Et de quoi ? demanda Geneviève.

— De votre enfantillage, qui a failli vous coûter la félicité de votre vie entière... Bonsoir.... bonne nuit. Ne me répondez pas... rêvez jusqu'à demain.

Et Charles entraîna Albert.

Conclusion.

Deus nobis haec otia tecit.

Virgile.

Plusieurs années s'écoulèrent , pendant lesquelles Charles de Blanmon , successivement attaché à plusieurs ambassades, n'eut aucune occasion de rentrer en France. Ayant enfin obtenu un congé de plusieurs mois ; il écrivit à Albert de Saint-Pouance , qu'il comptait débarquer à Brives trois jours après la réception de sa lettre.

Albert vint au-devant de lui dans une sorte de petite carriole traînée par un fort cheval, pour le chercher et lui faire franchir, par le moyen de ce véhicule, les affreux chemins vicinaux et

communaux que l'administration municipale de la Gorrèze entretient avec tant de soin clans un état complet de dégradation. Albert était bien changé : le jeune élégant à la taille mince et souple, aux cheveux onduleux et parfumés, à la mise recherchée, avait été remplacé par l'homme à la taille épaisse, aux joues grasses et vermeilles, au ventre proéminent. Quant à sa belle chevelure , on en apercevait encore quelques traces sur les tempes; mais le crâne et le front étaient presque entièrement dépouU|és de leur ornement, et ce qui restait des magnifiques boucles soyeuses arrangées avec tant d'art, se hérissait par mèches droites et légèrement mêlées de teintes blanches autour des oreilles et sur la nuque.

Le costume d'Albert répondait au changement physique de sa personne. Un énorme chapeau de paille protégeait sa tête contre les ardeurs du soleil ; une veste de chasse en coutil rayé, et des pantalons de la même étoffe, sans sous-pieds, recouvraient son corps. Il avait aux pieds d'énormes souliers, au cuir épais, à la semelle phénoménale , de ces souliers enfin qui

semblent avoir été inventés comme un instrument de supplice pour opposer les plus grands obstacles à la marche de l'homme. On distinguait encore dans le costume d'Albert de Saint -Pouance des bas bleus , une cravate en crinoline passablement usée , une chemise dont le col attestait une propreté douteuse, et une absence de gants parvenue à l'état d'habitude, ainsi que l'indiquaient des mains hâlées par le soleil.

Charles de Blanmon fut quelque temps avant de pouvoir revenir de sa surprise devant son ami transformé en fermier campagnard ; ce fut seulement quand il s'entendit nommer par cet homme gras, fleuri , remarquable par sa tenue corrézienne , qu'il dut reconnaître en lui le beau, lelégant Albert de Saint-Pouance.

Il se précipita dans ses bras , reçut ses embrassements, et lui dit:

— Parbleu ! mon cher, j'aurais eu de la peine à vous reconnaître. Savez-vous que le mariage a eu pour vous de bons résultats? Je suis complètement rassuré sur votre frêle santé.

-— N'est-ce pas? répondit Albert. Oui... le mariage et la bonne chère mont engraissé, et je suis if. 20

devenu un bon gros homme. Restez avec nous , monsieur ie diplomate, et nous vous donnerons notre secret, et bientôt vous serez comme nous. Quand je dis nous, je devrais dire moi, car cette pauvre Geneviève ne veut pas engraisser; elle est maigre, et quoiqu'elle se porte bien, elle ne mnuge pas. J'ai fini par ne plus la tourmenter à ce sujet, car les femmes ont des idées , et elles sont passablement entêtées.

— Àvez-vous des enfants? demanda Charles.

— Oui, par la sapristi! nous avons des enfants! et nous vous montrerons trois marmots ou trois marmotes, trois drôles bien grouillants, mangeant du matin au soir, diables, et ne connaissant personne-, de vrais sauvages en un mot.

— Et Geneviève consent à se voir entourer de sauvages et d'un mari aussi élégant que vous me paraissez l'être devenu ? dit Charles en souriant doucement à son ami.

— Geneviève? Geneviève s'occupe de son

ménage , et ma toilette n'est pas dans ses attributions. Ce serait commode, saperlothl si elle s'ingérait de contrôler mes vêtements.

Charles, de plus en plus surpris du ton, des

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manières et du langage d'Albert, ise put s'empêcher de lui dire :

— Il me parait que vous jurez assez passablement. Est-ce une forme de langage usitée en ce pays?

— Oui, oui, monsieur le Parisien. Nous trouvons, nous autres Limousins, qu'un satidienne bien mis à sa place ajoute une certaine grâce et beaucoup d'énergie à la conversation. Mais voyons, dépêchons-nous; ma voiture nous attend; je vais y faire transporter vos bagages , et nous nous acheminerons eu causant vers Saint-Pouance.

Bientôt ils furent tous deux installés dans la carriole qu'Albert avait amenée, et tous deux causant, ils s'avançaient lentement, s'arrêtant presque à chaque demi-lieue, soit pour retirer un bloc de pierre jeté sur le milieu de la route par un cultivateur riverain qui voulait en débarrasser son champ , soit pour faire descendre le cheval en le tenant parla bride <!;;r,sles débris d'un pont, sur lesquels on s'était contenté de jeter quelques mauvais cailloux et deux ou trois branches d'arbres, seule réparation jugée urgente par la police municipale.

— Dites-moi, mon cher Albert, quelle est votre vie, quelles sont vos occupations? Êtes-vous heureux?... vous étes-vous livré à l'étude comme vous en aviez le projet?... Vous aurez des volumes entiers de poésie à me faire connaître.

Albert se laissa aller à un rire immodéré qui, pendant quelques secondes, l'empêcha de prononcer un mot; puis il répondit à Charles d'un air de pitié :

— Non , non , monsieur le diplomate ; nous avons pu être fou, mais nous ne le sommes plus ; la poésie est restée avec ma maigreur, mon élégance d'autrefois et mes airs mélancoliques. J'ai bien d'autres chats à fouetter, sapristi!...

— J'aurais cru vous trouver vous et Geneviève dans votre bibliothèque lisant ou dessinant....

— La bibliothèque est déménagée ; vous la trouverez dans de grands coffres que nous n'avons pas ouverts depuis des années: elle nous occupait une chambre qui maintenant est le dortoir des enfants.

— Est -il bien vrai que vous ayez emballé vos livres?

— Comment, si cela est vrai, satidienne ! Que

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vouliez-vous que nous lissions de tons ces livres à la campagne? La chambre qu'ils occupaient convenait merveilleusement aux enfants; ils ont dû céder la place.

— Vous ne lisez jamais?

— Ma femme lit ses livres de messe ; moi je n'ai pas le temps de me livrer à la lecture. Je me lève avec le soleil; je surveille mes ouvriers; je bois, je mange et je dors; quelquefois je chasse; mes voisins viennent me voir ; je leur rends leurs visites; nous rions, nous nous amusons autant que nous le pouvons, nous buvons du bon vin, et nous nous inquiétons peu des livres et de la politique.

— Je vois que vous êtes devenu un bon cultivateur, un joyeux compagnon.

— Oui... oui sans doute. Saint- Pouance vous fera plaisir à voir; l'activité qui y règne, le mouvement que j'ai imprimé, la vie que j'ai donnée à cette demeure, si triste autrefois, vous montreront si je suis un habile fermier.

— Quels changements avez-vous faits? je vous en prie, dites-le-moi.

— Vous ne verrez plus d'abord ces masses de fleurs inutiles qui entouraient le château; mes ani-

maux les auraient détruites ; j'ai pris le parti rie les taire arracher. Ensuite j'ai ajouté aux deux ailes du château de grands bâtiments : dans l'un de ces bâtiments j'élève des cochons; l'autre sert d'étable. En ce moment j'ai quarante cochons , dix vaches, des myriades de poules et de poidets, des canards, des oies, des dindons; mais la partie de la volaille est du domaine de ma femme.

— Et tout cela se promène dans les cours de Saint-Pouance?

— Pourquoi pas?

— .Vespère au moins que les îles sont restées intactes?

— Sans doute , sauf les fagots , le bois à brûler et le charbon que nous y faisons faire tous les ans. Elles sont d'un bon produit , outre que les dindons s y engraissent a merveille.

— Je ne vous reconnais plus, Albert; vous avez mis de côté tout le poétique de votre jeunesse...

— Et je suis tombé dans le prosaïque, n'est-il pas vrai.' Venez, arrivez, vous en verrez bien d'autres] Le prosaïque produit, mon cher ami. Et QHÂ&, pourquoi ierais-je du poétique ici? Je suis mari , père de famille; je n'ai plus de prétention ;

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vous devez le voir d'ailleurs à mon costume. Quand je me bichonnerais du matin au soir, et que je débiterais à Geneviève toutes les élégies de mon cœur, elle ne m'en aimerait ni plus ni moins. Elle s'est accoutumée à moi, comme moi à elle , ou plutôt nous nous sommes accoutumés tous deux à notre province. Vous allez m éclipser , vous, monsieur l'élégant, avec vos bottes vernies et vos habits taillés à la nouvelle mode. Moi , je porte des souliers frottés à la graisse, pour empêcher l'humidité d'arriver jusqu'à mes pieds; je ne fais ma barbe qu'une fois par semaine, et le tailleur de B rives me confectionne mes habits des dimanches... Voyez-vous les côtes de Saint-Pouance ; nous commençons à les apercevoir. Ce pauvre Charles, qui croyait me retrouver maigre, poëte, lecteur infatigable, nonchalamment étendu sur un grand fauteuil et enveloppé dans une robe de chambre... ha... ha... ha, ha, ha.

— Êtes-vous donc devenu parfait Limousin?

— Parfait, plus que parfait. Je conte à merveille, comme on dit dans ce pays-ci, c'est-à-dire que je blague avec distinction. Je peux manger à moi seul une dinde aux truffes et boire dix bou-

teilles de vin de Bergerac... et ce n est pas de la

piquette.

— Je ne pourrais pas vous tenir tête, Albert; vos exploits m'effraient; vous êtes devenu un trop rude jouteur pour moi. Mais répondez encore à une question : avez-vous gardé le souvenir de notre voyage en Russie?

— Je vois où voulez en venir, à ma sentimentale passion pour j'ignore quelle habitante de je ne sais plus quelle ville d'Allemagne.

— Est-ce ainsi que vous parlez aujourd'hui de ce qui a fait si long-temps votre bonheur, votre consolation?

— Comment doue, sapristi! voulez -vous que j'en parle, mon bon ami? Faut-il que je me mette à genoux devant le souvenir de tous les enfantillages de ma jeunesse? Chacun de nous, mon pauvre Charles, a ses petites exaltations; j'ai eu les miennes, j'ai été amoureux, mais cela ne peut pas toujours durer. On s'est bien souvent moqué de moi quand j'ai raconté , en montrant mon bracelet, mon histoire sentimentale avec la petite servante allemande.

— Qu'avez-vous fait des Heurs et do bracelet qui en gardait la poussière?

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— La poussière des fleurs est dans ma eour, si le vent ne l'a point emportée; quant au bracelet, à Pèrigueux étant , il y a deux ans , à la fête de la Saint-Mémoire, je l'ai échangé pour une chaîne de montre et des bagues que j'ai données à ma femme.

— Je ne m'attendais pas, dit Charles de Blanmon en regardant son ami d'un air d etonnement , je ne m'attendais pas, lorsque nous vivions près l'un de l'autre, il y a quelques années, qu'il arriverait un jour où vous seriez l'homme positif et moi l'homme poétique.

— Ma foi, mon très cher, la poésie n'engraisse pas.... et je préfère, à tous les roucoulements de poésies, un bonne chanson de chasse, un bon dîner et.... tout ce qui s'ensuit.

— Encore un mot et je ne vous interrogerai plus : votre amour pour Geneviève a-t-il subi la même métamorphose qu'ont subie vos autres sentiments ?

— Geneviève.... oh! Geneviève est une bonne petite femme, peu gênante, pas grondeuse, qui s'occupe bien de son ménage et de ses enfants ; elle a un merveilleux talent pour les confits d'oiesel de

Uh ALBERT

dindons, et s'entend à merveilie à soigner la volaille. Nous nous aimons réellement, mais nous pouvons très peu causer ensemble : elle est devenue d'une bigoterie sans exemple ; elle ne veut pas supporter le plus petit mot équivoque ; la plaisanterie la plus innocente lui fait prendre un de ces airs de gendarme qui tuent la gaieté.... C'est égal, c'est une bonne femme de ménage, et je suis heureux d'avoir aussi bien rencontré.... c'est si chanceux !

Un long silence suivit cette réponse; Charles demeura pensif, et Albert, préoccupé par les mille difficultés de la route, laissa son compagnon s'abandonner à ses réflexions.

— Le malheureux! se disait Charles en regardant Albert avec une expression de commisération, là province l'a grisé; il n'a plus rien en lui; toutes les généreuses passions de sa jeunesse, il les renie, il se prend en pitié pour les avoir éprouvées, il en fait un sujet de plaisanteries.... Il n'est pas jusqu'à Geneviève.... la sainte et innocente créature, qu'il n'ait découronnée dans sou cœur. Cet homme n'a plus que des sens grossiers, des appétits brutaux ; ce n'est plus qu'un corps , quant

DE SAINT-POUANCE. 315 à l'âme elle est anéantie. Et je l'ai vu , il y a peu d'années, mourant d'une peine venue du cœur, et je lai vu adorant une illusion, une ombre sur laquelle il avait placé son amour ! Gela fait horreur.... cela fait pitié tomber dans un tel abaissement.... Mon Dieu, en est-ce donc ainsi de tous les sentiments humains?

— Charles, dit Albert, la route est bonne pendant un quart de lieue, nous pouvons causer. Cette route conduit aux prairies de M. le maire... Excusez du peu !

Puis il ajouta en riant avec plus d'abandon :

— Mon ami Charles , faites donc la cour à Geneviève , je serais curieux de voir ses mines sucrées de pruderies.... Oh ! je vous en conjure , déclarez-vous son amoureux, et nous nous amuserons de la bonne manière — Vous ne pouvez pas vous figurer comme elle sera divertissante dans son ébouriffement.... Sapristi!

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