‹ Albert de Saint-Pouance (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · DE SAL\T-POLA;\CE · texte numérisé non relu

DE SAL\T-POLA;\CE

Albert, au contraire, avait cherché dans ics passions éphémères du monde cet amour que Geneviève seule lui réservait. Plus dune fois il avait prodigué à des femmes les paroles les plus douces, les plus tendres, les plus passionnées de ce langage de l'amour , qui était pour ainsi dire arrivé en lui à 1 état de phraséologie habituelle, dont les mots s'enchaînaient presque sans pensée , comme sur le clavier d'un piano et sous les doigts d'un musicien une phrase musicale s'enchaîne à une autre phrase musicale par l'accord de l'harmonie, par la liaison des notes entre elles.

Geneviève était encore ignorante de ce langage; l'expression la plus simple de l'amour lui était inconnue et la faisait tressaillir et rougir, et la plongeait dans de délicieux ravissements qui lui ôl aient toute sa force et toute sa puissance d'esprit. Soumise à son mari sans amour, elle l'avait airnépar devoir, et son cœur avait gardé le souvenir de ces aveux, de ces serments qu'Albert lui avait laits dans une nuit dont les moindres circonstances étaient restées fidèlement gravées dans sa mémoire. De nouveau elle se retrouvait en présence de sou amant, qu'elle avait cru pour . h. 17

toujours éloigné d elle ; elle s'y trouvait interdite

et tremblante , attendant les premières paroles

qu'il allait lui adresser, avec une ardente et timide

anxiété.

— xAsseyez-vous, Geneviève, dit Albert; nous avons longuement à causer ensemble : ici personne ne viendra nous interrompre, et j'ai choisi ce lieu pour être protégé par les souvenirs qu'il garde contre vos nouvelles volontés , si vous pouviez en avoir qui me fussent ennemies.

Genevi ve prit place auprès d'Albert au pied d'un orme immense , sur un banc de grès garni d'une épaisse couche de mousse.

Albert saisit entre ses mains une des mains de Geneviève , et attachant sur elle un regard amoureux et interrogateur :

— Geneviève , reprit-il, me pardonnez-vous les

dures paroles que je vous ai dites hier me les

pardonnez-vous du fond du cœur?

Geneviève, incapable de prononcer un seul mot, répondit par un signe de tête affirmatif.

— Merci! merci, chère Geneviève; vous

avez compris que je n'avais pas ma tête à moi quand je vous ai fait entendre un langage aussi

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extraordinaire. J'ai bien souffert, mon amie, depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois. J'ai éprouvé toutes les tortures et toutes les déceptions que la vie humaine peut apporter. Aujourd'hui je suis revenu vers Saint-Pouance , non dans l'espoir de vous y rencontrer libre de tous liens, mais pour y trouver la paix et le silence dont j'ai besoin. Je veux, ma chère Geneviève, avant de vous dire combien votre affection m'est plus chère et plus précieuse quelle ne me l'a jamais été, vous faire lire dans mon âme, vous en dérouler franchement les replis les plus cachés.

— Parlez... parlez , balbutia Geneviève, je vous écoute, mon ami....

— Quand je suis parti de Saint-Pouance, vous aviez été mon seul amour , seule vous aviez reçu mes promesses de fidélité, et seule aussi vous m'aviez fait connaître la félicité suprême que cause l'aveu de la femme aimée.... Depuis ce moment mes lèvres ont prononcé d'autres paroles d'amour, et mes oreilles ont entendu d'autres aveux, et mon cœur s'est livré aux voluptés d'autres amours.... J'ai mal tenu mes serments envers vous, Geneviève.... Faut-il vous le dire? je vous ai ou-

biiéc: je ne 6uis point venu vers vous, quand vous auriez eu besoiu d'un ami, d'un appui, d'un soutien; quand vous auriez pu me dire : Albert, viens au secours de ta femme, pauvre orpheline dont tu as juré d'être 1 auge gardien .

— Mon cœur ne vous a jamais adressé de reproche, Albert, répondit doucement Geneviève.

— Oh ! je sais que vous êtes bonne ; mais ces reproches, moi, je me les tais, parce que votre cœur ne les a pas conçus et que vos lèvres ne les ont pas prononcés, .le veux tout vous dire, Geneviève , le passé comme le présent ; je veux vous faire lire en moi-même, je veux me montrer à vous tel que le malheur et mes propres fautes m'ont transformé. Je ne peux plus vous apporter un amour ardent et plein de généreuses inspirations : tout ce qu'il y avait d'un peu bon en moi est mort, est détruit; je ne peux plus aimer comme je vous ai aimée, comme vous méritez de l'être ; je n'ai plus en moi ni forces ni vertus. Je me sens à peine le courage de vivre , de recommencer cette longue suite de jours pleins de troubles, de douleurs et de désenchantement^. J'ai aimé une femme dont, l'amour m a brisé, et

]>t SAINT-POU ANGE. MA

quand elle a séparé ses destinées de la mienne, elle m'a laissé semblable à ces chênes frappés de la foudre, qui se tiennent encore debout, mais chez lesquels la sève n'existe plus et qui ne se couronnent plus de leurs verts feuillages!...

— Pauvre Albert! dit Geneviève en pressant d'une faible étreinte ses deux mains.

— Oui, bien malheureux et bien à plaindre, car le passé me tue et m'interdit toute consolation dans l'avenir ; je me suis aperçu trop tard , Geneviève, que le véritable amour c'était vous, que le bonheur destiné à ma vie, vous le teniez peutêtre en vos mains; je m'en suis aperçu quand il ne m'était plus possible d'aspirer à votre amour, quand il ne me restait qu'à regretter de vous avoir quittée un seul jour.

— Albert!... Albert!... Et les yeux de Geneviève se remplirent de larmes.

— Croyez bien, ma chère Geneviève, qu'il m'est pénible de vous parler ainsi, mais je le dois ; vous ne pouvez accepter ce reste d'amour que je vous apporte, ce débris des affections de mon cœur, qui a survécu à toutes mes déceptions. Vous, Geneviève, il vous faut une vie calme et heureuse

exempte de ces exaltations de la passion qui brûlent la poitrine qui les renferme. Moi, le calme me paraît de l'indifférence , et d'ailleurs il n'y a plus assez de force morale en moi pour supporter un tel amour. Je ne suis plus qu'une ruine de ce que j'ai été; une tristesse désespérée me ronge, et je me laisse entraîner à la fatalité qui me poursuit dans l'espoir d'en finir bientôt avec tout.

— Albert.... ne parlez pas ainsi que vous le faites; ne désespérez pas de l'avenir, ne vous abandonnez pas à ce sombre désespoir qui vous empêche de jouir des félicités que vous pourriez encore saisir. Avez-vous pu douter de ma profonde tendresse pour vous?

— Je n'en doute pas, Geneviève, je n'en doute pas, et cependant je ne veux pas l'accepter; je vous ai priée de venir avec moi dans ce coin isolé du parc pour nous entendre et nous expliquer franchement. Il faut nous séparer, mon amie!...

Geneviève pencha son front sur ses mains , et Albert sentit de grosses larmes courir à travers ses doigts. p

— Oui, Geneviève, ajouta-t-il, il faut nous se-

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parer; je ne saurais jamais vous rendre heureuse, un reflet de ma tristesse verserait son ombre sur vous ; vainement voudrais-je vous aimer de tout l'amour de mon âme, cet amour serait incomplet, il ne répondrait pas à celui que vous seriez en droit d'attendre.

Geneviève releva sa tête , et regardant Albert avec une inexprimable expression d'amour et de dévouement :

— M'aimez-vous encore ? lui dit-elle.

— Si je vous aime ! oui, vous avez tout ce que mon cœur renferme encore d'amour , oui , je vous aime, autant que je puisse encore aimer. Je vous aime, et cependant le passé restera comme un douloureux souvenir dans mon âme ; près de vous, j'aurais même des moments de tristesse, vous me verriez abattu pendant de longues journées d ennui. Vous ne pouvez, Geneviève, souhaiter que votre sort soit uni au mien, nos deux routes sont séparées l'une de l'autre ; vous êtes jeune, il vous faut des affections douces, un bonheur calme; les années de votre existence sont encore nombreuses; moi, je m'avance dans une route dont le but est bien proche; le calme me

torture, et je ne conçois pas les affections modérées. Si j'étais votre mari, je voudrais posséder tout votre amour, et que cet amour fût énergique, exalté, passionné ; cependant je ne pourrais vous donner en échange que les débris de mon cœur. Votre affection me serait chère.... elle me

serait bien chère! je n'ose espérer qu'elle ait

survécu à mon abandon; je ne veux pas vous la demander, je ne vous presse; ai pas de sonder votre cœur.

— Albert, je vous ai toujours aimé !... fit entendre Geneviève à travers ses sanglots.

— Et m'aimez-vous encore, depuis que vous savez l'état de mon âme? demanda Albert.

— Oui.... oui, je vous aime.... et je veux rester près de vous, si vous voulez de moi pour votre femme, el j'adoucirai vos douleurs, et je calmerai yj>s chagrins.

— Vous ne savez pas, Geneviève, quel martyre vous accepteriez.

— .l'accepte tout, si je puis vous rendre un peu de bonheur.

Albert, qui jusqu'à ce moment avait conservé un calme qui semblait être l'effet d'un sombre

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désespoir, ou Yfene résignation désespérée, tressaillit vivement; ses joues se colorèrent, son regard s'anima d'un éclair subit; il entoura de ses deux bras sa jeune amie tout en pleurs, et l'attirant vers lui, il la contraignit à chercher sur sa poitrine un appui pour sa tête.

— Tu m'aimes donc d'amour, Geneviève? lui demanda-t-il à voix basse.

Geneviève pâlit et ses yeux se voilèrent ; elle se sentit défaillir, et ses lèvres purent à peine prononcer :

— Oui, je t'aime d'amour!...

— Sais-tu, Geneviève, ce que c'est que l'amour, toi qui dis m aimer d'amour? sais-tu tout ce que ce mot renferme de dévouement, de passion et de voluptés mvstérieusesr'

Geneviève répéta dans l'agonie de son bonheur :

— Albert, je t'aime d'amour !

Il y eut après ces mots un long silence, pendant lequel tous deux semblèrent s'interroger et s'avouer leurs pensées les plus secrètes par un regard qui les enivrait de bonheur en achevant de les troubler. Albert paraissait douter encore; toutes les amertumes et les déceptions de sa vie

passée lui inspiraient un de ces scepticismes que chaque épreuve tentée pour l'apaiser ne fait que rendre plus ardent. Une pensée impérieuse s'était emparée de son esprit ; il voulait bien de l'amour de Geneviève, mais il le voulait dévoué jusqu'à l'abnégation.

— Geneviève, lui dit-il dune voix basse et sourde, Geneviève, m'aimes-tu d'un amour qui connaîtrait tous les genres de dévouement?...

— En doutes-tu? répondit Geneviève en le serrant de ses deux bras.

Mais Albert demeura insensible à cette marque de sainte tendresse; il n'avait cessé de la fixer de son regard interrogateur, et il semblait vouloir lire jusqu'au fond de sa pensée.

— Eh bien! lui dit-il, accepterais-tu d'être ma maîtresse , et que le monde pût te blâmer de ton sacrifice ?

Un frisson parcourut tout le corps de Geneviève et ses lèvres se contractèrent, et pour un moment ses yeux se fermèrent au jour. Sa poitrine devint agitée d'un spasme violent, puis subitement tous les signes extérieurs d'agitation disparurent, et Geneviève, se relevant des bras d'Albert, se

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plaça devant lui les mains jointes, calme en apparence ; son visage cependant était totalement décoloré.

— Je suis seule au monde, je suis sous ta garde, tu as mon amour, tu l'as tout entier , dévoué jusqu'à l'abnégation ; si tu ne veux pas de moi pour ta femme, et qu'en étant ta maîtresse je puisse apaiser la fièvre de ton âme , qu'il me soit possible de te faire croire au bonheur, je serai ta maîtresse, Albert, et le monde me honnira , mais Dieu me pardonnera, parce que je t'aime avec vérité.

— Tu serais ma maîtresse, Geneviève?

— Oui , Albert.

— Mais songes-tu, pauvre enfant, que je pourrais te devenir infidèle, puisque je l'ai déjà été à une promesse sacrée?... songes -tu que je peux mourir... que je mourrai avant toi?... Et alors que te restera-t-il de ton dévouement, de ton abnégation ?

— Crois-tu, Albert, que je ne puisse pas mourir, moi aussi ? Quelquefois les douleurs tuent lentement, cela est vrai ; mais aussi d'autres fois elles tuent comme la foudre.

Albert, avec cette froide cruauté des gens qui

ont souffert , ne se laissa pas émouvoir par ce dévouement si généreux ; il voulut sonder plus profondément le cœur de Geneviève :

— Vous avez pu cependant, lui dit-il, supporter mon silence et mon abandon... vous avez pu enchaîner votre existence à une autre existence... vous vous êtes donnée à un autre amour... et vous avez connu les félicités d'une union que vous avez accueillie sans regrets.

Geneviève poussa un cri déchirant; son courage s'éteignit , ses forces l'abandonnèrent , et elle désespéra de pouvoir ranimer l amour refroidi d'Albert.

— Mon Dieu!... mon Dieu!... vous savez seul ce que j'ai souffert... seul vous savez si j'ai cessé un seul jour de le regretter et de l'aimer... Albert , ajouta-t-elle après une pause de quelques secondes, je t'aime aujourd'hui comme je t'ai toujours aimé, comme je t'aimerai toute ma vie.

Et elle se rapprocha de lui, et elle s'inclina jusqu'à ses mains, qu'elle serra avec ardeur sur sa poitrine.

— Je vous crois, je vous crois, mon amie, répondit enfin Albert; je vous crois, et cependant je

vous demande nue preuve de votre amour; je vous demande tout ce dévouement que vous m avez promis... je réclame cette abnégation de vousmême dont vous m'avez donné l'assurance !

— Que faut-il faire? parlez; je suis prête à vous obéir.

— Soyez ma maîtresse, Geneviève; venez à moi librement, par le choix de votre cœur; venez dans mes bras avec confiance ; montrez-moi que mon amour est plus fort pour vous que tous les liens du monde!... Le voulez-vous? acceptez- vous ce pacte entre nous?... Réflécbissez-y, Geneviève ; je ne veux pas que ce soit un sacrifice, et pardonnez-moi de \ous demander cette preuve d'amour.

Geneviève se pencha vers Albert, et comme si, par une pudeur délicate, elle eût craint le faible retentissement de ses paroles :

— J'aime mon Dieu, et j'ai toujours respecté sa loi; j'ai toujours craint de l'offenser, Albert. Aujourd'hui je viens d'apprendre que tu es plus puissant que toutes mes craintes, et que, pour te rendre au bonheur, à la paix, au calme , à la vie , il n'est rien que je n'accomplisse...

— Ainsi tu consentirais à être ma maîtresse?

— Oui , Albert ; tu le veux , c'est ainsi que tu m'ordonnes de vivre près de toi... Je serai ta maîtresse; mais toi... toi, seras-tu consolé de tes peines ? oublieras-tu les chagrins que tu as éprouvés?... seras-tu heureux?

Albert imprima ses deux lèvres sur le cou de Geneviève. Ce baiser la fit trembler violemment , et elle se recula par un premier mouvement; puis, prenant une des mains d'Albert dans ses mains devenues plus froides que le marbre :

— Laisse-moi pour quelques heures, mon ami, lui dit-elle ; laisse-moi pour jusqu'à ce soir. Je ne te dispute rien ; je ne me défends pas ; mais je te demande de me laisser à moi-même jusqu'à ce soir. Ne prends pas un visage sévère avec ta pauvre amie. Je suis l'esclave de ton amour; je t'obéirai en tout... avec joie... Laisse-moi seulement me recueillir.... toute cette conversation m'a troublée... Dis-moi que tu m'aimes; dis-le-moi, mon ami !

Et par un mouvement nerveux elle pressa la tête d'Albert avec une sorte de fureur contre sa poitrine, et des sanglots sortirent de sa bouche.

Albert chercha à la calmer :

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— Regrettez -vous votre promesse? lui demanda-t-il; parlez, parlez, Geneviève.

— ■ Je ne regrette rien... rien, si vous m'aimez , Albert.

— Je t'aime, je t'aime, Geneviève!... Sèche tes pleurs. Tu veux que je te quitte , que je te laisse à tes réflexions... sèche tes pleurs, et je m'éloignerai. Je n'exige rien ; je veux t'obtenir par ta libre volonté. J'ai besoin de croire au dévouement de ton amour ; mais si tu sens au fond de ton cœur le moindre regret, si tu hésites, dis un mot, je suis habitué à dévorer sans me plaindre les plus grandes douleurs, et tu n'entendras pas sortir une plainte de ma bouche. Si je veux te devoir à l'entraînement de ta passion, si je me montre envers toi défiant jusque dans ma tendresse, crois, mon amie , qu'il m'a fallu souffrir au-delà de ce que ta pensée peut concevoir de tourments pour en venir à ce qui peut paraître un égoïsme sans délicatesse. Ce jour qui nous éclaire sera le jour le plus fortuné de mon existence , ou continuera la série de mes jours malheureux, suivant la décision de ta volonté. Adieu , adieu, Geneviève; je vais m'éloigner , et tu ne me verras plus qu'à l'heure du dî-

ner; sois libre jusque là; nous avons également besoin de solitude et de réflexion. Adieu. Ne nie maudis pas, et quelle que soit ta résolution, je bénirai ta douce amitié, qui a voulu venir au secours de toutes mes tristesses.

Geneviève et Albert échangèrent encore un regard; leurs mains se serrèrent une dernière fois, puis ils se séparèrent.

— Albert emportait en son âme une agitation et un trouble tout à la fois doux et poignant; depuis Joug -temps nulle sensation ne l'avait autant ému; il lui semblait qu'une nouvelle vie le ranimait , qu'un sang plus ardent circulait dans ses veines. Il en était venu à cette épreuve à laquelle il soumettait Geneviève sans en avoir de sang-froid arrêté la résolution; le matin même il se serait trouvé heureux de l'amour de Geneviève et de la possibilité de lier par un mariage sa destinée à la sienne; mais en découvrant l'empire qu'il avait toujours conservé sur le cœur de son ancienne amie, en reprenant si facilement possession d'un amour que ni l'absence ni l'abandon n'avaient pu éteindre, il se sentit presque malheureux de ce succès si Jacile, et le doute s'empara de lui.

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Il crut que son amour n'était pas le seul motif qui fît désirer à Geneviève que leurs deux destinées fussent unies par un lien indissoluble ; il douta de la réalité de cet amour si long - temps endormi ; le bonheur qui s'offrait ainsi à lui était-il le véritable bonheur? Il fut effrayé des cruels ravages qu'une nouvelle déception pouvait faire en lui, et, pour éviter les maux rêvés par son imagination soupçonneuse, il se tint en garde contre des félicités auxquelles il craignait de se fier.

Si véritablement elle m'aime, se disait-il en s'éloignant du lieu où il avait laissé Geneviève; si son amour pour moi est aussi grand, aussi profond que celui qu'elle m'a laissé lire dans ses regards, dans ses paroles , dans toute sa contenance , elle s'abandonnera à moi sans me demander d'autre assurance de mon amour que l'aveu que je lui en ai fait. La femme que je veux placer près de moi pour être la compagne de mes années, doit m' apporter, ce que jusqu'à présent je n'ai pas rencontré, un amour complètement dévoué, un amour qui ne connaisse d'autres lois que celles de mon amour.

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Il aurait voulu que Geneviève vînt à lui sans combats , sans hésitations. Albert était de ces hommes qui n'ont rapporté de leur contact avec le monde que cette maladie du scepticisme dont nul remède ne les guérira désormais. Il ne croyait plus, ni aux affections dévouées, ni aux sentiments vertueux, parce qu'il ne croyait plus en lui-même, et qu'il lui répugnait de se supposer moins bon que le reste des hommes. Il était de ces gens qui s'inquiètent du bien qui leur arrive , et qui n'osent en jouir dans la crainte des maux qu'il pourrait receler. Cependant il éprouvait le besoin d'aimer ou d'être aimé ; cependant il avait passé la nuit précédente à songer aux ineffables bonheurs que l'amour de Geneviève lui apporterait; puis tout-à-coup , en écoutant les aveux de Geneviève , son cœur s'était fermé , le doute s'était emparé de lui ainsi que le désir de soumettre sa confiante maîtresse à une épreuve qui devait, pensait-il , le rassurer entièrement.

Après avoir marché pendant quelques minutes d'un pas précipité , Albert s'arrêta sur le haut d'un tertre où il était parvenu, et qui dominait l'ensemble des îles et de la rivière; et il chercha

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Geneviève dans ces longs bosquets de feuillage ~qui s'étendaient au loin sous son regard; il l'aperçut savançant lentement sous une allée de grands ormes, et se dirigeant vers le château : elle marchait les bras croisés, le regard fixé vers la terre; son esprit semblait être absorbé par une pensée inquiète.

— Geneviève.... Geneviève! cria Albert, ton amour faiblit devant la grandeur du sacrifice.... Tu demeures accablée par ton incertitude.... Ohi fuis-moi , mon amour ne t'est pas bon ; fuis-moi, pauvre enfant, c'est le malheur que je t'apporte. Va te jeter aux pieds de ton Dieu, va lui demander de la force contre moi.... Si je savais encore prier!... hélas! que demanderais-je à Dieu... Puis il descendit plein de trouble de la butte sur laquelle il était monté; il traversa presque en courant les roches et le petit bras de rivière qui le séparaient d'un bois situé sur le rivage opposé; il gravit les montagnes graniteuses qui bornaient la vue de tous côtés , évitant les sentiers battus. Ses mains durent bien souvent s'accrocher aux anfractuosités des blocs énormes de granit , aux branches des grands châtaigniers ,

et aux genêts qu'il trouva sur son passage, pour parvenir à la partie la plus élevée de la montagne. Une sorte de fièvre soutenait ses forces, que la maladie avait appauvries, et la surexcitation inorale de sou esprit le poussait en aveugle, comme un insensé, jusqu'à ce qu'il tomba enfin, épuisé de fatigues et ruisselant de chaleur, sur la pierre et la mousse du pic le plus ardu de la montagne.

Aussi long-temps que le soleil demeura sur l'horizon, Albert resta immobile, les yeux tournés vers les vallées de Saint-Pou ance , en proie à un délire que n'exprimait aucune parole, semblable à un blessé qui , abandonné sur un champ de bataille et laissé parmi les morts, rouvre enfin les yeux à la lumière quand les bruits du canon n'ébranlent plus les airs , et que les terribles charges des cavaliers ne viennent plus briser sur la terre où ils sont couchés les corps des mourants. Alors un vague souvenir du moment qui précéda l'instant de sa blessure lui revient en la mémoire ; mais il ne peut réunir les fragments désunis de sa mémoire. Ses yeux voient, et son esprit ne se rend compte de rien; les objets dont il est environné tournent

autour de lui, lundis qu'une faiblesse invincible le cloue à la terre.

Ainsi , pendant plusieurs heures , Albert parut insensible; mais quand le soleil s'inclina derrière les montagnes du couchant, une sorte d'instinct le fit se relever, et il descendit vers Saint-Pouance d'un air morne et abattu.

Dnumrmmt

Un seul être du moins me restait sous les cieux. Lamartine.

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