VI AVANT-PROPOS
un dépôt de corruption, une association d'embûucheurs qui se recrute sans cesse, et qui forme comme le cadre d'une légion où tous les nouveauvenus sont conviés à prendre place.
Quelques natures exceptionnelles évitent les pièges qui leur sont tendus, résistent à leurs propres tentations , et acquièrent par la haute portée de leur intelligence , leurs travaux , les succès de leur esprit, une réputation méritée, une place honorable dans le monde des intelligences et des travailleurs.
Celles-là sont la rare exception.
D'autres jeunes hommes résistent aussi d'abord aux appels de l'orgie , de la débauche ou du désœuvrement. Ils apportent au combat une nature intelHgente , un esprit vif mais inquiet , un désir de bonheur qu'ils ne savent comment satisfaire , une grande mobilité d'imagination. Ils veulent tout apprendre, tout connaître, tout embrasser; ils touchent à tous les travaux , ils interrogent toutes les questions ; mais ils abandonnent bientôt
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les travaux commencés, mais ils n'attendent pas la solution des questions dont leur esprit s'est un moment inquiété.
Le repos n'est pas fait pour eux ; ils ne s'arrêtent nulle part; ils ne sauraient rien achever. Ce qu'ils ont désiré, s'ils l'obtiennent, leur parait, après quelques jours de possession , un fardeau insupportable. Us marchent, demandant à chaque heure du jour si le repos du soir est encoi;^ éloi'* gné i et quand la nuit étend ses voiles sur la tQ^^ , ils marchent encore» comme poussés par un dé-?^ n^on puissant qui leur défend de s'arrêter. ;,^
Les joies de la famille ne sont point faites pour eux. li'amour vrai peut les rencontrer, mais il ne saurait les suivre; car, dans leur inquiète impatience, dans leur doute fiévreux, ils ncl^.rpcoauaissent jamais, et cependant ils 1 invoquent san^ cesse.
C.e n'est qu'au jour où l'épuisenieut moral est venu les saisir, et quand rintelligence s'est pour ainsà dire usée a vouloir tout scruter, ({u'ils s'ar-
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rêtent enfin, et tombent parmi les hommes vulgaires , victimes de leurs passions inassouvies , de leurs désirs non satisfaits , de cette maladie du siècle qui les a envahis plus fortement que leurs frères , de cette maladie qui s'use en usant le malade , mais qu'on ne guérit pas , et qui se nomme l'inquiétude.
Ce que j'ai voulu faire connaître, c'est un de ces caractères inquiets, une de ces intelligences malades aux prises avec le monde , trouvant à chaque pas le désenchantement et tous ses désespoirs, et négligeant le vrai bonheur, le méconnaissant, le perdant, parce que ce bonheur s'est offert à lui au début de sa carrière. Ce que j'ai voulu faire connaître, c'est un de ces caractères malheureusement si communs au siècle où nous vivons; un de ces hommes qui arrivent à la vieillesse sans jamais réaliser les espérances que leur jeunesse avait fait concevoir.
Albert de Saint-Pouance est la continuation de mes Études sur le Faubourg Saint-Germain
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et la JSoblesse de province^ car, il faut en convenir, ces caractères inquiets, ces jeunesses perdues , se rencontrent plus fréquemment dans les familles aristocratiques que dans toutes les autres classes de la société. Je n'entends pas parler ici seulement des familles aristocratiques par leur naissance, mais de celles aussi qui, par la position de leur fortune, peuvent être casées dans les rangs aristocratiques.
La fortune corrompt ou énerve toutes les jeunesses livrées à elles-mêmes, parce qu'aujourd'hui l'existence n'est plus comptée pour quelque chose que si tout entière la vie est élevée à l'état de jouissance. Les jeunes générations usent de la vie comme si demain ne devait pas exister : la vie morale, la vie intellectuelle n'est qu'un moyen; la vie matérielle est tout.
Les organisations, les coutumes, les mœurs des époques par lesquelles l'époque actuelle a été précédée ont laissé après elles des habitudes profondément enracinées qui s'opposent et s'opposeront
^ AVAiNT'PROPOS.
encore long-temps au véritable progrès de notre civilisation moderne. Une classe presque entière est demeurée étrangère par système à la réforme sociale, et I4 jeunesse de cette classe flotte incertaine et sans position entre le regret du passé et le présent, auquel elle ne s associe pas complètement.
La noblesse du faubourg Saint-Germain, comme la noblesse de province , n'a pas su renoncer à ses privilèges surannés qui lui faisaient jadis considérer Je pouvoir comme inféodé à sa position aristocratique. La noblesse ne comprend que la possibilité de deuîv carrières poqr ses enfants, l'armée et la diplomatie. Encore faut- il dire aujourd'hui que la diplomatie ?eule est en honneur auprès des ambitieux , qui se ^attachent au gouvernement actuel.
La diplomatie est une carrière ouverte à la faveur et au bon plaisir ; nul règlement n'indique les ^tudes préparatoires exigées comme noviciat. ]/\ diplomatie donnt- une position aristocvatique
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à ses moindres sujets; de \^ vient que toutes ses voies sont encombrées par le flot des jeunesses incertaines ou inutiles , par tous ces jeunes hommes qui, ians vouloir se consacrer au service de l'État, ne demandent qu'un habit brodé pour parcourir l'Europe , et se trouvent heureux quand , au bout de quelques années , ils reviennent dans leurs foyers avec trois ou quatre décorations étran-» gères.
Toutes ces jeunesses ainsi employées sont des jeunesses perdues, et promettent des existences inutiles. Les intelligences le plus heureusement douées s'énervent peu à peu , détournées du but vers lequel les appelait une autre vocation. La jeunesse que j'ai voulu peindre dans Albert de Saint-Pouance e&t donc \a j'çune noblesse, évaporée, confiante et incertaine, sans but, sans croyances sociales, si ce n'est tout-à-fait sans croyances religieuses, incapable de se vouer sérieusement à quelque chose d'utile, se regardant pour ainsi dire cemme une pupille de la royauté et ne s'in-
an AVANT-PROPOS.
quiétant point de son avenir, parce que sa tutrice
doit y veiller pour elle.
Déjà pour une partie de celte noblesse les destinées sont accomplies; la révolution de i83o a brisé ce quelle setait habituée à considérer comme un sort assuré. De (^jrandes infortunes ont été la suite do cette perturbation, et cependant elles n'ont été une leçon pour personne; les mêmes routes qui conduisaient hier au précipice ceux qui sont ensevelis dans ses profondeurs, sont encore couvertes aujourd'hui de voyageui-s aveugles, aussi incej'lains et aussi confiants.
C'est un malheur immense et qu'il faut douloureusement déplorer, qu'en France les préjugés survivent aux institutions dont ils étaient la foi politique. La France n a plus de noblesse , et les idées aristocratiques, circonscrites dans les choses appartenant autrefois au corps de la noblesse, leur sont une chaîne qui les rend plus esclaves que les lois révolutionnaires les plus hostiles. La noblesse ne doit être qu un souvenir glorieux pour
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les familles chez lesquelles elle rappelle des actions glorieuses, mais ce souvenir doit leur imposer en même temps l'obligation d une illustration nouvelle. L'illustration personnelle, c'est la noblesse, la véritable noblesse; et quand plusieurs générations se sont illustrées par des services rendus à l'État ou par des actions remarquables , la noblesse, c'est-à-dire l'illustration , acquiert plus de valeur.
Ce qu'il faut dire à haute voix à toute cette jeunesse d'aujourd'hui, follement dépensière de ses heures, de son intelligence et de sa fortune , c'est que la noblesse qui ne possède qu'un titre , un écusson et des souvenirs, n'est rien, et que, loin de l'honorer, on doit la blâmer , car au jour de la bataille elle ne paraît pas dans le champ clos. Elle déserte le combat , quand l'intelligence est seule engagée dans la lutte. Qui pourrait se montrer fier aujourd'hui d'une noblesse qui ne s'appuie que sur un titre et un nom plus ou moins ignoré? L'homme qui se repose sans avoir jamais éprouve de fatigues
xit AVANT-PROPOS.
est riiomme du peuple inintelligent , quels que soient d'ailleurs son nom et sa fortune. Mais l'homme qui sert l'Etat j soit dans une condition privée, soit dans une condition publique, le soldat ou le négociant, l'administrateur ou l'artiste , celui-là est le noble par excellence , car il l'est par l'intelligence.
La noblesse, c'est l'intelligence; l'intelligence est l'épée des générations actuelles, c'est avec elle, avec elle seule, que s'accomplissent les conquêtes durables.
Ce qu'il faut dire à haute voix à tous ces jeunes hommes qui laissent s'écouler leur existence dans les fluctuations de l'incertitude , c'est que les facultés dont on n'use pas se détruisent , que lénervation amène l'inutilité , et qu'il n'est permis à personne d'être inutile dans un siècle tel que le nôtre.
L'intelligence qui produit l'utilité est donc la seule noblesse , la seule dont il faille être fier. Toute jeunesse qui ne médite pas cette pensée ,
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qui ne l'inscrit pas comme sa loi suprême en tête de son code de lois, est une jeunesse perdue pour le présent et pour l'avenir. Les rêveries sans but ne sont pas de l'intelligence ; l'esprit sans application n'est pas de l'intelligence, et les idées aristocratiques, les prétentions nobiliaires qui ne s'appuient par sur l'intelligence sont profondément inintelligentes.
Enfin , pour résumer notre pensée en peu de mots, la noblesse n'est plus dans le passé; elle est toute dans l'avenir.
Comte Horace de Viel-Gastel.
Paris ., mars 1842.
ïln Cljàteau Cimouein.
La famille de l'homme n'est que d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme la fumée. Chateaubriand. — René.
A trois lieues de Brives la Gaillarde commence cette partie du Bas-Limousin, sur laquelle s'élève une petite chaîne de montagnes aux aspects âpres et sévères , qui resserrent entre leurs flancs rapprochés de verdoyantes prairies , acTOsées par une rivière , semblable à un torrent, que l'on nomme la Vézère. Les sommets de ces montagnes sont découpés à angles aigus, déchirés et arrachés comme dans les parties les plus pittoresques des Alpes et des Pyrénées. Le granit et l'ardoise forment la base de la plus grande partie de ces montagnes, et prêtent , par
à ALBERT
leurs teintes variées depuis le rouge brun et le gris jusqu'au bleu violacé, aux harmonies de paysage les plus riches et les plus inattendues.
Les étroites vallées qui séparent les montagnes du Bas-Limousin, sont généralement bien cultivées; des prairies en occupent la meilleure partie, et dans ces prairies s'engraissent les bœufs dont la vente est presque le seul commerce du pays.
A l'ouverture de la plus âpre des gorges de montagnes dont il vient d'être question , on peut encore voir aujourdhui, non loin de la petite ville d'Allassac , un château , ou plutôt les débris , les restes d'un château jadis considérable , mutilé par le temps et les révolutions. Ce château, entièrement entouré par la Vézère qui lui forme comme une ceinture, une barrière d'eau bondissante à travers des blocs de granit et d'ardoises détachés par les orages d'hiver des rochers voisins , est défendu de toute approche indiscrète par des ponts joignant de vastes cours, ombragées de vieux arbres , des communs plus considérables que les restes de l'habitation principale.
Il serait impossible de préciser à quelle époque
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peuvent se rattacher ces constructions ; le granit tendre dont elles sont bâties, usé par la pluie et rongé par l'air, n'a conservé aucune trace de décoration ; et quant à l'architecture, on ne pourrait non plus préciser son caractère, tant la forme primitive du château a subi de modifications, tant elle a été dénaturée, soit par la suppression des tours qu'une ardeur révolutionnaire a fait raser, soit par l'addition de plusieurs hangars qui y sont adossés. Ce qui reste du château est une sorte de carré long percé de fenêtres inégales; un double escalier, dont les marches sont usées et disjointes, conduit à la porte du vestibule; une petite terrasse, ménagée sm' les débris des bâtiments détruits, règne entre les constructions demeurées debout, et les fossés remplis d'une eau dans laquelle se baignent les canards et les oies de la basse-cour.
Ce château, que l'on nomme le château de Saint- Pouance, conserve, malgré toutes les ruines et les mutilations qui y ont été faites , un certain air de grandeur, une sorte de représentation aristocra tique que ne peuvent détruire même tous les aménagements de ferme dont on l'a encombré. Son
origine féodale se trahit à chaque pas que Ton y fait, ici par un écusson mutilé, là par des créneaux qu'un toit moderne recouvre à peine. Comme tous les châteaux du Limousin et presque tous ceux du Périgord, le château de Saint-Pouance a été transformé en ferme par ses modernes propriétaires ; les écuries ont été baptisées du nom de granges, et les cochons, les moutons et la volaille se promènent sans entrave dans les cours et les jardins.
Par une belle soirée du mois de juin de Tannée 1827, comme le soleil se couchait derrière les montagnes, et que la nuit se faisait peu à peu dans la vallée , le château de Saint-Pouance retrouvait le calme et le repos, et tous les travaux du jour, les agitations des sénateurs empressés , les bruits de la basse-cour et celui des bestiaux paissant dans les pacages, tout se taisait, le plus grand calme régnait dans la vallée ; c'est à peine si l'on entendait au loin quelque clochette suspendue au cou d une vache égarée. Le ciel commençait à se parsemer d'étoiles, et pour la première fois, depuis la naissance du jour, un peu d'air se faisait sentir j une brise fraîche el parfumée descen-
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due des montagnes, portait avec elle les parfums les plus suaves des fleurs suspendues à leurs flancs.
Appuyé sur le perron du château de Saint- Pouance , un vieux domestique paraissait attendre l'arrivée de quelque voyageur, car plusieurs fois il s'était levé pour apercevoir de plus loin, audessus de quelques touffes d'arbustes, ceux que le retentissement de leurs pas , sur les cailloux du chemin, lui annonçait dès Tentrée de la première cour. Une sorte de sombre rêverie était cependant mêlée à toute cette préoccupation ; ce vieux domestique n'avait que des oreilles en ce moment pour entendre les moindres bruits venus du chemin qui conduisait au château; ses autres facultés , ses autres instincts étaient absorbés par la méditation profonde à laquelle il se livrait : aussi ne vit -il pas et n'entendit-il pas une femme qui arrivait vers lui par le côté opposé; et quand cette femme, paysanne , vieillie comme lui dans la domesticité du château, lui adressa la parole , il tressaillit involontairement, et se retourna vers eUe avec une sorte de rudesse.
— Vous êtes venu respirer le frais, monsieur
Daujon, lui dit-elle; mais vous auriez dû mettre
votre casquette , car le serein va tomber, et rien
n'est mauvais comme le serein après une chaude
journée.
< — Vous ne savez ce que vous dites avec votre serein^ vieille Myon^ et vous feriez mieux daller voir si toute votre volaille est rentrée.
— Toute ma volaille est rentrée, monsieur Daujon. Pas moins que les cochons du fermier m'ont mangé deux petits canets et un poulet; mais vous avez tort de mépriser le serein , à nos âges ça peut être mortel, un coup de serein est bientôt fait.
— Eh bien, si je suis malade, vous saurez me trouver, dans votre arsenal de remèdes et de recettes , tout ce qu'il faudra pour me guérir.
— Oh! mon Dieu, oui, monsieur Daujon, dit la vieille servante enchantée de cet hommage rendu à ses talents pharmaceutiques. Si demain vous sentiez quelque chose, je ferai bouillir dans un pot de terre, neuf, trois feuilles de prunier sauvage, une couple de têtes de pavot, un cœur de laitue et trois gousses d'ail, je vous ferai un petit cataplasme que vous mettrez le soir en vous couchant entre vos matelas , et le lendemain matin vous m'en direz des nouvelles.
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— Laissez-moi donc tranquille, Myon^ avec vos contes et vos recettes! ne voyez-vous pas que vos bavardages m'empêchent d'écouter attentivement? et je suis là en vedette pour attendre l'arrivée du vicomte de Saint-Pouance, et l'annoncer à madame la marquise.
— Comment, monsieur Daujon, vous ne me disiez pas que ce pauvre cher enfant était attendu ce soir au château, et madame la marquise et mamselle Geneviève ont déjà soupe depuis une heure; on ne pourra rien lui servir.
— Et ce sera un jeune homme bien malade, reprit M. Daujon, parce qu'il sera venu, par une belle soirée du mois juin , de Brives à Saint- Pouance sans manger! Mais vous avez toujours cru que votre cher nourrisson, s'il ne mangeait pas à chaque heure du jour, devait être fort malheureux.
— Certainement , monsieur Danjon, il faut toujours laisser manger les enfants à leur faim; tant qu'ils le demandent, c'est que leur pauvre estomac souffre; d'ailleurs ça fortifie et ça fait grandir de manger. Voyez les petits du village, monsieur Daujon.
— Oui , ils sont gentils vos petits du village ; avant-hier on enterrait la fille de Poulou , morte d'une inflammation d'entrailles, à ce que dit le docteur, et pas plus tard qu'hier soir vous cuisiniez je ne sais quel remède, pour des enfants malades.
— D'abord, monsieur Daujon, le docteur ne sait ce qu'il dit, la Manon et moi nous avons veillé la Poulou pendant toute sa maladie; elle est morte d'un refroidissement, et les remèdes que je faisais c'étaient des remèdes pour les vers^ car l'air du pays donne des vers aux enfants, et les médecins n'y entendent rien.
— Il n'y a que vous et la Manon qui y entendiez quelque chose, n'est-ce pas?
— Enfin , monsieur Daujon , nous guérissons nos malades.
— Ou vous ne les guérissez pas , Myon. Écoutez!... Je crois que madame la marquise vous a sonnée.
— jSon, monsieur Daujon, c'est l'heure du sommeil de madame la marquise pendant que mademoiselle Geneviève lui fait la lecture. Cette chère petite , faut-il qu'elle ait une patience d'ange pour
DE SAINT-POUANCE. li
mener la vie qu'elle mène ici? car entre nous, monsieur Daujon, madame la marquise n est pas commode tous les jours, et bien souvent je vois des larmes dans les yeux de mademoiselle Geneviève.
— Madame la marquise a sans doute ses raisons pour se montrer sévère à l'égard de mademoiselle Geneviève , répondit Daujon.
— Et quelles raisons pourrait-elle avoir? poursuivit la vieille Myon ; mademoiselle est la bonté et la douceur mêmes ; jamais elle ne se plaint ; jamais elle ne montre d'humeur : c'est en un mot tout le portrait de sa pauvre chère mère , que Dieu veuille avoir son âme !
En disant ces mots , Myon fit dévotement un signe de croix.
— Vous vous souvenez de sa mère, monsieur Daujon , et de feu M. le comte , quand tous deux enfants ils couraient à travers les îles du parc, et que nous étions vous et moi de longues heures avant de les retrouver quand venait à sonner la cloche du dîner. Vous étiez tout jeune alors, monsieur Daujon; vous étiez leste et bien tourné, et moi je n'étais pas encore mariée au jardinier du château.
Daujon, rappelé par ces dernières paroles aux souvenirs de sa jeunesse , laissa se dérider son front, et s asseyant sur un banc à côté de Myon , il lui i'épondit d'une voix qu'il s'efforça de rendre plus douce:
— C'était un beau temps alors; leur maudite révolution n'était pas venue tout gâter; le château n'avait pas été dévasté par les mauvais sujets du pays; nos belles tours étaient debout; les vignes que vous voyez là-bas sur les montagnes de Pierre Pourchy^ nous appartenaient!... M. le marquis n'avait point émigré!...
— Et vous n'aviez pas commencé cette longue absence qui m'a tant fait pleurer, monsieur Daujon !...
— Quand nous revînmes, M. le marquis et moi, je vous trouvai mariée, Myon !...
— Il l'avait bien fallu, madame la marquise m'avait promise à son jardinier.
— M. le comte aussi était marié; vous nourrissiez avec votre second enfant, M. Albert, que nous attendons aujourd'hui. M. le marquis eut la douleur de ne plus reti'ouver sa fille ; mais il n'en parla jamais , non plus que de la mésalliance
DE SAINî-POLANCE. 13
qu'elle avait faite ■, il ue voulut même pas la revoir au moment de sa mort.
— Avouez, monsieur Daujon, que c'était montrer bien de la dureté.
— Pourquoi diable avait-elle été épouser ce M. Berthaud, le fils d'un ancien fermier de M. le marquis ?
— Oh!... pourquoi? pourquoi?... Ce serait bien lon(][ à vous raconter... M. Berthaud était un beau jeune homme, bien séduisant... Le notaire assure qu'il savait beaucoup de belles choses... Daml monsieur Daujon , il avait fait ses études à Paris ; il venait souvent au château pour les affaires de madame la marquise. Mademoiselle et lui sévirent... et puis... monsieur Daujon, un beau jour... mademoiselle partit avec lui, et elle ne revint plus, la pauvre... !
— Vous me demandiez tout-à-rheure, M/on^ pourquoi madame la marquise traitait mademoiselle Geneviève avec tant de sévérité... Quoique mademoiselle Geneviève soit sa petite-fille, elle est aussi la fille de M. Berthaud ; bien qu'à la mort de ses parents madame la marquise ait bien voulu s'en charger, cependant elle ne voudrait
pas que la famille de Saint-Pouance contractât
une seconde alliance avec les Berthaud.
— Gomment cela, monsieur Daujon?
— Madame la marquise a cru s'apercevoir de quelque intelligence entre M. Albert et mademoiselle Geneviève, et c'est pour cela que depuis près d'un an M. Albert n'a fait que de courtes apparitions au château.
— Alors pourquoi madame la marquise l'a-telle mandé ce soir?
— Oh !... pourquoi?... pourquoi ? C'est, voyezvous, Myon^ que nous allons le faire partir aujourd'hui pour Paris, et que nous profiterons de son absence pour marier mademoiselle Geneviève.
— Les pauvres chers enfants ! ne put s'empêcher de s'écrier la vieille nourrice. Sax'ez-vous que M. le comte ne se serait pas montré aussi dur que sa mère envers ces deux chères créatures du bon Dieu, qui après tout sont cousins germains.
— M. le comte s'était un peu gâté sur le chapitre des mésalliances et de la noblesse pendant ses voyages à Paris.
— M. le comte était un excellent maître , monsieur Daujon , et je l'ai bien regretté,
DE SAINT-POUANCE. 1 5
' — Je le crois , Myon , car les donnes langues du pa/s prétendent qu'il a été un de vos premiers adorateurs, et que lorsque vous nourrissiez M. Albert et votre grand dadet de Louis, qui présentement est soldat , c'était mieux que deux frères de lait que vous portiez sui' vos bras.
— Pouvez-vous répéter des bêtises comme ça? répondit Myon , non sans affecter un embarras pudique dont M. Daujon se divertit pendant quelques minutes.
— Allons, rassurez votre vertu alarmée, ajouta le vieux valet de chambre; je me tais... je ne dis plus rien... Cependant Louis ressemble étonnamment à M. Albert...
— Au lieu de vous amuser à me faire enrager , monsieur Daujon, vous devriez bien plutôt m'aider à mettre Y hôpital (i) sur le feu, car madame la marquise prendra encore un bain ce soir fort probablement.
— Vous n'y pensez pas ; madame la marquise m'a placé en vedette sur ce perron pour
(i) Hôpital, grosse bouilloire de cuivre que l'on suspend dans les cheminées des cuisines pour faire chauffer de l'eau.
lui annoncer l'arrivée de M. Albert aussitôt qu'il apparaîtra. Allez , allez ; mettez , comme vous le dites, votre liopital sur le feu , et ne manquez pas non plus d'allumer votre potager (i); car M. Albert demandera à souper, et s il ne trouve ni soupe ni ragoût , il se fâcbera contre vous , je vous en préviens.
— Vous avez raison, monsieur Daujon... Mais tenez , encore un mot : on aura beau renvoyer d'ici M. Albert, on ne lui fera pas oublier sa cousine.
— Vous m avez bien oublié, vous, Myon.
— Vous êtes demeuré si long-temps absent!...
— Et vous vous ennuyiez de rester fille ?
— Dam! sans doute.
— Eb bien ! l'on fera s'ennuyer mademoiselle Geneviève de son état de demoiselle.
— Mais M. Albert...
— M. Albert ne reviendia qu'après le mariage de mademoiselle Geneviève.
— Serait-il Dieu possible, monsieur Danjon?
— C'est plus que possible, c'est certain; tous
(i) Fota^cr, fourneau de cuisine.
DE SAINT-POUANCE. il
nos arrangements sont pris en conséquence : madame la marquise remet aujourd'hui à M. Albert, majeur depuis plus d'un an, l'administration de sa fortune, et demain M. Albert s'acheminera vers Paris.
— Le pauvre se perdra lui et sa fortune dans ce Paris, murmura Myou avec un accent de pitié et de terreur, qu'il serait impossible de faire comprendre.
— Nous veillerons de loin sur lui , répondit Daujon.
— Le grand marquis, le père à feu M. le marquis , veillait bien aussi sur son second fils, et pourtant, monsieur Daujon, le chevalier de Vertoujy, comme on le nommait, devint un très mauvais sujet, et finit par être tué en duel.
— Je ne dis pas non... Mais les temps ne sont plus les mêmes, etlechevalier de Vertoujy et M. Albert ne se ressemblent pas plus que l'église de Saint- Pouance ne ressemble à la cathédrale de Cologne.
— Vous avez connu le chevalier de Vertoujy, vous, monsieur Daujon?
— Sûrement que je l'ai connu, et c'était un bon vivant, joyeux comme un pinson, toujours sif-
fiant, toujours chantant; un bel homme, haut en couleurs, propre et recherché comme un prince dans ses habillements , faisant la cour à toutes les filles du village, buvant beaucoup, chassant en toute saison; il avait toujours le petit mot pour rire, et jamais le grand marquis, lui qui était pourtant si sévère, ne put se fâcher contre le chevalier. C'était du reste un jeune homme qui ne jourrait pas son nez dans les livres; je crois bien qu'il savait lire et écrire, mais voilà tout... Vous ne pourriez pas vous figurer quelle bonne mine il avait quand il partit de Saint-Pouance pour entrer dans les mousquetaires.
— Je suis bien certaine qu'il n'était pas si joli garçon que M. Albert, s écria Myon en se rengorgeant avec fierté au souvenir des qualités physiques et morales de son nourrisson.
— ■ Je ne dis pas de mal de M. Albert; il est très bien pour un homme d'aujour'hui; mais il ne peut pas être comparé au chevalier de Vertoujy.
— Et pourquoi , s'il vous plaît? demanda Myon de plus en plus piquée.
— Vous faites des questions qui n'en sont pas , ma chère Myon : est-ce que M. Albert est un
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homme comme ceux d'autrefois?... A-t-il un port de roi comme le chevalier de Vertoujy?... Portet-il comme lui la tête haute et fière?... Est-il pris comme lui dans sa taille?... Tout le monde remarque-t-il la finesse de sa jambe et la force de son mollet?... Non... non... Tenez, Myon, M. Albert et le chevalier de Vertoujy, c'est, voyezvous, le jour et la nuit... Et puis M. Albert a toujours la plume à la main, sa chambre est toute pleine de livres, il passe son temps à étudier; il ne pourrait pas boire deux bouteilles de vin sans être gris, et jamais au grand jamais on ne l'a entendu adresser la parole à aucune fille de Saint- Pouance.
— Il n'en fait pas plus mal pour ç«, reprit Myon.
— Si cependant son père [avait pensé comme lui, madame la nourrice!...
— Allons, allons... Monsieur Dauj on, ne recommencez pas vos bêtises. Louis, entendez-vous, est bien le fils de son père.
— Vous pouvez le jurer sans vous engager beaucoup, et pour preuve, c'est qu'il ressemble à M. le comte d'abord, et à M. Albert beaucoup aussi.
— ^Vous êtes une mauvaise langue, monsieur Daujon.
— Ne nous fâchons pas, chère nourrice, entre vieux amis on peut bien plaisanter; et s'il faut vous parler raisonnablement, je n aime pas plus que vous le voyage de M. Albert à Paris. Avec sa fortune et celle que lui laissera madame la marquise, il aurait pu vivre heureux et en grand seigneur dans son château de Saint-Pouance , il aurait pu lui rendre tous les agréments que je lui ai connus autrefois!... Avant notre mort nous verrons encore bien du changement ici, ma pauvre Myon.
— liC bon Dieu lious en préserve! il n'y en a déjà eu que trop... Dire que le seigneur de Saint- Pouance était si riche et si puissant dans le pays, que personne ne pouvait chasser à six lieues à la ronde sans sa permission, et penser que présentement les plus pauvres paysans s'en vont avec des fusils abattre les lièvres et les perdrix, que l'on entend les coups de fusil jusque dans la chambre de madame la marquise.
— C'est à ne plus s'y reconnaître , ça me fait dresser les cheveux sur la tête. Dernièrement Rinchard^ le chari'on, ne prétendait-il pas que la pê-
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che appartenait à tout le inonde, depuis le pont jusqu'à la grande chute, et mêmejusqu'au^owr (i) de Gomborn !
— Voyez-vous ça, monsieur Daujon ; et pourquoi ne s empare-t-il pas du bois des îles et de tout celui du parc, cela serait plus tôt fait?
— Bah !... il disait un tas de bêtises, que depuis la révolution nou sommes tous égaux, et que chacun est libre.
— Libre de voler donc, vin une fameuse liberté.
— Mais laissez faire , Myon , je lui ai joliment rivé son clou. Je lui ai dit : Viens donc y pêcher dans nos îles. — Oui, que j'y irai, m'a-t-il répondu; et il y a été en effet, le drôle. Mais Beaulieu, le garde , était à son poste ; Rinchard en a été pour son épervier qui est saisi, et pour un bon procèsverbal qui lui fera passer quelques jours en prison.
— A la bonne heure... .Je ne peux pas le souffrir ce Rinchard; c'est un grand hypocrite... il est toujours en ribotte et il bat sa femme... Regardez donc, monsieur Daujou, il me semble que j'a-
(i) Petite anse, sorte de petit port.
perçois deux cavaliers de l'autre côté du pont.
— Oui, ma joi^ vous avez raison , ma chère Myon; c'est bien M. Albert et Baptiste, son nouveau domestique.
— M. Baptiste'... En voilà encore un que je n'aime pas beaucoup ; parce que ca vient de Paris et que ça se fait appeler valet de chambre , c'est fier avec nous auti'es comme si c'était le seigneur du pays.
— Oui, Myon, M. Baptiste sait brosser un habit et cirer des bottes ; mais il n'a rien vu , c'est une jeunesse qui n'a pas voyagé. Ça veut parler et ça ne sait rien. Tenez, votre M. Baptiste me fait suer.
— Votre M. Baptiste!... il n'est pas à moi du tout, monsieur Daujon... Je n'en voudrais pas pour rien, moi d'abord... avec ça qu'il â la mine d'être tout capable de donner des mauvais conseils à M. Albert.
— Dépêchons-nous, Myon, les voilà qui s'approchent. Gourez vite mettre vos t^asseroles sur le feu, moi je vais ouvrir la grande porte de la cour.
Après ces derniers mots, Myon se hâta de rentrer dans le château , et Daujon alla aussi vite que
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ses vieilles jambes le lui permirent à la rencontre du petit-fils de sa maîtresse.
— Te voilà, Daujon? lui cria le voyageur du plus loin qu'il 1 aperçut; tout le monde se portet-ilbien ici?...
— Oui, monsieur le vicomte.
— Ma grand'mère n'est plus tourmentée paîsa toux?
— Non , monsieur le vicomte.
— Et ma cousine Geneviève ?
La voix d'Albert de Saint-Pouance fléchit doucement en prononçant cette dernière question , et il parut attendre la réponse de Daujon avec plus d'attention.
— Mademoiselle Geneviève se porte toujours à merveille, et elle sera bien contente de votre retour.
— Ce n'est point un retour, mon cher Daujon , car je repars ce soir; je veux aller coucher à Brives.
— Mais, monsieur Albert, objecta Daujon en ouvrant ses yeux où se peignait la surprise ; aller coucher ce soir à Brives, vous n'y pensez pas !...
— J'y pense et j'y ai parfaitement pensé , mon
n ALBERT DE SAINT-POUANCE.
pauvre Daiijon. Conduis-moi près de ma grandmère, car j'ai peu de temps à lui donner. Baptiste mettra nos chevaux à l'écurie.
Albert de Saint-Pouance descendit de cheval au bas du perron du château, et, précédé par Daujon, il s'achemina vers l'appartement de sa grand'mère.
£a Jamillf.
L'homme s'oppose en vain contre la destinée. Régmixb.
Ik
Albert de Saint-Pouance avait perdu dans sa première enfance son père et sa mère, enlevés tous deux par une fièvre épidéraique qui sévissait en Limousin vers l'année 1812. Son grand-père, le marquis de Saint-Pouance , n'avait pas tardé à les rejoindre au tombeau , et la marquise de Saint- Pouance s'était trouvée chargée de la tutelle de son petit-fils, ainsi que de l'administration d'une fortune assez considérable.
La marquise de Saint-Pouance avait passé sa jeunesse à Paris, où les soins de sa charge de dame du palais de la reine Marie-Antoinette la forçaient
à de fréquents séjours et à des voyages presque hebdomadaires à la résidence royale de Versailles. Jus" qu'à la mort de sa malheureuse souveraine, et aussi long-temps que Ton put conserver quelque espérance de lui être utile ou de contribuer à l'évasion de la famille royale, la marquise de Sairit-Pouance, malgré les dangers du séjour de Paris, ne voulut pas quitter cette ville qu'ensanglantaient les massacres et les exécutions iniques de la Terreur. Tour à tour elle vit monter sur l'échafaud la plus grande partie de ses amis et quelques uns de ses parents , sans que son courage se sentit ébranlé par tant d'horreurs, sans que sa résolution de dévouement chancelât ou s'affaiblît un seul moment. Mais le jour où tout fut consommé par l'abominable assassinat de madame Elisabeth , la plus douce et la plus vertueuse de toutes les femmes, la plus accomplie des princesses , le jour où la dernière personne de cette trinité royale, que la révolution devait ranger au nombre des martyrs, fut montée au ciel, la marquise de Saint-Pouance songea à ses enfants, et vint les trouver dans son château du Limousin, où elle les avait laissés sous la garde de j&dèles domestiques.
DE SAINT-POUANCE. âd
he marquis de Saint-Pouance était depuis longtemps déjà parti pour 1 émigration; et quoique la fureur des révolutionnaires du district de Brives se lût exercée sur les tours de Saint-Pouance, aucune confiscation de biens n'avait encore eu lieu, aucun mandat d'arrestation n'avait été lancé contre la famille du marquis émigré.
La marquise de Saint-Pouance , grâce à sa prudence et à son énergie, sut jusqu'à l'apparition du consulat soustraire elle et sa fortune à la rapacité des révolutionnaires; elle traversa toute cette période de crimes en ayant Tart de se faire oublier, s'occupaut de l'éducation de ses enfants, et de l'administration de ses biens personnels et de ceux de son mari.
Fille d'un vieux gentilhomme qui, après vingt années de services, après de nombreuses blessures reçues en combattant sous les ordres du maréchal de Saxe, s'était retiré dans ses terres du Périgord, la marquise de Saint-Pouance, privée de bonne heure de l'appui et des conseils d'une mère, avait contracté une habitude de réserve silencieuse, dont peu à peu son caractère subit l'impression. Quand sa main avait été demandée
par le marquis de Saint-Pouance , Clotilde de Roqueperce u était plus uue jeune personne, et ses traits, quoique beaux, inspiraient, ainsi que toute sa personne, taillée, disaient les plaisants de la province , dans un des morceaux de granit qui servaient de base au château de son père, on ne saurait expliquer quel pénible sentiment de froideur et presque de répulsion.
Le marquis de Saint-Pouance, riche, faisant partie de la plus haute noblesse du Limousin, ayant de belles alliances qui lui assuraient à la cour de puissantes protections, fut parfaitement accueilli par le baron de Roqueperce et par sa fille , dont la main lui fut accordée sans difficultés. Peu de temps après leur mariage les nouveaux époux abandonnèrent le Limousin pour venir à Paris , où, par l'appui et le crédit de la famille de Noailles, la jeune marquise obtint un brevet de dame du palais , tandis que son mari recevait la permission de traiter d'un régiment de cavalerie.
Deux enfants nés à peu de distance l'un de lautre furent envoyés par la marquise dans sa terre de Saint-Pouance ; ils y grandissaient loin des yeux de leur luère quand la révolution éclata , et que
DE SAINT-POUANCE. 81
toute l'organisation d'une vieille monarchie fut anéantie en quelques mois. Le jour où la mar-^ quise de Saint-Pouance revit ses enfants, ils étaient déjà grands, leur éducation se trouvait à peu près terminée; ils avaient appris à penser, à réfléchir, en un mot ils s'étaient formés loin de la surveillante sollicitude de leurs parents qu'ils ne connaissaient pas , guidés dans leurs études et dans la direction morale de leur caractère par un pau-» vre prêtre qui leur avait été donné pour précep-r teur, et par leurs deux nourrices , dont l'affection féminine était la seule qu'eussent connue leurs jeunes années.
La marquise de Saint-Pouance n'examina point quelle pente avait été imprimée, avait été faite au caractère de ses deux enfants, par l'éducation qu'ils avaient reçue et par l'abandon dsns lequel ils étaient restés pendant tant d'années. Elle vou-. lut s'établir au milieu d'eux comme, après une absence de peu de jours, une mère reprend sa place entre ses enfants ; elle ne comprit pas tout ce qu'il y aurait d'imprudence à vouloir détruire des impressions longuement reçues et profondément enracinées, ni combien il fallait avoir de
ménagements pour faire remonter à la jeunesse ses courants naturels lorsque Ton voulait la lancer dans une autre direction ; elle crut que son titre de mère serait une puissance suffisante pour l'exécution de ses volontés; elle ne songea point à l'amour, à la sainte affection des enfants pour leurs parents, qui est le plus puissant auxiliaire de leur pouvoir ; aussi la première fois que sa volonté, opposée à celle de ses enfants, fit entendre un ordre sèchement formulé , le peu de puissance morale que la marquise possédait sur eux disparut ; ils obéirent encore, mais de ce jour-là il y eut deux camps ennemis dans le château de Saint-Pouance : la mère n'eut plus d'enfants , les enfants n'eurent plus de mère.
Le vieil abbé qui leur avait servi de précepteur et de père, les deux nourrices, les seules vraies mères qu'ils eussent connues, avaient été éloignés lors de l'arrivée de leur mère. A l'indulgente bonté avec laquelle ils avaient été traités jusque là, la marquise crut devoir faire succéder un régime de sévérité et de rigueur qui ne lui parut qu'une fermeté nécessaire ; elle exigea que ses deux enfants, habitués aux longues promenades, à des exercices
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fréquents, devinssent sédentaires, et siégeassent, avec toute l'étiquerte de Versailles, sur les fauteuils de son salon ; elle ne leur permit point d emettre librement leurs pensées : une sage réserve, une prudente discrétion de paroles convenait, disait-elle , à la jeunesse.
Le fils de la marquise de Saint -Pouance venait d'atteindre sa dix-septième année; sa fille, charmante créature, à la belle chevelure blonde, à la taille élancée, à l'expression douce et gracieusement mélancolique, n'avait qu'une année de moins que son frère. Ils s'aimaient tous deux d'une affection profonde; ils pleurèrent d'abord ensemble tout ce passé de leur vie que l'on avait brisé par le renvoi de leur précepteur et de lem's deux nourrices, qui représentaient pour eux tout le bonheur de l'enfance, toute la sainteté des plus vives affections.
La froideur de leur mère, sataciturnité, l'expression rude de ses yeux, le son brusque de sa voix, enfin tout ce que le malheur avait imprimé d'amertume dans le cœur, dans les manières et dans l'extérieur de madame de Saiut-Pouance, blessa douloureusement ses deux enfants, et les
lui rendit ennemis en les rendant défiants et craintifs.
Hélène de Saint-Pouance , sans appui , sans conseils, sans affections qui la soutinssent et la guidassent, demeurait complètement isolée à cette époque de la vie des jeunes filles où elles ont le plus besoin de guide et de confident , où leur âme demande à s'épancher dans une âme qui les comprenne, les encourage et les soutienne, la pauvre enfant était privée de ces affections maternelles , pleines de pudeur, qui savent, sans en demander la cause, essuyer des pleurs que les premiers jours de la vie répandent, comme les belles matinées de printemps répandent leur rosée. Le cœur navré et tout à la fois rempli d'amour , mais de cet amour inconnu qui sommeille encore en attendant la venue de l'être mystérieux que l'on rêve déjà, Hélène demandant une affection, une amitié, un lien quelconque pour l'aider à vivre, pour réchauffer son âme que glaçait la froideur et la profonde tristesse de sa mère, se lia peu à peu avec le jeune Henri Berthaud, fils d'un ancien fermier des environs de Saint-Pouancç. de jeune homme , dont le père s'était enrichi dans de gran-
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des entreprises , avait reçu une bonne éducation , et joignait à un caractère doux et romanesque ude charmante figure. Il venait quelquefois au château pour traiter de quelques affaires relatives à des forges que sou père possédait près des forêts de Saint - Pouance. La marquise trouvait dans ces forges un débouché pour les coupes de ses bois; Henri se chargeait de régler avec elle et de débattre le prix de chaque coupe , ce qui nécessitait souvent la prolongation de son séjour à Saint -Pouance pendant près d'une semaine.
Personne ne s'aperçut jamais qu'il y eût la moindre intimité entre Hélène et Henri Berthaud- personne , jusqu'au jour où ils disparurent ensemble, ne soupçonna l'amour qui existait dans leurs deux cœurs. Une lettre, adressée par Hélène à sa mère, révéla probablement les motifs de cette fuite , sollicita sans doute un consentement nécessaire à une union qui eut lieu peu de temps après. Nul ne sut ce que contenait cette lettre: et comme le frère d'Hélène annonçait l'intention de se mettre à la poursuite du ravisseur de sa sœur,
— Je vous le défends , sous peine de ma malédiction, lui dit sa mère; laissez partir Fenfant dénaturé. Je n'ai plus que vous, mon fils; dès ce moment ma fille est morte pour moi.
Le château de Saint-Pouauce n'entendit plus prononcer le nom d'Hélène ; le marquis à son retour de l'émigration ne parut pas se souvenir qu'il eût eu une fille, son fils seul l'occupa; et comme peu de temps avant ce retour le comte de Saint- Pou ance avait été marié par sa mère à la fille d'un gentilhomme du voisinage , toute l'affection, ou plutôt ce que pouvaient montrer d'affection le marquis et la marquise de Saint-Pouancese trouva concentré sur leur fils et leur belle-fille.
Tous les ans, disaient quelques voisins amis de la famille de Saint-Pouance, le comte de Saint- Pouance va visiter sa sœur chez laquelle il passe quinze jours; il paraît, ajoutaient-ils, que cette pauvre Hélène est aussi heureusequ'il est possible de l'être dans une union disproportionnée; on dit même qu'elle a une jolie petite fille. Mais le comte de Saint-Pouance ne prononçait jamais un mot sur ses absences annuelles, et jamais ses parents ne lui faisaient de question. Une seule fois il emmena
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avec lui Fenfant qu'il avait eu de sa jeune femme, et quand toUvS deux revinrent, Albert de Saint- Pouance parla long-temps de la jolie petite Geneviève^, sans que personne parut faire attention à ses discours.
Vers le commencement de l'année 1811, après l'arrivée d'un courrier qui remit une lettre très pressée, disait-il ^ au comte de Saint-Pouance , une longue et orageuse conférence eut lieu entre ses parents et lui; cette conférence se passa dans la chambre de la marquise , et tout ce que 1 on en sut fut une phrase prononcée par le comte, comme il sortait, fermant la porte avec une sorte de violence :
« Que Dieu ne vous punisse jamais de votre •) dureté, ma mère! puissiez-vous trouver à votie » mort la pitié que vous n'accordez pas ! "
Puis le comte de Saint-Pouance monta à cheval, et quand il revint huit jours après, il était suivi par une femme tenant entre ses bras une petite fille de deux ans, et tous trois étaient en grand deuil.
Ni la marquise ni le marquis de Saint-Pouance n'allèrent au-devant de leur fils, la jeune comtesse fut la seule qui vint à sa rencontre ; elle prit la pe-
tite fille que son mari ramenait, et le suivit dans la chambre de sa mère. Le comte de Saint-Pouance s'avança d'un air triste et résolu jusqu'au fauteuil qu'occupait la marquise, et là s'inclinant devant elle avec respect, mais avec fermeté :
— Je vous présente ma nièce, lui dit-il; c'est maintenant une pauvre orpheline dont j'ai résolu de prendre soin : j'aurai désormais deux enfants.
La marquise ne fit entendre aucune objection contre cette détermination de son fils, et c'est ainsi que la petite Geneviève Berthaud fut introduite dans le château de Saint-Pouance.
Quelque temps après cette arrivée de Geneviève, le marquis de Saint-Pouance mourut des fatigues qu'il avait eues à supporter pendant l'émigration, et ne précéda que de peu de mois au tombeau son fils et sa belle-fille, enlevés presque en une même journée dans le courant de l'année 1812 par une fièvre épidémique.
De toute cette nombreuse famille , la marquise de Saint-Pouance , Albert et Geneviève restèrent épargnés par la mort, comme on voit, dans le défrichement d'une forêt, un ou deux baliveaux que néglige la cognée du bûcheron. La marquise de
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Saint-Pouance ne versa pas une larme à la vue de tant de pertes, de tant de trépas successifs; ceux que les tempêtes révolutionnaires n'avaient point entraînés dans leur tourmente n'avaient plus de pleurs à donner à leurs malheurs particuliers, la source en était tarie, leur cœur sem ait comme desséché, ou devenu insensible à de nouvelles douleurs; mais son humeur sombre s'en augmenta, le château prit un aspect plus morne, on ne vit plus un seul voisin venir visiter la recluse de Saint- Pouance , et bientôt dans toute la contrée on perdit l'habitude de s'occuper d'elle ou de s'informer de ce qu'elle faisait.
Albert et Geneviève grandirent dans cette triste demeure sous le regard sévère de leur grand'mère, et ne connurent jamais aucune de ces douces attentions, de ces ravissantes tendresses, qui font si charmants et si fleuris les premiers sentiers de la vie. La pauvre Myon seule réjouissait quelquefois leurs jeunes âmes par quelques uns de ces raffinements voluptueux de maternité , comme les vents du Midi apportent même au milieu des contrées les plus désolées des parfums venus on ne sait d'où, et qui caressent fugitivement les âpres bruyères
des solitudes du Nord ou les sables brûlés des déserts de l'Afrique.
Geneviève possédait l'exquise sensibilité de sa mère, sa disposition d'âme mélancolique et rêveuse. La pauvre enfant aurait eu besoin, comme elle, de tonte la cbaleur d'une affection prévoyante pour guider et éclairer ses 'premières impressions; elle éprouvait près de sa grand'mère un froid mortel qui remontait jusqu'à son cœur, et tarissait peu à peu en elle les sources de la vie. Chaque jour son beau teint perdait de son éclatante fraîcheur, et plus sa personne se formait, plus son âme se développait, plus sa pensée grandissait et s'élargissait par la réflexion, compagne inséparable du chagrin et de ce mal sans nom qui se trahit par des langueurs et des ennuis navrants , plus aussi la pâleur de sou visage augmentait d'intensité, et ses yeux voyaient s éteindre leurs regards où brillait tant d'intelligence.
Elle s'étiolait, semblable à ces fleurs dont un vent d'automne a transporté la graine sur des terres sans chaleur, sous un ciel gris, dans des climats inféconds, et qui ne naissent quelques heures que pour s'incliner, se flétrir et tomber, deman-
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dant en vain un rayon de ce brillant soleil qui seul aurait pu les faire vivre.
Quant au jeune Albert, ni le sombre aspect du château de Saint -Pouance, ni la présence continuelle de sa grand'mère , ni le silence qui régnait autour d'elle, ni sa sévérité, ni sa froide figure que jamais n^visitait un sourire bienveillant, n'avaient pu exercer d'influence sur son caractère, n'avaient eu le pouvoir d'arrêter l'essor de son imagination ardente et l'impétuosité naturelle de son caractère. Élevé par un précepteur que sa grand'mère avait choisi aussi froid, aussi compassé et aussi sévère quelle l'était elle-même, jamais il n'avait pu se plier aux exigences presque monastiques de la vie que l'on menait à Saint-Pouance. Souvent il se soustrayait pendant des journées entières à. la surveillance dont il était l'objet, et, comme un esclave délivré de ses fers , il parcourait sans but , sans projets arrêtés, les montagnes du Bas-Limousin, heureux de respirer un air plus vif, se suspendant quelquefois aux aiguilles les plus élevées des pics de granit pour cueillir une fleur qu'il rapportait en triomphe à sa cousine , ou se laissant aller aux descentes les plus rapides pour jouir du plaisir que l'on éprouve à braver un danger.
Vainement avait-on voulu mater ces tendances impétueuses en le forçant à se livrer à des études graves, à l'apprentissage des sciences exactes, dans les calculs desquelles l'imagination chercherait , sans pouvoir la trouver, une carrière où elle pût se lancer avec toute son effervescence ; il n'avait tiré aucun profit de ces études. Mais il lisait avec ardeur les livres d'histoire qu'il trouvait dans la bibliothèque du château; il les commentait, il les comparait entre eux , il aurait voulu découvrir, en les mettant en présence les uns des autres, les points qu'ils laissaient obscurs pour son esprit inquiet. Souvent par ses questions multipliées il embarrassait la science méthodique de son précepteur , qui croyait avoir suffisarpment répondu en lui disant :
u Ne vous occupez pas de ces choses-là! »
ou bien : « Il n'est pas nécessaire que vous sachiez » au-delà de ce qui se trouve dans vos livres. "
Malheureusement, à toute cette impétuosité, à toute cette ardeur de connaître et d'apprendre, Albert joignait beaucoup de mobilité; il abandonna l'étude de l'histoire pour se livrer entièrement à celle de la géographie et à la lecture des
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livres de voyage ; puis il voulut sonder les secrets de la terre, s'enquérir de sa formation, arriver à connaître les moindres animaux, les plus petits insectes, ainsi que les plantes les plus cachées; et toutes ces inquiètes recherches ne s'éloignèrent de sa pensée que le jour où son adolescence se développant en lui, il se laissa entraîner au charme des douces rêveries, il se laissa séduire aux attraits de la poésie.
A partir de ce moment sa pétulance naturelle fit place à une sorte de réflexion intime qui eut sa propre personne pour objet; il scruta tout le passé et l'avenir de l'intérieur dans lequel il vivait; il rechercha avidement quelles affections avaient été départies à sa jeune existence, et ne trouvant autour de lui aucune de ces douces amitiés que demande la jeunesse, pour la première fois il sentit une tristesse amère descendre et s'enfoncer dans son âme. Ses courses, ses études, ses lectures n'eurent plus de charme pour lui ; il se replia pour ainsi dire en lui-même, et toute la poésie qui remplissait son imagination , il l'employa à s'apitoyer sur sa destinée , à se créer des malheurs des moindres contrariétés de son existence.
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11 aima la solitude et les lieux sauvviges. Les paysans des villar>es voisins de Saint-Pouance le crurent fou quand ils le virent passer des heures entières assis sur une roche élevée, au bord des cascades écumantes de la Vézère , et semblant chercher, de son regard fixe, quelque objet inaperçu au fond des eaux.
Un soir, comme il revenait d'une de ses piomenades solitaires, il rencontra sa cousine Geneviève dans une des îles dont se composait le parc de Saint-Pouance. Le soleil avait été brûlant pendant toute la matinée, et l'on ne respirait un peu d'air que depuis sa disparition derrière les montagnes. La lune venait de se lever; un ciel bleu , parsemé d'étoiles, s'étendait au-dessus des grands arbres; une transparente obscurité régnait encore dans les bois et dans les bosquets, et l'on entendait le murmure des cascades et les chants des oiseaux sous le feuillage.
Albert venait d'avoir dix-huit ans , Geneviève n'atteignait pas encore tout-à-fait sa dix-septième année. Tous fleux avaient dans l'âme la même mélancolie, la même poésie ; tous deuxdepuis quelque temps cherchaient le silence et la solitude; tous
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deux deniandaien' du tond de leur cœur ces amitiés, ces épanchements intimes auxquels ils ne savaient donner un nom. En se rencontrant, tous deux tressaillirent; il leur sembla que la Providence les mettait ainsi , à cette heure et dans c^ lieu , en présence l'un de l'autre pour épancheî' mutuellement de leurs âmes les rêveuses tristesses, les inquiétudes, les peines, les chagrins. Gomme deux enfants qui s'avancent vers une prairie de fleurs , ils se prirent par la main; et quand ils voulurent se parler , tous deux pleurèrent.
La lune s'était dégagée de l'ombre des montagnes ; placée au plus haut du ciel , elle versait en ce moment ses plus douces clartés sur la terre. Malgré l'épaisseur du bois ses rayons parvinrent jusqu'à Geneviève dont ils éclairèrent la pâle figure; alors Albert s'arrêta plus pâle encore que sa compagne, et d'une voix défaillante il lui dit :
— Geneviève... Geneviève... je t'aime.
La pauvre enfant voulut répondre, Et moi aussi, xAlbert,je t'aime; mais ses forces l'abandonnèrent, elle s'affaissa sur elle-même, et glissa jusqu'à terre, comme tombent les herbes des champs que tranche la faucille du moissonneur.
Depuis cette soirée Albert et Geneviève s'aimèrent d un pur et saint amour, dont les anges de Dieu auraient pu écouter les suaves et délicates paroles ; depuis cette soirée leur mélancolie devint plus douce, leur tristesse eut le charme des épanchements et des confidences; ils se dirent toute leur enfance si pénible, les malheurs de leur isolement quand tous deux ignoraient encore ce que leur cœur renfermait d amour ; enfin ils surent se faire un bonheur qu'ils espérèrent pouvoir dérober à toute surveillance, et qu'ils placèrent sous la garde de Dieu.
Mais la marquise de Saint-Pouance découvrit bientôt le lien de ces deux jeunes cœurs, et comme elle ne pouvait supporter l'idée d'une mésalliance de l'héritier du nom de Saint-Pouauce , elle prit le parti de l'éloigner en l'envoyant chez un de ses parents maternels. Les adieux d'Albert et de Geneviève furent tristes; mais tous deux se dirent qu'ils pouvaient compter sur leur promesse *de ne jamais s'oublier, et ils se séparèrent pleins de confiance en l'avenir.
Cette séparation durait déjà depuis plus d'un an quand Albert fut tout-à-coup rappelé pai^ sa
grand'mère , qui lui écrivit de venir à Saint- Pouance, et de se tenir prêt à partir pour Paris dans la nuit même qui suivrait son arrivée. Sans perdre un seul moment , Albert se mit en route pour Saint-Pouance, organisa à Brives tous ses moyens de départ, et arriva enfin chez sa grand mère, bien décidé à avoir une entrevue avec sa cousine avant de dire adieu, peut-être pour longtemps, au château qui les avait vu élever ensemble.
Il est encore d'autres eaux amères ; ce sont le« enfants du siècle.
SiiST-ADGCSTiy, Confesiions, liv. XIII, ch. xvii.
La chambre qu'occupait la marquise de Saint- Pouance était une de ces hautes et vastes salles des temps du moyen-âge, dont Fameublement offrait un mélange de tous les goûts et de tous les siècles- les murailles étaient recouvertes d'une tapisserie à personnages représentant l'histoire des Machabées. Cette tapisserie avait été fort belle, mais depuis bien des années le soin de son entretien n'occupait plus personne, et les rats et Ihumidité étaient parvenus à la trouer et à détériorer ses couleurs en plusieurs endroits.
Tout UD des côtés de cette chambre de la mar-
quise de Saint-Pouance se trouvait occupé par l'immense boiserie d'une cheminée, dont les trumeaux reposaient sur des piliers contournés ; cette vaste cheminée était entièrement noircie par la fumée, ainsi quun portraif en pied, qui y occupait la place que les glaces occupent sur nos cheminées modernes.
Deux fenêtres longues et étroites, vitrées de petits carreaux, envoyaient peu de jour dans cette pièce, déjà rendue sombre par la teinte foncée que le temps et la fumée avaient répandue sur les murailles, les tapisseries, les poutres jadis peintes et dorées du plafond , et le peu de meubles qui la garnissaient. Un lit à colonnes et à baldaquin, recouvert d'une sorte de grosse serge de deux couleurs, s'avançait isolé au milieu de la chambre, et semblait, par sa masse carrée et ses rideaux fermés, un grand coffre, un cabinet, ou plutôt une chambre construite dans une plus grande chambre.
Quand Albert entra dans celte retraite de sa grand'mère, retraite que pendant toute son enfance ii avait ccn-idér-'-o conime une espèce d'antre de sorcier, où jamais, quand il y était appelé, il ne se rendait sans émotion, il trouva la marquise de
DE SAINT-POIANCE. âS
Saint-Pouauce disant dévotemeat son chapelet, assise dans un grand fauteuil, ayant deux chats ronflant à ses côtés , et un bas à moitié tricoté déposé sur une petite table, qu'éclairait très imparfaitement une mauvaise chandelle mal équilibrée dans un immense chandelier de cuivre.
La marquise de Saint-Pouance fit un signe de la main pour indiquer à Albert le fauteuil dans lequel il pouvait s'asseoir et attendre que le chapelet qu'elle disait fût terminé. Ce chapelet se prolongea pendant près d'une demi-heure, et Albert eut tout le loisir d'examiner sa grand'mère et l'entourage qu'elle s'était fait. Il lui parut que cette femme déjà si sèche et si ridée l'était devenue encore plus, que son épais sourcil noir s'était encore exhaussé, et qu'enfin l'expression de sa physionomie était encore plus dure et plus sèche. La marquise de Saint-Pouance avait les yeux fermés et les maius jointes; ses lèvres minces et décolorées s'agitaient sans faire entendre aucun bruit , et toute sa personne, faiblement éclairée par la lueur incertaine d'une pauvre chandelle, présentait des contours indécis, des clartés douteuses et des ombres indéterminées.
L'imagination d'Albert se plut dans la contemplation de cette scène muette ; peu à peu il se crut transporte' à une autre époque; ses yeux fixés depuis long -temps sur les mêmes objets les virent sous les aspects les plus fantastiques ; le silence qui régnait dans la vaste cbambre où il se trouvait, et qui n'était interrompu que par le frôlement des grains du rosaire glissant sous les doigts de sa grand'mère, le plongèrent dans cet état d'anéantissement qui n'est pas le sommeil, mais qui n'est pas non plus la vie ; ses idées ne possédaient plus leur lucidité habituelle , et son corps reposait sans force et sans mouvement dans un vaste fauteuil placé dans un des coins de la chambre.
Il fallut que la marquise l'appelât trois fois avant que le retentissement de son nom le fît sortir de cette léthargie.
— Qu'avez -vous donc? dit sèchement la marquise de Saint-Pouance ; dormez-vous, Albert?
— Je vous avouerai, graiid' mère , répondit ce jeune homme, que la fatigue du voyage, jointe à la chaleur de la journée, m'a peut-être entraîné jusqu'aux premières limites du sommeil.
— A votre âge vous ne pouvez supporter un
DE SAINT-POUANCE, 55
jour de fatigue! Quel homme êtes-vous? De mon temps tous nos gentilshommes passaient leur journée à cheval, souvent ils voyageaient de cette manière pendant une semaine , et quand ils arrivaient au but de leur voyage ils ne se plaignaient ni de leur fatigue, ni de la chaleur, ni du froid.
— 11 faut croire, grand' mère, que je n'ai pas la force des gentilshommes de votre jeunesse. Que voulez-vous ! à chaque siècle , à chaque époque , son lot différent.
— Et quel est votre lot à vous ? reprit la marquise de Saiut-Pouance en se tournant d'un air surpris du côté de son petit-fils, et en mettant ses lunettes pour l'examiner plus attentivement. Quel est donc votre lot, à vous, monsieur, qui paraissez si pertinemment savoir quel est celui qui a été assigné à chaque génération ?
— Je ne veux pas parler du rôle qui ma été assigné à moi particulièrement, ^a/z^/'wère; malheureusement jusqu'à présent je n'en ai pas; mais je parle de celui qui appartient à toute mon époque.
— Eh bien, voyons quel rôle .appartient^ comme vous le dites, à toute votre époque?
S6 AXBERÏ
— >ioUb soinnses dans le siècle de 1 intelligence, grandmère^ dit Albert en s'animant par degrés. L'intelligence est tout de nos jours; l'intelligence, c'est la force , c'est la puissance , c'est la royauté , c'est en un mot la seule noblesse, qui échappe à ce nouvel article des constitutions de France : Tous les Français sont égaux devant la loi.
— Ta ta... ta ta, tarare... Voilà bien du bruit et des paroles inutiles. Quéque c'est que ces principes que vous nous apportez... ce galimatias que vous me débitez? s'écria la marquise d'un ton sec et ironique. Puis après une pause : Mais j'ai tort de me gendarmer contre le langage des gens du jour... cela doit être ainsi... après ce que j'ai vu... et ce qui s'est passé...
La marquise de Saint -Pouance resta quelques minutes plongée dans le silence , se livrant à de douloureux souvenirs ; puis tout-à-coup elle reprit son énergie , redressa sa tête avec fierté , comme victorieuse du combat intérieur qui venait de se passer en elle, et s'adressant de nouveau à Albert d'un son de voix strident et sonore :
— Vous allez être ravi d'apprendre ce que j'ai à vous communiquer, monsieur l'homme d'Intel-
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ligence. Le duc de *** vient de vous attacher à son ambassade sur la demande que je lui en ai faite; vous serez à même d'exercer votre intelligence, de devenir ainsi force, puissance, roi même, que sais-je,moi? On a vu des choses plus extraordi naires.
Albert s'était levé de son siège : — Est -il bien vvdÀ , grand mère , que le duc *** m'ait attaché à son ambassade? Et la joie éclatait dans toute la physionomie d'Albert.
Sa grand'mère, en contemplant sa joie et ses transports, laissa son visage se dérider. Allons, pensa-t-elle,' je trouverai moins d'obstacles que je.ae le craignais d'abord à rompre cette belle intimité de M. de Saint -Pouance et de mademoiselle Berthaud.
— Pourquoi ne vous aurait-il pas attaché à son ambassade , mon enfant ? ajouta-t-elle à haute voix ; nous sommes cousins assez proches, et je lui ai rendu avant la révolution quelques services qui ne lui permettaient pas de me refuser la lép^ère faveur que je lui demandais.
— Je vous remercie sincèrement , dit Albert avec chaleur, de la demande que vous avez faite
pour moi; nulle carrière ne pouvait mieux me
convenir que celle de la diplomatie.
La marquise de Saint-Pouance reçut sans les avoir désirés ni attendus ces remerciements d'Albert, l'expression même lui en fut désagréable; elle n'aimait pas tout ce qui sortait de la froideur cérémonieuse des usages ou des convenances établies.
— Tout cela est bel et bon ^ Albert, lui répondit-elle ; mais laissons les discours inutiles. Le duc vous attend à Paris dans trois jours ; il a quelques instructions , me mande- t-il, à vous donner avant son départ ; enfin , vous avez juste le temps de vous trouver à votre poste, et c'est pourquoi je vous ai écrit de tout préparer pour votre départ immédiat. Avez -vous eu égard à ma recommandation? tout est-il prêt? pouvez-vous partir cette nuit même?
— Sans doute! sans doute! s'écria Albert, ne songeant qu'à la nouvelle carrière ouverte devant lui, à l'aliment nouveau jeté en pâture à son imagination; j'ai laissé à Brives ma voiture de voyage.
— Quelle voiture de voyage? demanda la marquise.
DE SAINT-POUANCE. 69
— La chaise de poste de mon grand-père que vous m avez donnée, lors de mon départ de Saint- Pouance.
— C'est bien... parfaitement bien... c'est tout ce qu'il vous faut pour aller jusqu'à Paris... Asseyez-vous près de moi , nous avons à causer affaires... J'ai à vous rendre compte de votre fortune dont j'ai été tutrice et administratrice jusqu'à ce jour; nous n'avons pas assez de temps pour qu'il me soit possible d'entrer avec vous dans de grands détails; je vous proposerai donc de me désigner quelqu'un en qui vous ayez confiance , à qui je puisse remettre en votre absence le fardeau de vos affaires, entre les mains duquel je puisse me décharger de toute responsabilité.
— Mais... rien ne presse, grand'mère, répondit Albert; je m'en rapporte parfaitement à vous , et si vous consentez à gérer encore ma fortune, comme je vais être absent de France pendant plusieurs années peut-être, vous me rendrez un grand service.
La marquise de Saint-Pouance fit quelques objections à cet arrangement, eut l'air de ne pas vouloir accepter la responsabilité de la confiance
que l'on plaçait en elle; mais enfia elle se laissa vaincre, et il fut résolu qu'elle ne rendrait ses comptes de tutelle qu'au prochain retour d'Albert.
— J'accepte, dit-elle , la prolongation de tutelle que vous me demandez; mais il faut que je vous mette au courant de vos affaires par quelques mots , en vous présentant des chiffres qui vous instruiront de quelles ressources vous disposez, comment vous pouvez organiser votre existence, sur quel pied vous pouvez monter votre maison, sans trop de faste, ni de mesquinerie.
— Parlez, ^/v7/z<^'/7z^/-e, je vous écoute, dit Albert en s'enfonçant dans son fauteuil.
— Votre père et votre mère vous ont laissé à eux deux trente mille livres de rente, mon enfant, et depuis que vous êtes confié à mes soins j'ai su augmenter vos revenus de dix mille livres, de telle sorte que vous possédez aujourd'hui quarante bonnes mille livres de rente ; vous avez vingt-cinq mille livres de rente placées sur l'Etat, car celui qui n'a que des terres ne possède rien , ne peut compter sur un revenu fixe, et ne saurait par conséquent disposer ni de sa personne, ni de son pré-
DE SAINT-POLANCE. «1
sent, ni de son avenir; vous avez donc vingt-cinq mille livres de rente sur l'État, et quinze mille livres de rente placées en terre dans cette province et dans le Périgord.
Vous pouvez avec quarante mille livres de rente faire dans le monde une ligure honorable , vous pouvez y tenir très convenablement votre rang j mais cependant il ne faut pas vous livrer à des dépenses folles, il ne faut pas avoir la sotte prétention de conduire la mode, d'être plus brillant et plus éclatant que personne : ces manières-là sentent la mauvaise éducation, sont de mauvais goût. Ne cherchez jamais non plus à tromper le monde sur votre fortune, faites que Ton sache ce que vous avez , afin que les gens raisonnables ne vous demandent pas au-delà de ce que vous pouvez faire. D'ailleurs dans la carrière à laquelle vous vous destinez, il faut se présenter, non comme un jeune étourneau qui ne cherche qu'à brûler ses ailes n'importe à quel feu, mais comme un homme qui a un but dans l'avenir. Ainsi songez bien, Albert, que vous avez quarante mille livres de rente; mais vous n'avez que cela. Jamais je ne paierai pour vous un sou de dettes, jamais je ne
«i ALBERT
vous encouragerai dans cette voie fatale qui vous entraînerait à dépenser plus que votre revenu. Votre revenu est très suffisant, ne le dépassez pas par vos dépenses.
J'ai ménagé pour votre établissement premier, pour les achats que vous aurez à faire en chevaux, voiture , linge , argenterie , habillements , une somme de quatre-vingt mille livres , économisée sm' vos revenus ; mon banquier vous la remettra à Paris en échange de votre reçu. Songez à bien l'employer, et si vous m'en croyez dépensez-en d'abord le moins que cela vous sera possible. Un gentilhomme simple attaché à une ambassade n'a besoin ni de beaucoup de chevaux, ni d'uù grand luxe d'argenterie ; il doit s'initier aux habitudes , aux manières, aux façons d'agir, et à la science enfin de ses futurs emplois : quatre-vingt mille livres vous seront très utiles plus tard, les dépenser maintenant serait folie.
Ce sont de simples avis, des conseils que je vous donne, car vous êtes le maître, complètement le maître de manger, de dissiper votre argent ^ comme bon vous semblera; je vous ai seidement prévenu; vous savez maintenant que je n'aurai jamais d'argent pour réparer vos folies.
DE SAINT-POUANCE. èS
Voici plusieurs lettres que vous remettrez à Paris à des personnes qui vous seront utiles actuellement ou plus tard. En voici une pour le duc de Givry ; il est fort bien en cour, voyez-le quelquefois quand vous serez à Paris. Portez vousmême, mon enfant, toutes les lettres que je vous remets ; soyez dans le monde poli et digne, réservé et sagement décidé ; je ne doute pas que vous ne réussissiez. Allez, mon enfant, sonnez pour savoir si Daujon peut vous servir quelque chose, car vous avez sans doute faim ; et comme il est nécessaire que vous partiez cette nuit, nous ne devons pas perdre de temps en causeries inutiles.
Albert sonna , et Daujon parut.
— Avez-vous préparé le souper de mon petitfils? démanda la marquise de Saint -Pouance; et sur la réponse affirmative de Daujon, Albert passa dans la salle à manger, où Myon avait réuni tout ce qu'elle s'imaginait devoir flatter le goût ou l'appétit de son cher nourrisson, et que ses talents en cuisine lui avaient permis d'apprêter.
Myon se tenait près de la table, penchée en avant, l'œil fixé sur Albert. La pauvre femme éprouvait une joie immense , elle sentait des pleurs
courir sous ses paupières ; mais il y avait près d'un an qu'elle n'avait vu Albert de Saint-Pouance, la chaîne des douces habitudes se trouvait rompue ; elle n'osait plus dire : Albert; elle n'osait plus prendre avec lui l'initiative de la parole; elle sentait qu'une barrière de convenances sociales s'était élevée entre elle et l'enfant auquel elle avait donné son lait.
— Est-ce vous , ma bonne Myon , qui avez préparé pour moi ce magnifique festin ?
— Oui, monsiem- Albert, répondit en s'avançantla vieille nourrice, heureuse d'être intjerrogée et d'entendre le son de la voix de celui qu'elle aurait presque pu nommer son enfant, tant elle l'aimait d'un amour vraiment maternel.
— Mais vous vous êtes donc figuré , reprit Albert, que j'arriverais avec trois estomacs; je n'ai besoin, ma chère nourrice, que d'un peu de soupe et de ce quartier d'oie , qui me paraît grillé à merveille.
— Comment, monsieur Albert, vous ne jetterez pas un coup d'œil sur cette homitJiognardeixY.
(i) Espèce Je bouiiiie épaisse, ou plutôt de cième piise faite «l« farine de maïs.
DE SAINT-POIjANCE. 65
vous l'aimiez tant autrefois ! jelai préparée comme celle que vous et votre cousine Geneviève vous mangiez de si bon appétit, et il faut bien que je le dise, mademoiselle Geneviève a plus travaillé que moi à cette pauvre floguarde.
En entendant deux fois prononcer le nom de Geneviève, Albert sortit de la méditation dans laquelle l'avait plongé son changement d'état et ces premières fumées d'ambition qui montaient déjà vers lui au début de sa carrière , lorsqu'il se prennait à songer avec quels avantages de nom, d'appui et de fortune il y entrait.
— Comment, Myon, vous dites que ma cousine Geneviève a confectionné cette flognarde?
— Oui , monsieur Albert.
— Eh bien pour faire honneur à vos deux talents réunis, je mangerai de la flognarde. Mais dites-moi, Myon, pourquoi n'ai-je pas vu ma cousine depuis mon arrivée ? Gomment n'est-elle pas venue vers moi? Serait-elle malade?
— Non , monsieur Albert , mademoiselle Geneviève n'est pas malade. Dieu merci; mais, voyezvous, madame la marquise lui a défendu de descendre.
— Alors je A'ais monter à lappartement de ma cousine, s écria 1 impatient jeune homme.
— Gardez-vous-en bien , monsieur Albert; vous mettriez madame la marquise dans une belle humeur, dont mademoiselle Geneviève serait la première à souffrir.
— Mais comment faire, Myou? Je veux voir Geneviève avant mon départ.
— Est-ce donc bien vrai que vous partez ce soir, monsieur Alberl ?
— Oui, ma pauvre Myou, je pars ce soir, et peut-être pour long-temps.
— Si monsieur le vicomte demandait à faire ses adieux à mademoiselle Geneviève , madame la marquise s'empresserait d y consentir, dit d'un air de confiante autorité M. Daiijon, qui se tenait respectueusement la serviette sous le bras, comme un valet de (jrande maison , derrière la chaise d'Albert de Saint-Pouance.
— Tu as raison , mon vieux Daujon ; je vais en faire la demande à ma grand' mère.
— Vous partez donc pour bien lon{],-temps? murmura une seconde fois la pauvre Myon.
— Peut-être pour plusieurs années, ma bonne
DE SAINT-POUANCE. d7
nourrice. Je vais d'abord à Paris, et de là je vais encore plus loin, dans un pays dont tu n'as jamais entendu parler; je vais eu Rdssie.
— En Russie, bon Dieu! en Russie! Dieu me pardonne, c'est le pays où l'on dit que dans les temps l'armée française, tout entière, a été gelée par les neiges.
— Crois-tu donc , ma bonne Myon, reprit en souriant Albert de Saint-Pouance , que ceux qui vont en Russie doivent de toute nécessité y être gelés?
— Couvrez-vous bien toujours, monsieur Albert; vous êtes si imprudent!
— Sois sans crainte, tu me reverras encore assis à cette table et mangeant des flognardes, apprêtées par tes talents réunis à ceux de Geneviève.
— Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Albert !
Albert satisfît son appétit sur les quartiers d'oie et la flognarde , mets chers à tout bon Limousin, puis il se rendit de nouveau dans la chambre de sa grand'mèrc, et il y trouva sa cousine Geneviève.
— Ma petite, dit la marquise, ton cousin est venu nous faire ses adieux ; il part cette nuit même
pour un voyajje qui durera peut-être plusieurs
années, et quand tu le reverras, tu auras de la
peine à le reconnaître. J'ai voulu que tu le visses
une dernière fois, pour conserver au moins son
souvenir.
La marquise avait prononcé toute cette phrase en appuyant sur chaque mot et en examinant de son regard d'oiseau de proie la jeune fille , dont chacune de ses [)aroles torturait hien douloureusement le cœur.
Geneviève pâlit d'abord à cette nouvelle imprévue; mais s apercevant qu'elle était épiée par &3i grand' mère ^ elle essaya, par un effort désespéré, de retrouver du calme et du sang-froid. Elle y réussit en partie, et quoique des larmes gonflasseut ses paupières et que son cœur fût plein de sanglots prêts à déborder, elle put cependant adresser d une voix basse et lente une question à son cousin.
— Partez-vous donc pour tant d'années, Albert ? demanda- t-elle.
La manière dont elle accentua le nom d'Albert, l'intonation de reproche et de douleur avec laquelle elle en modula les deux syllabes, révélaient
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tout ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, disaient mieux qu'un plus long discours n'eût pu le faire : Comment ne sais-je pas encore ce voyage, moi, la fiancée de votre âme, moi qui ne sais vivre que de votre vie et de l'espoir de vous voir? Comment et pourquoi m'apprend-on sans préparation, si brusquement, une telle nouvelle? Y avez-vous consenti , Albert ? Saviez-vous qu elle pouvait me tuer ? saviez-vous que vous me déchiriez le cœur ? L'accent seul avec lequel Albert lui entendit prononcer son nom lui fit connaître toutes les tortures de ce jeune cœur, lui fit entrevoir les désespoirs , les inquiétudes , les terreurs qui devaient s'y agiter. Alors il chercha à composer sa réponse de manière à résoudre non seulement h question qui lui avait été faite , mais encore celle qui ne lui avaient pas été adressées , et qu'il avait devinées.
— Je pars, il est vrai , cette nuit, ma chère Geneviève, lui dit-il ; mais je ne pars pas pour tant d'années, ni même pour plusieurs années ; j'espère bien venir vous surprendre ici l'année prochaine, et vous raconter les détails curieux de mon voyage.
— L'année prochaine Tannée prochaine!...
murmura la marquise.
— Oui , ma chère grand'mère , l'année prochaineje solliciterai un congé que l'on ne me refusera pas , et je prendrai ma course vers le Limousin.
. — Ce sera du temps bien employé ' dit à voix basse la marquise.
— Mais qu'êtes-vous donc , et où donc alle^vous, que vous deviez avoir besoin d'une permission pour venir nous voir?
— Ma chère Geneviève , je vais à Saint-Pétersbourg, et vous voyez en moi un futur diplomate.
Geneviève baissa la tête, une larme s échappa malgré elle de ses yeux; la marquise s'en aperçut et ne voulut pas lui laisser la douceur ni la consolation de cette larme silencieuse.
— Croyez-vous donc, mademoiselle, lui dit-elle d'une voix stridente comme celle d'un serpent, d'une voix qui décelait des montagnes de haine amassées et conservées précieusement; croyezvous que votre cousin soit fait pour végéter éternellement dans le Limousin? Au lieu de pleurer comme une sotte en le voyant partir pour les des-
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tinées qui l'atteDdent, vous devriez vous réjouir; le nom qu'il porte lui impose de grandes obligations , et il ne lui est pas permis , comme à vous , de vivre à sa guise , mademoiselle.
Albert , pour abréger cette scène , dont il devinait toute la méchanceté , pour mettre aussi un terme à l'embarras et aux souffrances de Geneviève , annonça que l'heure avancée de la soirée lui faisait un devoir de regagner Brives au plus vite.
Sa grand'mère lui tendit son front, sur lequel il appuya ses lévre^ ; puis quand il pressa Geneviève sur son cœur d'une douce et puissante étreinte , il trouva le moyen de lui dire sans être entendu de sa grand'mère :
— Dans une heure, soyez dans l'île du kiosque. Geneviève consentit à cette demande par un léger mouvement de tête , et bientôt après le galop de deux chevaux retentit sur les cailloux du chemin.
£fô Tliimï.
Cie), pavillon de l'hoaimet admirable nature , Saint pour la demièce fois !
GlLBEBT,
Quand Albert eut galopé sur la route de Brives pendant dix minutes, il quitta cette route à une sorte de carrefour où elle se divise en plusieurs branches, et revint sur ses pas, mais en suivant un petit sentier qui conduisait à l'extrémité du parc et des îles de Saint -Pouance et en franchissant une des montagnes dont ils étaient entourés. Parvenu au sommet de cette montagne , son œil plongea, malgré l'obscurité de la nuit, jusqu'aux lieux qu'il venait de quitter, et où il laissait le premier amour de sa vie. Il s'assit sur une pointe de grès dont les anfractuosité» offraient un siège na-
turel , et peu à peu son esprit s'abandonna à des rêveries de passé et d'avenir. Son amour pour Geneviève n était plus Tunique occupation de sa pensée ; des idées d'ambition , un tumulte , un cbaos de désirs, de craintes, d'espérances diverses, l'agitaient , et le rendaient troublé et chancelant comme un homme étourdi par les vapeurs d'un festin.
Il éprouvait cependant une impression singulièrement douloureuse au moment de dire adieu au berceau de ses premières années , au moment d'abandonner les compagnons de ses premiers jours dans la vie ; on eût dit qu'un secret pressentiment l'avertissait des tempêtes et des orages qui l'attendaient sur les mers du monde. Encore abrité dans le port, quelque charmantes que soient les fantasmagories des horizons, quelque entraînants que se fassent sentir les désirs de se livrer aux charmes de l'inconnu, l'homme ne lance jamais d'une main assurée sa première barque ; il ne la livre jamais sans un regret, sans un soupir, sans éprouver un frisson de crainte et de douleur aux vents déchaînés, aux flots tumultueux.
Deux voix murmuraient chacune à l'oreîHe
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d'Albert des chants qui troublaient son âme , qui par moments venaient jeter comme l'ombre d'une indécision sur les plans arrêtés dans sa tète. La première de ces voix lui disait :
tf Reste, reste dans les montagnes où tes jeunes pas se sont si souvent égarés; abrite-toi toujours sous le toit de tes aïeux, sous le toit qui abrita ton enfance ; le bonheur calm3, le bonheur de toute la vie, le bonheur qui t'accompagnera jusqu'au tombeau est là près de toi ; ne t'en éloigne pas. Geneviève t'aime ; elle ta avoué la faiblesse de son cœur ; renonce à tes idées ambitieuses , et fais-toi une existence ignorée que l'amour de Geneviève embaumera de ses parfums. »
L'autre voix ne lui disait qu'un mot, qu'un seul mot; elle lui parlait de
l'ikconnu , et lui montrait la route qui devait l'éloigner de Saint-Pouance.
Cependant peu à peu les lumières s'éteignaient au château de Saint-Pouance; la lune montrait en cet instant au-dessus de l'horizon son disque rougeàtre; un vent frais soufflait dans les bruyères. Albert sortit de sa rêverie; un profond soupir
s'échappa de sa poitrine , et il descendit à travers les ronces et les ajoncs le flanc nu et desséché de la montagne. En s élançant de bloc de granit ea bloc de granit, il sut se frayer un passage à. travers les flots de la Vezère, et une heure ue s'était peut-être pas écoulée depuis son départ de Saint- Pouance, quand de nouveau il remettait le pied sur son territoire.
Albert traversa d'aboi'd deux grandes îles que des ponts de bois joignaient entre elles, avant de parvenir à celle qu'il avait désignée à sa cousine comme lieu de rendez-vous. Toutes ces iles, boisées et tapissées de mousse, présentaient, ensevelies dans leur repos de la nuit, le spectacle féerique de ces paysages que l'on rêve quelquefois pendant les jours de la jeunesse , quand l'image d'une femme aimée vous accompagne en tous lieux, quand votre pensée ne la quitte sur la terre que pour la retrouver dans les charmantes erreurs du somm eil.
La Vézère se repliait, se contournait autour de ces îles de cent manières différentes; on aurait pu croire qu'elle prenait plaisir a en baigner les bords : mille petits rochers semés dans ses
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ondes en retardaient la marche, et formaient autant de cascades naturelles qui toutes avaient leurs murmures et leur harmonie. Souvent un des grands arbres du rivage baignait dans leau ses racines énormes, dont les croisements et les entrelacements capricieux offraient des bancs de repos qu'aucune main n'avait préparés , qu'aucun artifice n'avait décorés, et qui n'en semblaient que plus délicieux; une mousse épaisse les recouvrait^ et devant eux un des morceaux de granit entraîné par les orages d'hiver des montagnes voisines, servait de tabouret, et laissait bouillonner et murmurer les eaux jusque sous les pieds de ceux qui venaient chercher du repos en ces lieux enchanteurs.
Albert aperçut de loin sa cousine Geneviève qui l'attendait sur un de ces sièges naturels; il s'en approcha sans en être aperçu : la pauvre enfant était tout entière à la douleur que lui causait le départ de celui auquel elle avait donné son cœur. Elle pleurait avec amertume en prévoyan^ les tristesses des jours qui allaient se lever pour elle ; le seul appui, la seule affection qu'elle se sentL sur la terre allait lui manquer , et elle avait de
profondes terreurs de l'isolement qui se préparait pour elle; puis elle éprouvait des pressentiments de tristesse dont elle ne savait pas se défendre.
Quand Albert fut près d'elle , il l'entoura d'un de ses bras en s'asseyant à ses côtés. La jeune fille poussa un faible cri, se leva à moitié ,' puis retomba assise sur son siège.
— Ne m'attendiez-vous donc pas , Geneviève? demanda Albert.
— .le vous attendais , mon ami , et cependant vous m'avez surprise ; vous m'avez arraché un cri.
— A quoi donc pensiez-vous, ma chère Geneviève?
Les yeux de la jeune fille se levèrent vers celui qui l'interrogeait , et semblèrent l'accuser par un regard douloureux et étonné; et d'une voix douce elle ajouta en traduisant seulement le langage de ses yeux :
— A quoi je pensais Albert? Mais à qui
voudriez-vous que je pensasse, 8i ce n'est à vous, mon ami? Quelle pensée pouvez-vous me supposer dans l'esprit qui ne se rapporte pas tout entière à vous et à votre départ? Est-il donc bien
vrai que vous partiez? Oh ! répétez-le-moi encorg,
afin que j'y croie ; dites-moi encore une fois que vous vous enchaînez loin de nous... loin de moi... Albert, à une ambassade.
— D'abord, ma chère petite incrédule, je vous dirai , répondit x^lberî en prenant une des mains de Geneviève qu'il porta jusqu'à ses lèvres , que je ne m'enchaîne pas loin de vous, et qu'il n'est pas bien difficile de revenir de Saint-Pétersbourg.
— Ainsi donc ce n'est point un rêve de mon imagination! vous partez... vous me quittez!...
— Ne faut-il donc pas , Geneviève , que moi aussi je sois quelque chose ; que, si quelques qualités me distinguent, je les emploie au service de mon roi et de ma patrie ? Ne serez-vous donc pas fière, ma bien-aimée Geneviève, de mes succès, si j'en ai dans ma carrière; ne serez-vous pas heureuse de tout ce qui m'arrivera d'heureux .^ et quand vous me reverrez près de vous...
— Quand je vous reverrai près de moi, Albert... quand je vous reverrai près de moi! Oh! votre cœur sera changé; vous ne m'aimerez plus comme vous m'aimiez avant aujourd'hui , comme vous m'avez aimée depuis mon enfance.
— Comme je vous ai aimée, Geneviève?....
comme je vous ai aimée? Croyez-vous donc
que je ne vous aime plus?.....
— Vous n'aimiez que moi, quand, il y a deux ans de cela, vous me dites sous ces arbres, par une nuit semblable à celle-ci : « Geneviève, je vous aime!... » Aujourd'hui vousmaimez encore, J€ le veux croire ; mais un autre amour, d'autres désirs, vous entraînent loin de moi; je ne suffis plus à votre bonheur; le monde vous appelle; c'est à son amour que vous sacrifiez le mien.
— Je ne sacrifie point Famour que j'ai pour vous, Geneviève; il est aussi grand, aussi entier dans mon âme que jamais il l'a été.
— Non... non... cela n'est pas! s'écria Geneviève; vous vous trompez peut-être vous-même, mais vous ne me trompez pas, moi, dont votre affection est toute la vie , moi qui concentre sur vous toutes mes pensées 1...
Geneviève s'arrêta comme vaincue par son émotion , et quand elle reprit la parole , elle pencha sa tête jusqu'à l'épaule d Albert , et elle continua d'une voix plus basse, plus douce et plus musicale , d'un son de voix dans les inflexions du-
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quel on sentait qu'il y avait des larmes et du désespoir.
— Pourquoi partir , mon Albert; pourquoi me laisser seule ici ? Le bonheur n'existe-t-il pas dans l'intérieur de Saint-Pouance? Croyez -vous, si vous ne le concevez pas, dans ces lieux qui possèdent le souvenir de toutes nos joies, de toutes nos inquiétudes, de toutes nos peines, enfin tous les souvenirs de notre vie; croyez-vous, Albert, que vous le rencontrerez dans ce monde que votre imagination vous représente plein de charmes? Nous pourrions vivre si heureux près l'un de l'autre!... O mon Albert, ne m'abandonnez pas, car je ne sais quel funeste pressentiment me dit que nous ne retrouverons jamais ce bonheur dont vous voulez rompre le charme.
— Nous le retrouverons, Geneviève, nous le retrouverons, ma chère petite fiancée. Je vous aime de toutes les puissances de mon âme, vous êtes et vous serez toujours le seul amour de ma vie. Mais écoutez -moi, laissez-moi vous parler franchement, à cœur ouvert; laissez -moi vous montrer toutes les agitations, toutes les inquiétudes de mon esprit. Vous seule pouvez me comprendre et avoir pitié de moi '...
Sh ALBERT
— Parlez ! parlez 1 Albert , dit Geneviève ; dites- moi ce que vous souffrez, ce qui vous agite, ce qui vous tourmente... je veux tout savoir.
— Vous saurez tout, Geneviève, je ne vous cacherai rien... Depuis le jour où ma grand'mère m'exila, sous je ne sais quel prétexte, du château de Saint-Pouauce , la solitude et la tristesse ont fait naître en moi le désir de connaître toutes ces régions de notre monde qui nous sont inconnues, de me mêler un peu à la foule qui s'agite dans ces grands tourbillons que l'on nomme des capitales. J'ai fouillé les livres, j'ai appris ce qu'ils pouvaient m'enseigner; je voudrais maintenant apprendre ce qu'enseigne le commerce des hommes. Je ne puis connaître le repos avant d'avoir éprouvé des fatigues. Je comprends que le lien qui enchaînera toute mon existence est ici; que vous, Geneviève, vous serez toujours 1 arbitre de ma destinée ; mais actuellement il faut que je parte. Ce désir de m'élancer hors du cercle dans lequel j'ai toujours été enfermé s'est changé en un véritable mal qui me brûle. Je sens mon cœur se gonfler à l'idée de m'éloigner de vous; mes yeux s'em-
plissent de larmes quand la pensée me vient quiiJp va falloir nous quitter!...
— Ob! pas encore!., pas encore! balbutia Geneviève que ses larmes étouffaient, en serrant le bras d'Albert par un mouvement convulsif.
— Je demeurerai près de vous, Geneviève, jusqu'aux premières lueurs du jour; mais alors il fr.udra bien que je parte, car mes cbevaux m'attendent derrière la montag^ne, et notre grand'mère ne doit pas apprendre que je suis revenu à Saint- Pouance et que j'y ai passé la nuit.
— Vous partirez, Albert, quand les premiers rayons du jour doreront la cime des montagnes qui nous environnent; jusque là, puisqu'il faut absolument que nous soyons séparés, puisqu'un désir invincible vous appelle loin demoi,jusqu'à cette heure, jusqu'à ce premier rayon du jour, je veux me promener avec vous dans toutes ces îles où noire jeunesse s'est écoulée, je veux retrouver tous nos souvenirs, car moi je ne vivrai plus que par eux ; je veux que vous m'accompagniez partout où déjà nous nous sommes trouvés ensemble... Je veux tout retrouver pendant ces dernières heures, mon cher Albert; je veux tellement
remplir ces bois et ces bosquets de vous, que je ny sois pour ainsi dire jamais seule... Vous le voulez bien, n'est-ce pas?... dites, vous voulez bien accorder celte dernière joie à votre pauvre Geneviève ?
— Oui, répondit Albert, oui, je le veux, mon amie; oui, parcourons ensemble ces bosquets, ces îles que nous avons déjà cent fois parcourus, revoyons tous ces lieux qui nous sont chers ; si vous avez des souvenirs à augmenter d'autres souvenirs, et à conserver au milieu même des sites qui vous les rappelleront, il me faut, moi, Geneviève, jeter un bien long et bien profond regard sur tout ce qui ne doit pas me suivre; il me faut en meubler ma mémoire; car je serai loin de vous, delà France, de cette province, et je n'aurai rien, rien de toutes ces patries du cœur près de moi.
Geneviève sortit du corsage de sa robe un petit médaillon ; et le présentant à Albert, — Prenez, emportez, lui dit-elle.
— Vous me donnez cette boucle de vos cheveux, Geneviève! vous avez pensé combien un tel présent me serait doux à recevoir? Oh ! merci, merci!., ce médaillon ne me qiîïtterâ jamais. Maintenant
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me permettrez-vous de vous donner cette bague où se tiouve gravée la date du jour où nous nous avouâmes notre amour? me promettez-vous, ma chère Geneviève , de ne vous en séparer jamais?...
— Je vous le promets, Albert. Et la jeune fîlle^ après avoir porté à ses lèvres cet anneau qui lui venait de l'objet de toutes ses affections, le suspendit à la chaîne de jaseron à laquelle se trouvait suspendu quelques secondes avant cet instant le médaillon qu'Albert avait reçu.
Après cet échange, tons deux s'avancèrent, en se donnant le bras , sous les voûtes sombres du bois, que de temps en temps venait éclairer un rayon de la liine. Les petites branches, tombées des arbres, craquaient sous la pression de leurs pieds; quelquefois un oiseau, effrayé dans son nid par le froissement d'une branche, s'envolait en jetant un cri de terreur auquel répondait le cri lent et triste des oiseaux de nuit. Il y avait aussi des murmures dans les grandes herbes et dans le feuillage, des bruissements des brises de la nuit qui, mêlés aux bruissements des eaux, formaient de charmantes e|; mélancoliques harmonies dont
le concert accompaguait les deux beaux enfants qui souffraient, au seuil de leur existence , les atteintes de leurs premiers chagrins.
Au milieu de ce silence animé de la nature, Geneviève et Albert, saisis par toute la poésie de cette belle nuit, avaient peu à peu modulé le sonde leur voix sur les sons, les rumeurs, les concerts qui montaient, qui arrivaient vers eux des eaux , des bois, des prairies et du ciel même. Ils parlaient bas, ils s'arrêtaient et suspendaient leurs paroles pour écouter les faibles rumeurs de Fespace. Ils tressaillaient quand la moindre brise d'air inclinait jusqu'à leurs fronts les rameaux les plus flexibles des arbres qui bordaient leur chemin.
Enfin le matin s'annonça par un vent frais et piquant par, le chant des coqs qui s'appelaient depuis le haut des montagnes jusqu'au plus profond des vallées , par un mouvement de tous les insectes dans l'herbe, de tous les animaux sur la terre, de tous les oiseaux dans le ciel.
— Voici le jour, ma chère Geneviève, dit Albert; dans quelques minutes nous le verrons grandir; dans quelques minntes je serai reconnu par tous les paysans des environs qui se rendront à leurs champs.
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— Partez donc , murmura Geneviève ; et cependant elle le retenait encore , son regard se fixait sur celui de son bien-ainié.
— Adieu , Geneviève , adieu , ma fiancée ; Taunée prochaine tu me verras près de toi... adieu.
— Encore un mot, encore un instant, Albert! si notre grand mère voulait me marier... si elle voulait malgré moi disposer de mon cœur..?
— Écris-moi, Geneviève, et j'accourrai près de toi pour te défendre, pour défendre ce qui m'appartient.
— Vrai!... bien vraiment tu accourrais à mon premier appel?; Ah! redis-le-moi, afin cpe je sois plus tranquille.
— Unjnot de toi... un seul mot, Geneviève, et j'accours.
Geneviève se précipita dans les bras d'Albert. Le jour grandissait; elle comprit qu'il fallait se séparer. Son front pur se présenta aux lèvres de son bien - aimé ; pendant quelques instants ils demeurèrent ainsi enlacés dans les bras l'un de l'autre , puis Albert s'élança loin de Geneviève , franchit sans oser jeter un regard en arrière les
m ALBERT
ponts qui le séparaient de la monta^jne par laquelle il était venu, et ne donna un dernier adieu à tous ces bois, à ces îles où il laissait le bonheur, que lorsqu'il se fut élevé à la moitié de montagne.
Geneviève était demeurée immobile à la place où l'avait laissée Albert; elle se recueillait pour garder le plus lonfy-tenipsjpossible^en p}]p-màr\^p l'impression du baii^ej^-^qjrelle avait reçu: elle craignait qu'en sortant de l'espèce de bosquet dans lequel elle se trouvait , le vent du matin ne vint saisir sur son front et n'emportât cette empreinte, des lèvres de son aniant qu'elle y sentait encore ; d'ailleurs elle pouvait, sans changer de place suivre jusqu'au sommet de la montagne celui qu'elle n'avait pas perdu de vue un instant depuis son départ , celui qui emportait son âme et toutes ses pensées, celui à qui elle aurait tout sacrifié; elYe le comprenait avec bonheur pour le retenir une heure , une seule heure de plus.
Geneviève commençait à connaître l'amour, l'amour vrai, l'amour généreux jusqu'à l'abnégation , grand jusquà la faiblesse , qui se résout à tous les sacrifices pour donner une minute de bon-
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I heur, une heure de joie. Geneviève, la chaste Geneviève, l'innocente enfant, pure dans sa robe virginale, concevait dans sa pensée, ]a veille encore ignorante de toutes les puissances de l'amour, qu'il existait au monde un homme dont la parole avait plus d'empire sur elle que les paroles redoutables des livres sacrés, que toutes les voix de la pudeur, que toutes celles de la honte, y'
eneviève, la jeune fille à peine sortie des leçons de l'enfance, connaissait un amour pour lequel elle eût tout quitté, pour lequel elle eût tout bravé; et loin d être épouvantée de l'empire que cet amour avait pris sur sa volonté , elle le reconnaissait avec des transports de bonheur ineffable. Que cet amour la tuât ou la fît vivre heureuse, il importait peu : elle aimait, elle était aimée, le présent était tout; son amour vivait de ce que le présent apportait avec lui, elle ne voulait pas interroger l'avenir; il lui semblait que, s'il arrivait jamais qu'Albert vînt à ne plus l'aimer, alors elle mourrait. Que lui importait donc de calculer l'avenir?
, Avant de regagner le château de Saint-Pouance, Geneviève se retourna une dernière fois vers le
bosquet où elle avait reçu le baiser d'Albert... Elle croisa ses deux mains sur sa poitrine, et murmura, peine de trouble et presque défaillante :
— Albert!.. Albert!., si tu étais encore là, près de moi, tune partirais plus !
Un pvtmitv l^voUcUnt.
La diplomatie !..... je la sais.
BKAUMincBAis, Mariage de Figaro.
Albert de Saiut-Pouance, deux jours après cette nuit fortunée, arriva à Paris, où il se présenta aussitôt à son ambassadeur, le duc ***. 11 eu fut reçu avec beaucoup de bienveillance, et il n'eut qu a se louer de débuter dans la carrière diplomatique sous un tel directeur.
— Vous m'êtes recommandé , lui dit le duc ***, par votre grand'mère, qui non seulement est un peu ma parente, mais à laquelle ma famille et moi nous avons des obligations que je suis heureux de pouvoir reconnaître, quoique bien faiblement,
en vous étant utile. Je ne vous vois pas venir près de moi, monsieur, comme un de ces jeunes gens que l'on attache ordinairement à nos ambassades , avec l'intention de les faire ainsi voyager agréablement de cour en cour pendant quelques années, mais comme un futur diplomate aux succès duquel je vous prie de croire que je porte un intérêt tout particulier. Je désire que vous regardiez, non l'ambassade, mais ma maison et ma famille, comme étant votre maison et votre famille. Je prendrai à tout ce qui vous touchera l'intérêt que je porterai à mon propre fils, et j'en agirai avec vous comme si vous l'étiez véritablement.
Albert remercia le duc *** avec effusion de cœur de ses intentions bienveillantes et de la bonté qu'il voulait bien lui témoigner. — Soyez mon guide, monsieur le duc, lui dit-il, veuillez bien me désigner les études qui doivent composer mon noviciat, et soyez convaincu de tout le zèle que je mettrai à suivre vos instructions.
— Puisque vous voulez bien me reconnaître sur vous cette autorité paternelle que j'accepte , et que vous sollicitez mes conseils , approchez-
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vous de moi, mon jeune ami, et retenez bien ce que je vais vous dire.
Albert approcha sa chaise du bureau devant lequel le duc *** était assis.
— Nous ne sommes plus à une époque dont toute la diplomatie consistait en de petites intrigues de salon, où il suffisait , pour paraître profond et habile, de savoir, comme dit Figaro, s'enfermer et tailler des plumes. Aujourd'hui le ministère des affaires étrangères exige beaucoup plus d'études et de travaux de ses agents, il leur demande une étude approfondie non seulement des affaires présentes du monde entier, mais encore une connaissance parfaite de tous les faits accomplis dans le passé, une science difficile à acquérir des intérêts de tous les peuples, et des motifs qui font agir leurs cabinets. Nous allons , vous et moi , dans un pays dont la diplomatie passe, avec raison, pour la diplomatie la plus fine et la plus rusée du monde ; vous débutez bien, monsieur de Saint- Pouance. Depuis Pierre F', la Russie n'a pas reculé d'un pouce ; elle a suivi avec une persévérance admircible ses idées d'agrandissement ; elle
yS ALBERT
âTait vu dès le commencement de sa grandeur le
but qu'elle voulait atteindre, et elle y arrive.
Vous comprendrez que si vous désirez pouvoir m'être utile, il vous faut quelques notions particulières sur toutes les discussions diplomatiques, îur tous les traités qui onteu lieu, qui ont été débattus entre la Russie et les autres cabinets. Les affaires de la Russie touchent aux questions les plus importantes de la politique européenne ; elles tiennent en émoi tous les cabinets; elles menacent peut-être de rompre, dans un avenir peu éloigné, les alliances les plus difficilement niaintetiues depuis 1 8 1 5 .
Toutes ces premières notions, cette préface de vos travaux futurs doit être déroulée devant vous avant que vous puissiez m'être de quelque utilité à Saint-Pétersbourg. J'ai donc résolu de vous laisse!' ici pendant deux mois , que je vous demanderai de consacrer à l'exploration des archives des affaires étrangères. Je a'ous ai recommandé moimêttie au chef de ces archives ; nul mieux que lui ti'est en état de vous guider et de vous conduire dans vos études diplomatiques. Allez donc le voir dès demain, et demandez-lui la permission de vous placer sous son patronage.
DE SAINT-POUANCE. 99
Dans deux mois vous me rejoindrez , monsieur de Saint-Pouance. Je laisse à Paris , pour y terminer quelques affaires, un secrétaire particulier avec lequel vous pourrez voyager. Venez déjeuner avec moi demain ; je vous le présenterai ; vous en serez content, et vous l'aimerez, je l'espère, comme moi je l'aime: c'est le pauvre rejeton d'une ancienne famille ruinée par la révolution. Charles de Blanmon a votre âge ; il est fort instruit, et il aime beaucoup l'étude; vous ne pouvez mieux faire que vous lier avec lui.
Allons, monsieur de Saint-Pouance, du courage et de la persévérance. Ne prenez point, comme la plupart de vos jeunes collègues , de ces airs de diplomate du Gymnase, de ces manières roides, de ces prétentions à la réserve diplomatique , de ces mines risibles qu ils nomment adroites, et que je trouve souverainement maladroites , car elles semblent dire : Méfiez-vous; me voilà, je suis un diplomate. Soyez vous , monsieur de Saint- Pouance, et persuadez-vous qu'il vaut mieux être assidu aux travaux des chancelleries qu'à tous les bals auxquels vous serez invité.
Demain à dix heures, vous me mettrez en
voiture après avoir déjeuné avec moi. Employez votre journée d'aujourd'hui à voir Paris, à vous promener dans ses rues , à flâner enfin , si cela peut vous amuser. Adieu, monsieur de Saint- Pouance. A demain. Soyez exact à dix heures.
Albert sortit de chez le duc ***, enchante de sa l'éception et de l'intérêt qu'il semblait lui porter; il se promit bien de répondre par un travail assidu à la bienveillance de l'ambassadeur, et d'employer les deux mois qu'il devait encore passer à Paris d'une telle façon , que son début dans les affaires diplomatiques le plaçât de primeabord parmi les jeunes attachés sur lesquels on fonde des espérances d'avenir. Il employa la journée qui lui avait été laissée à parcourir les différents quartiers de Paris sans rien voir précisément .^ mais en passant tout eu revue. Il dîna au Café de Paris , qu'encombrait alors l'élite du monde élégant ; et, fatigué de toutes ces courses et de son voyage, étourdi de ces bourdonnements de la grande ville, dont il avait été enivré, il rentra cliez lui après son diner, ei le sommeil le surprit comme il cherchait à réfléchir sur tout ce que le duc ** lui avait dit, sur ce qu'il comp-
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tait faire, et sur l'avenir brillant qui s'ouvrait devant ses pas.
Le souvenir de Geneviève vint se mêler à ces rêveries, commencées avant le sommeil, et continuées au milieu des souj^es et des illusions de la nuit.
L'image de Geneviève venait encore se mêler à toutes les idées de grandeur et d'ambition , à toutes ces images de gloire que la jeune imagination d'Albert entrevoyait dans l'avenir : Geneviève partageait avec lui les honneurs qui lui étaient départis ; Geneviève paraissait à ses côtés dans les cours où il était appelé à représenter la France et son roi; enfin l'amour de Geneviève occupait encore la moitié du cœur d'Albert; il en disputait encore l'envahissement complet aux idées ambitieuses.
Le lendemain Albert fut exact au rendez-vous que lui avait donné le duc ***; à dix heures il se fit annoncer dans son cabinet, où il le trouva causant avec un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, qui lui parut maladif et d'une complexion délicate ; des cheveux d'un blond châtain encadraient agréablement sa figure pâle, sur la-
quelle se laissait lire un air de souffrance et de mélancolie. Ses yeux , d'un bleu foncé , étaient voilés par de longs cils noirs, et leur regard se montrait doux et profond ; on distinguait tout à la fois dans ce regard l'étonnement d'un enfant et la réflexion de l'homme.
Albert se sentit à la première vue beaucoup de sympathie pour ce jeune homme , qu'il supposa devoir être M. de Blanmon. Le coup d'œil qu'il jeta sur lui et le salut qu'il lui adressa eurent quelque chose de franc et d'amical qui disposèrent également bien Chaiies de Blanmon en sa faveur.
— Monsieur de Saint-Pouance . dit le duc ***, vous êtes exact, et je vous en sais gré. Vous êtes plus qu'exact, vous êtes ponctuel : dix heures sonnent à ma pendule , et mon domestique vous annonce. Je n'ai qu'à vous recommander de vous montrer toujours aussi ponctuel. Il ne faut ni attendre , ni se faire attendre, et ne se laisser devancer par rien.
Puis se tournant du côté de Charles de Blanmon, car c'était lui en effet avec lequel il causait quand Albert était entré :
— Voici monsieur de Blanmon, dont je vous
DE SAIlNT-POUAiNCE. iQ|
ai entretenu hier, .le vous demande votre amitié pour lui; il en est digne de toutes manières, et je dois vous prévenir qu'il a toute la mienne.
AlJDert et Charles firent mutuellement quelques pas à la rencontre l'un de l'autre , et jls se serrèrent la main en remerciant le duc *** du rapprochement qu'il leur avait ménagé.
— ^ Jp vous laisse tous deqx à Paris, continua le duc***; je vous donne deux mois pour les études que je vous ai indiquées. Monsieur de Saint- Pouance, Charles vous aidera dans vos travaux; il les reconynencera avec vous; il a mes instructions à cet égard; il sait tout ce que je souhaite que vous soye^ dans mon ambassade; il vous dirigera bien; je m'en rapporte à lui. Dans deux mois , Charles viendra me rejoindre avec des dépêches dont il sera porteur ; vous l'accompagnerez, monsieur de Saint-Pouance, Jusqu au moment de votre départ, vous demeurerez ici dan. mon hôtel; je vous y ai fait préparer un appartement à côté de celui de votre jeune mentor
Vous ne me devez point de remerciements; si vous ne l'habitiez pas, mon hôtel serait inoccupé; et puis d'ailleurs je veux que Charles et vous, vous
soyez ensemble aussi souvent que cela sera possible.
Le duc continua pendant tout le déjeuner et pendant les quelques instants qui le suivirent, avant son départ, à montrer toute sa sollicitude à son nouvel attaché; et comme il montait en voiture , il lui dit : — Je n'ai pu vous présenter à ma femme , car elle m'attend sur ma route dans une terre où je dois aller la prendre; mais elle et moi, monsieur de Saint-Pouance, nous vous recevrons comme notre fils à Pétersbourg.
Le soir de ce même jour, Albert fit transporter ses malles et ses effets dans l'hôtel du duc ***, et dès le lendemain Charles de Blanmon et lui se rendirent aux archives des affaires étrangères, où ils commencèrent les études que le duc *** leur avait indiquées. Ce travail offrit un grand attrait à l'esprit d'Albert de Saint-Pouance , il réveilla en lui son amour des études historiques ; aussi s'y livra-t-il comme il se livrait à toutes ses passions, à tous ses goûts , c'est-à-dire avec une sorte de rap^e. Plus de quinze jours s'étaient écoulés depuis le départ du duc ***, et les seules occupations, les seules distractions d'Albert s'étaient composées
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de ses recherches dans les cartons des affaires étrangères.
Charles de Blanmon , en voyant cette ardeur, s'était sincèrement attaché à Albert ; il aimait cette chaleur de cœur et d'imagination qui existaient en lui à un si haut degré, et il admirait sans jalousie sa facilité de conception ; parfois il lui montrait naïvement son admiration , et laissait lire au fond de son cœur tout ce qu'il pensait, tout ce qu'il éprouvait.
Souvent , le soir , les deux nouveaux amis se réunissaient après diner dans un petit salon du duc ***, et alors ils passaient leur soirée à s'interroger, à s'écouter l'un l'autre, à sonder mutuellement les replis les plus cachés de leurs caractères.
— Vous avez eu vous, disait Clarles de Blanmon, une grande facilité de travail, et c'est un bien précieux, quand on n'en abuse pas. Vous connaissez parfaitement l'histoire, vous l'avez étudiée avec fruit... et vous savez l'étudier... Mais, mon cher Albert, l'écueil que je crains pour vous..., c'est, faut-il vous le dire? votre imagination,... je redoute sa mobilité...
— Pourquoi? demanda Albert en souriant.
— Pourquoi ?... je vais vous le dire. Vous m'avez raconté toute votre jeunesse, toutes vos études, les pensées, les agitations par lesquelles vous avez été assailli... Combien de fois avez-vous changé d'études? combien de fois vous êtes-vous porté tour à tour de Tétude de l'histoire à celle de la géographie, quand vous méditiez de grands voyages autour du monde, et de l'étude de la géographie à celle de l'histoire naturelle... pour arriver ensuite à des rêveries poétiques, et finir enfin par la diplomatie ?
— Jusqu'à ce jour je marchais sans but, mon chçr Blanmon; je me fatiguais de toutes ces études sans résultat; mais aujourd'hui, je le sens, je le copiprends , la diplomatie est ma véritable vocation.
— Vous ne connaissez encore la diplomatie que par son côté que j appellerai poétique, vous n'avez vu cjue le résumé de ses actions, vous n'êtes pas entré dans le secret de ses rouages intérieurs , vous n'avez pas franchi le rude apprentissage des premiers temps.
— Et quel rude apprentissage me faudra-t-il donc subir? demanda Albert.
DE SAINT-POUANCE. 107
— Mais, répondit Charles, quelque bienveillance que vous montre le duc *** , il ne peut cependant vous dispenser de l'apprentissage de tous les lieux communs de la diplomatie ; il ne lui est pas possible, mon cher Albert, de vous créer surle-champ conseiller d'ambassade, de vous mettre à la tête des affaires les plus graves,
— Je le conçois... je le conçois... répliqua Albert avec une légère impatience; mais dites-moi alors à quoi je serai employé , en quoi je pourrai être utile à notre ambassadeur.
Charles de Blanmon se prit à sourire doucement.— Faut -il vous parler franchement, Albert?...
— Albert fit un signe de tête affirmatif,
— Eh bien, mon ami, vous ne serez pendant quelques mois nullement utile au duc ***. Vous devez d'abord apprendre à être utile, et pour cela vous travaillerez dans la chancellerie de l'ambassade à connaître la manière dont se chiffrent les dépêches , peut-être même placerez-vous des visas sur des passeports vous arriverez ensuite à présenter quelques rapporis sur des affaires de peu d'importance, puis l'on vous fera
étudier la Russie, ses relations, ses alliances, ses besoins, ses intérêts orientaux et européens, sa diplomatie , ses ministres , sa cour, l'influence de la société sur la marche et la conduite des affaires, si cette influence existe... Enfin , vous porterez des dépêches , vous en rapporterez, et vous passerez quelque jour au grade de secrétaire d'ambassade. Alors , .si votre ambassadeur a pour vous l'intérêt que le duc *** vous témoigne , vous serez initié aux secrètes affaires de la diplomatie.
— Savez-vous , mon cher Blanmon , dit Albert avec un air de profond désappointement ; savezvous que vous ne me montrez pas la diplomatie par son beau côté.'
— Il est vrai que je ne l'ai point flattée , mais je ne vous ai pas non plus indiqué son côté le plus désillusionnant. Vous ai-je parlé de ces jeunes diplomates qui n'ont jamais rien fait que porter des dépêches , que l'on barde de croix par égard pour leurs fatigues et leur famille, et qui reviennent chez enx ne sachant autre chose que leur livre de poste par cœur? Vous ai-je encore parlé de cet escadron de jeunes diplomates que l'on choisit à l'élégance pour faire les honneurs de cer-
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taines ambassades? Non , je vous ai entretenu des chances communes à tout débutant sérieux eu diplomatie. Ce tableau ne doit point vous rebuter ni vous dégoûter de votre nouvelle carrière. Je sais que les commencements sont difficiles et remplis d'ennui; mais je vous aiderai, autant que cela me sera possible, à les franchir promptement.
Albert assura son nouvel ami que , loin d'être dégoûté de la diplomatie, il trouvait dans ce qu'il venait d'apprendre une raison nouvelle de déployer plus d'ardeur , plus d'activité dans ses travaux. — J'accepte votre secours, lui dit-il. Si je faiblis, vous me soutiendrez ; si j'ai besom d'être secouru, vous me secourrez.
Cependant l'enthousiasme d'Albert pour la diplomatie fut un peu refroidi par cette perspective de travaux ingrats et inuliles. Il aurait supporté toutes les fatigues, tous les ennuis; mais il était de ces hommes qui ne peuvent souffrir l'idée de leur inutilité; il éprouvait l'on ne saurait dire quelle espèce de honte enfantine en songeant qu'il demeurerait peut-être long-temps comme un simple écolier, comme un employé or-
dinaire, chiffrant ce qu'il ne peut comprendre, ou s'exerçaut sur des faux alphabets de chiffres avant d'arriver à remplir un emploi d'utilité. Ses études aux archives des affaires étrangères lui présentèrent moins d'intérêt; mais il eut soin de cacher cette diminution de ferveur à son ami, à son jeune conducteur, et peut-être cherchat-il aussi à se la dissimuler à lui-même. Ainsi un mois se passa dans l'étude des différents points diplomatiques et politiques qu'avait indiqués le duc ***. Albert rédigea une sorte de rapport de toutes ses observations, de ses réflexions, et de tous les faits diplomatiques qui y avaient donné lieu; puis il le remit à Charles de Blanmou, qui lui fit sincèrement son compliment sur ce premier travail.
— Vous irez plus vite que je ne le pensais, mon cher Albert. Votre mémoire est très bien, parfaitement bien ; le duc en sera ravi. Vous avez bien saisi la difficulté de toutes les questions ; vous la discutez comme un homme qui l'a long-temps et sérieusement étudiée. Vous pouvez aller vite et loin , mon cher ami ; il ne vous faut que du courage.
DE SAINT-POUANCE. lil
Ce compliment , ces encouragements , ne rendirent pas à Albert de Saint-Pouance son premier enthousiasme : le coup était porté , la carrière diplomatique avait perdu tout son prestige à ses yeux ; trop de lieux communs encombraient ses abords; le côté poétique, le seul par lequel Albert considérât toutes choses , n'existait plus. Il aimait encore la diplomatie, mais comme un distraction passagère , et non comme un but ; et il cherchait un but à son existence, et il croyait encore qu'il devait en rencontrer un , vers lequel il marcherait d'un pas assuré.
Il ignorait que, la plupart du temps , l'homme rencontre un but qu il n'avait pas cherché ; mais que celui vers lequel il s'avance , qu'il a entrevu dès le début de son existence, recule toujours devant ses pas , et se laisse rarement atteindre.
11 ignorait encore que peu d'hommes savent calculer les hasards de leur existence, à ce point qu'ils puissent toujours maîtriser et conduire les événements, et retrouver, malgré les obstacles qui les forcent à des détours, la route première dans laquelle leurs pas s'étaient engagés.
Charles de Blanmon devait encore attendre
pendant un mois les dépêches que le duc *** lui avait ordonné de lui apporter ; il conseilla à Albert de profiter de ce laps de temps pour visiter Paris, qu'il ne connaissait pas, et pour faires es préparatifs de départ. — De mon côté , lui dit-il, je terminerai les affaires du duc ***, je m'occuperai un peu des miennes, et nous serons prêts tous deux, le jour où il nous sera enjoint de partir.
Albert, comme perdu dans l'immensité de Paris, ne sut que faire des premiers jours de sa liberté ; il fut errant par les rues et les places [)ubliques, il marcha au hasard, s'arrétant à toutes les boutiques, ^;e trompant vingt fois par jour de chemin , el chaque soir il ne rapportait de ses courses de la journée qu un mal de tête nerveux qui 1 empêchait de dormij-.
Cette vie de Paris, qu'il avait tant entendu vanter , lui paraissait un ennui sans compensation ; alors sa pensée le reportait vers Saint- Pouance et vers sa cousine Geneviève , qu'il entrevoyait dans ses rêves si charmante, si fraîche , si aimante , au milieu des bosquets dont les lies du château paternel étaient couvertes. Il en vint à douter s'il ne devrait pas renoncer à la
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carrière diplomatique, aux ennuis qu'elle lui préparait, et revenir piès de Geneviève, où i attendaient un bonheur calme , une vie exempte d'orages.
11 était temps encore pour lui de retourner en arrière, de brider avec ses nouveaux liens; mais l'énergie qui lui manquait pour surmonter les premiers dégoûts de ses nouvelles occupations lui manquait également pour oser avouer qu'il s'était trompé; que la carrière diplomatique ne lui convenait nullement, et qu'avec sa fortune, il aimait mieux vivre chez lui obscur et ignoré , mais calme et heureux, que de passer ses plus belles années à poursuivre de vains honneurs et de puériles distinctions.
Il attendit sans forces pour avancer, comme aussi sans forces pour reculer : « Je verrai plus tard, » se dit-il , et le courant allait l'entraîner, sans qu'il lui fût possible de s'accrocher aux herbes et aux ronces des rives.
Un vlmi selon le illonïic,
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. Molière.
Un matin Albert de Saint-Pouance était venu, plutôt par désœuvrement que pardésir de travailler, jusqu'au bureau des affaires étranj^ères ; il voulait demander au directeur de la partie politique de ce ministère , avec lequel il avait eu des relations, de le présenter au ministre avant son départ. Le duc *** l'avait fortement recommandé à ce directeur: aussi le trouva-t-il tout disposé à lui rendre le service qu'il était venu solliciter de son obligeance.
— Je prendrai les ordres du ministre, lui répondit-il , et je vous ferai connaître quel jour il sera disposé à vous recevoir; vous pailirez bientôt, et vous ignorez complrtement le pays auquel vous êtes destiné; laissez -moi donc vous présenter un des vos collègues qui est arrivé hier de Pétersbourg , expédié en courrier par le duc ***.
Le directeur ouvrit une porte de communication qui donnait accès dans le cabinet du sousdirecteur, chargé avec lui de la direction des affaires j)olitiqiies, et s'adressant à un jeune homme qui s'y trouvait en conférence au milieu de plusieurs employés : — Monsieur de Préleville, lui dit-il , voulez- vous bien ne donner quelques minutP^ de votre tem;)s;
A cette demande du directeur, M. de Préleville se hâta de se lever du large fauteuil dans lequel il se trouvait presque couché sur les omoplates, et il entra dans la pièce où 1 attendait Albert de Saint- Pouance.
Le comie de Prelleville passait pour le type le plus distingué de la grâce et de l'élégance; parmi les jeunes diplomates , nul n'était plus que lui au
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courant de toutes les modes , nul ne savait mieux se les approprier. Les succès du comte de Préleville étaient nombreux ; on citait les femmes compromises par lui , et cette liste que chaque société augmeulait à sa convenance, pour le plaisir de l'anodine calomnie, nécessaiâ'e à l'alimentation d'une soirée, lui valait réellement quelques succès auprès de ces femmes qu'attirent les écueils, et qui veulent trouver une excuse à leur défaite dai:s les fautes des femmes qui les ont précédées.
Le comte de Préleville portait ses cheveux bouclés par grosses touffes, comme les portaient les femmes; de petites moustaches, légèrement retroussées au-dessus des coin? de la bouche, ombragraieiit ?a. lèvre supérieure; un collier de barbe assez épais encadrait et diminuait sa figure, dont l'ovale peu allongé offrait quelque ressemblance avec celui des poupées qui viennent d'Allemagne. Le comte de Préleville était d'ailleurs inscrit parmi les jolis garçons; ses traits passaient pour beaux, et son teint pour admirable; ses yeux étaient grands sans beaucoup d'expression; mais il avait su les contraindre à un clignotement perpétuel, qui pouvait également être pris pour
de là myopie , ou pour de l'impertinence, quand la fixité du regard l'accompagnait.
Le comte de Préleville, le plus agréable de tous les diplomates à cheveux blonds , possédait des pieds et des mains irréprochables dans leur aristocrncisme. BlainWi^^dSx.^ Schwartz faisait ses uniformes ; enfin, comme on en peut juger par cet exposé succinct, il était appelé aux plus brillants succès.
Le directeur présenta les deux jeunes gens l'un à l'autre , et engagea le comte de Préleville à donner quelques renseignements à Albert sur les habitudes de Saint-Pétersbourg, et la manière dont on y vivait.
— Je vous remercie, monsieur, répondit le comte de Préleville, de m'avoir présenté à M. de Saint-Pouance; notre ambassadeur nous en avait beaucoup parlé, et nous étions tous désireux à Pétersbourg de le voir arriver. Malheureusement, ajouta-t-il en se tournant vers Albert , je ne pourrai que bien peu profiter de votre séjour à Paris , car dans deux jours je pars pour la campagne; je vous demanderai donc la permission de ne pas perdre un seul des moments que vous aurez à
DE SAINT-POUANCE, 121
me donner... Dînez-vous quelque part aujourd'hui, monsieur de Saint- Pouance'^
Albert répondit qu'il n'avait aucune invitation.
— Alors nous dînons ensemble ; nous aurons ainsi le temps de causer, et nous ferons plus vite connaissance. Vous acceptez , n'est-ce pas ?
Albert consentit à cette invitation par une légère inclination de tête.
— Si rien ne vous retient plus au ministère, nous allons sortir ensemble ; mon tilbury m'attend sur le boulevard , nous irons avant dîner jusqu'au bois.
Les deux jeunes gens , après avoir pris congé du directeur, descendirent rapidement l'escalier du ministère , et ils s'acheminèrent vers le bois de Boulogne de toute la vitesse d'un excellent trotteur américain.
Quand ils furent parvenus dans une des allées les plus solitaires et les plus ombragées du bois de Boulogne , le comte de Préleville ralentit la course de son cheval , et se tournant du côré d'Albert de Saint-Pouancc : — Savez-vous , lui dit-il en souriant, qu'il est très heureux -pour vous que je sois arrivé de Pétersbourg assez à temps pour vous voir , et vous empêcher de commettre toutes
les folies auxquelles le duc *** nous a annoncé que vous étiez disposé à vous livier?
— Que me parlez- vous de lolies auxquelles le duc*** vous a annoucé que je devais me livrer? je ne vous comprends pas.
— Est-il vrai que vous soyez xm piocheur infatigable, un travailleur déterminé, qui veuille apprendre la diplomatie par principes, depuis \alpha jusqu'à \ oméga?
— Sans être un piocheurinfAÛ^ahXe^ je compte me livrer à des travaux qui me seront utiles, à des études qui me serviront de notions préliminaires.
— E.'i biei', moi che/, v( ilà ce «(ue je nomme de la folie, j ardonnez-moi le mot; tous vos camarades m'ont chargé de vous détourner de telles idées, vous vous perdriez en agissant ainsi.
— Et comment me [)crdrai-je eu m'instruisant de mes devoirs ? demanda Albert d'un air surpris.
— Me permettez-vous d'abord , mon cher collèjaie , de vous parler avec toute l'autorité de la pratique et de l'expérience, eu un mot, d'être franc jusqu'à la brutalité envers vous ?
Albert y consentit en souriant.
— Oh! ne souriez pas, reprit le comte dePréleville , ce que j'ai à vous dire est sérieux , tout votre avenir en dépend. Vous voulez travailler, étudier, e« vous avez déjà fouillé sans doute les archives des affaires étrangères; vous avez étudié le fameux traité de Munster, cette croix de Jésus de tout jeune diplomate; vous avez scruté les points et les virgules du traité de paix de 1812, entre la Russie et la sublime Porte , et chacun des paragraphes des autres traités qui l'ont suivi. Eh bien, vous devez en savoir autant que moi qui n'ai rien étudié du tout, c'est-n-dire vous savez que la Russie est un chat de la plus grosse espèce, qui joue avec une pauvre souris, qu'elle avalera quelque jour, et cette pauvre souris se nomme la Turqui. Vous savez tout cela , n'est-ce pas, mon cher collègue?
— Vous êtes parfaitement instruit de ce que je sais ; vous connaissez mes études comme si vous les aviez partagées.
— Maintenant pensez-vous, ajouta le comte de Préleville,vous élever jamais jusqu'au titre d'ambassadeur? Quand vous connaîtriez , comme je soupçonne que vous connaissez \oirepatei\ tous les
traités qui ont jamais été débattus et signés, vous n'arriveriez jamais à être ambassadeur par la voie des affaires étrangères ; tout au plus pourriez-vous aspirer au poste de ministre chez quelque duc d'Oldenbourg, ou dans quelque république perdue de l'Amérique méridionale; les postes d'ambassadeurs sont des retraites pour des ambitions ministérielles déçues, ce sont les invalides d influences parlementaires que l'on veut gagner eu les éloignant. Depuis quelques années il est convenu qu un ministre que l'on renvoie doit faire un bon ambassadeur; c'est une politesse de succession ministérielle , nous n'avons rien à y voir, nous qui suivons la carrière diplomatique; Louis XVIII ne nous a pas annoncé que nous portions tous le bâton de maréchal dans notre giberne. En diplomatie les hommes ne sont pas égaux devant la loi. Vous ne serez donc jamais ambassadeur, mon cher collègue ; mais en revanche, si vous travaillez beaucoup, en un mot si vous vous rendez nécessaire, on vous clouera dans quelque ambassade comme second secrétaire , en vous donnant pour perspective le poste de premier secrétaire; on vous vieillira, on vous fati-
guera, on vous ennuiera eu vous maintenant dans * les rangs secondaires , parce que vous serez d une utilité incontestable pour venir flanquer les ambassadeurs improvisés que le ministère ou les chambres nous envoient par coupe ré^jlée.
— La perspective que vous m'offrez est peu divertissante, et surtout peu engageante, murmura Albert en remuant la tête d un air de doute et d'incertitude.
— En voulez-vous une autre ? Désirez-vous voir apparaître devant vos yeux celle que j'ai placée comme toile de fond à mon tliéàtre , quand je me suis engagé dans la diplomatie ?
— Oui, dit Albert; je serais bien aise de connaître quels motifs ont pu vous lancer dans cette carrit re.
— Parbleu , mon très cher Saint-Pouance , mes motifs seront les vôtres tout-à-l'heure ! Vous avez de la fortune, vous ne courez point après une place; votre seul désir est d'apprendre à juger les hommes et les choses, de Qa^jnei\ par-ci jjur-là , quelques douzaines de croix, ce qui fait toujours bien à la boutonnière, et de visiter toutes les cours du monde avec un habit élégamment brodé.
iM ALBERT
Albert se prit à sourire à cette énumération des motifs, et répondit :
— Depuis le développement que vous m'avez fait des entraves apposées aux ambitions de MM. les attachés, je crois que les causes qui me retiendront dans la carrière diplomatique seront à peu de chose près les mêmes que les vôtres.
— A la bonne heure ' alors nous allons nous entendre à merveille. La carrière diplomatique , considérée de ce point de vue, est très bouffonne et parfaitement amusante; les ambassadeurs ne sont plus pour nous que des chaperons payés par l'État pour nous faire faire un cours complet d'études mondaines. Un ambassadeur est la raison sociale sous laquelle nous nous présentons d'abord, nous réservant de faire valoir plus tard nos qualités personnelles. Nous ne devons que passer dans les ambassades; nous sommes des diplomates voyageurs. Et, tenez, je quitte Saint-Pétersbourg en ce moment pour suivre à Naples une charmante Anglaise qui m'enchaînait l'hiver dernier à son char.
— Le ministre consent donc à votre changement d'ambassade? demanda Albert.
DE SAINT-POUANCE. 127
— Je voudrais bien qu'il s'y refusât! Que diable cela lui fait-il? Ne suis-je pas d'ailleurs un courrier très commode et d'un goût exquis ? J'accepte toutes les commissions , et je m'en acquitte à merveille. J'espère incessamment être nommé secrétaire de quelque ambassade, car il faut absolument, j'oubliais de vous le dire, arriver au grade de premier secrétaire pour recevoir trois ou quatre plaques d'ordres espagnols ou portugais, les deux nations les plus disposées que je connaisse k plaquer les diplomates. Une plaque fait bien sur un habit de bal. Le but de la carrière diplomatique est d'avoir beaucoup vu les hommes et les choses de tous les pays, de garnir sa boutonnière de petites croix d'or ou d argent, et sa poitrine d'une ou de deux plaques , qui classent un homme dans la société; vous emportez avec cela le titre de diplomate, et vous vous mariez. Vous êtes alors bon à tout, capable de tout, et le monde vous traite avec considération. Voyons, monsieur de Saint- Pouance, voulez-vous vous enfouir parmi les piocheurs, ou vous engager dans le bataillon sacré des diplomates sans ambition ?
— Je suis des vôtres ! s'écria gaiement Albert.
Je m'abandonne à vos conseils; je ne venx végéter ni pourrir nulle part. Ce qui m'a séduit dans la carrière diplomatique, c'est la facilité qu'elle m'offrait de parcourir l'Europe, en évitant la plupart des inconvénients qui attendent les voyageurs. Je ne renonce pas cependant entièrement âmes études diplomatiques; mais je les ferai pour moi seul.
— A la bonne heure! faites pour vous seul toutes les études qu'il vous sera agréable de faire, mais faites-les pour vous seul. Vous êtes des nôtres maintenant; je tiens à ce que ma nouvelle recrue ne faiblisse pas. Nous allons regagner Paris, car je veux vous faire dîner à sept heures avec l'élite de notre jeune diplomatie; il faut que vous connaissiez vos collègues. Vous verrez d'abord les plus singuliers originaux du monde : ils ne se sont fait nommer attachés que pour voyager eu courriers. Ils ont un pari entre eux à qui pendant trois ans fera le plus de chemin. Le marquis de Pierrefitte a quelques lieues d'avance sur le baron de Marville; mais le baron les aura bientôt rattrapées. Enfin je vais vous présenter à 1 espoir des négociations futures; vous
trouverez d'excellents camarades dont les conseils ne vous seront point inutiles.
Albert remercia sincèrement le comte de Préleville, et lui témoigna le plaisir qu'il aurait à entrer en relations avec ses jeunes collègues.
— Dites-moi, demanda le comte de Préleville, quetes-vous devenu, qu'avez-vous entrepris depuis votre arrivée à Paris? On dit que vous ne vous êtes fait présenter nulle part.
Albert expliqua la manière dont il avait employé son temps, et que d'ennuis il avait éprouvés dans ce grand isolement de Paris.
— Le duc *** n'est par Dieu pas maladroit ! s'écria le comte de Préleville; il vous a cboyé, entouré , mijoté comme une maîtresse chérie ; vous lui avez été bien précieusement recommandé par madame votre grand'mère. J'ignore quel intérêt elle avait à vous momifier; il fallait absolument qu elle en eût un. Heureusement je vous ai rencontré. 11 nous reste encore bien des choses à faire avant votre départ et le mien, que je veux retarder de quelques jours, car je vois que vous avez tout-à-fait besoin de ma présence. Je vous conduirai d'abord chez Blain et chei
Schwartz. Schwartz vous habillerait aussi bien que Blain; mais il est préférable d'avoir deux tailleurs, Blain pour les habits de ville, les redingotes du matin, Schwartz pour les uniformes et tous les fracs de diplomatie. Vous m'avez permis avec vous la critique et le conseil : souffrez donc que je vous dise que vous n'êtes en ce moment ni habillé , ni coiffé , ni botté. Qui vous a ainsi affublé ,ye vous prie?
— Je n'ai rien fait faire à Paris; mes habits, mes bottes et mon chapeau viennent de Périgueux.
— De Périgueux ! s'écria le comte de Préleville. Je m'en serais douté... C'est ravissant, un diplomate habillé, chaussé et coiffé par des artistes périgourdins... Je vous demande de taire ce secret à tout le monde : si l'on vous savait vêtu par un tailleur de Périgueux , vous ne vous en relèveriez pas.
Albert assura en riant que personne ne pénétrerait le mystère de sa toilette.
— Vous riez , mon cher Saint-Pouance ; vous ne vous doutez pas combien ces futilités de toilette ont d'importance; le plus petit ridicule pèse
DE SAINT-POUANCE. 181
comme vingt montagnes sur toute une existence , et je sais de par le monde de véritables géants enterrés à tout jamais sous un ridicule en apparence imperceptible.
— Quel ridicule y a-t-il, quand on a toujours habité le Périgord ou le Limousin, à s'être fait habiller à Périgueux?
— Je ne saurais vous l'expliquer , et personne peut-être ne pourrait vous le dire; mais j'aimerais mieux me casser un bras que d'être connu pour me faire habiller à Périgueux. Secondement, on ne vient jamais du Limousin ni du Périgord ; il n'y a que les truffes qui puissent hautement réclamer ce privilège. Vous avez habité vos teries, et vos terres sont situées dans le Midi. De grâce , ne parlez jamais de province, encore moins de départements ; nous ne devons pas connaître ces subdivisions révolutionnaires , dont les noms sont si ridicules à prononcer. Si quelque indiscret poussait la curiosité jusqu'au point de s'informer de la situation exacte de vos terres, répondez qu'elles sont sur la frontière de l'Auvergne, au milieu des volcans éteints , des laves refroidies : ceci aura tout-à-fait bon air.
m . • ALBERT
— Savez-vous que mes terres seraient d'un faible produit si elles se trouvaient situées au milieu des volcans, des laves éteintes?
— Qu'est-ce que cela vous fait ? LWuvergne volcanisée peut ^^r/j-i^e/-; mais le Périgord truffé, cela ne ressemble à rien. Revenons à nos courses chez les fournisseurs, marchands, etc., etc. Il vous faut encore du linge; vous nen avez pas, car je ne puis appeler linge ce que j'aperçois sous votre gilet ; probablement encore , c'est du péri' gourdin pure race. Nous irons chez Boivin, le gantier.
— Chez un gantier pour des chemises?
— Oui, sans doute. Il nous faudra voir Aucoq., le fabricant de nécessaires. Vous n'avez pas de nécessaire de toilette?
— Non , vraiment.
— Nous aurons bien peu de temps, en vérité , pour tant de choses ; nous serons obligés de courir depuis le matin jusqu'au soir. Je ne vous quitterai pas, je vous en préviens, que vous ne soyez parfaitement équipé. Vous vous rendez à Pétersbom-g, ville où le luxe de l'Europe se mêle à celui de l'Asie ; il faut , puisque vous êtes une fraction
DE SAINT-POUANCE. 133
de représentation de votre pays, que vous souteniez sa réputation d'élégance et de bon goût auprès des boyards et de tous les princes tatars ^ dont il y a bon nombre. Je vous en préviens, Pétersbourg est pavé de princes. Nous voici au Café de Paris. Faites-moi le plaisir de boutonner votre habit ; un habit mal fait prend une certaine tournure quand il est boutonné.
Un petit tigre qui suivait à cheval le tilbury du comte de Préleville s'approcha au moment où ils s'apprêtaient à en descendre, et s'empara en mettant pied à terre des brides des deux chevaux , qu'il atteignait à peine sur la pointe de ses pieds.
— Mais c'est un enfant que votre groom ; il ne pourra garder vos chevaux.
— Parlez plus bas, mon cher Saint -Pouance. Ce n'est point un groom ; quand on peut trouver des domestiques de cette taille, on les nomme des tigres. Mais rassurez-vous ; ce n'est point un enfant; je l'ai acheté il y a six ans à ses parents en passant par la Hongrie; ils m'ont affirmé sous serment c[u"i\prenait alors dix ans, ce qui lui en donne seize aujourd'hui, et qu'ils avaient la certitude qu'il ne grandirait plus. Ils me l'ont garanti.
Ses parents sont d'honnêtes gens ; je n'ai pas à me
plaindre de ma confiance en eux. Tick avouez
que c est un nom ciiarmant pour un tigre; les chiens de chasse et les tigres doivent avoir des noms très brefs Tick possède de grandes qualités. Il ignore complètement la langue française ; il est muet, et n'est pas sourd. Ce fou de Jumiéges voulait me le jouer à l'écarté contre cent louis. Mais entrons, car le bon peuple commence à s'attrouper pour jouir du coup d'œil que lui offre l'aspect enchanteur de Tick ^ et je ne veux pas avoir l'air d'attacher trop d'importance à mes avantages.
Albert de Saint-Pouance et Charles de Prèleville entrèrent alors dans le Café de Paris , et le maître de cet établissement les conduisit dans un cabinet séparé où les attendait un dîner admirablement combiné, et cin ; ou six jeunes diplomates des plus élégants et des plus recherchés.
&mU& Vixn ïïtîur Hiplamatique.
Il est atteint d'une maladie morale et presque incurable.
Chatterton , drame , par Alfred de Vight.
— Je vous amène et je vous présente, messieurs, notre nouveau collègue, le vicomte Albert de Saint-Pouance, dit le comte de Prèle ville en entrant dans le cabinet où les attendait le dîner. Je vous préviens que c'est une recrue que j'ai conquise à nos bonnes façons diplomatiques. Le duc***, auprès duquel il se rend à Saint-Pétersbourg, avait bien cherché à le lancer dans la voie des piocheurs ; mais il est sauvé, et je vous le donne pour ce que nous sommes tous, d aimables diplomates, plus ou moins don Juan aux frais de l'État et sous la livrée diplomatique.
Ce discours fut accueilli par un murmure flatteur d'approbation , et tous les jeunes attachés vinrent serrer la main d'Albert de Saint-Pouance.
— Un moment , un moment , mes excellents collègues; laissez-moi vous présenter à l'honorable recrue que j'introduis dans notre cénacle; car en vérité il ne sait à qui il doune la main , et chacun de vous vaut bien la peine d'être apprécié suivant ses mérites.
Voici d'abord le comte de Pierrefitte et le baron de Marville , les deux plus intrépides cassecous diplomatiques de l'univers, les parieurs célèbres dont je vous ai entretenu, mon cher Albert.
Maintenant je vous présente le comte de Thiais, \ attaché qui entend le mieux le vaudeville, le diplomate qui comprend le mieux son Scribe. On le fait alterner de Pétersbourg à Vienne, et il y est fort apprécié, car le vaudeville fiançais fait fureur dans ces deux capitales. Depuis quatre ans , il a créé plus de vingt rôles, soit à Vienne, soit à Pétersbourg. Incessamment il sera troisième secrétaire.
Le marquis- de Belleforêt chante admirablement et valse comme ne valsent pas les anges ; il est le roi de la valse à deux temps; il l'a recueillie
DE SAINT-POUANCE. iS»
en Allemagne , et son caractère diplomatique lui sert à la transplanter par toute l'Europe.
Enfin, pour en finir, M. de Royaumont, célèbre par ses petits soupers, et par ses succès auprès de toutes les célébrités théâtrales des pays qu'il a visités. 11 vous donnera , mon cher Saint-Pouance , des renseignements utiles sur le personnel du théâtre de Saint-Pctersbourg.
Les présentations sont faites , mes chers collègues , nous nous connaissons tous parfaitement; mettons-nous à table et mangeons, car j'ai diablement fai;n.
Toute cette troupe joyeuse se mit à table , et la conversation qui s'établit devint folle et bruyante, se répandant en j ropos médisants, fouillant les secrets de tous les intérieurs. 11 fut question, vers la fin du dîner , de se rendre à l'Opéra. Tout le monde avait beaucoup bu , mais personne n'était gris ; le diapason de chaque voix était seulement mont de plu leurs ton >.
— Saint-Pouance i e connaît pas les coulisses de l'Opéra, dit le comte de Préleville; il faut l'y coifBuire et le faire reconnaître par les rats attachés à la diplomatie.
likO ALBERT
— Qu'est-ce qu'un Tat? demanda Albert.
-^ Oh!... mais il est délicieux! s'écria M. de Royaumont ; il ne sait pas ce que c'est qu'un rat. Un rat , mon cher collègue , est une femme , ou plutôt une promesse de femme , qui gagne huit cents francs à l'Opéra, danse à peu près , mais a l'art de souper admirablement. Autrefois on disait qu'un souper sans vin de Champagne n'était qu'un ennuyeux dîner dont on avait retardé l'heure; aujourd'hui un souper sans rats , je ne sais pas ce que ça serait, mais ça n'aurait pas de nom.
— Allons donc à l'Opéra, reprit Prèle ville, et nous reviendrons souper avec des rats au Café Anglais.
Albert fut présenté dans les coulisses de l'Opéra à tous les rats favoris. Après le spectacle , il revint souper avec tous ses collègues au Café Anglais , où deux ou trois rats égayèrent le reste de la nuit , de telle sorte que l'on ne se sépara qu'au jour. Puis il revint à l'hôtel du duc ***, harassé, avec un affreux mal de tête , l'esprit un peu troublé par tout ce qu'il avait bu, et par tout ce qu'il avait vu et entendu. Mais il s'était amusé ; mais il ne se sentait plus seid et complètement isolé dans
DE SAINÏ-POLANCE. iâi
l'imniensité de Paris ; la mobilité de son caractère s accommodait mieux de tout ce bruit, de cette brillante déraison de ses nouveaux amis , que de la raison calme de Ghai'les de Blanmon , que de ses réflexions sévères et de sa sa^jesse prématurée. D'ailleurs tout ce que Charles de Blanmon luimême et le comte de Préleville lui avaient dit de la diplomatie lui avait ôté son enthousiasme pour cette carrière; elle n'offrait plus un but à son ardente imagination ; la diplomatie n était plus qu'un moyen de connaître le monde, de parcourir l'Europe , de se classer socialement parmi toutes les aristocraties ; l'ambition n'existait plus.
Albert s'endormit d'un sommeil lourd qu'aucuns songes ne vinrent troubler , et le soleil était déjà haut sur l'horizon quand il fut réveillé par l'entrée de Charles de Blanmon dans sa chambre.
— Comment, vous dormez encore, et il est près de deux heures ! En vérité , mon cher Saint- Pouance, il faut que vous soyez malade.
— Je ne suis nullement malade, répondit-il en bâillant, en se frottant les yeux et en cherchant à reprendre ses esprits ; mais j'ai dîné hier avec quelques collègues , puis nous nous sommes ren-
dus à l'Opéra , et nous avons soupe , ce qui nous a conduits fort tard.
— Ou fort matin , reprit Charles de Blanmon. Puis-je vous demander quels étaient les collègues qui vous servaient de compagnons ?
Albert les nomma tous.
— Vous étiez bien tombé pour connaître les moins diplomates de la diplomatie. Ce sont de charmants gaiçons, j'en conviens; mais voilà tout.
— Diable ! s'écria Albert; mais c'est déjà quelque chose.
— En êtes-vous donc là ? dit Charles de Blanmon eu interrogeant Albert d'un regard presque douloureux.
— J'en suis, mon cher Blanmon , à trouver que de l'amabilité est de l'amabilité , que le comte de Préleville est spirituel , et que tous les autres sont gais et bons garçons. ^Maintenant vous me direz quils ne sont pas profonds, qu'ils ne feront jamais de bons diplomates. Je suis d'accord avec vous sur cette question. Mais je vous demanderai à quoi leur servirait de se casser la tète pour étudier la diplomatie. Devient-on ambassadeur par le chemin des affaires étrangères et des ambassades?
DE SAINT-POUANCE. Ut
— Je vois, mon cher Albert, qu'ils vous ont développé tout leur système, qu'ils vous ont imbu de leurs fausses idées. On ne devient pas nécessairement ambassadeur en suivant la carrière de la diplomatie, pas plus qu'en s'engageant dans un régiment ou ne devient nécessairement nl'aréchal de France; mais avec de l'assiduité, de l'esprit, l'instruction que vous possédez, et tant soit peu de suite dans les idées, on se fait ilommer ministre ou chargé d'affaires dans une cour secondaire. C'est un poste honorable , qui quelquefois , rarement, j'en conviens, conduit à une ambassade.
Albert s'était assis sur sou lit, et voyant de quel air sérieux lui parlait Charles de Blanmon , il prit la résolution de lui répondre sérieusement, de ne lui rien cacher des agitations et des incertitudes de son âme.
— Je dois vous paraître fou et inconséquent, je le sens; mais je veux être franc avec vous; je veux que vous lisiez en moi-même mieux que je ne sais y lire, et pour cela je vais m'ouvrir à vous avec franchise. Je n'ai plus pour la carrière diplomatique l'entraînement que j 'éprouvais quand je suis arrivé et que j'ai vu le duc ***; je ne trouve
Ihk ALBERT
plus en moi le même zèle et la même ardeur pour me livrer aux études et aux travaux qu elle exige. Bien avant d'avoir rencontré le comte de Préleville, je me rendais compte de ce que je vous avoue maintenant.
Quelle est la cause de ce dégoût? comment mon enthousiasme est-il tombé si subitement? Vous me direz, mon cher Blanmon, mon sage mentor, que c'est tout simplement parce qu'il avait dépassé les bornes. Je le veux bien. Je l'avoue, mes désirs sont d'abord extrêmes; puis peu à peu ils se refroidissent et tombent tout-àfait , pour être remplacés par d'autres désirs , qui tous dès leur début s'élèvent à l'état de passion. Je ne puis me fixer à rien; les choses qui me plaisent le plus, quand je les ai obtenues, ne m'apportent aucune satisfaction : depuis mon enfance, il en a toujours été ainsi ; depuis mon enfance, j'ai toujours souffert de ce malaise , qui n'est pas de l'ennui, mais qui est de linquiétude. Je n'ai jamais trouvé de repos complet dans quoi que ce soit. L'agitation est peut-être la seule chose qui me repose. Ceci peut vous paraître un paradoxe , et cependant je ne dis que la vérité. Ce n'est pas mou
DE SAINT-POUANCE. 146
corps qui est fatigué; ce n'est pas lui qui souffre de mes inquiétudes, de mes agitations. Eh bien! mon âme se repose quand la fatigue physique accable mon corps; elle a le pouvoir d'endormir mes qualités intellectuelles et mes agitations : je ne pense plus, je ne réfléchis plus; et tout cela c'est le repos.
Mon médecin dit qu'il faudrait me saigner.
Un vieil abbé qui a été mon précepteur me conseillait de me jeter entre les bras de Dieu.
Un oncle, mon subrogé tuteur, m'ordonne, comme remède, de me marier.
Aucun de ces conseils ne me satisfait.
J'aime une de mes cousines; nous avons été élevés ensemble; elle m'aime autant qu'elle puisse aimer. Elle me priait de rester près d'elle ; elle me promettait des jours de bonheur et de paix; je l'ai quittée en lui disant : « Je reviendrai dans un an. » Ma grand'mère avait trouvé à me caser dans la diplomatie; j'ai cru que l'ambition serait un aliment suffisant au besoin incessant d'activité qui agite mon esprit. Je me suis trompé : ce quil me laut , c'est une perpétuelle surexcitation. Quand je serai plus calme , quand je ne craindrai j. 10
plus le retour de ces inquiétudes qui me poussent sans cesse hors de toutes les voies que je veux suivre, alors je retournerai vers ma cousine Geneviève.
— Y retournerez-vous jamais? demanda Charles de Blanmon douloureusement affectée.
— Je l'ignore , mais une voix intérieure me dit que j'y retournerai. Nous partirons ensemble pour Pétersbourg; ne faites point part au duc*** de mes confidences, je vous le demande; je travaillerai autant que cela me sera possible; mais je vais surtout à Pétersbourg pour chercher là, comme je la chercherais ailleurs, une puissante distraction, pour y étudier les choses en y étudiant les hommes. Vous me conserverez votre amitié, n'est-ce pas? et vous ne prendrez pas en pitié mes folies , qui souvent cacheront un ennui et un dégoût que l'on traiterait de puérilité.
— Savez-vous que vous êtes atteint d une grave maladie, mon cher Albert?
— Je le sais bien; aussi voyez-vous que je cherche des remèdes, que je veux essayer tous les moyens curatifs.
— Je ne crois pas que vous preniez les meilleurs.
DE SAINT-POUANCE. ift7
Chacun des conseils que vous avez reçus de votre médecin , de votre précepteur , de votre tante et de votre cousine, avait un bon côté ; mais il fallait prendre une dose de chacun et en composer Un tout , ce qui eût été le meilleur f emède à vos agi tâtions ; l'agitation entretient l'agitation,,
— Pas quand l'une est morale et l'autre physique.
— Vous pourriez vous tromper , Albert. Ecoutez-moi , ne vous pressez pas de décider ce qui peut vous être bon ou mauvais ; venez , comme vous en avez l'intention, en Russie avec moi, nous vous soignerons; mon amitié saura peutêtre vous adoucir quelques rudes heures. Venez , je vous regarderai comme un frère malade^ et je tâcherai de vous bercer pour endormir vos inquiétudes.
— Vous êtes un excellent ami, Blanmon; je vous suivrai avec plaisir, d'autant plus que je tiens à vous prouver que je ne suis point aussi futile et aussi dénué de sens commun que j'en ai l'air. Vous me verrez sous bien des faces, sous bien des aspects différents, aujourd'hui grave, demain gai, après-demain mélancolique; ne me rappelez ja-
Iâ8 ALBERT
mais, je vous le demande eu grâce, l'état dans lequel je me trouvais la veille. Adoptez-moi au jour, et que votre adoption soit mobile comme ma girouette. Vous le voulez bien, n'est-ce pas?... c'est un marché conclu....
Charles de Blanmon tendit en souriant la main à son ami.
' — Maintenant , je vais m'habiller ; le comte de Préleville doit venir me prendre ce matin pour courir les marchands de toutes sortes de choses , les tailleurs, les fabricants de nécessaires, que sais-je, moi? tout ce qu'il doit me faire voir et acheter pendant cette journée.
— Prenez-y garde , mon cher Albert , il vous mènera loin , d'autant plus que vous suivez bien les leçons qui vous sont données. Vous possédez déjà toutes les locutions parisiennes : Courir les marchands... Fenir me prendre , c'est du parisien le plus pur.
— Je vous avouerai que je n'y ai fait aucune attention^ et que j'ai commis une élégance sans le savoir. Restez avec moi , Blanmon ; vous allez voir arriver Préleville, vous admirerez la sagesse et l'ordonnance de sa déraison.
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— Je veux bien rester avec vous , tandis que vous ferez votre toilette , nous attendrons ensemble l'arrivée du comte de Préleville; mais, au nom du ciel, ne prenez jamais pour modèle sa fatuité et sa brillante inutilité.
Albert fit sa toilette assez promptement : il n'était pas encore initié à tous ces secrets mystères de raffinement que les favoris de la mode prodiguent à leurs cbeveux , à leurs dents, en un mot à toute leur personne.
Le comte de Préleville entra comme Albert mettait sa cravate. — J'arrive à temps, dit -il en déposant sa canne et son chapeau; comment diable tortillez-vous votre cravate?... Laissez-moi vous la mettre; voyez, passez le côté gauche par dessous le côté droit deux fois , et vous arrivez à former le nœud du matin.
— M. de Préleville , M. de Blanmon , dit Albert en présentant l'un à l'autre les deux jeunes gens.
— Monsieur est le nouveau secrétaire qu'attendait le duc *** à mon départ? dit le comte de Préleville en s'adressant à Charles de Blanmon.
Charles s'inclina, et fit un signe qui voulait dii-e que le comte de Préleville ne se trompait pas.
— Eb bien , monsieur, rapportez, je vous prie, au duc *** que je me suis cbargé de Téducation de M. de Saint -Pouance, et que j'aurai fait tout ce qu'il sera bumainement possible de faire pour le lancer avantageusement dans le grand monde, dans la société de Saint-Pétersbourg.
Êtes-vous prêt, mon cher Saint-Pouance?Nous avons beaucoup à courir. J'ai en bas mon cabrio" Ict. Prenez votre chapeau et votre canne , et suivez-moi.
Après ces mots, le comte de Préleville et Albert prirent congé de Charles de Blanmon, et ils commencèrent leurs courses de marchands et de four* nisseurs.
— ' Voici, dit le comte de Préleville, la marche que j'ai résolu que nous suivions pour aujourd'hui. Nous commencerons par Schwartz et Blain, puis nous irons chez Fitz Patrik le bottier , de là chez Boivin pour des chemises , des gants et des cravates, et nous finirons nos courses d'aujourd'hui chez Aucoq, où nous serons retenus deux heures pour le plan de votre nécessaire. Un nécessaire, et un beau nécessaire de toilette, est une chose importante en Russie ; on en met sur
DE SAINT-POUANCE. 161
une table toutes les pièces en évidence, on l'entoure de velours, de tapis de Turquie, enfin on en fait une véritable exhibition. Un jeune homme doit avoir, comme je vous l'ai dit, un beau nécessaire de toilette, de belles pipes et de magnifiques robes de chambre. Les robes de chambre et les pipes vous les trouverez à Pétersbourg même , nous n'avons pas à nous en occuper.
Le soir de ce jour de courses, de commandes et d'acquisitions, Albert de Saint-Pouance avait entamé de trente mille francs les quatre -vingt mille qu'il avait chez son banquier; mais aussi il était en état de paraître ^ Pétersbourg avec tout l'éclat et le luxe qui doivent accompagner un attaché.
Le reste du mois s'écoula rapidement en dîners, en parties de plaisir, en courses à la campagne entreprises par Albert dans la compagnie de ses nouveaux amis. Peu à peu il s'était formé à leurs manières; il avait pris leur ton, leurs façons d'agir, leurs habitudes ; et , comme il ne manquait pas d'argent, il était devenu le plus élégant de tous. Présenté par le comte de Prèle ville dans deux ou toois des meilleures maisons du faubourg Saint-
Germain , il avait été admis dans toutes ces intimités de printemps qui vieillissent en peu de jours les plus nouvelles connaissances; les femmes à la mode l'avaient pris sous leur protection, et l'une d'elles, plus spécialement encore que les autres, s'était déclarée son chaperon.
La marquise de Chamblimon aimait beaucoup à prendre sous sa protection les jeunes j^ens débutant dans le monde. Ce n'était plus une jeune femme, et ce n était ni une vieille femme , ni même une femme qui eût besoin de réclamer aucune indulgence pour être trouvée très agréable. Elle seule avait le secret de son âge , et elle le gardait bien. Intimement liée avec la duchesse de Ghalux et le comte de Jumiéges, on la citait parmi les femmes d'esprit; on la comptait au nombre de celles que l'on devait choyer et ménager. Sa passion pour tous les jeunes gens tenait à un besoin de coquetteries, à un amour d'adorations; mais personne n'aurait osé dire que les relations de la marquise de Chamblimon avec ses protégés dépassassent les limites de la galanterie la plus respectueuse.
La liaison qu'Albert eut avec elle lui fut de la plus grande utilité , compléta son éducation iotel-
DE SAINT-POUANCE. 153
lectuelle par la science de ces petits billets du matin, de ces lettres de boudoir dont les femmes seules vous révèlent le secret. Un homme qui n'a jamais eu de maîtresse, femme du monde, pourra tout savoir, être habile en toutes sciences, professer toute éloquence; mais il ne saura jamais écrire ni une lettre , ni encore moins un billet du matin. Et pour un homme du monde, ne pas savoir écrire une lettre ou un billet, c'est ne pas exister.
La veille de son départ pour Pétersbourg, le comte de Préleville, en aidant Albert dans ses préparatifs de voyage, lui dit :
— Maintenant, mon cher, vous êtes lancé à merveille; vous avez pour vous toute la coterie du petit château par madame de Ghamblimon et la duchesse de Ghalux. Vous êtes adopté par le faubourg Saint-Germain , car vous avez été sous les drapeaux de votre belle marquise. Votre voyage arrive à propos pour rompre vos chaînes ; cela aurait pu vous ennuyer. Gette femme a la passion de la diplomatie ; nous avons tous été sous ses drapeaux, plus ou moins. A votre retour, elle ne songera plus à vous, et vous posséderez votre droit de cité dans le faubourg Saint-Germain.
C'est beaucoup Je connais des gens qui ont
travaillé pendant toute leur vie pour parvenir à la possession du droit de cité , et auxquels ou n'a jamais voulu concéder que le droit d'asile.
Vous reviendrez 1 hiver prochain , mon cher Albert ; il faut absolument que vous demandiez un congé pour cette époque; je serai probablement aussi de retour de Naples, et je vous apprendrai comment il faut s'y prendre pour conduire son hiver à Paris.
Un grand dîner réunit une dernière fois les attachés qui avaient accueilli Albert lors de son arrivée à Paris. On y but beaucoup ; on y dit maintes folies. Une partie de la nuit se passa ainsi gaiement , et le lendemain , vers quatre heures après-midi , Albert de ^aint-Pouance et Charles de Blanmon se dirigeaient vers Pétersbourg dans la même voiture. La calèche de voyage d'Albert était entièrement occupée par son valet de chambre et toutes les nécessités de toilette et de comfort que le comte de Préleville lui avait suggérées.
— ISous voici enfin hors de Paris! s'écria Charles de Blanmon en dépassant la barrière. N'étiez-vous pas impatient de le quitter , Albert ,
DE SAINT-POUANCE. 155
depuis quelques jours? La répétition des mêmes choses et des mêmes plaisirs vous fatiguait, je le crois , un peu.
— C'est possible, murmura Albert.
— Parlez -moi franchement, n'en aviez -vous point assez de Paris ?
— Je suis enchanté de me trouver sur la route de Pétersbourg.
t)0ya0r.
Quiconque ne voit guère I^'a guère à dire aussi.
La Fohtaime.
Pendant les longues heures d'ennui du voyage, Albert se reporta par la pensée au château de Saint-Pouance, aux derniers adieux de sa cousine, à ce premier amour qu'elle lui avait fait éprouver, et dont le souvenir flottait par-dessus tous ses autres souvenirs de joie ou de bonheur, plus frais, plus doux , plus délicieux. C'était comme le premier rayon du soleil après une nuit froide et brumeuse; c'était encore la colombe revenant vers l'arche du grand navigateur du déluge , et lui rapportant le rameau de la réconciliation divine.
— Vers lequel de vos goûts ou laquelle de vos passions votre esprit se reporte-t-il en ce moment? demanda Charles de Blanmon à Albert après un silence de plusieurs heures.
— Ma pensée est eu ce moment tout entière à la seule véritable passion de mon âme.
— La seule véritable passion , Albert ! Mais je vous ai déjà connu deux ou trois passions.
— Non, Charles; vous vous trompez. Mes goûts sont variables , je le sais: je vous ai avoué mon inconstance pour toutes choses; je vous ai dit quelle en était la cause; je vous ai parlé de cette inquiétude qui m'agite et me pousse sans cesse vers de nouvelles agitations, avec l'espoir d'y trouver le repos.
— Oui, nous nous sommes entretenus des malheurs de votre caractère , et c est justement parce que vous vous êtes montré à moi tel que vous êtes , c'est-à-dire ne pouvant vous arrêter à rien , ne pouvant vous décider en faveur de quoi que ce soit, n'ayant la possibilité d'opter pour aucune des routes qui s'offrent à vous au début de votre existence, et n'ayant pas assez de force en vousmême pour défendre une de vos idées contre les
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séductions d'autres idées; ce sont toutes ces causes qui m'ont amené à croire qu'une passion ne pouvait habiter en vous.
— Eh bien ! vous vous êtes trompé , mon sage ami; j'aime ma cousine Geneviève d'un amour véritable, que toutes mes folies n'altéreront jamais. Si je dois connaître le repos, c'est près de Geneviève que je le trouverai; tôt ou tard je reviendrai près d'elle...
— Vous aura-t-elle attendu?
— Elle!... Geneviève!... Et ces deux exclamations de surprise indiquèrent l'étonnement qu'éprouvait Albert à la seule idée que Ton pût soupçonner Geneviève d'infidélité ou de mobilité.
— Serait- il étonnant, mon cher Albert, que votre cousine, ne vous voyant pas reparaître, n'entendant pas parler de vous, se crût oubliée?... Ne m'avez-vous pas dit que votre grand'mère traverserait, par tous les obstacles que son imagination de vieille femme lui suggérera , votre amour pour votre cousine? Voilà bien des causes qui combattent contre vous,
— Geneviève m'attendra, mon cher Blanmon ; et si ma grand'mère voulait abuser de son auto-
rite pour la contraindre à se marier, elle m'en
préviendrait aussitôt par une lettre.
— Vous avez eu tort de la quitter.
— Non, non 5 si jetais resté près de Geneviève, c'en était fait de cet amom' qui peuple mon âme de si douces pensées d'avenir. Je serais demeuré près de Geneviève ; nous nous serions mariés ; aucun obstacle ne serait venu se placer entre nous... Tout cela eût été fort malheureux.
— Pourquoi malheureux?... Je ne comprends pas quel malheur est attaché à la réalisation des espérances les plus chères.
— Je vais vous le faire comprendre. J'aurais connu toutes les joies , tous les bonheurs de mon unique passion avant d'avoir épuisé cette inquiétude vague dont je suis le jouet, cette espèce de fièvre de changement qui me pousse toujours vers de nouveaux objets, vers de nouvelles contrées. J'ai senti de bonne heure l'attrait qu'avait pour moi Tinconnu. Gomme ces chasseurs de chamois qui éprouvent quelquefois , en regardant vers les plaines, du haut d'un des pics des Alpes, une sorte de vertige qui les saisit et les entraine, un attrait puissant qui s'élève du gouffre béant devant eux ,
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et qui les convie à se précipiter dans les immensités du vide ; de même l'inconnu m'appelait sans que je pusse me défendre de sa séduction. Il m'eût appelé de même, il eût eu pour moi les mêmes séductions, quand bien même j'aurais cru me cuirasser contre ses attaques en épousant Geneviève, en épuisant dans cette lutte tout mon bel amour. Je n'ai pas voulu noyer ma seule espérance ; j'ai fui Geneviève; je suis parti pour tâcher de tuer en moi ces impatiences, ces agitations dont je souffre. Je marche vers l'inconnu ; je me laisse entraîner à sa suite ; je veux épuiser le charme qu'il a pour moi. Le jour où je me sentirai calme, où mon amour sera seul dans mon cœur, où nulle inquiétude ne troublera son bonheur, alors je retournerai vers mes montagnes. Alors je viendrai réclamer Geneviève.
— Savez-vous, mon cher Albert, que ce jourlà vous serez usé moralement ?
— Non, je ne serai point usé; je serai plus calme; il n'y aura d'usé en moi que mon inquiétude et mes agitations.
— Mais ignorez-vous que cette inquiétude et ces agitations sont votre vie tout entière à vous ,
et que le jour où vous ne les éprouverez plus, vous serez blasé à toute sensation , même à celle de l'amour; vous serez usé?
— Non , encore une fois non , mon amour pour Geneviève ne sera point usé ; il se sera , au contraire, dégagé de tout alliage impur; il restera seul en mon âme, et le temps du calme et du repos sera arrivé pour moi.
— Vous aurez, il est vrai, fait deux conquêtes qui remplaceront vos agitations et vos inquiétudes. Gomme vous aurez beaucoup vu et beaucoup éprouvé, le doute et le soupçon deviendront vos hôtes. Et pensez-vous que tous deux ne vous fassent pas connaître de nouvelles agitations , de nouvelles inquiétudes, plus poignantes et plus cruelles que toutes celles que vous aurez usées?
Albert regarda Gharles de Blanmon d'un air de surprise douloureuse.
— Gomment, à votre âge, mon cher ami, lui dit-il, avez-vous une telle prescience de l'avenir? comment en calculez-vous si tristement toutes les chances, et pourquoi, vous , doutez-vous ainsi du cœur humain?
— Je n'ai pas eu une jeunesse heureuse; j'ai
connu de grands chagrins et de profondes misères; voilà mon secret. Je ne suis pas sceptique cependant; je crois à l'amour, comme je crois en Dieu ; mais je ne crois pas toutes les âmes capables de foi ; je ne crois pas tous les cœurs faits pour comprendre le véritable amour.
— Et vous me croyez du nombre de ceux qui ne comprennent pas le véritable amour?
— Vous le comprenez peut-être, mon cher Albert; mais votre nature inquiète et ardente vous empêchera de vous y livrer quand vous pourriez le comprendre , et vous épuisera dans des luttes qui ne vous mèneront pas vers lui.
— Mais à quoi suis-je donc destiné? demanda Albert.
— Je vous étudie sérieusement, répondit Charles de Blanmon d'un ton grave ; je cherche à vous connaître mieux encore que vous ne vous connaissez vous-même. J'ai pris à vous, à tout ce qui vous touche, à tout ce qui vous regarde, un profond intérêt; je sens pour vous une affection dans laquelle il entre un mélange de paternité et d'amitié de jeune homme que je ne saurais définir. Je voudrais vous voir heureux et calme; mais
le calme ue vous sied pas, et je n'apercoU le bonheur sur aucune des routes ouvertes devant vous. Vous êtes destiné à suivre de loin une espérance que vous n'atteindrez jamais. Vous êtes marqué du sceau que Dieu imprime aux élus de la poésie ; vous avez tué votre frère; le sang d'Abel s'élève contre vous. Dieu pourrait vous demander : Qu'avez-vous fait de la foi simple et naïve de votre jeunesse ? Meurtrier, sur quel autel as-tu immolé ton cœur?... Vous resteriez muet devant Dieu, et il vous marquerait, comme en effet il vous a marqué, de ce signe fatal qui chasse le repos ; et il vous ordonnerait, comme il vous Va ordonné, de ne vous arrêter nulle part.
— Vous me croyez donc poète , mon cher Blanmon ? Mais il me semble que vous Tètes plus que moi. Vous vous enflammez en peignant le sort du poète ; vos yeux deviennent plus brillants, et Yous parlez par images avec toute la pompe du style de TOrient.
— J'ignore si vous êtes né ou devenu poète , reprit Charles de Blanmon , mais vous avez les signes malheureux dont sont marquées les âmes poétiques. Vous ne ferez peut-être jamais un vers,
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mais la tournure de votre esprit est poétique ; vous ne voyez les choses que par leur côté de poésie, et vous ne cherchez à les voir que par ce côté seulement.
— Répondez -moi, mon cher Blanmon; êtesvous poète ?
— - Je me suis quelquefois occupé de poésie. J'avoue que j'aurais aimé à me livrer tout entier aux inspirations poétiques; mais ma position pie défendait de me laisser entraîner à cette séduction. J'ai dû résister, et j'ai vaincu!...
— Ainsi jamais vous ne succombez à la tentation?...
Charles hésita pendant quelques secondes, puis il dit d'une voix pleine de tristesse et de dou-r ceur :
■rr- Je ne veux pas me faire devant vous plus fort que je ne le sui^ réellement ; je ne veux pas me donner une vertu que je n'ai pas... Quelquefois je reviens vers mes premières et douces amours, vers la poésie, que j'ai suivie pendant tant de nuits de ma jeunesse, comme un amant ne suit pas sa maîtresse la plus aimée, la tête cou^ ronnée d'épines , les yeux en pleurs et les pieds
ensanglantés. A cette époque , ma mère et moi nous étions fort pauvres ; nous étions misérables ; le faible bien-être qui nous est arrivé depuis dépendait à cette époque d'un procès qui nous laissait sans ressource. Il fallait travailler pour vivre ; je travaillais pendant toute la journée , et quand la nuit était venue, que ma mère dormait, alors je venais m'incliner aux pieds de ma maîtresse, et j'y restais jusqu'au matin.
— Pauvre Charles! dit Albert. Pauvre Charles! répéta- 1- il après un silence de quelques instants... Si pour être poète il faut avoir souffert, je n'ai pas comme vous le droit de me croire poète; j'aime la poésie cependant, elle seule me parle un langage qui fait vibrer toutes les cordes de mou àme, elle seule cause avec moi dans la solitude, et je trouve souvent de puissantes consolations dans ses saintes harmonies.
— Dante et Milton ont souffert, Gilbert et Byron ont souffert, tous d'une manière différente; le malheur et la souffrance sont les plus nobles couronnes de la poésie.... Après ce peu de mots prononcés dune voix douce, mais animée, Charles de Blanmou s'arrêta comme pour re-
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tenir en lui l'élan par lequel il allait se laisser entraîner.
— Ne parlons plus de poésie, ajouta-t-il bientôt; je devrais en bannir totalement la pensée de mon cerveau, et malgré moi elle revient sans cesse.
— Pourquoi donc en bannir la pensée? s'écria Albert de Saint-Pouance. Pourquoi rejeter ce lien de rapprochement qui existe entre nous? Non, non, mon cher Blanmon, vous resterez poète pour moi , pour nous deux. Quand nos travaux de chancellerie seront terminés chaque soir, et que la diplomatie nous aura rendu notre liberté , nous nous enfermerons, ou séparément, ou ensemble, et nous travaillerons. Ne faites pas d'objection à ce plan, je le veux absolument mettre à exécution.... Oui, nous nous livrerons à la poésie.... Comprenez-vous une plus délicieuse manière d'user sa vie?
— Enfant... enfant, murmura tristement Charles de Blanmon, vous courez après le premier papillon qui passe; vous vous attelez pour quelques instants au char que vous rencontrez ! Vous voici maintenant poète jusqu'à demain , et vous passerez toute votre nuit à contempler les étoiles du
fond de notre voiture et à leur rimer toutes vos pensées. Mais demain si devant vous vole un autre papillon, si sur votre chemin se rencontre un autre char, adieu à la poésie.
— Non , non , je suis poëte toujours , c'est peutêtre ce qu'il y a de plus vrai en moi.
— Plus vrai que votre amour? demanda Charles.
— Oh ! non..., non , répondit Alhert, mais aussi vrai.
— Soyons donc poètes, reprit en souriant Charles de Blanmon, Je serai enchanté, si je réveille en vous votre véritable vocation. Mais cachons bien soigneusement , vous et moi , notre qualité de poètes , le duc *** aime peu les poètes; il trouve que la poésie et la diplomatie ne s'accordent point ensemble, et, si nous voulons conserver ses bonnes grâces , faisons en sorte qu'il ne sache pas nos distractions du soir.
— Comment le duc *** est-il assez barbare pour ne pas aimer la poésie!
— Le duc*** n'est point un barbare du tout; je suis convaincu, et j'en ai la preuve, qu'il aime Racine, Rousseau, Lamartine, Victor Hugo même et tous nos grands poètes; mais il n'aime pas à
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rencontrer parmi ses secrétaires ou ses attachés des apprentis poètes, la tête plus remplie d'hémistiches et de rimes que de pensées diplomatiques.
— Puisque nous sommes à parler du duc ***, dites-moi, vous qui le connaissez, quel est son intérieur?
— Son intérieur est charmant , sa famille vous accueillera à merveille, et vous n'aurez qu a vous louer de la manière dont on sera avec vous; vous ne pourriez vous trouver plus en famille dans votre propre famille.
— Je commence à comprendre comment nous pourrons passer agréablement notre temps à Pé^tersbourg.
^-^ Et vous comptez le monde pour rien , mon cher Albert, le monde et ses puissantes distractions?
—^ Le monde.... le monde.... j'en avais déjà assej; en quittant Paris.... C'est toujours la même chose.... Nous rencontrerons partout les mêmes individus , sous d'autres noms.
— Tout cela est possible, répliqua Charles de Blanmon; cependant, la société russe a une autre
physionomie c|ue la nôtre. Elle est peut-être aussi corrompue , mais elle l'est autrement. Comme à Paris, les femmes y sont coquettes, mais elles le sont d'une autre manière. Enfin , vous voudrez connaître toutes les différences qui existent entre les deux sociétés, et cette curiosité vous entraînera loin.
— Je ne le pense pas , dit Albert de Saint- Pouance.
— Si vous ne le faisiez pas, vous seriez un indigne voyageur, un touriste manqué. De quoi , de quelles choses peupleriez-vous vos souvenirs?... Vous verrez le monde , la haute société de Pétersbourg, et vous me reviendrez de temps en temps blessé, froissé, désillusionné, et pendant quelque jours vous vous enfermerez le soir avec moi et vous demanderez des consolations à la poésie.
— Vous me croyez donc bien léger?
— Non, pas tout -à-fait, mon cher xAlbert; mais vous avez besoin d'émotions , de mouvement , d'agitations , et les inquiétudes dont vous vous plaignez vous manqueraient douloureusement, si un médecin parvenait à vous guérir.
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— Vous ne me connaissez pas encore.
— C'est ce que le temps m'apprendra, mon pauvre Albert- La nuit approchait; les deux compagnons de
voyage se livrèrent à leurs réflexions. Peu à peu les ombres s'allongèrent dans les campagnes qu'ils traversaient; l'obscurité se fit; les lanternes des deux voitures furent allumées, et pendant toute la nuit on n'entendit que les quelques paroles échangées entre le domestique et les postillons quand on arrivait à un relai.
Un des spectacles les plus curieux pour un voyageur est celui que lui offrent les villes et les cités qu'il traverse , et qu'il surprend pour ainsi dire dans le flagrant délit de leurs habitudes : celle-ci au moment de son réveil, quand les portes commencent à s'entrebâiller , des bourgeois ouvrent leurs fenêtres aux premiers rayons du soleil, le repos, le calme, la tranquillité de la uuit régnent encore , mais cependant le silence commence à murmurer.
Celle-là se coiffant de son bonnet de nuit, éteignant ses lampes, ses feux, barricadant ses portes et ses volets, s'enveloppant de cent mille précau-
tions pour dormir , comme un soldat en présence de l'ennemi. Le voyageur , en passant de toute la vitesse de ses chevaux dans cette ville qui s'assoupit, surprend quelques figures honteuses de se trouver hors de leur domicile ; il aperçoit de loin les falots qui indiquent un visiteur attardé ; il entend les mots d'adieu que se disent les voisins en se séparant pour rentrer dans leur demeure, quand ils ont déjà le pied sur la première marche de leur perron.
La vie du voyageur est une vie dont les émotions, dont tous les plaisirs ont un charme, un imprévu, une variété que ne peut offrir la vie calme et placide de celui qui n'a jamais quitté le toit paternel. Le voyageur peut être salué le matin par le bonjour d'un paysan français, et, le soir venu , entendre les sons gutturaux et rauques du gosier flamand le recommander à Dieu pour les heures des ténèbres. Le voyageur traverse comme une ombre toutes les joies et toutes les tristesses ; il ne se mêle point aux foules qui se réjouissent ni aux foules qui pleurent; mais il emporte en passant une parcelle des joies ou des tristesses qu'il aperçoit sur le bord de sa route; et comme il n'a
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rien à lui, qui fuit toujours, et qui laisse loin derrière sa fuite son toit, sa famille, ses émotions, ses inquiétudes, ses parents et ses amis, il se joint pour quelques instants à toutes ces douleurs ou à toutes ces joies.
Albert de Saint-Pouance ne dormit pas pendant la nuit qui suivit la conversation qui vient d'être rapportée; il repassa mille fois dans son esprit ce qui avait été un sujet de discussion entre Charles et lui ; il interrogea toutes les images que ses pensées firent apparaître à son imagination , et quand les premières lueurs du matin vinrent éclairer le paysage autour de lui , et pénétrèrent dans la voiture, il s'aperçut que son compagnon de voyage était livré aux douceurs du sommeil. Sa respiration était égale ; le calme et la paix semblaient empreints sur sa figure. C'était la plus belle image de la quiétude dans toute la suavité de son repos.
Albert regarda pendant quelques secondes son ami, et une expression de tristesse se répandit comme un voile sur tous ses traits : — Il dort; il est heureux, murmura-t-il tout bas dans la crainte de le réveiller j ses songes doivent lui offrir de
riantes espérances. Il a été malheureux d'un malheur réel; il a pu le saisir corps à corps et combattre, et il a vaincu ; les traces de son malheur sont pour ainsi dire effacées de sa mémoire. Il ne regarde jamais en arrière, et ne voit que le soleil qui éclaire la carrière devant ses pas. Heureux donc , heureux peuvent être nommés ceux qui ne rencontrent dans le cours de leur existence que des malheurs réels , car ceux-là peuvent être consolés!...
Mais moi!... moi!... pensa Albert en inclinant sa tète sur la portière de sa voiture, et en plongeant un vague regard sur les plaines nues qu'il traversait; moi! qui me guérira ou me consolera? Le malheur ([«e je porte dans mon âme comme un vautour rongeur n'a pas de réalité, n'est produit par aucune cause : c'est une maladie dans Tordre moral, comme il existe des maladies dans l'ordre physique... C'est le doute , qui , avant d'avoir des ailes, d'oser affronter le ciel, se prend aux choses de la terre ; c'est le doute qui s'enfante en moi... Oh ! oui , c'est lui qui se débat pour s'élancer; c'est lui qui jette en moi ses premières inquiétudes! Blanmon dira encore que cette
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crainte du doute est une nouvelle figure que la poésie revêt en mon imagination !...
La voiture continuait à s'avancer; le pays devenait moins nu et moins aride; une petite rivière sortie du flanc de deux montagnes acouplées serpentait au milieu de prairies vertes et parsemées de saules. Quelques jardins entoui^és de haies vives annonçaient l'approche d'une ville. Aucun être humain ne marchait encore sur les routes, aucun laboureur ne travaillait aux champs. Les oiseaux seuls se saluaient entre eux par leurs gazouillements , s'envolaient effrayés par l'approche des chevaux , allaient se poser quelques centaines de pas plus loin sur le bord de la route , et s'enfuyaient de nouveau quand le galop des chevaux les rapprochait d'eux.
Dans le lointain des prairies, un nuage flottant de brumes violettes dont les contours étaient dorés par le soleil déjà levé , servait comme de piédestal aux pointes aiguës de quelques clochers. La ville était dans ce brouillard ; mais on ne la voyait pas : un voile flottait autour d'elle, comme une jeune fiancée qui dissimule ses traits a l'avide curiosité de la foule, et comme une jeune fiancée, I. 12
cette ville, assise au milieu de mille petits jardins,
avait aussi sa parure de (leurs.
Albert fut distrait de sa tristesse par ce spectacle, dout la fraîcheur silencieuse le charma. Il ne voulut pas réveiller son compagnon de voyage , dans la crainte qu'une réflexion, un mot, le moindre bruit, ne vinssent gâter ou détruire la volupté inattendue qu'il rencontrait après une nuit de trouble et d'agitation ; il voulait pour lui seul la beauté du paysage , ses lignes larges et riches , et tous les charmants détails qui se dévoilaient peu à peu à ses yeux.
Plus il approchait de la ville, plus Témotion de bonheur augmentait dans son âme. La porte , qu'il apercevait, était une de ces anciennes portes fortifiées, défendues par des tours, et que Ton n'abordait qu'en traversant un pont-levis. La rivière emplissait de ce côté les fossés de la ville , et roulait ses ondes transparentes sur un gravier luisant et poli. Un lierre énorme s étendait sur toute la muraille dans laquelle la porte était construite, et semblait un manteau exposé aux rayons du soleil.
Dans l'intérieur de la ville, toutes le* maisons,
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construites probablement dans les années qui terminèrent le xv« siècle ou dans celles qui virent l'aurore du Xvi^, gai'daient leurs toui'elies, leurs pignons hauts et pointus, les sculptures de leur charpente, et leurs clochetons capricieux et leurs girouettes élégantes. On aurait pu croire, en traversant cette ville, qu'une moderne Pompeïa venait, après trois siècles, étaler au jour ses souvenirs encore debout , les témoins intacts de ses jeunes années.
Les rues étaient désertes , tout dormait dans cette ville ; une seule fenêtre était ouverte ; une jeune fille, la tête nue et vêtue simplement d'un jupon blanc, penchait son corps en dehors de cette fenêtre pour arroser quelques fleurs dont les caisses étaient suspendues au-dessous de l'appui extérieur. Albert lui envoya au baiser, et la jeune fille le lui rendit en souriant, et la voiture continua de rouler emportant une fleur que la jeune fille avait jetée au voyageur, et que le hasard et le vent du matin avaient conduite à son adresse.
La voiture venait de sortir de la jolie ville aux toits pointus, quand Charles de Blaumon s'éveilla; le jour le surprit , et il fut plusieurs minutes avant
de s'être bien rendu compte de sa situation, avant d'avoir repris toutes les facultés de sa pensée. Enfin, il vit la petite fleur qu'Albert tenait dans sa main.
— D'où vous vient cette fleiu*, mon cher compagnon? lui dit-il. Quel est le génie de la nuit, ou la fée du matin qui , en secouant sa chevelure , vous a laissé ce gage de sa présence et de son affection ?
— Ce n'est point un génie de la nuit qui m'a fait ce présent; la main qui me l'a octroyé est plutôt celle de quelque fée matinale. Vous dormiez d'un profond sommeil quand nous avons traversé une charmante ville que vous pouvez encore apercevoir en vous penchant un peu en dehors de la voiture.
— Quoi ! s'écria Charles de Blanmon, qui avait suivi le conseil d'Albert, cette espèce de ruine que j'entrevois au milieu de tous ces vilains petits jardins ?
— Que dites-vous, Charles, que nommez-vous une ruine ? savez-vous qu'elle m'est apparue riante, délicieuse, dorée, assise dans ses jardins remplis de fleurs et d'oiseaux, comme ces V|prges
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d'Albert Durer, couvertes de leurs manteaux , de leurs bijoux, de leurs coiffures du xvi^ siècle, et qui regardent dans le jardin qui les entoure et parmi les fleurs qui forment comme des corbeilles à leurs pieds, de petits lézards, des insectes de toute sorte , et des oiseaux chantant leurs chants de joie r
— Vous êtes tout-à-fait dans le sentiment poétique ce matin , mou cher Albert. Mais d'où vous vient cette fleur?
— Écoutez , et surtout ne vous moquez pas de moi.... Si l'envie vous en venait, attendez, laissez venir demain ; mais abandonnez-moi toute cette journée qui commence , pour me laisser jouir d'un bonheur auquel je ne sais quel nom donner. Dans cette ville, que vous trouvez si triste et si maussade, et qui m'a semblé brillante et belle, comme un joyau d'or sous les feux du soleil
— Vous l'avez vue, mon cher Albert, comme nous y arrivions ; ses murailles , ses tourelles , ses toits pointus étaient éclairés par le soleil; moi je n'ai pu la voir que lorsque nous en sortions; le soleil était alors derrière elle , et les brouillards flottaient comme une ceinture humide autour de ses
murailles... Il n'est pas étonnant que îios deux
manières de la juger aient été différentes.
— Ce que vous me dites est possible , je n'en disconviens pas ; je vous accorde tout ce que vous voudrez : seulement nous n'aurons pas vu la même ville. Dans la ville que j'ai traversée, une jeune fille s'est offerte à ma vue, encadrée parmi des fleurs dans une fenêtre ouverte ; la chevelure blonde de cette jeune fille flottait dénouée sur ses blanches épaules; son regard montrait quelque chose de doux et de gracieux que je ne puis faire comprendre : elle avait l'air d'une bonne destinée posée sur le bord d'un chemin pour attendre un voyageur; je passais et je fuyais loin d'elle , et je ne devais plus la revoir ; je me suis penché hors de notre voiture, et je lui ai envoyé un baiser. La pallvre enfant a eu pitié du voyageur; elle a compris ce qu'aurait de consolant et de suave pour celui qui sanâ doute laissait derrière lui toutes ses affections cette preuve d'un doux intérêt qui ne pouvait se révéler que par un seul gage. Elle ito'a rendu mon baiser, Charles, et elle m'a jeté cette fleur, que le vent a poussée jusqu'à moi.
— Savez-vous le nom de cette ville ? demanda Charles.
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— Non, je ne le sais pas, et je ne veux pas le savoir, s'écria Albert. Ne consultez pas vos livres de voyage , vos itinéraires ; ne me dites ni le nom de ma gracieuse ville ni celui du pays auquel elle appartient; je veux que tout ceci reste un mystère pour moi ; je ne veux pas savoir où je pourrais retrouver ma jeune fille aux blonds cheveux; elle est demeurée dans ma pensée comme la plus séduisante de toutes les filles d'Eve. Si c'est une illusion , je désire garder mon illusion. Jamais je ne remettrai le pied dans ma ville inconnue ; l'enfant qui a reçu mon baiser et qui m'a envoyé le siéti n'aura jamais à rougir en me revoyant; mais je garderai la petite fleur qui me vient d'ellè.^*^ ^*^*^'
Savez-vous, mon cherBlanmon, quelle pêtisée a traversé mon imagination quand le vent a poussé jusqu'à moi cette fleur confiée au vent?
— Gomment voulez-vous, mon pauvre Albert, que je devine les pensées qu'une imagination aussi poétique que la vôtre peut enfanter ^
— Vous vous moquez de moi; ce n'est pas bien. Je vous parle très sérieusement, mon ami.
— Eh bien ! je vous écoute sérieusement. Ditesmoi quelles pensées sont venues à votre iîttagina-
i8A ALBERT
tion quand le vent a poussé jusqu'à vous cette
petite fleur?
— Je me suis dit que le hasard était un avertissement d'en -haut. Je me suis dit que cette petite fleur, l'apparition de cette jeune fille à sa fenêtre, le baiser que ses lèvres m'avaient envoyé; que l'émotion, le bonheur causés par toutes ces circonstances... par la situation d'esprit dans laquelle je me trouvais aussi, seraient la seule joie véritable de ma vie , le seul bonheur sans désillusionnement. Je l'emporte comme un trésor. Je ne veux pas me retourner pour apercevoir encore une fois la ville inconnue : tout est consommé , tout est enfoui dans mon cœur.
Postillons, fouettez vos chevaux... Bridons le pavé. Je double les guides.
— Êtes-vous fou, mon cher Albert? Pourquoi cette agitation ? Quel besoin avons- nous d'aller si vite ?
— J'éprouve un moment de bonheur que je ne retrouverai jamais , j'en ai la certitude. Je suis agité; j'ai besoin dair, de mouvement. Je voudi'ais me sentir emporté sans pouvoir distinguer les arbres de la route qui fuient près de moi.
Postillons, fouettez vos chevaux Fite , vite.
— Mon cher Albert , le postillon ne vous entend pas : nous sommes en Allemagne , et vous parlez français. Et d'ailleurs, vous entendît -il, il n'irait pas plus vite: les postillons de ce pays ne comprennent jamais les impatiences des voyageurs.
Albert se rejeta dans le coin de la voiture, et il y resta toute la journée sans parler et sans rien voir ni des champs, ni des bois, ni des villes qu'il traversait.
Un amour russe.
Maître corbeau sur un arbre perché.
Là Fontaine.
Albert demeura une année à Pétersbourg. Son éducation diplomatique y fit peu de progrès; mais il y eut dans le monde les plus brillants succès. Ses talents poétiques le mirent fort à la mode, et lui créèrent une réputation qui n'était pas toutà-fait usurpée de poète excessivement remarquable. Les femmes russes , plus peut-être encore que les femmes des autres pays , aiment l'adoration et les parfums qui ressemblent à l'encens. Moitié Européennes et moitié Asiatiques , elles réunissent à la science de coquetterie de la civilisation euro-
péenne la mollesse et la grâce voluptueuse des femmes de l'Asie. Elles ont de langoureux regards, une pose, une attitude, une taille languissante. Elles savent à peine se tenir debout, ont des pieds qui ne marchent pas , un corps ondoyant comme une branche de saule, et c'est vraiment pour elles qu'a été fait le vers de Victor Hugo :
J'aime sur un divan la vie horizontale.
Albert, après deux mois de séjour à Pétersbourg, était captif d'une de ces belles élégies russes , revêtues d'un corps de femme. Ce qu'elle aimait le mieux dans son amant, c'était sa qualité de poète. Il lui avait fallu un poète pour compléter sa cour, pour s élever au-dessus de ses rivales, qui n'avaient pu encore s'en pi'ocurer malgré tous leurs soins, car les poètes français étaient rares en Russie à l'époque à laquelle s'y trouvait Albert de Saint-Pouance.
Tous les jours Albert était reçu par la souveraine qui le tyrannisait , une heure avant toutes les autres visites , et tous les jours il la trouvait mollement étendue sur une large ottomane , entourée d'un paravent de fleurs naturelle*, dans un
état de langueur tenant du sommeil et de la vie.
— Albert, disait-elle au poétique attaché , récitez-moi quelques uns des beaux vers que vous avez faits pour moi. Vous savez combien j'aime votre poésie ; elle est douce à mon cœur et à mon oreille. Vous n'avez donné les derniers vers que vous m'avez envoyés à personne , n'est-ce pas ? Je les veux pour moi seule, entendez-vous, Albert? pour moi seule!...
Et Albert récitait chaque jour de nouveaux vers à l'idole qu'il avait élevée sur le piédestal de ses adorations.
Cet amour dura près de six mois. Mais un jour, l'album de la jeune Russe se trouva rempli; un secrétaire de l'ambassade de Naples charmait tous les salons de Pétcrsbourg par la beauté de sa voix et l'expression de son chant : Albert fut abandonné.
Charles de Blanmon s'était sincèrement attaché à Albert. Ses inégalités d'humeur, ses doutes , ses inquiétudes Tattristaient profondément. 11 le plaignait, et se tenait près de lui, comme un ami se tient au chevet de son ami malade. Il étudiait l'approche de ses moments de crise, et tentait de
les prévenir ou de les adoucir en ayant recours à tous les moyens que lui suggérait son affection.
Albert , de son côté , aimait véritablement Chai'les de Blanmon; mais il l'aimait comme un enfant gâté aime ceux qui le gâtent. Souvent il se montrait brusque envers lui ; d'autres fois il passait toute une semaine sans lui adresser la parole. Mais s'il éprouvait quelque peine , Cbarles était son seul confident; Charles pénétrait avec lui dans les replis les plus secrets de son âme; il aimait à épancher dans ce cœur affectueux le trop-plein des pensées de son imagination malade.
Charles de Blanmon ne plaisantait plus Albert sur ses inquiétudes, sur la mobilité de ses impressions; il avait reconnu que cet état maladif du moral d'Albert ne pouvait être guéri , que les qualités, les passions , la vie, en un mot, de son ami, étaient attachés à ce malaise , à cette inquiétude intérieure. Enfin, il aimait Albert malgré ses défauts , et peut-être même à cause de ses défauts ; car on se fait plus souvent aimer pour ses défauts que pour ses qualités.
Charles avait aussi une grande admiration pour le talent poétique d'Albert; il aimait la hardiesse
DE SAINT-POUANCE, IQâ
de ses conceptions, la richesse et Tharmonie de ses vers, l'originalité de la forme qu'il donnait à ses pensées. Albert n'était plus pour lui un homme ordinaire, ce ne pouvait plus être un ami qu'il traitât d'égal à égal. La nature supérieure d'Albert s'était développée, avait grandi; elle avait, comme un arbre, étendu par des jets vigoureux ses branches chargées de feuillage autour d'elle, et Charles s'abritait sous l'ombrage de cette intelligence supérieure; il lui avait voué une sorte de culte, il respectait même ses écarts et la plaignait des orages auxquels elle était livrée.
Un soir Charles et Albert fumaient la longue pipe turque au coin d'un bon feu , en savourant à petites gorgées des tasses multipliées d'un excellent thé :
— Etes -vous toujours dans les fers de votre belle Russe, Albert? demanda Charles de Blanmon.
— Non, mon cher ami; j'ai reçu mon congé il y a trois jours; il m'a été donné avec beaucoup de grâce : mon temps était fini ; l'album dans lequel je lui écrivais les vers qu'elle exigeait de ma verve poétique se trouvait rempli. Elle a acheté un
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nouvel album, mais celui-là est destiné à la musi»que ; le jeune secrétaire de Naples est le maestro chargé de le remplir. Il chante à merveille , on itii demandera des nocturnes, des mélodies, et cornme il est bon musicien , peut-être mettra-t-il en musique tout mon album de poésie.
— Je ne suis pas fâché de savoir que vous avez rompu avec cette femme : elle ne vous aimait pas ; elle aimait 1 encens que vous lui prodiguiez , les perles que vous jetiez à ses pieds. Avez-vous g^irdé une copie de tous les vers que vous avez écrits sur son album?
-*^ Pourquoi diable auriez-vous voulu que j'en gardasse copie ? Elle me demandait de les lui donner à elle seule; alors pour la contenter, je déchirais mes brouillons. .T étais de bonne foi, je croyais à son amour.
«— Mais c'est une perte réelle ^ que tout ce volume de poésie sacrifié à une femme coquette; à votre place, moi, je le redemanderais, comme on redemande, au moment d'une rupture, des lettres, des cheveux, un partirait.
— Vous voulez, mon pauvre Blanmon, que j« redemande un album de poésie , que je réu-
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nisse en magasin des vers faits pour une femme , alors qu^j'aimais cette femme? En effet, par cette sage précaution je pourrais me trouver contraint à moins de frais d'imagination; le jour où mon cœur s'éprendra de nouveau , avec quelques coupures adroites, quelques mots changés, tout cela servirait parfaitement.
— Je ne dis pas cela, Albert: mais je déplore la perte de tant de beaux vers, et je les redemanderais pour ravoir les plus saintes et les plus vraies émanations de mon âme je voudrais que personne ne vînt jeter un coup d'œil indiscret sur ces trésors de mon amour que j'avais confiés à la poésie pour une seule oreille.
— Non, Charles; je ne comprends pas ces répétitions de lettres , de cheveux, de portraits, enfin de tous les gages que l'amour a donnés. Pourquoi vouloir ôter jusqu'au souvenir de ce qui a été? pourquoi vouloir tout effacer? Que faire de cette friperie, de ces haillons, débris d'une richesse que l'on possédait hier et que l'on n'a plus? Pourquoi traîner dans la poussière de ses tiroirs ces amulettes auxquelles on ne croit plus? Non, non; j'aimais vraiment et je croyais
être aimé véiitablement; je me suis trompé, voilà tout. Mais quand j'écrivais sur l'albuiii de ma maîtresse ces poésies que vous regrettez, j'étais dupe de mon amour, lui seul parlait et faisait parler le sien. Les vers que je lui adressais étaient pleins d'elle et de ma passion; elle seule peut les avoir en sa possession ; elle seule doit les avoir en sa garde. Je ne comprends pas ces poètes qui trafiquent de leur amour, et qui portent chez leur libraire le nom de leur maîtresse.
— C'est pousser un peu loin la délicatesse que de ne pas faire ce que tous les autres font, et ce dont ne se plaignent jamais les femmes qui , suivant votre système , devraient se plaindre.
— Peut-être n'est-ce pas pour ma maîtresse que j'éprouve cette pudeur, si vous voulez ; c'est
, pour moi , mon ami. Je ne veux pas que le dernier parfum d'un souvenir, si faible qu'il soit, serve à tout un public. D'ailleurs je rirais peutêtre de moi si je revoyais ce que j'ai écrit pour une femme que j'avais placée dans une sorte d'Olympe. Je prendrais en pitié mou amour , et je ne veux pas briser à ce point les idoles que j'ai adorées.
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— Soit!... N'en parlons plus. Mais vous remettrez-vous au travail?
— Quand l'inspiration me viendra.
— Et si l'inspiration ne *ous vient qu'avec 1 amour, nous courons de grands risques de ne jamais rien voir paraître de toutes vos poésies.
— Quel grand malheur y aurait-il à cela? Je ne m'aveugle point , snr ce que vous voulez bien nommer mon talent , jusqu'au point de me croire un génie qu'il serait barbare de tenir sous le boisseau.
— Vous avez tort, Albert, de vous railler vousmême. Je ne vous ai jamais flatté; j'ai toujours été franc et sincère envers vous, et je vous le répète , comme je vous l'ai déjà dit cent fois , vous avez le génie poétique ; vous êtes poète, mon ami. Je ne vous parlerai pas comme ces prétendus enthousiastes du siècle , qui crient à tous les faiseurs de vers u qu'ils ont une grande et sainte mission " à remplir; » mais je vous dirai que le Créateur vous a fait le plus beau , le plus magnifique de tous les dons qu'il pouvait vous faire, et que c'est mal reconnaître son présent que d'en éparpiller les trésors sur tous les chemins où vous passez.
— Allons , ne prêchez pas , mon cher sermonneur ; je me remettrai quelque jour au travail, et je ne perdrai pas mes vers.
— Que ne vous inspirez-vous en songeant à la petite fleur que vous recueillîtes en traversant l'Allemagne dans je ne sais plus quel bourg enfumé? dit Charles en souriant d'un air de gaieté.
— Charles Charles, ne vous moquez jamais
de cette petite fleur , de la ville que nous avons traversée, et de la jeune fille qui reçut et me rendit mon baiser. Je garde tous ces souvenirs ehers et sacrés dans ma mémoire; je n'ai aimé véritablement que cette blonde fille ; le bonheur semblait sourire autour d'elle; il m'invitait; je ne me suis pas arrêté pour vivre et mourir là ; je ne ie rencontrerai plus jamais. Cette petite fleur est enfermée dans le bracelet d'or que vous voyez autour de mon bras.
— Je pensais qu'il contenait quelques cheveux de votre passion russe.
— Jamais le souvenir d aucune femme n'approchera du souvenir que me retrace cette fleur fanée ; jamais une tress'e de cheveux n'usurpera la place qu'elle occupe ; jamais femme ne jettera son
Af»
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regard sur sa poussière ou ses débris. Je ne me trouve pas moi*- même assez digue tous les jours d'ouvrir mou bracelet. Je verserais des larmes amères si ce souvenir un seul moment ne réveillait rien en moi.
- — Vraiment , mon cher Saint-Pouance , votre seule vocation, votre seule passion était la poésie : vous vous êtes égaré dans les travaux d'une ambassade.
— ^ Vous avouerez que je ne me fatigue pas. Le duc *** a, je crois, peu sujet d'être content de moi; Je ue réponds pas à tous les soins qu'il prend de mon éducation diplomatique... Voyons, Charles, parlez-moi franchement : est-il bien mécontent de moi?
— Non ; vous lui plaisez beaucoup. Il dit seulement qu'il est dommage que vous ne soyez pas fait pour la diplomatie.
— Pourquoi ne serais-je pas fait pour la diplomatie?
— Auriez-vous donc la prétention d'être un bon diplomate? Votre cœur est pour beaucoup trop dans vos pensées, dans vos raisonnements, et a même beaucoup trop d'empire sur vos actions.
— jSe vous donnez pas la peine de me prouver que je ne suis pas né pour la diplomatie, je suis entièrement de votre avis. Je compte même demander vers la fin de ce mois un congé pour aller à Paris.
— Et qui vous appelle à Paris? Quel lien vous y enchaîne? quelle espérance vous y conduit?
' — Ce (|ui m'appelle à Paris est ce qui m'appelait à Saint-Pétersbourg. T/espérance qui me conduit ma déjà conduit en Russie ; maintenant elle est retournée en France.
' — Je vous comprends, mon ami, et j'espère alors que vous nous reviendrez ici après quelques mois de séjour à Paris.
— Non ; j'ai assez de la Russie.
— Pourquoi?
— La Russie me produit l'effet d'un fruit de serre chaude. Elle n'a rien à elle, ni sa civilisation, ni ses vices , ni ses vertus. Je quitterai la Russie pour n'y plus revenir; il y fait ou trop chaud ou trop froid... Enfin la Russie me fait mal.
— Vous êtes encore blessé de l'infidélité de votre beauté.
— Non! vous vous trompez. Mon irritation
DE SAINT-POLANCE. 201
nerveuse est revenue avec une nouvelle vigueur. Que vous dirai-je? La Russie me produit l'effet d'un chatouillement à la plante des pieds. Il faut que je parte.
Vous devriez bien nVarranger mon départ avec le duc ***, mon cher Blamnon.
— Volontiers. Mais que lui dirai-je pour motiver ce départ?
— Dites-lui ce qui est vrai, que je suis souffrant, que le pays est contraire à ma santé.
— Je lui dirai tout ce que vous voudrez. Mais réfléchissez bien à ce que vous allez faire : vous cpiitterez Pétersbourg pour Paris, où vous n'avez ni parents , ni amis , ni aucuns liens. Qu'y ferezvous? Vous vous y ennuierez, et vous y serez plus malade qu'ici, où du moins vous avez un ami.
En disant ces mots, Charles de Blanmon tendit la main à Albert.
— Oui, vous êtes vraiment mon ami, répondit Albert en saisissant la main qui lui était tendue; vous êtes un bon et fidèle ami. Mais il faut que je parte. Si Paris m'ennuie, si Paris me j)lesse , si Paris augmente ou même ne diminue pas ma maladie morale, eh bien! je quitterai Paris; j'irai à
Rome ou à Naples , à Vienne ou à Madrid. J'attendrai la fin de ce mois pour partir, parce que je veux retourner en France par la voie de la mer. Je ne veux pas revoir ma ville inconnue et ma fraîche jeune fille également inconnue; l'une et l'autre ne ine sembleraient peut-être point aussi belles que lorsque je les ai vues pour la première fois, et je désire garder une illusion que rien ne puisse jamais détruire.
— Travaillerez- vous à Paris?
♦— Je l'ignore.
— Et si moi, votre ami , je vous demandais un peu de cette belle poésie que vous répandez si libéralement autour de vous, écouteriez'-vous ma demande?
— Oui, mon ami, oui, répondit Albert ; avant mon départ je vous donnerai un petit poëme que j'ai commencé, et que je vais finir à votre intention.
— Me le promettez-vous sérieusement?
— Je vous le promets , mon cher Blanmon , puisque vous y attachez tant de prix. Chargezvous de m'obtenir un congé ; moi je travaillerai pour vous.
DE SAINT-POUANCE. 203
Le congé qu'Albert de Saint - Pouance sollicitait ne fut pas bien difficile à obtenir du duc ***; il lui fallait un porteur de dépêches , et comme Albert s'occupait fort peu des travaux de l'ambassade, il consentit volontiers à ce que ce fût lui qui fût chargé de dépêches. Avant de partir , Albert fit une ample provision d'élégantes fourrures, qu'il désirait apporter à Paris; il prit aussi des robes de chambre de Cazan, du thé, qu'il envoya par terre pour lui conserver ses précieuses qualités ; enfin il acheta des provisions de portefeuilles et de boîtes fabriquées avec ce fameux cuir que toute l'Europe veut vainement contrefaire.
— Quel magasin voulez -ydus donc monter à Paris ? lui demanda Charles de Blanmon.
— Je n'ai nullement l'intention de monter un magasin; mais ce sont des souvenirs que je veux donner. ^
— A qui ?
— Le sais-je , moi? Tous ceux qui viendront fumer avec moi une pipe de tabac russe seront l'avis de savoir que je pensais à eux pendant mon voyage , et j'aurai là près de moi une caisse ou
un portefeuille en cuir de Russie, suivant Timportance du personnage, pour lui prouver combien mon amitié a de mémoire.
— Mais le thé et les fourrures ?
— Je les garde pour les femmes du monde dont je voudrai me faire des amies. Vous prétendez , mon cher, que je suis un mauvais apprenti diplomate ; vous voyez cependant que je pense à tout, et que je prépare mon avenir.
— Je vous admire, mais je ne vous comprends pas.
— Expliquez - vous , et je tâcherai de dissiper l'obscurité qui m'environne.
— Vous êtes sous Tintluence de deux passions : Tune pour votre cousine Geneviève, et c'est la plus ancienne ; l'autre pour l'inconnue de la ville sans nom ; et ces deux passions se partagent votre cœur...
— Elles ne se le partagent pas, mon cher Blanmon ; toutes deux y régnent souverainement ; mais l'une est une passion qui marche devant moi, que je regarde dans l'avenir ; l'autre m'accompagne comme une musique harmonieuse qui répand son charme, même , sur la passion de l'avenir. Ge-
DE SAINT-POUANCE. 205
neviève ne peut être jalouse d'une fleur et du souvenir d'un amour qui n'a jamais eu de sens : c'est un rêve, une illusion; c'est un rayon du soleil qui a seulement fait naître une fleur. J'ignore où est la tige de cette fleur; je ne verrai jamais le terrain qui l'a produite, la branche dont elle a été détachée. Ce n'est donc rien... et c'est tout pour moi.
— Sacrifieriez -vous votre bracelet et la poussière de fleur qu'il confient à l'amour de Geneviève ?
Albert hésita pendant un moment bien court... puis il reprit d'un son de voix bas et voilé :
— Je ne sacrifierai ce bracelet et la poussière de fleur qu'il contient aux exigences d'aucun autre amour. Mon bracelet est comme un tombeau; la poussière de fleurs qu'il renferme est la cendre d'un amour qui n'a vécu que dïin sourire.
— Je crains, mon cher Albert, que vous ne rencontriez jamais le bonheur.
— Je le crains aussi !
— Vous le rencontrerez peut-être, mais vous le méconnaîtrez, et vous vous repaîtrez d'une vaine chimère qui ne vous donnera de repos à aucune époque de votre existence.
Albert garda le silence. Et les deux amis se séparèrent.
Il ne Ini restait plus que deux jours avant de dire adieu à la Russie; ces deux jours, il les consacra presque exclusivement à son ami Charles de Blanmon , et redoulDla pour lui de ces tendresses affectueuses dont l'expression, passant sur ses lèvres, acquérait un charme inexprimable. Son amitié avait toutes les délicatesses de l'amitié féminine ; elle savait entrél" dans ces détails de souvenirs privés, dans ces exigences de l'affection inquiète, dans ces faiblesse de la jalousie, cortège chçirmant des amitiés véritables.
La veille de son départ, il voulut être seul avec Charles de Blanmon. Il s'enferma avec lui dans le petit salon qui précédait sa chambre , et le faisant asseoir dans un grand fauteuil et lui mettant une pipe entre les mains :
— Chauffez-vous et fumez , mon cher ami , lui dit-il. Je vous demande votre attention ; je vous ai choisi pour auditoire. Aviez-vous donc oublié ce petit poème que je vous avais promis de finir à Pétersbourg et devons donner avant mon départ?
— Non , je ne l'avais pas dliblié, mon cher Al-
DE SAINT-POUANCE. 207
bert; mais je craignais de vous paraître importun en vous rappelant votre promesse.
— Vous êtes un fou, monsieur mon ami, ou vous me jugez bien mal. J'ai terminé ce poëme que je vous avais promis , je l'ai fait relier dans ce petit livre que voici, où vous le trouverez tout entier écrit de ma main et de ma plus belle écriture.
— Mon cher et bon Albert!.... s'écria Charles de Blanmon.
- — Taisez -vous, monsieur mon auditoire, taisezvous, vous n'avez pas la parole; il ne vous est permis d'avoir que des oreilles, jusqu'à la fin de ma lecture.
Alors Albert commença la lecture d'un petit poème composé seulement de quelques centaines de vers. Ce poème était comme un reflet, une émanation de l'âme d'Albert; c'était le cri de ses souffrances indéterminées, de ses inquiétudes vagues , de cette langueur qui l'accablait et de cette activité dévorante, mais sans but, qui dans d'autres instants le lançait sans repos loin de tous les asiles de paix et de bonheur qu'il aurait pu trouver.
Le désir de la croyance et le doute désespérant marcbaient presque sur un rang égal dans cette œuvre dont Fensemble saisissait et faisait tressaillir, comme lorsqu'au milieu d'une nuit d'orage on entend sur les cotes de la mer un coup de canon retentir sur l'immensité des jflots, cri de détresse d'un vaissean que la mort vient visiter. Ce poème n'avait pas d'action, pas de péripétie ; c'était comme le chant suprême d'une âme vaincue dans un combat mortel ; il ne sV trouvait ni plaintes amères , ni cris accusateurs , ni aucun de ces grands mots à effet, dont surabonde aujourd'hui la poésie de second ordre; c'était l'image d'une douleur muette , quelque chose de semblable à ces pleurs que Ton ne répand pas convulsiveriient, mais que l'on ne peut retenir. La devise de l'inconsolable Vaientine de Milan eût pu servir d'épigraphe à cette poésie :
Rien ne m'est plus , plus ne m'est rien.
Albert lisait ses vers avec un grand charme ; sa voix musicale et grave possédait une puissante séduction; elle tenait du chant et de la parole ordinaire. Charles de Bianmon, subjugué, vaincu, entraîné , et par la poésie elle-même, et par la voix
DE SAINT-POLANCE. 209
qui la lui faisait entendre , regardait fixement son ami , qu il lui semblait n'avoir jamais connu jusqu'à ce jour; son amitié empruntait à l'admiration qu'il éprouvait une sorte de vénération pour celui qui en était l'objet; peu à peu aussi la tristesse du chant, qui murmurait tant de douleurs à ses oreilles, venait gonfler son cœur et remplissait ses yeux de larmes. Albert avait cessé de lire , Charles n'avait pas encore repris toutes ses facultés.
— Qu'avez-vous donc , mon ami ? dit Albert ; pourquoi cette émotion?
— Je suis ému par l'idée de la souffrance qu'indique ce que vous venez de lire.... Il faut avoir éprouvé de profonds déchirements pour arriver à cette poésie désespérée.
— Vous vous trompez, mon cher Blanmon, je ne souffre pas, je ne suis pas déchiré ainsi que vous le supposez; je suis inquiet de tout, j'éprouve un malaise, peut-être précurseur de souffrances; je doute, j'attends; il me semble toujours que demain vaudra mieux qu'aujourd'hui. Si je pouvais franchir les temps suivant ma volonté, je serais déjà bien vieux.
Mais laissons cette analyse de mes sensations et de mes pensées. Dites-moi, ce petit poème vous plaît-il ? Parlez-moi franchement , comment le trouvez-vous ?
— Eh bien! je vous parlerai franchement, Albert : votre poème , mon ami , est beau , magnifique ; c'est de la grande et sublime poésie ; la facture en est large comme celle de la musique de Mozart. Jamais poésie n'a produit sur moi l'effet que ce poème vient d'y produire. Vous êtes un véritable génie , mon ami ; vous êtes poète plus qu'aucun des poètes que je connaisse. Votre passion véritable , la maîtresse à laquelle vous devez prodiguer tous les parfums de votre tendresse , la voilà : c'est la poésie; tout le reste n'est i^en. Ne courez pas après de vains fantômes ; la muse est près de vous ; elle vous convie , elle vous nomme son jeune amant.
— Votre amitié pour moi vous exagère le mérite de mon oeuvre, mon pauvre Charles.
— ■ Non, non; je ne me trompe pas. Dieu a mis un trésor dans votre sein. Vous êtes comme l'arche des Hébreux; ce que vous avez en vous
est saint et sacré Vous me donnez donc ce
poème?.. ..
DE SAINT-POUAINGE. 211
— Gardez-le comme un souvenir. ]
— Oui, je le garderai comme un souvenir et i comme une promesse !...
— Quelle promesse ?
— Une promesse faite à votre pays, à nous tous, qui attendons. Vous êtes poète, mon ami;
vous êtes un grand poète ; il ne vous est plus per- ^
mis de retenir votre voix.
Hftaur m Gratta.
Fleurs de notre pays, qu'êtes-vous devenues? Alf. de Musset.
Le duc *** remit plusieurs lettres particulières à Albert de Saint-Pouance. — Vous ne connaissez pas encore beaucoup le monde, lui dit-il; permettez-moi de vous recommander à toute ma famille; vous la trouverez pour vous ce que vous m'avez trouvé, moi, monsieur; c'est-à-dire qu'elle sera comme votre famille. Si ma cousine, madame de Vertlieu, était déjà partie pour sa campagne quand vous arriverez à Paris, je vous demande de lui porter vous-même la lettre que je confie à vos soins.
Madame de Vertlieu est non seulement une femme très agréable et très aimable, mais c'est encore une femme excessivement spirituelle. Vous tioiiverez réunie chez elle la meilleure compagnie^ à laquelle elle adjoint nos artistes les plus distingués. Voyez donc madame de Vertlieu ; voyez-la souvent, croyez-moi , et vous n'aurez point à vous repentir de vos assiduités. Ce sera pour vous la meilleure manière de faire votre rentrée dans le monde.
Albert remercia le duc ***, prit congé de quelques amis qu'il s'était faits à l'ambassade de France, et s'embarqua pour le Havre. Son voyage fut prompt ; aucun accident , aucun événement ne le signalèrent, et moins de douze jours après son départ de Pétersbourg, Albert se reposait dans un hôtel de la rue de la Paix des légères fatigues de sa traversée, et des cinquante lieues qui séparent le Havre de Paris.
Après quelques semaines consacrées à des courses nécessaires à ses affaires personnelles, c'est-à-dire après avoir rendu visite à ses tailleurs et à tous les fournisseurs chargés de la direction de sa toilette, Albert fit demander si le comte de Pré-
DE SAÏNT-POUANCE, 217
leville se trouvait à Paris. Il en était malheureusement parti pour la campagne il y avaitpeu de jours. Il fallut donc renoncer à cette distraction , et chercher quelque autre moyen de tuer le temps ; car Albert ne voulait pas arriver à un autre but , comme si un temps déterminé et dont il aurait voulu abréger la durée par toutes les distractions possibles l'eût séparé dun bonheur prévu.
Décidé à se lancer dans le tourbillon du monde, Albert s'imposa toutes les obligations que le lion le plus à la mode accepte comme les nécessités de sa charge. Il espéra, par la fatigue d'un pareil rôle, échapper à ses inquiétudes, et vaincre l'agitation intérieure qui le rongeait. Il lui fallut près d'un mois pour choisir des chevaux , trouver une voiture et un tilbury, recevoir des habits que M. Blain daigna ne lui faire attendre que quatre semaines, et terminer les achats de linge, de gants, de cravates, que la mode venait de créer sous de nouvelles formes , une nouvelle coupe ou de nouvelles couleurs.
Enfin quand tous ses préparatifs se trouvèrent terminés , que tout le matériel de son armée de lion fut au grand complet, Albert entra en cam-
n% ALBERT
pagne. Il se fit conduire à tous les hôtels des personnes pour lesquelles le duc *** lui avait donné des lettres. Paris était désert: toute la bonne compagnie était partie pour les champs. Albert fut obligé de laisser chez les concierges les lettres qu'il avait reçues, en y joignant sa carte, pour indiquer par quelle voie elles étaient arrivées, et prendre en même temps une position de politesse en présence du faubourg Saint-Germain.
Car Albert de Saint- Pouance s'était bien créé /fo«,.mais non de ces lions que l'on rencontre dans toutes les promenades, sur tous les pavés de Paris, et qui font consister leur lionerie en extravagances publiques, en étalages dune fortune qu'ils n'ont pas et qu'ils n'auront jamais. Ces lions posent pour la foule ; ils se font les paillasses de leur propre misère, se croient le droit d'être impertinents envers ceux que tout le monde a le pouvoir d'effrayer, et passent les heures de leurs inutiles journées à chercher les moyens de se ridiculiser complètement. Les malheureux ressemblent à ces clowns qui , pour le plus grand amusement des habitués de Franconi, se disloquent les membres, prennent les attitudes les plus fatigantes et les plus
DE SAINT-POUANGE. 21tl
périlleuses , et savent sourire et paraître joyeux en subissant une affreuse torture. Aussi le nom de clowns conviendrait-il mieux que celui de lions à cette race déjeunes gens.
Albert n'avait nullement prétendu s'enrégimen* ter parmi les lions-clowns; il prétendait au contraire à la position de lion de bonne compagnie. il ne voulait point se rendre célèbre par ses voitures et la manière dont il savait les conduire : il ne voulait être ni lion cocher ni lion groom , mais lion de salon , c'est-à-dire homme recherché , homme pris en faveur par toute une coterie , adopté par elle comme maître ou comme favori , et porté par les éloges des salons les plus influents au faîte de la puissance sociate. Il ne lui restait plus, de toutes les commissions qui lui avaient été données par le duc **'', que la lettre de madame de Vertlieu à remettre ; il l'avait gardée pour la porter lui-même à la campagne, où depuis plus d'un mois la marquise de Vertlieu était établie. Les éloges, du duc *** rendaient Albert très curieux de connaître cette femme si vantée. N'ayant rien à faire à Paris, qui, dans ce moment de l'année, ressemblait assez à un désert pavé et bâti , il
monta en voiture par une belle matinée de la fin de juin , et en moins de deux heures il atteignit au-delà des bois qui entourent Versailles une propriété presque cachée entre deux collines , et tellement entourée de bois , que l'on n'en apercevait l'entrée qu'au moment où Ton arrivait à la grille.
Un parc immense déroulait ses nombreuses sinuosités avant de permettre à l'œil d apercevoir le château. De vastes pelouses de gazon, des massifs de fleurs, des arbres rares, des routes s'enfoncant sous des voûtes de verdure et de fleurs , des bassins où passait une eau limpide , tout le luxe de ce parc attestait , avec la richesse , le goût de son propriétaire. Le château se dessina enfin aux regards d'Albert, et c'était la plus délicieuse habitation qu'il eût encore vue. Sa construction remontait à la dernière partie du x\f siècle , et présentait une masse carrée flanquée de tours et de tourelles en briques, surmontées de toits pointus, et percées de fenêtres dont tous les chambranles et les appuis étaient sculptés avec un art infini.
Le lierre et les plantes grimpantes venaient
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serpenter entre les figures bizarres des frises, et drapaient pour ainsi dire le château d'un manteau de velours du plus beau vert. Un double perron supporté par d élégantes arcades servait d'escalier pour arriver aux appartements de réception, et chacune des marches de ce perron supportait les plantes les plus rares et celles dont les parfums ou les riches nuances étaient le pl^s appréciés.
Un domestique habilldd'un habit de couleur simple, sans galons, sans luxe, mais avec une grande recherche de propreté et une élégance raffinée dans le choix des vêtements, vint ouvrir la portière de la voiture d'Albert ; gravissant ensuite devant lui les marches du perron, il 1 introduisit dans un vaste salon, vide pour le moment de tous ses habitants. Ce salon était un véritable musée, où tous les arts avaient pour ainsi dire leur sanctuaire. De grandes tables encombrées d'albums de musique ou de dessins en occupaient les angles ; un piano garnissait une des extrémités, et sur des consoles et des colonnettes appliquées aux murailles , une quantité de petites statues et de bustes servaient de décoration, et produisaient un effet très agréa-
ble sur le ton sombre que l'on avait conservé aux boiseries.
Albert n'eut que le temps de jeter un coup d œil rapide sur tout ce qui l'entourait ; un valet de chambre se présenta , et lui demanda qui il devait annoncer à la marquise de Vertlieu. Alors il remit à ce valet de chambre sa carte et la lettre du duc **" , et attendit couché dans un grand fauteuil l'arrivée de la maîtresse de la maison. Elle ne se fit pas attendre. Son entrée fut annoncée par un bruit de conversation qui fit qu'Albert se leva précipitamment. Avant qu'il eût eu le temps de faire quelques pas , il se trouva en présence de toute la société réunie chez madame de Vertlieu.
Albert ne distingua d'abord aucun de ceux qui la composaient ; il ne fut occupé que de la maîtresse du château, qui s'avança vers lui tenant à la main la lettre qu'il venait de lui apporter. A côté d'elle se tenait un petit homme maigre et commun, qu'il devina à l'instant devoir être M. de Vertheu.
— Je vous remercie beaucoup, monsiem', dit madame de Vertlieu à Albert , d'être venu vous-
DE SAINT-POLAiNCE. 228
même m'apporter la lettre de mon cousin , et je lui sais bon gré de m avoir donné cette occasion de vous recevoir à ma campagne. J'espère que vous nous accorderez plus d\m jour : les visites ne se font point ici comme à Paris , et je ne saurai que vous êtes venu et je ne vous tiendrai compte de votre visite que si vous restez quelques jours avec nous.
— Monsieur de Saint-Pouance , dit à son tour M. de Vertlieu, ne songera d'abord pas à repartir d'aujourd'bui, et demain nous verrons à le retenii* plus long-temps.
Après quelques légères contestations de politesse ^ Albert se rendit sans beaucoup de difficultés aux désirs de ses botes, et il fut décidé qu'il s'installait au cbâteau de Vertlieu.
— Nous sortons de déjeuner, et nous ne songeons pas à demander à M. de Saint-Pouance s'il a fait comme nous, dit M. de Vertlieu en regardant sa femme.
Albert assura qu'il avait déjeuné et qu'il ne prendrait rien; alors la marquise de Vertlieu se retira vers les groupes de ses botes qui étaient restés, soit à l'autre extrémité du salon.
22/i ALBERT
soit dans une petite galerie qui le précédait. La marquise de Vertlieu se dirigea vers rembrasure d'une large croisée, et faisant signe à Albert de venir s'y asseoir à côté d'elle sur un canapé que l'on y avait ménagé. Elle commença une conversation dans laquelle, sous le prétexte de s'enquérir de son cousin le duc *** et de tout ce qui l'intéressait, elle fit subir à Albert une sorte d'examen, d'interrogatoire habilement et spirituellement conduit, dont le but était de savoir dans quelle classe de ses hôtes elle devait ranger le jeime attaché que le duc *** lui recommandait si chaudement , et de l'esprit duquel il lui faisait un si brillant éloge. Albert devina l'intention de la marquise, et s'amusa à parcourir tous les cercles de questions qui lui étaient tracées, sans se laisser positivement deviner, sans montrer la tendance de son esprit, sans indiquer la portée de son caractère; ce à quoi il s'étudia seulement, fut à déployer une coquetterie de causerie qui donna bonne opinion de toute sa personne , sans permettre cependant de le classer de prime abord, à moins que l'on ne voulût le juger comme on juge les oiseaux , sur leur conformation extérieure et sur leur plumage.
La marquise de Vertlieu fut intéressée et amusée par cette conversation; pendant une heure, elle parut oublier complètement le reste de ses hôtes, dont quelques uns lisaient les journaux, tandis que d'autres jouaient au billard , et que les amateurs de promensiàe arpe/itaient d'un pas cadencé une large allée, protégée, par l'épaisseur du feuillage dont elle était couverte , contre les ardeurs du soleil.
Albert examinait en causant la marquise de Vertlieu ; il cherchait à la surprendre, dans la vivacité de la conversation, hors de garde de coquetterie , à trouver le naturel sous l'enveloppe mondaine dont il était entouré.
Madame de Vertlieu était une petite femme mince, délicate, d'une blancheur brune, presque sans couleurs ; ses yeux étaient noirs, bien fendus , et leur expression veloutée se montrait tonr à tour ou caustique, ou timide, ou amicale, ou naïve; souvent on \ lisait de l'inquiétude , mais une inquiétude dont la cause devait tenir à quelque préoccupation de l'âme ; en d'autres instants il y éclatait une joie, un enjouement, une gaieté, dont les éclats paraissaient quelquefois forcés. I. iô
Les pieds et les mains de madame de Vertiieu indiquaient l'extraction là plas aristocratique ; elle mettait une certaine dose de coquetterie à les montrer, et cela véritablen>ent lui était bien permis , car elle les avait admirables. Mais la beauté la plus délicieuse de madame de Vertiieu , disait M. de Balandry :
« C'est, il faut en convenir, sa chevelure, dont » cinquante femmes à la mode pourraient s'accom- )» moder en se la partageant. »
Enfin Albert de Saint-Pouance fut enlevé à cet à parte prolongé , par l'arrivée d'un domestique qui annonça que les voitm'es étaient prêtes pour la promenade.
— Voulez-vous être des nôtres , monsieur de Saint-Pouance? demanda la marquise de Vertiieu; n'êtes-vous point trop fatigué pour vous joindre à nous dans l'excursion que nous méditons »*
Albert assura qu'il n éprouvait aucune fatigue, et qu'il serait enchanté de faire partie des promeneurs.
Madame de Vertiieu prit son chapeau, et comme Albert lui donnait le bras pour rejoindre les calèches que l'on apercevant au bas du perron,
DE SAÎiNT-POUANGE. ^ 227
ils trouvèrent toute la société de Vertlieu qui les y attendait. Alors Albert put jeter un coup d'œil sur les personnages qui la composaient. Sa surprise firi; extrême eu y reconnaissant le comte de Préleville, qui lui adressa de la main un salut amical , et lui lança un regard plein de malice et d'approbation railleuse.
Parmi les hommes qui s'apprêtaient à monter à cheval pour accompagner les voitures , Albert distingua encore deux des hommes les plus recherchés de Paris, le comte de Jumiéges et le comte de Balandry. Il n'était point lié avec eux ; mais avant son départ pour Pétersbourg, il les avait souvent rencontrés dans le monde , et ils se connaissaient assez pour se saluer. Quant aux femmes, la plupart lui étaient inconnues ; la seule dont il sût le nom monta avec madame de Vertlieu, M. de Balandry et lui, dans la même calèche ; c'était la célèbre duchesse de Chalux.
— Vous ne connaissez pas le grand parc de Versailles, monsieur de Saint- Pouance? lui demanda madame de Verdieu.
— Non, madame, répondit-il. Avant mon départ pour Pétersbourg, je n'ai passé que deux
mois à Paris, où je venais pour la première fois ,
et je n'ai visité aucun de ses environs.
— Vous arrivez de Pétersbourg, monsieur? lui dit la duchesse de Chalux. ,
— Oui, madame. Il y a tout au plus un mois que je suis à Paris.
— Vous avez laissé ce bon duc *** rétabli de sa dernière attaque de goutte ?
— Parfaitement rétabli, madame, et depuis long-temps, car il n'a manqué aucune des dernières soirées qui ont été données à Pétersbourg , et il s'apprêtait à aller passer la belle saison dans une maison de campagne qu'il a louée sur les bords de la Newa.
— L hiver a-t-il été très brillant à Saint-Pétersbourg, monsieur de Saint-Pouance? demanda le comte de Balandry.
— Excessivement brillant. On y a beaucoup dansé ; on a fait quelques parties de traîneaux, et plusieurs maisons des plus importantes ont ouvert des salles de spectacle où Ton a joué le vaudeville et la comédie aussi bien, je vous l'assure, qu'on les jouerait à Paris.
— Si nous jouions la comédie! s'écria la mar-
DE SAINT-POLANCE. 22» \
quise de Vertlieu. Voilà une excelleute idée! i
Jouons la comédie : nous avons lorangerie que ^ l'on pourrait en peu de temps transformer en . salle de spectacle , et nous sommes assez nom- | breux pour choisir des acteurs et des actrices j pour tous les emplois. Voulez- vous jouer la co- ' médie, madame la duchesse? Et la marquise de [ Vertlieu dirigea son regard vers la duchesse de ! Chalux d'un air si joyeux, si suppliant, et tout à la fois si séduisant, qu'il eût été impossible de répondre à sa demande par un refus. 1
— Je ne sais , ma belle petite marquise, si vous trouverez un rôle qui me convienne: mais enfin \ j'accepte. ■
— Alors nous sommes certains du succès, car ^ vous avez une réputation comme actrice , ma- j dame- Vous serez notre directeur : vous choisirez i les pièces et vous distribuerez les rôles. j
— Distribuer les rôles ! reprit la duchesse de ' Chalux!... Non, je ne veux pas être directeur de
la scène ; j'ai bien assez d'ennemis sans m'en créer i
de nouveaux, et celui qui distribue des rôles dans \ une comédie de société est , comme au théâtre ,
détesté par tous les acteurs. Mais vous avez là j
M. de Balandi-y , qui ne craint pas de se faire des ennemis...
— Moi, madame la duchessCj! dit M. de Balandry en l'interrompant. Et pourquoi ne craindraisje pas de me faire des ennemis?
— Parce que habituellement vous ne ménagez personne; que vous êtes Itiomme le plus courageux que je connaisse à braver les tempêtes de salon; d'ailleurs vous avez un talent admirable pour faire vouloir aux autres ce que vous voulez.
Le comte de Balandry s'inclina : — Vous êtes vraiment trop bonne, madame la duchesse, et je vous remercie de votre excellente opinion sur mon compte. Le poste que vous m'assignez est périlleux ; mais je l'accepte : je ne veux pas déchoir
dans votre estime.
Et il accompagna ces mots d'une sorte de demisourire qui donna à sa physionomie une expression qui ne plut pas à Albert.
— Quels rôles choisissez-vous de préférence , monsieur de Saint-Pouance? dit-il en interrogeant Albert du regard autant que de la voix.
— Moi, monsieur? répondit celui-ci. Je suis un si mauvais acteur que jamais aucune troupe n'a
DE SAINT-POUANCE. 231
voulu m'admettie même parmi ses comparses. J'ai fort peu de mémoire, et je ne dis pas juste. Mais en revanche , je me vante d'être le meilleur souffleiu* que l'on puisse rencontrer.
.,,jr— Gomment, monsieur de Saint-Pouance, vous ne jouez pas la comédie? murmura la marquise de Vertlieu d'un air de désappointement.
— Non, madame, répondit Albert. Je n'ai jamais pu réussir à jouer aucun rôle ; je débite mes tirades comme les enfants débitent un compliment, et je ne sais que faire de mes bras ni de mes jambes.
— Si vous acceptez l'emploi de souffleur, dit la duchesse de Chalux , c'est faire preuve, monsieur, d'un grand dévouement, car le rôle de souffleur, surtout dans une comédie de société , n'es' pas le moins important, et il est certainement le plus ennuyeux.
Albert promit d'être un bon et assidu souffleur, et la conversation continua pendant toute la promenade sur la comédie, et tous les emplois furent à peu près distribués , non sans donner lieu à de piquantes remarques, à de curieuses observations, à des anecdotes plus ou moins scandaleuses sur
le compte de chacune des personnes de la société
de Vertlieu.
Personne ne songea à regarder les admirables points de vue qui se déroulaient presque à chaque moment, et qui présentaient chaque fois un nouveau panorama du parc et du château de Versailles, aperçu du haut de Tune des éminences qui renvironuent. Vers six heures du soir, les deux calèches revinrent au châleau. Chacun se rendit dans sa chambre pour faire sa toilette avant le dîner, et toute la société de Vertlieu se trouva de nouveau réunie au dernier coup de la cloche qui annonçait que le dîner ne pouvait plus sans de grands inconvénients attendre les convives.
Toutes les femmes avaient cette délicieuse robe d'été, sorte de nuage blanc dont elles enveloppent leurs charmes, sans les voiler précisément. Ce costume les faisait paraître dix fois plus agréables, et chacune d'elles avait su profiter, suivant les exigences de sa coquetterie, soit du corsage décolleté , soit des manches courtes , soit des mitaines de soie noire, soit de la coiffure, dans laquelle étaient mêlées des fleurs naturelles.
La toilette d une femme du monde, ou de toute
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femme qui se produit n'importe dans quelque monde que ce soit, est une chose singulière à observer, elle permet de juger par des révélations toutes physiques les replis les plus cachés de leur caractère, les instincts de coquetterie dont elles croient souvent dérober la connaissance aux plus fins observateurs. Si une femme a les épaules bien faites, elle voudra les montrer : elle décolletera sa robe aussi bas que la pudeur la moins effarouchée le lui permettra. Mais si , avec de belles épaules , cette femme, aussi vertueuse que vous voudrez la supposer, est pourvue d'une poitrine dont les contours lui semblent parfaits, dont la blancheur lui paraît rivaliser, non pas avec la neige, ce qui serait fort laid, mais avec les carnations les plus belles de TAlbane , ou avec celles des impossibles portraits de M. Dubufe , vous verrez cette femme se décolleter alors plus bas, beaucoup plusbas que la pudeur la plus ordinaire ne devrait le souffrir. Le pied fera raccourcir la jupe, si le pied est mince , petit et bien cambré. La jambe mince et bien prise rendra la jupe encore plus courte, et des tournures positivement indécentes complètent cette exhibition de tout ce qu'une femme
peut ou ne peut pas montrer, peut ou ne peut pas indiquer, et que les secours de la toilette lui servent à produire avec art.
Pour qui... ou pourquoi ces exhibitions? dans quelle intention sont -elles faites? vers quel but lance-t-on toutes ces flèches de coquetterie? quel est le secret de ces prodigalités de leur propre personne que toutes les femmes affectent plus ou moins ?
Telles étaient les questions qu'Albert se faisait et qu'il s'était déjà faites en Russie , où le décolletage des femmes est une semi-nudité élégante et pleine d'art. La marquise de Vertlieu avait sa belle chevelure brune entrelacée de petites fleurs des champs , et les boucles en tombaient en mille anneaux parfumés presque sur ses épaules, largement découvertes. Ses bras , que ne protégeaient point de petites mitaines de soie noire , étaient d'une forme parfaite , madame de Vertlieu le savait ; aussi les montrait-elle autant qu'elle le pouvait.
Albert de Saint-Pouance se trouva assis à table à côté d'une jeune femme à laquelle personne ne faisait attention. Cette jeune femme n'avait point
DE SAINT-POUANCE. 235
cet éclat, cette fulgurante beauté des autres femmes qui l'entouraient : sa beauté était plutôt une gracieuseté timide , et consistait dcms des traits délicats plus que réellement joUs. Ses yeux seuls étaient d'une forme admirable , et leurs cils noirs contrastaient agréablement avec la couleur blond cendré de sa cbevelure. Sa taille était régulièrement prise, et ses pieds et ses mains pouvaient rivaliser avec les pieds et les mains les plus renommés des femmes le plus à la mode.
Cependant cette jeune femme ne décolletait point ses robes au-delà des limites prescrites par la décence; elle ne raccourcissait point sa jupe, et ne cberchait pas à prendre des postures de Corinne inspirée pour développer la beauté de son bras ou les lignes délicates et les formes allongées de ses mains et de ses doigts.
Albert eut le temps de l'examiner à loisir. Pendant la première partie du dîner, il ne fut question que de la comédie projetée, et la discussion devint tellement animée qu'il eût été impossible de se livrer à une conversation particulière , mais enfin le combat de toutes les voix, le brouhaha de tous les enthousiasmes firent silence , et M. de Ba-
M ^''^''^^4LBERT
lanclry, et M. de Jumiè^^es se livrèrent à un examen des fjenres qu'il serait bon d'admettre sur le théâtre de Vertlieu. Puis ils passèrent en revue les pièces entre lesquelles on pourrait choisir, et madame de Vertlieu et la duchesse de Chaiux se mêlèrent à la conversation pour exprimer des doutes sur la convenance de tel ou tel van de ville et sur la difficulté de telle ou telle mise en scène.
Quant à M. de VertHeu , que Ton consultait peu et qui avait le bon goût de ne pas donner des avis qui n'étaient pas demandés, il approuvait tout tacitement, et, lorsqu'une chose était définitivement résolue, ou l'entendait s'écrier seulement d'un air de profonde satisfaction :
— Nous avons donc décidé que....
Et alors il rédigeait et résumait les résolutions prises.
Albert, profitant d'un moment où tout le monde était attentif à une discussion soutenue par M. de Balandry , pour faire triompher le vaudeville contre les prétentions de haute comédie émises par M. de Jumièges , adressa la parole à sa voisine inconnue.
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— Faites-vous partie , madame , lui dit-il , de la troupe de madame de Vertlieu, et appartenezvous au vaudeville où à la comédie sérieuse ?
La jeune femme qu'il interrogeait se tourna vers lui et lui répondit d'une voix douce :
— Je ne joue jamais la comédie, monsieur; je serais, je le pense, une très mauvaise actrice, et d'ailleurs c'est un plaisir que j'apprécie peu.
— Puis-je vous demander ce qui rend ce plaisir si peu appréciable à vos yeux?
— Mais il me semble , monsieur, que je pourrais vous adresseï- la même question ; car je viens d'entendre madame de Chalux dire qu'il ne fallait pas compter sur vous comme acteur.
— Moi , madame , c'est différent, je suis un très mauvais acteur.
— Pourquoi voulez-vous, monsieur, que je sois une bonne actrice, moi, et en quoi trouvez-vous nos positions différentes?
— Elles sont différentes, en ce que je ne me suis pas encore expliqué sur le plaisir de jouer la comédie.
— Eh bien, monsieur, je vous demanderai de vous expliquer, et je vous dirai ensuite ce qui
rend pour moi l'emploi de comédienne de la société un emploi fort peu enviable.
Albert amusé autant qu'intéressé par la vivacité de sa voisine inconnue , la regarda quelques minutes en silence , puis enfin il lui répondit :
— L'opinion que j avais tout-à-l'heure n'est plus celle que j'ai maintenant , madame ; j'aimerais à jouer la comédie avec certaines personnes, il en est d'autres avec lesquelles il me serait infiniment désagréable de la jouer.
— Je ne cbange pas si facilement d'opinion, monsieur, et je ne connais personne avec qui il me serait agréable de jouer la comédie. Je pense que c'est un temps mal employé , il vaut mieux selon moi faire toute autre cbose. Je ne comprends pas le plaisir qu'il y a à se donner beaucoup de mal, à prendre beaucoup de peine, pour venir paraître pendant une heure sur des planches devant un public toujours peu indulgent, quoiquil applaudisse beaucoup, et jouer plus mal que les plus mauvais acteurs des plus petits théâtres.
— Ainsi donc, madame, votre pen d'affection pour la comédie de société est une affaire de....
Vraiment je me sens embarrassé pour qualifier cette répulsion....
— Qualifiez, monsieur, qualifiez, sans vous inquiéter de l'expression; ce que j'aime par-dessus toutes choses , c'est la franchise !
— Eh bien, madame, je dirais donc que votre peu d'affection....
— Dites mon antipathie , monsieur.
— Votre antipathie donc , tient à beaucoup de paresse et à un peu d'amour-propre.
— C'est me juger sévèrement ; mais enfin j'accepte votre jugement... Oui, monsieur, mon antipathie tient à beaucoup de paresse et à un peu d'amour-propre.
— Vous aimez avant toutes choses la franchise , m'avez-vous dit, madame; permettez-moi de laisser parler toute la mienne.
— Je vous le demande en grâce : qu'avez-vous encore à me dire ?
Albert fixa d'un regard profond et prolongé le regard étonné de la jeune femme ; il supprima de sa figure toute expression légère ou malicieuse , et, d'une voix plus basse, il lui dit :
— Vous aimez la franchise , madame , et
2hj^ ALBERT
vous n'avez pas été franche en me répondant.
— Que dites-vous, monsieur? Qui peut vous faire supposer que j'aie manqué de franchise dans ma réponse ?
— Je ne vous dirai point maintenant ce qui me le fait supposer ; mais interrogez votre conscience et vous me donnerez raison.
— En vérité, vous mettez une telle solennité dans vos interpellations, que l'on ne sait plus comment y répondre. Croyez-vous que j'aie manqué de franchise en vous disant que je n'aimais pas les comédies de société , ou en vous expliquant les motifs de mon antipathie '!
— Je crois, madame, que vous avez manqué de franchise en m'en déduisant les motifs.
Le dessert venait d'être servi, et la conversation d'Albert fut interrompue et ne put être reprise jusqu'à la fin du dîner.
— Quel choix feriez- vous, monsieur de Saint- Pouance, entre les Jeu.i de ï Amour et du Hasard et la Suite d'un Bal Masqué? lui demanda la duchesse de Chalux.
Albert, qui n'avait pas entendu un mot de toute la conversation, et qui ignorait ce qui donnait lieu
à cette option entre les deux pièces , ne voulut pas cependant paraître avoir été aussi distrait.
— Je préférerais , répondit-il , les Jeux de l'Amour et du Hasard, parce que le marivaudage de Marivaux y sent plus le Watteau que celui de ses successeurs , même les plus spirituels. La Suite d'un Bal Masqué est une pièce charmante ; mais pour moi c'est un tableau de Lancret mis à côté d'un Watteau, et Watteau est une exagération tellement polie, si admirable de couleur , si gracieuse d'harmonie, que l'on ne saurait choisir rien de plus parfaitement convenable à jouer dans un château où l'on cherche tout ce qui peut amuser. D'ailleurs dans Marivaux tous les rôles sont jolis, depuis celui du valel et de la soubrette jusqu'à celui du jeune premier et de la jeune première. Les valets sont étincelants d'esprit ; les soubrettes ne le leur cèdent en rien; les autres personnages en répandent des flots à chaque phrase qu'ils prononcent. Et puis les scènes de Marivaux fourmillent de mots détachés qu'une actrice ou un acteur peuvent faire valoir avec à-propos. J'opterai pour Marivaux , madame la duchesse , pour I. 16
le Mari vaux joué avec les costumes des tableaux de Watteau, devant des décorations bleuâtres, des bosquets peuplés d'amours , et de naïades , et de dryades , et d hamadiyades.
— Bravo ! s'écria le comte de Préleville. Voilà qui est parfaitement raisonné.
— J'approuve tout-à-fait la manière de voir et le jugement de M. de Saint-Pouance, dit à son tour la marquise de Yertlieu , et si madame de Chalux est de mon avis , nous jouerons les Jeux de VAmour et du Hasard.
— J'ai toujours eu une prédilection marquée pour cette pièce de Marivaux , répondit la duchesse de Chalux, et j'adopte l'idée de M. de Saint- Pouance ; jouons les Jeux de V Amour et du Hasard avec les costumes des tableaux de Watteau.
Les Jeux de X Amour et du Hasard furent adoptés à l'unanimité , et bientôt on se leva de table pour passer dans le salon. Albert offrit son bras à sa voisine, qui lui dit en traversant une galerie qui conduisait au salon :
— Vous voudrez bien, monsieur, m'expliquer l'accusation que vous faites peser sur moi, d'avoiimanqué de franchise.
DE SAINT-POUANCE. 2&8
— Peut-être plus lard , madame, mais pas encore maintenant, répondit Albert. Et comme on était arrivé au salon , il fit un profond salut à la jeune femme que le hasard lui avait donnée pour voisine pendant le dîner , il la laissa étonnée et pensive sur un fauteuil , et il s'aperçut plusieurs fois dans la soirée qu elle le suivait du regard.
(êxplmtiom.
Votre histoire est celle de mille jeunes geos. Alf. dk Vigst. — Chatterton,
La soirée se passa, au château de Vertlieu, à discuter sur le mérite des pièces de Marivaux , à chercher comment les rôles des Jeux de l'Amour et du Hasard pourraient être distribués; puis Ton fit de la musique, et vers minuit on se sépara , en remettant au lendemain la distribution définitive des rôles et la visite à l'orangerie, destinée à servir de salle de théâtre.
Le comte de Préleville s'approcha d'Albert de Saint-Pouance au moment où il s'apprêtait à monter vers sa chambre ;
— Étes-vous donc si pressé de dormir, lui ditil, que vous ne puissiez vous laisser séduire par une promenade au clair de la lune sous les belles allées du parc? J'aime à fumer mon cigare le soir avant de me coucher, et je crois que vous aurez dû contracter cette habitude à Pétersbourg.
— Oui, sans doute, répondit Albert, et je ne me sens nullement fatigué. Ainsi-donc je suis prêt à vous suivre dans votre promenade nocturne. Je pense seulement que nous nous trouverons beaucoup plus à notre aise si nous nous débarrassons de nos habits, de nos bretelles et de nos cravates. Allons mettre nos robes de chambre et prendre des cigares.
Les deux jeunes gens se quittèrent pour revêtir la livrée de fumeurs, et dix minutes après ils se rejoignaient tous deux au bas du perron, et se dirigeaient vers les parties du parc où l'on avait conservé quelques allées de tilleuls alignés à la française.
— J'ai eu de vos nouvelles, mon cher Albert : on m'a écrit de Pétersbourg comment vous conduisiez la diplomatie, et tout ce que vous avez fait et dit dans cette ville impériale. Je dois convenir
DE SAINT-POUANCE. 249
que vous avez débuté à merveille. Je ne vous demanderai donc aucuns détails sur le temps de votre séjour en Russie; mais vous me devriez peut-être des remerciements , car vous aurez probablement reconnu l'utilité des instructions que je vous ai données avant votre départ.
— Vos instructions, mon cher Préleville, étaient bonnes et mauvaises : si j'avais voulu faire quelque chose, et il y a quelque chose à faire en diplomatie, le chemin est ouvert à tous, vos conseils étaient mauvais. Je n'ai pas l'intention de pousser bien loin mon avancement diplomatique ; j'ai trouvé dans la carrière des ambassades un moyen agréable de voyager et de connaître les sociétés d'Europe : vous comprenez donc que vos instructions s'accordaient parfaitement avec ma manière de voir et de juger les choses.
Albert de Saint - Pouance n'était plus , comme au jour de sa première arrivée à Paris, un jeune homme ignorant le monde, croyant à l'intérêt et à 1 affection du premier homme qui se présentait à lui en se parant du titre d'ami. 11 connaissait la valeur de ces prétendues amitiés qui ne cherchent •dans les relations qu'eUes établissent que leur côté
agréable ou utile à leurs intérêts du monde. Il avait sondé l'hypocrisie de ces protestations banales que les égoïstes ont toujours à la bouche, et qu'ils vous prodiguent en échange du dévouement qu'ils exigent de vous.
Dans le monde , on décore du titre d'ami tous ceux dont on sait le nom , tous ceux que l'on rencontre une fois par semaine dans les salons , dont les réceptions sont hebdomadaires, tous ceux avec lesquels on a dîné deux fois, ou que l'on a trouvés galopant dans les allées du bois de Boulogne.
En parlant à tous ces gens-là , on leur dit mon cheT\ parce que la plupart du temps on serait fort embarrassé de prononcer leur nom.
Mais dans ces prétendues amitiés, dans ces liaisons que le goût ni les convenances n'ont presque jamais formées, il se rencontre deux caractères et deux rôles bien différents. D'un côté, vous remarquez deâ gens qui sont bien aises de passer dans le monde pour patroner toute la jeunesse qui se lance dans la grande carrière mondaine, de hautes ambitions qui n'aspirent qu'à se former une chentèle qui les proclame les don Juan, les Lovelace par excellence, qui prône leurs •
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louanges en tous lieux , et promène de salon eii salon mille récits merveilleux sur l'élégance, l'esprit, les succès et les bons mots qui leur appartiennent. En échange de ce dévouement, ces clients attendent de l'homme auquel ils se sont dévoués : s'il est riche , un partage généreux dans les jouissances que ia fortune peut procurer; s'il est spirituel et caustique, la protection de sa causticité, son silence, ou quelquefois même 1 instruction que sa grande habitude du monde et l'aplomb qu'il y a acquis lui ont fait conquérir. Les apprentis roués se rangent autour des roués, les apprentis causeurs autour des causeurs, les politiques autour des politiques. La société parisienne ressemble à la vieille Rome impériale, où l'on apercevait chaque sénateur avec son cortège de clients, partant de sa maison et traversant le Forum pour se rendre au palais du sénat.
Albert devinait l'intention du comte de Préletille. 11 avait à décider s'il voulait voir s'amoindi'ir cette belle amitié qui avait été nouée entie eux j eu s'il voulait passer sous sa domination , devenir son homme-lige, ne plus penser, ne plus parler que d'après ses instructions , ne plus agir qu'après
l'avoir consulté. Ce dernier rôle ne pouvait convenir au caractère d'Albert : aussi prit -il la résolution de détruire dans cette soirée même toutes les idées dominatrices et protectrices du comte de Préleville, puisque l'occasion lui en était fournie.
De son coté, le comte de Préleville s'apprêtait à livrer une grande bataille pour reconquérir ou conserver son influence sur Albert, influence qu'il sentait cbancelante. Depuis long-temps le comte de Préleville trônait dans la société de madame de Vertlieu ; depuis long-temps il s'y était installé comme l'oracle et l'arbitre de toutes choses. Jusqu'à ce jour , il n'avait eu à craindre aucune rivalité sérieuse; mais l'arrivée d'Albert de Saint- Pouance lui donnait des inquiétudes; il avait été témoin de la coquetterie déployée à son arrivée par la marquise de Yerdieu , des frais qu'elle avait faits pour le retenir quelques jours chez elle. D'un autre côté, son ancien élève lui paraissait beaucoup plus redoutable qu'il ne l'aurait souhaité ; il avait acquis en peu de mois une élégance de manières , un aplomb , une facilité d'élocution qui le plongeaient dans une surprise profonde.
DE SAINT-POUANCE. 26î
Le matin même, lorsque pendant le déjeuner on était venu remettre à madame de Vertlieu la carte d'Albert avec la lettre du duc *** dont il était porteur, le comte de Préleville avait dit :
— Je connais intimement ce jeune Albert de Saint-Pouance, c'est un bon garçon qui n a jamais vu le grand monde, et auquel, je crois, mes conseils n'ont pas été inutiles. Je l'ai un peu façonné avant son départ pour Pétersbourg; mais pour le polir entièrement, il faudrait y consacrer plus de temps que je ne peux lui en donner.
Cette sentence , ce jugement , prononcé d'un air passablement fat , avait été écouté par M. de Jumièges et par M. de Balandry, qui plusieurs fois dans la soirée s'étaient approchés de Préleville et lui avaient dit avec un air railleur :
— Nous vous faisons bien sincèrement nos compliments sur vos talents de précepteur; ce jeune Saint-Pouance est parfait; prenez garde, non seulement, mon cher, qu'il n'égale son maître, mais qu'il ne le surpasse.
La promenade proposée par le comte de Préleville avait donc pour but d'essayer s'il n'y aurait aucun moyen de reprendre quelque ascendant sur
l'esprit d'Albert, et dans le cas où il faudrait renoncer à cette espérance, s'il ne serait pas pos^ sible de le dégoûter de la société réunie au château de Vertlieu et de lui faire abréger sop séjour.
— Mes conseils étaient bons «et mauvais , j'en conviens comice vous , monsieur de Saint- Pouance , reprit le comte de Préleville ; mais ils ont été excellents pour vous, je voudrais le croire, puisqu ils vous put mis en défiance contre les prétentions de ce bon duc *** qui n'aurait demandé qu'à faire de vous un second secrétaire, à atteler à ce petit Blanmon.
— Vous connaissez peu, mon cher, répondit 4vec légèreté Albert, qui comprenait la possibilité de prendre un avantage sur le comte de Préleville , vous connaissez peu le duc *** ; je t^'ai pas eu un moment de crainte, il n'a jamais prétendu me ïa.ire-piocher ; c'est, je crois, le terme que vous epaployez ; enfin il ne s'est point érigé en maître d'école. Quand j'ai voulu travailler et m'iijstruire , il m'en a fourni les moyens ; quand j'ai voulu connaître le monde, il m'y a présenté avec" tQutçs. spyte^ dq Jjo^^^s grâces.
DE SAINT-POUANCE. 265
— Alors vous voilà revenu fou de diplomatie et très enthousiaste du duc *** ? demanda le comte de Préleville en ricanant.
— Je ne suis pas fou de diplomatie; c'est une carrière qui offre de l'intérêt, c'est peut-être la seule qui prête au développement des idées, et qui, dans certaines circonstances, les agrandisse en ne rapetissant pas toujoiu's les choses au point de vue de la localité, en permettant une communication de pensées et de sentiments avec un plus grand nombre d'hommes, et d'hommes de tous les pays; mais je vous l'avouerai, cher comte, j'ai trop de mobilité dans le caractère pour m'encbaîuer à aucune carrière. Je conserverai mon entièie liberté. Quant au duc ***, je rapporte de Pétersbourg une profonde reconnaissance pour ses bontés multipliées à mon égard, et je lui suis particulièrement reconnaissant de m'avoir introduit chez madame de Vertlieu.
— Mais il me semble qu'en effet, repartit le comte de Préleville, vous n'avez pas à vous plaindre de votre réception; la chère marquise s'est " mise pour vous en frais de coquetteries ; elle a recommencé et. débité tout son grand catalogue que
nous savons tous par cœur , mais dont elle était bien aise d'essayer la puissance sur un cœur novice.
La manière dont cette piirase fut prononcée décela à l'instant même, à Albert, l'intérêt qu'apportait le comte de Préleville à cette conversation, dont cbaque pbrase ne semblait vouloir arriver au but qu'elle chercbait qu'en boitant et en faisant mille détours. Le comte de Préleville était non seulement jaloux de madame de Vertlieu, mais il était encore jaloux de la royauté qu'il exerçait dans son salon.
— Je ne me suis point aperçu de toutes ces coquetteries, dit Albert; la marquise de Vertlieu n'a pas été plus coquette avec moi qu'avec le comte de Balandry, le comte de Jumièges, ou qu'avec vous-même , mon cher Préleville; c'est une femme aimable, spirituelle, d'une coquetterie générale, et devant laquelle les novices seuls peuvent s'incliner à deux genoux. Vous me prendriez pour le plus grand niais de la terre , et vous auriez raison , si vous me voyiez faire la cour à la marquise de Vertlieu; non, non, cela n'arrivera pas, et si elle veut absolument savoir comment je suis épris des
DE SAIiNT-POUANCE. 257
femmes de bonne compagnie , soyez certain qu'il faudra qu'elle fasse toutes les avances.
— Vous êtes revenu de Pétersbourg avec tant soit peu de fatuité, mon cher Albert, reprit le comte de Préleville d'un ton plus gai et plus satisfait.
— Je ne suis nullement fat. Madame de Vertlieu ne me fera pas infailliblement des avances ^ mais si elle désire que je devienne amoureux , il faut qu'elle les fasse. Maintenant, tenez-vous le moins du monde à ce que j'entame avec elle un commerce de galantes paroles et de coquetteries? je le ferai pour vous être agréable et comme délassement d'esprit. Il y aura peu de mérite, le marquis n'est point un rival redoutable; mais enfin si cela peut vous amuser, je m'y prêterai volontiers.
— Si cela vous amuse, vous en êtes le maître, répondit presque sèchement le comte de Préleville.
— Je vous fâche , mon cher comte , se hâta de dire Albert. Seriez-vous par hasard épris de la chère marquise? dites-le-moi sans détours, et je cesse mes plaisanteries.
— Nullement, vous pouvez me croire, mon cher Albert. Vous ue connaissez pas, comme nous la connaissons tous, la marquise de Vertlieu; son seul plaisir est d'amener peu à peu tous les hommes de sa société à lui déclarer un amour qu'elle fait naître en eux à force d'art, de soin et de coquetteries. Tout homme qui lui a déclaré son amour est un homme perdu , elle le classe au rebut; elle étudie les ridicules humains, et elle prétend que la plupart des hommes sont fort ridicules en avouant leur amour, que les personnes les plus spirituelles deviennent presque sottes à ce moment difficile; et qu'il est plus embarrassant de bien dire une première fois à une femme qu'elle possède tout notre amour, que de faire un bon discours à la Chambre des députés. La marquise de Vertlieu est une femme curieusement coquette; il ne faut pas s'y fier, elle ridiculise à tout jamais l'homme qui tombe sous les serres de sa coquetterie.
— Les hommes qui sont ici ne lui ont donc pas fait la cour, ni Balandry, ni Jumièges, ni vous, cher comte?
— Nous nous sommes arrêtés à temps.
DE SAIiNT-POLANCE. Z^^
— Eh bien! j'aurais envie, alors, de comrneiir cer , d'essayer, et de m'arréter à temps.
— Pourquoi?
— Pour tenter une route nouvelle par délassement de cœur.
— Vous avez fait de terribles progrès dans létude de la vie sociale, depuis que nous ne nous sommes vus. Pétersbourg forme vite et mûrjt promptement les heureuses dispositions.
Albert et le comte de Préleville se trouvaient en ce moment sur une petite élévation d'où l'on pouvait dominer tout le parc; la lune les éclairait de sa brillante lumière. Aucun des mouvements de la physionomie du comte n'échappait à Albert. Il se convainquit que cet homme si avancé dans la science du monde , et qui affichait tant de prétentions à la rouerie la plus consommée , s'était enferré lui-même en provoquant une discussion dont il espérait retirer tout le fruit, dont il comptait que tout l'honneur lui reviendrait. Le comte de Préleville n'avait ni l'esprit, ni la finesse d'Albert, il s'en apercevait trop tard, il n'était plus temps de reculer , et il ne savait comment avancer, ni comment rester stationnaire. Albert jouis-
*Sl
sait modestement et silencieusement de sa victoire; mais il résolut de la compléter et de détniire dans cette première lutte toutes les idées de domination qu'aurait pu concevoir à son égard son collègue en diplomatie. Pour arriver à ce but , il fallait non seulement repousser l'espèce de patronage qu'il avait espéré , mais encore se placer dans une position telle que ce fût lui qui eût besoin du patronage , ou du moins de la protection du silence d'Albert.
— Vous voulez bien m'assurer , dit-il , que j'ai fait de terribles progrès dans l'étude de la vie sociale, et que mes dispositions à tout pénétrer, à tout scruter, ont mûri promptement; je le crois sans peine, mon cher Préleville, j'en avais déjà la conviction. Pour vous en donner une preuve, je vous parlerai de tout ce que j'ai observé depuis ce matin, et des certitudes que mon talent d'observateur m'a fait acquérir. Je laisserai de côté les détours et les ambiguïtés, je ne vois pas la nécessité de ruser avant d'en venir au fait; êtes-vous de mon avis?
— Tout-à-fait, dit le comte de Préleville.
— Puisqu'il en est ainsi, et j'en suis bien aise,
je commence donc : il est positif pour moi que vous aimez madame de Vertlieu ; n'essayez pas une dénégation, elle serait inutile, j'ai surpris à plusieurs reprises dans la soirée une correspondance mystérieuse entre vos yeux. Pourquoi vous en défendriez-vous? La marquise de Vertlieu est jolie, spirituelle , et reçoit bonne compagnie; 1 homme qu'elle a distingué ne peut qu'être très bien posé dans le monde, par cette distinction même. Ne vous défendez donc pas de votre bonne fortune; je garderai mon opinion , quelle que soit votre réponse; entre nous nous ne devons pas, comme des enfants craintifs, nous faire im mystère d'un secret plus qu'à moitié deviné.
Vous avez été jaloux de quelques politesses que la marquise a cru devoir me faire, pour répondre à la lettre d'introduction que m'avait remise son cousin. Je conçois très bien votre jalousie; mais vous, mettez -la de côté : j'ai toujours eu pour principe de n'aller sur les brisées de personne ; je n'aime point à disputer la possession d'un cœur, ou tout simplement celle dune femme; ainsi soyez persuadé que, quand bien même (ce qui n'est pas) je serais épris de madame de Vertlieu, je me reti-
265 ALBERT DE SAI^^it-POl'ANCE.
rerai devant l antériorité de vos prétentiôtis. J'établis donc comme point incontestable que vous êtes l'amant de madame de Vertlieu. Je ne lui fais point 1ë cour, et je vous félicite, d'tm cœur sincère, sur votre choix et votre succès.
Le comte de Préleville demeura quelques instants silencieux fixant son regard sur Albert, puis enfin il lui dit :
— Vous êtes un singulier garçon, mon cher Saint -Pouance. A peine entrez -vous dans le nlonde , et vous VOtJs y placez comme les hommes qui y ont usé vingt années de leur vie ; quelques mois de voyage et d'ambassade ont suffi pour vous donner un aplomb et une connaissance de toutes les intrigues du monde que j'ai peine à concevoir. Vous irez loin, et vous marcherez vite, mon brave ami. Je comptais vous garder encore sous ma tutelle ; mais vous n'avez plus besoin de maître ; vous seriez bien plutôt le mieii. Restons aimis , soyons alliés ; parlons-nous à cœur ouvet-t. Vous avez deviné mon secret, et je ne sais point le vôtre : vous avez sur moi par conséquent tout l'avantage.
— Jusqu'à ce moment je n'ai point de Secret ;
DE SAINt-î>OUANCE. 263
îQàis je suis bien aise de \oite frâticihisè. Y à-t-il long-temps que dure votre liaison âVeC ttiadàftlè de Vertlieu ?
— Depuis le commeiltenifetlt de cet hiver , et je ne suis pas peu fier de lavoir emporté sur BcJandry et sur Jumiéges, qtie j aVais poilf Hvaux.
— Vous les autez peut-être poiii* sudCessëuts.
— C'est probable. Mais voiis êtes désenchàfltatit. Pourquoi prévoir de si loin l'avenir? Vous allez trop vite.
— C'est mon habitude. Les illusions tious gâtent toujours l'avenir en Tembellissant ; moi je le rembrunis pour m'en accommoder plus facilement quand j'y arrive.
— A quelle école de philosophie appartenezvous donc ?
— Je n'ai jamais pris la peine de m'en informer. Que me servirait de savoir que ma philosophie a un nom et que d'autres s'y sont exercés avant moi? Je ne prétends pas la professer ni rechercher curieusement son histoire ; c'est un remède que je prends, une sorte de quinine contre la fièvre morale du désenchantement.
26â ALBERT
— Et comme remède , vous commencez vousmême par vous désenchanter?
— J aime mieux le faire moi-même , parce que Ion n'y réussit jamais entièrement, que de laisser ce soin-là au temps , qui , lui , accomplit parfaitement son ministère. Je me prépare pour n'être point surpris. Mais il se fait tard; les lumières sont éteintes au château; je crois qu'il serait bon de rentrer. Rassurez -vous sur madame de Vertlieu; si jamais quelqu'un vous supplante dans... Faut-il dire son cœur ou son esprit ?
— Dites tous les deux , de peur de vous tromper.
— Eh bien ! dans son cœur et dans son esprit, certes ce ne sera pas moi. J'ai refusé de prendre un rôle dans votre troupe d'acteurs pour m'éviter toutes ces petites attaques de coquetterie qui ressemblent fort aux attaques d'apoplexie : on leur résiste deux fois, et la troisième attaque vous emporte. Je me suis classé dans les grandes utilités , dans les tapisseries meublantes : je serai votre souffleur; je vous verrai jouer à chacun un jeu double , mais je ne pourrai vous souffler qu'un de vos rôles.
Dites-moi, mon cher Préleville , à quelle heure se réunit-on au salon dans la matinée ?
— Mais on déjeune à onze heures.
— Oh! je ne déjeune jamais. Le matin, à huit heures, mon valet de chambre me sert mon thé , et jusqu'au dîner je demeure sans rien prendre.
— Je dirai demain matin que Ton donne à votre valet de chambre tout ce qu'il vous faudra pour votre thé. Vous avez déjà des manières originales. C'est très bien, mon cher; vous êtes complet; je ne vous avais pas deviné.
— Ne prenez point la peine , monsieur le viceroi de Verllieu , de rien ordonner pour mon thé ; j'ai avec moi d'excellent thé russe et tout mon attirail de preneur de thé.
— Alors, si vous le permettez, Balandry et moi nous irons vous en demander une tasse pour nous préparer à déjeuner.
— Vous serez les très bien venus. Je vous attends à huit heures et demie.
Après ces dernières paroles , Albert regagna sa chambre , enchanté du rôle de roué qu'il venait de se créer, et comptant le prolonger aussi longtemps que ce caractère dont il se revêtait lui se-
fait une distraction. Cependant en s endormant, il songea à Geneviève et à Id petite fleur de son bracelet, les deux amours poétiques de sa jeiine existence, les deux harmonies lointaines dont les mélodies venaient souvent vibrer dans son cœiir.
IJrfSfntattone.
L'ombre de Ju vénal en eût frémi de joie. Alf. de Mcsskt.
Le lendemain le comte de Balandry et le comte de Préleville vinrent à huit heures et demie demander à Alhert de Saint-Pouance une tasse de l'excellent thé qu'il avait apporté de Pétersbourg. Albert était levé déjà depuis une heure, et les deux visiteurs le trouvèrent assis dans un immense fauteuil bien rembourré de coussins et fumant dans une pipe turque, au long tuyau de cerisier et au bouquin d'ambre orné de pierreries, du tabac de Lataky.
— Vous comprenez à merveille, monsieur de
Saint-Pouance . lui dit le comte deBalandry, les
douces voluptés à\x farniente et du thé. Un grand
fauteuil et une pipe d'excellent tabac , c'est tout
ce que je connais au monde de plus invitant à la
paresse.
— 11 est encore de fort bonne heure, monsieur, répondit Albert; faites comme moi, je vous en prie : je n'admets de conversation bien entendue et voluptueusement conduite, que la conversation à la mode turque. Mon valet de chambre va vous servir des pipes et des robes de chambre, dont j'ai toujours une provision avec moi: vous vous étendrez sur ce grand divan qui garnit tout un côté de ma chambre, et nous causerons ensuite à loisir.
— J'accepte volontiers votre offre, dit le comte de Balandry; elle renferme trop de séductions pour pouvoir être refusée.
Le comte de Préleville affirma qu'il retrouverait ses habitudes de Pétersbourg avec le plus grand plaisir.
Des pipes et des robes de chambres furent apportées, et la conversation s'établit bientôt, au milieu d'un nuage de fumée , sur le pied d'une agréable et facile intimité.
DE SAINT-POUANCE. 27i
— Vous ne connaissiez ni madame de Vertlieu ni sa société, mon cher Albert, murmura Préleville, avant votre départ pour la Russie ?
— Je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer madame de Vertlieu, répondit Albert. Plusieurs des personnes que j'ai vues hier ici me sont déjà connues, mais j'ignore même le nom des autres.
— Vous savez qui est la duchesse de Chalu^;:, je ne vous en parle pas; je ne vous entretiendrai ni de vos deux convives, ni de Jumièges; ce sont pour vous de vieilles connaissances.
Albert s'inclina en faisant au comte de Balan- 4ry un salut de la maii), gracieux et amical.
— Il nous restera donc à faire passer devant vous la foule des hôtes de ce château.
— Il me semble, dit avec une légère teinte d'ironie le comte de Balaudry , qu'il serait convenable de présenter d'abord à M. de Saint- Pouance le marquis et la marquise de Vertlieu, et je me charge de ce soin, car je ne m'en rapporte point à votre impartialité.
Le comte de, Préleville parut contrarié ; mais il s'écria en cherchant à prendre toutes les apparences d'une folle gaieté :
— Je vous préviens, mon cher Saint-Pouance, que Balandry est la plus mauvaise langue du faubourg Saint-Germain ; ses portraits sont de véritables caricatures: mais je le laisse vous faire les honneurs des maîtres de ce château.
— Je suis un historien vcridique, une manière de Tacite moderne; vous en jugerez, monsieur de Saint-Pouance, quand un peu plus de connaissance de vos hôtes vous aura mis à même d'apprécier mon impartialité. Ne vous laissez point influencer par ce diable de Préleville qui se croit le cicérone universel, et qui voudrait prélever un droit de bavardage sur toutes lefe présentations qu'attendent dans ce château les nouveaux débarqués.
— Bon, ne vous gênez pas, Balandry, faites comme si j'étais absent : et le comte de Préleville aspira à larges gorgées la fumée de sa pipe.
— Au contraire, je ferai et je fais comme si vous étiez là, mon pauvre Préleville; maintenant venons au fait. Le délicieux marquis de "Vertlieu que vous avez admiré hier dans ses fonctions de majordoîne , a été baptisé , je ne sais plus en quelle année, sous le nom de François- Martin Brulon ; c'était à cette époque un fort beau pou-
DE SAINT-POUANCE. 27S
part, et son père et sa mère fabriquaient je ne sais plus trop quoi , dans je ne sais plus trop quelle ville.
^ — Voilà qui est bien clair! s'écria le comte de Préleville.
— Je comprends je comprends, murmura
Albert de Saint-Pouance en riant de la narration du comte de Balandry.
— Je continue alors, reprit-il. Le père et la mère de François-Martin Brulon trouvèrent, dès l'âge de sept ans, une imagination et une intelligence merveilleusement précoces, à leur héritier, et d'une voix unanime ils convinrent de ne pas enfouir de si heureuses dispositions dans leur manufacture de je ne sais plus quoi. En conséquence ils lui donnèrent des maîtres de toutes sortes de choses, qui ne lui apprirent pas le peu qu'il sait, puis ils moururent le laissant à l'âge de vingt ans, bête comme une oie, ignorant comme une carpe, mais avec cent cinquante mille livres de rente. François-Martin Brulon fut un jour choisi par son département pour le représenter à la Chambre; il y passa trois années dans le plus parfait incognito, et le conserverait encore sans une certaine baronne
de Grimosin, femme capable de remuer le monde pour s'y trouver une bonne place j de qualité plus que personne du noble faubourg, alliée à tous les puissants et à toutes les puissances, et pour compléter l'ensemble ne possédant presqne point de fortune, pour ne pas dire rien du tout. Cette baronne de Grimosin est la mère de la marquise de Vertlieu, et François-Martin Brulon , à qui l'on fit acbeter la terre de Vertlieu, et que Ton affubla moyennant finances du titre de marquis , est son très illustre gendre.
Vous savez actuellement les antécédents du marquis de Verdieu; nous allons faire paraître la marquise de Vertlieu , à moins que Préleville , qui jette de la fumée comme trois Vésuves et deux Etnas, ne tienne absolument à vous la présenter lui-même.
— Je vous laisse ce soin, mon cher Balandry, dit une voix qui partait d'un nuage de vapeurs.
— Eb bien ! la marquise de Vertlieu est une
femme jolie, vous avez pu vous en convaincre; spirituelle, vous le savez probablement aussi; car elle vous a tenu pendant deux heures dans une sorte de lazaret dont elle était l'intendant;
nul ne pouvait vous approcher, et elle vous a donné un échantillon de sa conversation. Mais c'est de plus. . . comment vous expliquer cela ?,. . une
femme de beaucoup de cœur une personne
très ps/chologique... très philanthrope... qui aime l'humanité, et particulièrement la jeune humanité; c'est une femme d'imagination , auteur d'un certain nombre de romans, qui ne sont sortis de sa cervelle que pour passer à l'état d'action Aujourd'hui elle s'occupe d'un nouveau roman qui aura pour titre ï Abbaye de Jumiéges !...
A ces mots le comte de Préleville ôta sa pipe de ses lèvres , et ne put retenir une légère exclamation de surprise.
— Oui, mon aimable volcan, reprit le comte de Balandry , F Abbaye de Jumiéges.
Albert regarda alternativement le comte de Préleville et M. de Balandry; il comprit à l'accent tout particulier de ce dernier et à sa phy-r sionomie railleuse qu'il s'amusait de la jalousie du brillant diplomate.
— C'est du reste, reprit M. de Balandry, une très bonne et très excellente femme , qui fait parfaitement les honneurs de son château.... et le»
honneurs de son mari, n'est-ce pas, Prèle ville?.... Elle n'est point méchante, point médisante, et, je parle maintenant très sérieusement, elle gagne beaucoup à être connue, ce que l'on ne pourrait pas dire de toutes les femmes.
Le comte de Préleville était devenu sérieux , quoiqu'il fît des efforts visibles pour paraître indifférent à tout ce qui venait d'être dit. Vainement cherchait-il une phrase , un mot par lequel il pût relever la conversation; ni cette phrase, ni même ce mot ne lui venaient en aide. Le comte de Balandry l'examinait attentivement, et son regard scrutateur ajoutait à l'embarras qu'éprouvait ce malheureux amant au comble de l'inquiétude. Saint-Pouance , lui aussi, jouissait de l'embarras de celui qui, si récemment encore, avait voulu s'établir comme son maître en rouerie. Enfin le comte de Balandry eut pitié d'un si grand décontenancement , et il ajouta d'un air de supériorité :
— Vraiment, mon cher Préleville, je vous croyais plus fort que vous ne l'êtes réellement. Vous vous laissez démonter par une plaisanterie ; vous vous prenez au premier filet que l'on vous
DE SAINT-POUANCE. 277
tend; vous tombez dans le piège le plus grossier, et vous aspirez au titre de roué!... Allons, reconquérez votre empire sur vous-même ; votre marquise ne songe point à ï abbaye deJumiéges... J'ai tout bêtement inventé cette belle histoire, parce que je voulais savoir... et j'ai su...
Le comte de Préleville sortit enfin de son nuage de fumée : — Je n'ai pas été décontenancé, mon cher Balandry, dit-il : il m'est fort indifférent que madame de Vertlieu s'occupe ou ne s'occupe pas de M. de Jumiéges!...
— Je ne vous demande pas d'explications, lion de contrebande qui avez attaché sur votre cou une fausse crinière; tout ce que vous diriez ou rien maintenant ne me ferait pas changer d'idée... Monsieur de Saint-Pouance, versez-moi, je vous prie, une tasse de thé , et passons à d'autres personnages.
— Mais enfin !... s'écria le comte de Préleville.
— Fumez votre pipe, mon pauvre ami; c'est ce que vous avez de mieux à faire... Nous en étions donc au vicomte de Loigny, que l'on pourrait comparer moralement et physiquement à un long cierge, s'il brûlait par quelque bout et qu'il éclai-
rât tant soit peu. La marquise lui réserve les jeunes premiers d'opéra-comique , car il chante très ennuyeusement la romance, et voilà sa seule spécialité , son seul talent. C'est un de ces bâtons de sucre d'orge qui poissent et donnent mal au cœur. Je ne sais qui Ta mis en circulation.
Viennent ensuite une quantité di ombres qui semblent être venues à la campagne pour former un total avec la nullité du marquis de Vertlieu. C'est, entre autres, M. de Brisan, et le marquis de Saint -Bras , qui vous raconteront régulièrement une fois par jour leur voyage en Suisse, si vous leur accordez la parole. Puis le comte et la comtesse de Grisailles , créés et mis au monde pour faire abhorrer l'aniour conjugal. Le marquis et la marquise de Menuval , qui préparent depuis dix ans un discours politique pour le moment où ils seront nommés membres de la Chambre des députés. La baronne d'Ombreval , dont le mari est un gentilhomme de la chambre, ou même n'est rien du tout. Cette baronne d Ombreval %q faufile partout ; elle est la complaisante de la maîtresse de la maison. Prenez garde à elle; elle est toujours farcie d^e billets de loterie pour les pauvres. Cette
DE SAINT-POUANCE. 279
femme a été mise au monde pour faire haïr la charité. Voilà, je crois, à peu près la liste des personnages présents au château de Vertlieu , leurs officiers en tête.
— Vous oubliez la comtesse de LisvcJ, mon très méchant et mordant Balandr^^, s'écria le comte de Préleville.
— Sans doute. Mais qui ne l'oublierait pas? rien ne la distingue, soit en bien, soit en mal ; elle n'a jamais appris à parler haut. Elle possède un mari qui, avec son régiment, tient garnison dans quelque coin. On ne parle cependant pas beaucoup d'elle...
-'^icàii t)ites qu'on n'en parle pas du tout , reprit le comte de Préleville.
— Pas du tout, ce serait un peu fort... Pas du tout... N'allons pas si loin ; Il y a eu de sourdes rumeurs ; on a murmuré pendant quelques jours un nom qu'on accolait au sien. Je conviens que tous ces bruits ont cessé, ces clameurs se sont apaisées; mais cela ne dit rien. On ne s'occupe plus de madame de Lisval , parce qu'elle est tout-à-fait insignifiante.
— Et qui est cette madame de Lisval? demanda Albert.
,28i0 ALBERT
— C'est la petite femme que vous aviez hier soir à table à côté de vous , répondit le comte de Préleville.
— Elle ne cause pas mal, je puis vous l'assurer, reprit Albert. Elle m'a dit, autant que je me le rappelle, qu'elle ne jouait pas la comédie.
-^. C'est cela même. La comtesse de Lisval est douée d'une affectation de simplicité dont elle fait parade. .Jouer la comédie ! Mais elle se trouverait mal en paraissant sur les planches. Et puis elle commettrait un péché , car elle a des principes religieux, qui quelquefois sommeillent au point de ronfler dans son âme; mais quand ils se réveillent, ce sont de vrais diables. Si cette femmelà a un amant, elle lui fera porter un cilice en expiation de son bonheur. Maintenant nous avons examiné toutes les troupes agissantes et non agissantes. Ai-je encore oublié quelqu'un? Voyons, parlez, brave Préleville; soyez bon à quelque chose.
— Non, vous n'avez oublié personne; personne ne peut se plaindre d'avoir été mis de côté par vous. Mais je dois vous prévenir que l'on vient de sonner la {cloche du déjeuner pour la première
DE SAINT-POUANCE. ,m
fois; nous avons encore à nous habiller, et il ne nous reste que le temps juste de le faire.
— Allons donc nous habiller. Nous vous remercions de vos pipes, de vos robes de chambre et de votre excellent thé, monsieur de Saint Pouance ; vous avez une hospitalité matinale asiatique dont on se trouve fort bien.
— Quand vous voudrez recommencer , répondit Albert, et venir retrouver vos pipes et vos robes de chambre, je vous attendrai toujours matin ou soir avec de l'eau chaude et mon thé russe. Préleville , je vous charge d'expliquer à la marquise de Vertlieu mes habitudes du matin, et de m'excuser si je ne descends pas.
— Soyez sans crainte ; nous vous excuserons , et qui plus est votre personne et votre originalité serviront d'aliment à la conversation pendant tout le déjeuner. Nous allons faire des descriptions de votre luxe qui vous amèneront peut-être la visite de toutes les femmes, curieuses en général de voir l'installation d'un garçon. Un de ces jours, elles vous demanderont un lunch dans vos appartements.
— Et je les recevrai avec beaucoup de plaisir.
murmura Albert en reconduisant ses deux convives jusqu'au corridor sur lequel donnait sa cbambre; puis il revint s'étendre sur son grand fauteuil, et il se mit à songer à la comtesse de Llsval.
Plus il y songeait , plus il se sentait entraîné vers elle par un attrait de curiosité. Que le caractère que lui avait prêté le comte de Balandry fût ou non le sien, elle lui plaisait; le peu de mots qu'ils avaient échangés lui avaient donné bonne opinion de son esprit, plus encore parla manière dont elle les avait prononcés, par leur à-propos et Tespèce de dignité gracieuse de toute sa personne, que par ce qu'ils étaient réellement. Enfin, Albert de Saint-Pouance ne pouvait demeurer sans une occupation de cœur; l'activité de son esprit, la pente romanesque de ses idées l'y amenaient, Fy contraignaient en quelque sorte. Il se voyait destiné à passer plusieurs semaines chez la marquise de Vertlieu ; la comtesse de Lisval lui plaisait; il aimait cette espèce de dédain que professaient pour elle les beaux du monde. Il réfléchit pendant plusieurs heures aux moyens qu'il emploierait pour mener à bien cette aventure.
Déjà il avait piqué la curiosité de madame de
DE SAINT-POUANCE. 283
Lisval, déjà il avait établi entre eux comme un secret, c'était beaucoup; car une femme dont la curiosité est piquée et qui se laisse entraîner à partager le fardeau d'un secret avec le moins redoutable de ses adorateurs, est une femme à moitié compromise et sur le point dé l'être tout-^fait.
Albert aurait souhaite' que madame de Lisval eût en effet des principes religieux et des accès de religiosité , il aurait aimé à triompher des ter- . reurs qu'inspirent les châtiments prononcés contre les pécheurs; il aurait voulu balancer dans le cœur dune femme l'amour divin lui-même. L'amour, ainsi qu'il le comprenait, était un abandon complet, non seulement de la personne physique, mais encore de la personne morale ; la femme qui abandonne son corps à son amant devait lui dire, suivant la manière de penser d'Albert de Saint- Pouance : Je t'ai donné toute ma personne, parce que mon cœur est entièrement plein de toi , parce que mon âme n a plus que toi pour guide et que tu es sa foi, sa religion, son Dieu.
Il n'avait point encore rencontré dans aucune femme cette profonde abnégation, ce dévoue-
ment sans bornes, cette profondeur de passion qui, lui semblait-il, devaient seuls satisfaire son cœur si enclin au doute, et apaiser en lui la fièvre de ses afjitations.
— Cette femme, cette madame de Lisval, murmurait-il en inclinant sa tête sur sa poitrine , si réellement elle est religieuse par accès , comme l'affirme Balandrv, doit porter en elle un grand foyer d'exaltation; les accès mêmes de sa passion religieuse m'en sont un sûr garant. Les âmes unies et égales comme une feuille de papier, les âmes calmes et destinées par leur nature même à la vertu facile n'éprouvent point d'accès; tout se formule en elles sous l'apparence et avec la pensée d'un devoir accompli. Si madame de Lisval est religieuse par accès, sa religion est une passion qui a ses moments de doute et ses moments de fureur; ce qu'il faut, c'est de saisir le moment où l'on peut se substituer à Dieu , sur l'autel devant les marches duquel cette femme est inclinée.
Etre aimé d'un amom' qui a tout le mysticisme et toute la suavité de l'amour divin , et qui possède , plus dévoués et plus ardents , tous les
DE SAINT-POUANCE. 285
entraînements de l'amour humain, doit donner les plus ineffables jouissances que l'âme puisse concevoir; et l'imagination d'Albert alla scruter, fouiller, analyser les délices de l'amour d'une femme , dans le cœur de laquelle on se substituerait à Dieu lui-même.
Après deux heures de méditation, Albert se releva du fauteuil qu'il occupait, et sonna son valet de chambre pour faire sa toilette du matin. Il avait hâte de descendre pour trouver au salon toute la société de Vertlieu. Décidément épris de madame de Lisval, il avait grandi son amour en le colorant peu â peu de toute la poésie de son imagination. Il s'était fait une madame de Lisval dont il ne devait peut-être pas trouver traces dans la véritable madame de Lisval; amoureux de l'image, il allait chercher la réalit(\
Geneviève et la fleur fanée qu'il portait dans son bracelet , vinrent un instant occuper sa pensée; il leur accorda un souvenir; mais une pente rapide l'emportait vers madame de Lisval, et elle était dans le même château que lui, et il allait la voir.
Un pae m amnt
Que sais-je ?
Montaigne.
Il était à peu près deux heures et demie quand Albert de Saint-Pouance quitta son appartement et descendit vers le salon , où il espérait trouver réunie la société de Vertlieu; mais il fut déçu dans son attente : elle était allée se promener à pied hors du parc , et le plus grand silence régnait dans les appartements de réception , ordinairement si retentissants de bruit , de chants , de musjgue , de jeux et de conversation. Albert traversa la salle de billard et le salon pour par- 1. 10
venir à la bibliothèque , dans Fintention de tuer le temps en lisant les journaux , qui tous les matins arrivaient de Paris à Vertlieu.
Une personne qu'il ne reconnut pas d'abord l'avait prévenu, et siégeait, mollement étendue sur une espèce de causeuse , dans l'angle le plus obscur de la bibliothèque, où n'arrivait qu'un jour très adouci, car des stores et des rideaux garnissaient toutes les fenêtres. Cette personne avait rassemblé autour d'elle tous les journaux et quelques brochures : Albert dut s'approcher d'elle et lui adresser la parole pour lui demander le partage de sa pâture politique et littéraire. En s'approchant davantage, il reconnut madame de Lisval, qui, par un motif dont elle ne se rendit pas compte , ne put s empêcher de rougir légèrement en apercevant Albert de Saint- Pouance.
— Quoi ! c'est vous, madame! dit Albert; vous renoncez à la promenade et à tout ce monde brillant et joyeux qui vous entoure pour vous livrer à l'attrait d'une lecture politique, pour commenter des nouvelles et des prévisions que l'avenir dément presque toujours! Vraiment, madame, vous
devenez de moment en moment plus inexplicable pour moi.
— J'ignore ce que je puis avoir d'inexplicable, et je ne vois pas trop ce qu il y a de si extraordinaire à préférer l'ombre , le repos et la lecture, même celle des journaux, au soleil, à la poussière, au bruit et à une course inutile.
— Vous me trouverez importun à force de questions: imposez - moi silence si je le deviens trop. Ne trouvez-vous d'agréable que ce qui est utile?
— Je ne dis pas cela tout-à-fait, monsieur; mais je voulais vous expliquer que je ne comprenais pas une promenade entreprise par la chaleur qu'il fait aujourd'hui, lorsque rien ne force à cette promenade.
— J'aurais cru que l'entourage que vous auriei eu pendant cette promenade, le charme des conversations qu'il vous eût été facile d'établir; enfin, que sais-je moi? l'entraînement général, vous auraient décidée à braver la poussière , et tous les inconvénients d'une promenade exécutée par vingt degrés de chaleur, dans une aprèsrmidi d'un mois de juillet.
Madame de Lisval examina d'un air froid là physionomie d'Albert tandis qu'il parlait; et quand il eut fini :
— Je ne vous comprends jamais, monsieur : ou vous vous enfermez dans des mystères qu'il ne m'est pas donné de pénétrer, ou vous prononcez avec un accent plein d'ironie quelques phrases dont vous ne pensez pas un mot. Souffrez que je vous dise que vous me paraissez vouloir vous moquer de moi.
— Jamais une telle pensée ne m'est entrée dans l'esprit; vous vous trompez, madame; je cherche à vous connaître; je vous observe; je cause avec vous , et je n'ose m'avancer dans ces causeries qu'en tremblant et très timidement, car vous êtes toujours prête à vous révolter, et vous interprétez mal les paroles les plus simples.
— Et dites-moi, s'il vous plaît, qui vous porte à vouloir me connaître , quel intérêt si puissant vous engage à m'étudier?
— Je ne répondrai point par une phrase qui maintenant ne serait qu'une fadeur, quoique j'aie le pressentiment que dans peu de temps elle n'exprimera qu'une vérité!... Je cherche à vous con-
DE SAINT-POUANCE. 293
naître, ou plutôt j'ai cherché à vous connaître, et je vous observe , parce que l'on ma parlé beaucoup de vous.
— Gela n'est pas possible, monsieur de Saint- Pouance; je suis une personne qui passe inaperçue dans le monde, nul ne doit s'inquiéter de moi ni de mes actions. Je ne porte ombrage à qui que ce soit au monde ; qui donc aurait pu vous parler de moi, et qu'aurait-on pu vous en dire?
— Plusieurs personnes m'ont parlé de vous , madame, et m'en ont parlé longuement.
— Que vous a-t-on dit?... Voyons, soyez sincère... du bien ou du mal?
— Il faudrait que le bon Dieu vous eût créée sans aucune conséquence , pour que la somme du bien que l'on dit de vous 1 emportât sur la somme du mal.
— Ainsi donc, c'est du mal que l'on vous a dit de moi?
Albert inclina sa tête pour éviter de répondre oui.
Alors la comtesse de Lisval reprit avec plus d'animation :
— Et quel mal vous a-t-on dit de moi, mon-
sieur? J'ose espérer que vous ne voudrez point
m'en faire un mystère, et que vous me l'avouerez
franchement.
— Non , madame ; je me vois dans la nécessité de me taire ; je n'aime point à me faire l'écho des bavardages du monde ni le rapporteur de tous les sots bruits dont il s'alimente.
— Dites plutôt que vous y avez jusqu'à un certain point donné asile en votre esprit ; cela sera peut-être plus vrai et plus généreux.
— Je vous ai déjà répondu, madame, que je cherchais à vous connaître, que j'observais, que je vous étudiais.
— Vous êtes prévenu contre moi, monsieur de Saint-Pouance. Je suis accusée, et j'ignore quels sont mes accusateurs et ce dont je suis accusée ; vous m'ôtez la possibilité de me justifier ou de me défendre en gardant le silence. Je ne sais si tout cela vous paraît bien généreux ; mais enfin je ne puis que courber la tête et attendre.
— Vous justifier et vous défendre devant qui , madame? devant moi. Et quel intérêt si grand auriez-vous à le faire? je ne suis pour vous qu'une connaissance de quelques heures; peut-être ne
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nous rencontrerons-nous plus : que Vous fait mot! opinion?
La comtesse de Lisval garda le silence , et Albert se tut également; mais il attacha son regard sur elle , et suivit sur son visage les impressions de son âme qui venaient s'y refléter, quelque empire qu elle eût sur elle-même.
Si Albert avait dit à madame de Lisval que ce qui lui avait été raconté était entièrement à son avantage, elle n'aurait pas fait une seule ques-» tion pour connaître le bien que l'on pensait d'elle, les louanges que l'on accordait à sa conduite. Mais se savoir accusée sans codtiaître ni l'accusation ni les accusateurs, était une idée qu'elle tie pouvait supporter. Elle avait peine à contenir l'émotion qui l'agitait; elle en voulait à Albert de son silence , et cet homme qui la veille lui était inconnu devenait plus important à ses yeux que ses amis les plus intimes. Le regard d'Albert la troublait et l'embarrassait; elle n'en pouvait soU» tenir la fixité interrogatrice, et elle s'en voulait de son embarras, qui lui prétait l'apparence de la culpabilité. Elle chercha vainement à garder plus long-temps le silence ; au bout de dix mi-
nules, elle dut s'avouer vaincue; tout son calme disparut, et quand elle reprit la parole, ce fut avec une animation dont Albert ne l'aurait pas jugée capable.
— Il faut absolument que je sache quelles accusations pèsentsur moi ; je vous demande, je vous prie sérieusement, monsieur de Saint-Pouance , de me les apprendre.
— Je suis désolé de vous refuser , madame , répondit Albert; mais en vérité je ne le peux pas.
— Pourquoi? Expliquez-vous au moins.
— Me feriez-vous part, madame, des accusations qui ont pu être portées contre moi, devant vous? demanda Albert en prononçant lentement chacune de ses paroles.
La comtesse de Lisval hésita, puis se redressant avec assurance et dignité....
— Pourquoi ne le ferais -je pas? murmura-telle.
Alors Albert approcha son fauteuil du sien , et sans baisser son regard qu'il tenait toujours fixé sur elle :
— Que vous a-t-on dit de moi , madame ?
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Madame de Lisval rassembla tout son courafje , et répondit :
— On m'a dit de vous , ou plutôt on a dit devant moi , que vous étiez prodigieusement dissipé, que vous aimiez le plaisir.... que vous.... je ne sais, en vérité, comment m'exprimer....
— Parlez franchement, madame; vous encouragerez ma franchise.
— Que vous étiez ce que Ton nomme un mauvais sujet... indiscret... plein de confiance en vousmême et que votre esprit ne répondait pas à
cette confiance que vous placiez en vous !...
— N'a-t-on dit que cela, madame?
— Gomment, que cela! s'écria madame de Lisval avec surprise; trouvez-vous que l'on vous ait ménagé?
— On pouvait aller plus loin , répondit Albert avec calme; je remercie mes bons amis d'y avoir mis de la discrétion. Maintenant, madame, une dernière question et je répondrai aux vôtres :
— Avez-vous cru à ces accusations?
Madame de Lisval rougit et pâlit tour à tour;
elle voulut deux fois commencer une phrase qui expira sur ses lèvres, et, sentant à la fin qu'il fal-
lait absolument répondre, elle le fit en baissant la tête et d'une voix si basse qu'elle parvint à peine à l'oreille d'Albert.
— Oui, dit-elle; je ne vous connaissais pas, pourquoi n'y aurais-je pas cru ?
Albert tressaillit ; une vive douleur passa dans tout son être depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe de ses cheveux comme un frisson , sans qu'il pût encore comprendre la cause de cette impression profonde produite par une réponse qu'il avait prévue et sollicitée. Madame de Lis-^ val avait relevé son regard jusqu'au sien, et elle se sentit tristement frappée de la douleur qu'elle y lut. Elle aurait voulu pouvoir, non reprendre sa réponse, car elle avait promis d'être franche, mais l'adoucir, mais lui ôter de sa crudité.
— Je ne vous connaissais pas , dit-elle une seconde fois avec douceur.
— Vous ne me connaissez pas davantage à présent, madame, et vous êtes prévenue contre
moi Mais laissons tout ceci qui n'intéresse ni
vous ni personne dont vous soyez occupée. Je vous ai promis d'avoir envers vous la même
franchise que vous m'avez montrée j je suis prêt à tenir ma parole; car je n'y manque jamais, madame, j'espère que personne ne vous a dit le contraire ?
Madame de Lisval ne put que répondre non , par un léger mouvement de tête.
— Ce que l'on m'a dit de vous, madame, se résume en peu de mots; vous êtes coquette et dévote, pour connaître ce que deux amours réunis, deux passions jointes ensemble, l'une matérielle et l'autre immatérielle , peuvent produire de satisfactions humaines. D'ailleurs vous êtes calme et froide, le cœur n'existe pas en vous. Vos sentiments sont calculs, vos passions raisonnements.
Madame de Lisval joignit ses mains , et s'écria : — On a pu dire de moi toutes ces infamies ?
— Aurais-je osé vous les faire entendre si d'autres ne me les avaient apportées comme l'opinion générale du monde sur votre compte.
— L'opinion générale du monde murmura
madame de Lisval; est-ce votre opinion, à vous aussi, monsieur, vous qui m'apportez celle des autres?
Dans l'accent dont madame de Lisval prononça ces mots, il y avait du désespoir et comme une sorte de supplication qui semblait dire : Ne joignez pas votre opinion à celle de tout ce monde qui me calomnie ; laissez-moi une seule voix qui m'absolve.
— Non, madame, je n'ai rien cru, je ne vous connaissais pas ; mais je vous devinais tout autre ,. et je crois ne m'être pas trompé.
Albert s était levé. Son attitude était grave et noble; le son de sa voix était triste, et dans son regard éclatait un si admirable mépris de ce monde dont il bravait ou l'opinion ou la censure, que madame de Lisval se sentit troublée de sa réponse, de son regard, du son de sa voix ; et comme il s'apprêtait à la quitter, elle se leva aussi, et s'avancant vers lui :
— Vous êtes plus généreux que je ne l'ai été envers vous, monsieur. Dites -moi que j'ai été
trompée, et je vous croirai Oui, du fond de
mon cœur, je vous croirai, répéta-t-elle.
— Non, non, madame, je ne puis rien vous dire. Si j'accusais de calomnie les propos qui vous ont été tenus sur mon compte, vous vous confie-
riez en ce moment à ma parole ; mais plus tard, madame, le doute vous prendrait; plus tard encore , l'incrédulité arriverait , et je ne veux pas souffrir une douleur plus grande que celle que j'éprouve en ce moment. Vous n'avez jamais cru en moi, vous m'avez jugé comme le monde, ou plutôt quelques gens du monde me jugent; je n'ai pointa me plaindre, vous ne me connaissez pas. Mais si, après avoir cru en moi, vous reveniez à cette première opinion défavorable que vous avez reçue , oh ! alors , madame , mon cœur éprouverait une vive souffrance. Un hasard fatal, une mauvaise destinée m'a placé à vos yeux dans un mauvais jour; je ne peux que me taire et supporter cette fatalité...
— Eh bien! monsieur de Saint-Pouance , dit madame de Lisval , si, moi, moi, que vous devez croire sincère, je vous affirmais que tous ces jugements du monde ne laissent plus de traces dans mon esprit?
— Je vous répondrais que vous vous trompez vous-même par générosité... Ne me persuadez jamais que vous ne pensez pas comme tous ceux qui vous ont parlé de moi ne me le persuadez
jamais, madame et Albert séloignaît dans la
plus grande a'jitation.
— Je ne vous comprends pas, monsieur de Saint-Pouanee , dit encore en marchant vers lui madame de Lisval.
Albert s'arrêta: — Vous ne me comprenez pas, madame.^ eh bien, ne me comprenez jamais. Et comme il quittait la bibliothèque, il s'empara de la main de madame de Lisval qu'il porta à ses lèvres.
Puis il traversa d'un pas rapide le salon et la salle de billard, et, prenant son chapeau, il se dirigea vers une porte du parc qui donnait accès dans les immenses bois qui entourent Versailles.
Albert de Saint-Pouance était du nombre de ces hommes ardents et mobiles tout à la fois , dont le cœur accepte tous les amours qu'ils rencontrent , parce que pour eux l'amour est tout, parce que cette passion est une nécessité de leur existence, et que c'est la passion qu'ils aiment plus encore que la personne qui en est l'objet. Ce qui les charme dans l'amour, c'est l'état moral que ce sentiment donne à leur àme. Transporter son amour d'une femme
à une autre femme n'est point pour eux une infidélité; c'est l'amour qu'ils aiment et c'est lui qu ils suivent, qu'ils cherchent à ressusciter; quand sa flamme dimiime, ils lalimenteut par le changement.
'Albert ne nommait du nom d'amour que cette passion exaltée capable de tout braver, de tout entreprendre pour la satisfaction du moindre de ses désirs : si la femme qu'il aimait, sans devenir moins aimante , devenait plus calme , il considérait ce calme comme une infidélité qui lui était faite, comme une diminution d'affection, comme une renonciation à ce culte d'amour, une sorte d'incrédulité, et cette femme lui semblait un renégat dont la vue seule soulevait toutes les irritabilités de son cœur.
Albert ne pouvait donc jamais être strictement fidèle à aucun des amours de sa vie, car il les considérait tous comme faisant partie d un même ensemble , comme une continuation du même sentiment, ou plutôt comme son renouvellement. Chaque fois qu'il éprouvait de l'amour, sa passion éclatait en lui aussi grande, aussi vraie, aussi sincère. l\ se lançait dans des espoirs d amour sans
fin, dans des rêves chaque fois recommencés et toujours déçus; puis, quand cet amour se rompait, il retrouvait également dans toute leur intensité ces désespoirs profonds , ces chagrins cuisants , ces doutes amers, dont tout autre caractère que le sien serait demeuré long -temps abattu.
La pensée d'aimer madame de Lisval n était pas de prime-tibord venue dans la tête d'Albert de Saint-Pouance ; il avait cherché à intéresser sa curiosité par des réticences, pour se procurer pendant son séjour à Vertlieu une occupation d esprit, pour se lancer dans une petite guerre de taquineries et de mots piquants. Mais les choses avaient raarciié en lui et hors de lui plus vite qu'il ne s'y était attendu; il s'était trouvé pris à son propre piège, il aimait madame de Lisval. Il l'aimait, et dans toute la conversation qu'il avait eue avec elle , il lui avait semblé entrevoir vingt fois que cet amour pouvait être partagé. Madame de Lisval lui avait pour ainsi dire offert l'occasion de sonder les dispositions de son cœur; mais soit calcul, soit crainte, i! avait préféré se créer une position douteuse , inéclaircie , qui plaçât seulement
DE SAINT-POLANCE. 806
madame de Lisval et lui dans une situation difficile vis-à-vis l'un de l'autre. Il allait marchant à travers les bois d'une course précipitée : il parlait haut , jetait quelquefois aux échos , comme un chant de son âme, des lambeaux de poésie qui revenaient à sa mémoire , puis il songeait à ses espérances , et se livrait presque immédiatement à des craintes vagues , au doute de ce qu'il avait espéré , et toute son ardeur s'éteignait pour être remplacée par un abattement profond.
Après deux ou trois heures d'une course sans but , Albert se retrouva aux portes du parc de Vertlieu. L'heure du dîner approchait. Il reprit à regret le chemin du château : la pensée de se retrouver au milieu du monde, d'être contraint à des conversations dont aucune n'aurait rapport à ce qui agitait son âme, le torturait par avance. En franchissant les marches du perron, il fut aperçu par la marquise de Vertlieu , qui abandonna une partie de billard pour s'avancer de quelques pas à sa rencontre.
— C est vous , monsieur de Saint-Pouance ? lui dit-elle avec un sourire d'une gracieuse coquetterie, Vous avez méprisé notre déjeuner ce matin : I. 20
;it.
tf^ ALBERT
vous vous êtes enfermé comme un sauvage avec vos pipes et dii thé; vous voyez que je sais de vos Tnouvelles. Oomment n'avez-vous point votre are et vos flèches ■ car vous venez sans doute de chasser pour conquérir votre dîner. Je vous en veux véritablement , monsieur, de -nous avoir privés de vous ce matin; vous nous auriez été fort utile ponr Tordonnance de notre spectacie annoncé., sa composition définitive et la distribution des rôles. Nous nous sommes vus dans l'oblifjation de nous passer de vous, d'arranger tout nbus-mémes.
Albert s'excusa en prétextant l'habitude <^u'<M avait prise depuis long-temps de ne boire qu'tmfe tasse de thé le matin, et d attendre ensuite le dîner avecla plus grande patience, r-, '1^ 8i je contrevenais à cette habitude , dit-il , j'duraisd^ fort maussades maux de téi&j et je ne serais plus bon à quoi que ce soit 'pendant tout ië reste du ijour. Votre spectacle est donc décidément déterminé ; vos rôles sont diîitribués ? Mais alors la moitié des difficultés est levée. Quel jour iaVez-vous fixé; pour la représentation?
— Comme vous y allez , monsieur de Saint- Pouance ! Il faut savoir ses rôles, avoir beaucoup
DE SAINT-mtîANCE. Ul
répété, être sûrs fie ses entrées et de ses sortî'ç'é, enfin avoir conquis nne sorte d'aplomb et riiié habitude de la scèue qui nous évitent quelques gaucheries; et puis il faut encore faire construire le théâtre.
— Je coiïviens qu'il vous resté deux ou trois pé^ tites difficultés à surmonter, reprit Albert; mais ces difficultés sont peu de chose à côté de celles que vous avez déjà levées. Le plus embarrassant était de s'entendre sur les deux faits principaux, le choix dés pièces et la distribution des rôles.
— Vous êtes bien peu curieux , monsieur de Saint-Pouance : vous ne me demandez seulement pas quelles pièces ont été choisies. Vous mériteriez que je Vous en fisse un mystère... Nmis jouons les Jeux de l'Amour et du Hasard et le Mariage de Raison. Que dites-vous de la composition de ce spectacle ?
— Je dis que le spectacle est parfaitement composé. Qui aurez-vous pour spectateurs? car le public fuit beaucoup au choix des pièces.
— Coramcot, qui nous aurons! tout Paris, je vous prie de ie croire. Nous donnerons une rentable fêle : danse, illuminations , feu d'arti-
fice. Enfin je veux qu'il en soit long-temps question.
— Et quels rôles remplirez-vous dans les deux pièces? peut-on le savoir?
— Vous y avez tout droit, puisque vous êtes notre souffleur. Je ne joue que dans les Jeux de l Amour et du Hasard. J'ai pris le rôle de mademoiselle Mars.
— Vous y serez parfaite , et je vous réponds d'un brillant succès , dit Albert en s'inclinant.
— Vous vous moquez de moi ; eh bien , vous le verrez, je ne serai pas si mauvaise que vous vous le figurez.
— Mais je ne me figure pas du tout que vous soyez mauvaise dans aucun rôle.
— Moquez -vous, moquez -vous, vous serez obligé de me rendre justice le jour de la représentation.
Nous avons vainement tenté d'ébranler la résolution de madame de Lisval, nous n'avons pu lui faire accepter un rôle; j'aurais donné tout au monde pour lui voir jouer celui de madame Pinclion ou celui de Suzette , sa pruderie y eût été délicieuse dans la dernière scène; mais il y faut renoncer, et je crois que c'est pour éviter de nou-
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velles persécutions que, lorsque nous sommes rentrés de la promenade, nous l'avons trouvée remontant dans sa chambre et prenant pour prétexte un grand mal de tète.
— Mon cher Saint-Pouauce , vint dire tout-àcoup en sortant du billard le comte de Préleville, si vous ne vous babillez point promptement, vous n'assisterez pas plus au dîner que vous n'avez assisté au déjeuner.
— Vous êtes mille fois bon de me prévenir, et je vous en remercie sincèrement, répondit Albert en lançant à son ami un regard moqueur.
— Vous ne vous apercevez pas que vous avez interrompu une partie de billard entre Préleville et madame de Vertlieu, dit le comte de Jumiéges; il a hâte de vous renvoyer, ce cher Préleville, vous lui causez un énorme préjudice.
— Je me sauve, je me sauve ! s'écria Albert en s'éloiguant, je ne veux faire de tort à personne.
Conversation.
Je ne sois ni dieu ni démon.
Alf. db Mdsset,
La fin de ce jour fut orageuse, et toute la société de Vertlieu se vit dans l'obligation de renoncer aux promenades du soir. Le salon et la salle de billard lui servirent de refuge , et elle chercha à remplacer la promenade par toutes les occupations et les délassements qu'elle put inventer. La duchesse de Ghalux se fit dans un coin de la galerie une sorte de club où toutes les hautes questions de métaphysique furent tour à tour discutées comme elles le sont généralement dans le monde, c'est-à-dire que l'on y tourna dans un cercle de déraisonnements , et que chacun , à dé-
faut de bon sens, chercha à faire parade d'esprit, à relever la pauvreté de son propre fond par la boursouflure des mot^. L'amour platonique et ses mille ramifications, ses modifications, ses alliances, occupèrent toute la soirée la docte assemblée.
— Croyez- vous à lamour simplement platonique? dit la duchesse de Ghalux à Albert. En d'autres termes , pensea-vous que l'on puisse appeler du nom d'amour ce qui n'est pas purement platonique ?
— La question est parfaitement placée, s'écria le comte de Jumiéges; la solution en est délicate. Quant à moi, je ne sais si j'oserais me prqnoneer.
Albert de Saint-Pouance se recueillit quelque^ moments en lui-même, non pour chercher ce qu'il devait répoudre , mais plutôt comment il devait énoncer ce qu'il avait à répondre. Enfin il prit la parole, et jamais sa voix n'avait eu d'intonations plus musicales, et cependant plus voilées. Madame de Lisval l'éçoutait attentivement sans le regarder; elle appuyait sa tête sur sa main, et son coude reposait sur le bras d'un fauteuil.
— Je pourrais , madame la duchesse, répondre à votre que§tio« oar cette autre^ ^uestipn • Pe»-
DE SAINT-POLANCE. Ul^
«e^'-vous que l'amour purement platonique puisse être considéré comme un amour complet? et s'U n'est pas un amour complet , il en existe donc un autre plus complet.
La marquise de Grisailles s'écria que l'amour étant une puissance de l'âme, ne pouvait procéder que par des rapports moraux.
Le marquis de Saint -Bras et la marquise de Saint-Bras tombèrent d'accord d'une commune voix que l'amour des sens était la grossièreté de l'instinct physique, et que l'on n'y pouvait songer sans rougir.
Le comte de Balandry affirma d'un ton dont la gravité avait quelque chose de plaisamment dogmatique que l'un de ces amours lui paraissait être la lassitude de l'autre, ou l'incompréhensibi'» Uté de l'union des facultés des deux êtres distincts qui existaient dans le même être.
— - Quels doctrinaires avez-vous vus, monsieur de Balandry , reprit la duchesse de Chalux , pour venir nous débiter un pareil galimatias ? Allons donc, taisez-vous , si vous n'avez pas de meilleure réponse à faire à ma question, et laissez répondre M. de Saiot'Pouajacfi.
Le comte de Balandry fit un signe de tête pour indiquer sa soumission aux ordres de la duchesse de Chalux, et il s'enfonça dans son fauteuil.
— Puisque vous désirez absolument avoir mon opinion sur la grave question que vous avez mise à l'ordre du jour, dit Albert de Saint-Pouance , j'y répondrai, sinon savamment, du moins avec toute la sincérité de ma conviction.
Et comme en prononçant cette phrase son regard s'était tourné vers madame de Lisval , leurs yeux se rencontrèrent , et madame de Lisval se hâta de baisser les siens.
— L'amour platonique et l'amour physique , séparés l'un de l'autre, ne peuvent former un amour complet, un amour véritable ; leur réunion est l'amour dans toute sa puissance : séparez-les l'un de l'autre , vous aurez l'égoïsme des sens ou l'égoïsme moral.
— Ainsi donc vous niez les passions vertueuses?
— Oui , madame la duchesse, je nie qu'une passion puisse être passion et vertueuse dans l'acception que vous donnez à ce mot.
— Mais est-il donc plusieurs acceptions à l'épi-
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thète vertueuse jointe au mot passion? demanda la comtesse de Lisval.
— Oui, madame, répondit en s'animantpar degrés Albert de Saint-Pouance. Selon vous, et selon madame de Ghalux, une passion vertueuse sera une passion qui saura se vaincre , ou qui ignorera les désirs que lait naître l'amour complet; il m'est impossible de nommer passion une jouissance platonique de l'âme , qui se suffit à elle-même et qui se laisse gouverner par le raisonnement ou par les convenances sociales. Une passion doit se faire obéir, doit parler en maître et commander au raisonnement et aux convenances particulières des sociétés ; une passion, c'est une foi religieuse, ceux qui l'éprouvent en sont les martyrs. Nul être créé ne peut être plus fort que la passion dont il est la proie, et, s'il en devient un jour le maître, c'est qu'il l'a usée après y avoir succombé.
— '■ Parfaitement raisonné! s'écria M. de Jumiéges. Je me range à l'avis de M. de Saint- Pouance.
Madame de Lisval ne répondit rien; mais on vit qu'elle faisait un effort violent sur elle-même pour se contraindre au silence; sa timidité habituelle semblait s'être évanouie.
— Qiie sera donc selon vous, monsieur de Saint-Pouance , une passion rertueuse ? dit madame de Chalux.
— Ma définition, madame la duchesse, reprit Albert, aura encore moins votre approbation que la première partie de ma proposition.
— Continuez , continuez , dit madame de Chalux.
— Une passion vertueuse est celle qui ne compte jamais les sacrifices qu'elle fiait, qui ne sonde jamais leur profondeur, ne mesure jamais leur étendue ; c'est la foi transportée dans l'amour. Une passion vertueuse est, selon moi, celle dont la grandeur fait la vertu, qui ne s'accroche point à toutes les aspérités des convenances pour retarder la rapidité de la course qui l'emporte , qui ne cherche point à se faire une robe d innocence de tous les lambeaux du voile de sa pudeur. La passion , l'amour vrai , qui m'inspire une admiration sans bornes , est celui qui sait tomber sans se plaindre, et qui en tombant ne regrette rien, ne reproche rien ; un véritable amant doit ressembler à ces Indiens qui, joyeux et 1& tête couronnée de fleurs, vont se coucher pour mourir sous les roues du char de leur idole.
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— Et comptez-vous dans le monde beaucoup de ces fanatiques-là ? s'écria la comtesse de Grisailles; mais il n'y aurait pas assez d'un Charenèoa, alors. ,i»
— Je n'estime pas une croyance par le nombre de ses sectateurs; ce que je crois, je tiens peu à voir la foule le croire aussi.
— Quoi ! monsieur de Saint-Pouance , dit gaie*ment la duchesse de Glialux, vous vous coucheriez sous les roues d'un char ?
— Monsieur de Saint-Pouance se laisserait même écraser en souriant, pourvu que le char ne fût point un fiacre.
— Si ce fiacre portait mon dieu, que m'importerait le plus ou le moins de dorure de ses roues^, monsieur de Balandry ?
— Pensez-vous qu'une femme puisse montrer autant de dévouement, autant d'abandon dans sa passion, être en un mot aussi vertueuse ? Et la duchesse de Chalux eu posant cette question examinait attentivement toute la personne d'Albert de Saint-Pouance.
— Une passion peut être comparée à ces volcans aux profonds cratères; il faut s'y être préci-
pité pour en couuaître le fond. Je ne crois point assez de courageuse résolution aux femmes pour oser se lancer résolument dans un pareil précipice; elles voudront trouver une pente pour descendre peu à peu; elles ne se lanceront pas en fermant les yeux dans le gouffre béant.
— Ainsi vous n'accordez ni le dévouement, ni la résolution aux femmes.'' murmura madame de Lisval.
— Je les leur accorde, mais elles en prennent rarement Tinitiative.
— L'initiative... monsieur de Saint-Pouance... Mais il me semble qu'elles auraient fort mauvaise grâce à prendre l'initiative de la résolution en amour, dit la duchesse de Ghalux. Quant au dévouement, ne peut- il précéder dans leur cœur l'aveu de leur amour?
— Quel dévouement sera celui-là , madame la duchesse? un dévouement moral, qu'accompagnera la crainte de le laisser surprendre par le monde.
Vous êtes trop exigeant, en vérité, monsieur
de vSaint-Pouance , s'écrièrent plusieurs voix autour d'Albert; vous demandez l'impossible. Le
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rôle d'une femme est d'attendie et de résister, autant que cela est en elle, à l'attraction de la séduction. Une femme qui s'avouerait vaincue au premier mot d'amour qui lui serait dit serait une bien misérable femme.
— A vos yeux peut-être , reprit Albert , mais aux miens elle gagnerait presque une couronne • elle s'élèverait de toute sa franchise; elle se grandirait en se refusant à ces misérables combats qui ne sont qu'une comédie dont le dénouement est prévu. La femme qui aime véritablement sait ellemême que la résistance qif'elle oppose à l'aveu qui lui est demandé ne saurait être de longue durée ; elle prévoit sa défaite. Pour qui donc la retardet-elle? Est-ce pour lui donner plus de prix, pour pouvoir réclamer plus tard le bénéfice de cette lutte? Ce serait un calcul; et si la passion se fait excuser, si elle se fait pardonner, si moi je la vénère à l'égal d'une vertu , c'est qu'elle ne calcule rien, et qu'elle ne songe point à des ménagements d'avenir pour le moment d'une rupture prévue.
— Je ne vous aurais jamais supposé romanesque à ce point, dit la duchesse de Ghalux. Vous
ne trouverez jamais une femme selon votre cœur , monsieur de Saint-Pouance, ou si vous la trouvez, vous vous lasserez de son prompt dévouement. Même en amour, il faut de la coquetterie, croyezmoi.
Pendant trois heures la conversation parcourut toute la surface du cercle dans lequel on l'avait enfermée ; les raisonnements et les déraisonnements s'accumulèrent ; les paroles se croisèrent : ce fut un combat d'opinions exagérées auquel les femmes prirent un intérêt que trahissait leur attention inquiète. Toutes les femmes aiment ces discussions dont l'amour est le sujet , et les plus chastes ou les plus froides, celles qui craindraient de laisser soupçonner qu'il peut exister un homme qu'elles préfèrent à tous les autres hommes, entendent avec bonheur de ce qu'elles n'osent exprimer.
Vers onze heures, les domestiques apportèrent tout l'attirail du thé. Alors les groupes et les conversations formés depuis le commencement de la soirée se rouipirent; d'autres fractionnements eurent lieu, d'autres conversations succédèrent à celles que l'apparition du thé venait de terminer, et quelques isolements se remarquèrent,
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comme après un combat on voit les guerriers les plus valeureux , les combattants les plus acharnés pendant la lutte, se retirer à l'écart, les uns pour panser leurs blessures , les autres pour trouver le repos.
Madame de Lisval s'était assise presque cachée derrière une immense corbeille remplie de fleurs, dont la masse la protégeait contre la clarté des lampes , et lui faisait une sorte de retraite solitaire où elle se reposait et se livrait aux rêveries de son imagination , effrayée de l'intérêt qu'elle portait à Albert , et dont elle s'apercevait depuis leur conversation du matin. Elle le connaissait à peine depuis deux jours seulement , et cependant elle ne pouvait plus méconnaître son empire.
Albert s'approcha de la corbeille de fleurs pour couper une petite rose, qu'il voulait effeuiller par manière de passe-temps ; mais à travers les branches croisées de tous les arbustes , il aperçut madame de Lisval la tête penchée sur ses mains, et paraissant absorbée dans ses pensées sans même entendre les bruits qui se faisaient autour d'elle. Albert la contempla quelque temps dans cette attitude , et il la trouva remplie d'une séduc-
tion qu'il ne lui avait pas supposée. Ses traits, sa tournure, toute sa personne, lui rappelèrent à la fois Geneviève et la jeune [fille inconnue qui du haut d'une fenêtre lui avait rendu son baiser. Elles ne se ressemblaient nullement cependant; mais Albert retrouvait auprès de toutes les trois le même amour, et c'était cet amour qu'il reconnaissait, c'était lui qu'il saluait avec ivresse, c'était à lui seul qu il se montrait fidèle.
— Quelle grave méditation vous plonge ainsi dans cet anéantissement qui vous enlève aux choses extérieures? dit Albert en se rapprochant de madame de Lisval.
Madame de Lisval, comme réveillée en sursaut, tressaillit , et levant sur Albert un regard voilé et incertain, elle demeura sans répondre, contemplant celui dont sa pensée ne pouvait se séparer. La figure d'Albert était belle, surtout par l'expression de ses grands veux et un par beau front, qu'encadraient des cheveux noirs naturellement bouclés; une taille élégante, une grande distinction de manières, le classaient parmi les hommes que Ton ne peut s'empêcher de remarquer. Au moment où madame de Lisval leva les yeux sur lui,
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il était entièrement enveloppé par une sorte de clair-obscur, et l'indécision que ce clair-obscur répandait sur toute sa personne lui prétait un charme de plus.
Albert, présumant que madame de Lisval ne l'avait pas entendu, répéta sa question en se penchant vers elle, et en la magnétisant par l'ardeur et la fixité de son regard.
Madame de Lisval répondit enfin, mais d'une voix si basse que les sons en étaient à peine intelligibles :
— Je crois en vérité, monsieur, que je ne pensais à rien...
— En vérité^ madame?
— Ou plutôt, reprit -elle, que la confusion de mes idées produit le chaos dans ma tête.
Sans se préoccuper de cette réponse, et passant brusquement à une autre idée , Albert laissa tomber lentement de ses lèvres et prononça d'un ton amer les mots suivants :
— Je vous disais ce matin qu'il valait mieux ne pas me connaître, et que vous ne deviez pas m'absoudre des torts que l'on ma donnés. Vous le voyez maintenant, madame, si ce matin j'avais accepté
votre absolution, vous me Ja reprendriez ce soir. - — Et pourquoi la reprendrais -je? balbutia pleine de trouble madame de Lisval.
— Vous la reprendriez, madame, parce que ce soir vous avez condamné mes opinions, parce que vous avez blâmé la façon dont je les exprimais.
— Moi, monsieur... moi!... répéta madame de Lisval.
— Et pourquoi, en effet, ne me condamneriezvous pas? Pouvez-vous approuver ma doctrine des passions? Concevez -vous l'amour d'une femme aussi dévoué que je le demande? lui faites- vous une vertu de sa grandeur?
Madame de Lisval ne répondit pas.
— Vous comprenez donc que vous me condamnez dès à présent. Vous n'avez aucune foi aux religions de la terre. Vous devez trouver bien ridicule tout ce que j'ai dit , bien immoral. Vous croyez aux amours immatériels , madame ; les passions d'ici - bas , vous ne les comprenez pas. Avouez que je vous ai borriblement déplu ce soir, que je vous ai révoltée, et que vous me supposez encore plus mauvais que le portrait que l'on vous a fait de moi.
Madame de Lisval gardait toujours le silence.
Albert attendit quelques instants, espérant toujours un mot, une réponse quelconque ; mais n'en recevant point, il reprit :
— Je me retire, madame; je vous ai troublée dans vos pensées, et vous me faites comprendre combien je suis importun.
— Vous ! s'écria enfin madame de Lisval avec un accent de crainte ; vous importun!...
— Alors dites-moi que tout ce que j'ai avancé ce soir est la cause de ce silence obstiné par lequel vous m'accueillez ; dites- moi que vous ne concevez pas que Ton puisse avoir de telles opinions. Blâmez-moi, madame; par pitié ou pour vous ou pour moi , rejetez-moi loin de vous.
Une larme se détacba des cils de madame de Lisval, et vint couler lentement sur sa joue.
— Monsieur de Saint-Pouance, dit cette jeune femme, dont toutes les idées étaient troublées, tant par sa conversation du matin avec Albert que par la conversation qui avait eu lieu dans la soirée, je suis souffrante ; la moindre parole m'émeut. J'éprouve comme une fièvre nerveuse qui me trouble et m'accable. Je ne sais ni ce que je pense ni ce que je dois dire.
— Parlez-vous avec sincérité, madame? Je vous croirai si vous me répondez oui.
— Oh! vous me torturez, monsieur de Saint- Pouance. Pourquoi me faire souffrir ainsi?
— Pardonnez - moi , madame; je vous comprends parfaitement maintenant, et je me retire.
— Vous ne me comprenez pas , murmura madame de Lisval.
Mais Albert s'était éloigné, et s'approchait d'une table chargée d'albums près de laquelle il s'assit , posant sa tête dans ses deux mains, et il parut demeurer comme plongé dans la contemplation des nombreux dessins qui étaient étalés devant lui. Mais madame de Lisval, qui l'avait suivi du regard, remarqua que ses yeux restaient fermés , et qu'un tressaillement nerveux crispait ses mains pressées sur son front.
Elle se leva, fit un pas vers lui, et s'arrêta presque aussitôt. Une illumination soudaine de sa pensée la fit rougir et pâlir tour à tour. Elle regarda autour d'elle , comme si elle eût craint de voir sa pensée devinée par tous ceux qui étaient dans le salon , comme si la voix intérieure qui criait en elle : » INIon Dieu ! je l'aime donc ! ^ eût retenti pour d'autres que pour elle.
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— Vous ne prenez pas une tasse de thé, madame de Lisval ? vint lui demander madame de Vertlieu.
Par distraction, ou pour se donner une contenance , madame de Lisval accepta la tasse de thé qui lui était offerte , et elle se rapprocha du groupe des preneurs de thé, qui, des questions de métaphysique débattues dans la soirée, était tombé à des questions de vaudeville et de comédie.
— Pourquoi ne prendriez- vous pas un rôle dans notre troupe, madame de Lisval? s'écria M. de Balandry.
— Parce que je n'ai jamais joué la comédie, et que je dois être une très mauvaise comédienne.
— Vous n'en savez rien; il faut essayer avec nous, dit la duchesse de Ghalux.
— Je ne saurais, madame, ui me mouvoir, ni parler, ni marcher. Permettez-moi d'être simple spectateur.
— Ce que c'est pourtant qu'un mauvais exemple ! prononça d'une voix sententieuse le marquis de Grisailles. M. de Saint-Pouance, un jeune diplomate!,., refuser de jouer la comédie; il nie qu'il puisse être bon comédien ; encouragée par cet
exemple , madame la comtesse de Lisval en fait autant.
— M. de Saint-Pouance a réclamé les fonctions de souffleur , dit le marquis de Vertlieu , enchanté de pouvoir placer un mot dans une conversation; quel emploi prendra madame de Lisval, pour se dispenser de celui d actrice?
— J'applaudirai, répondit-elle, et je m'acquitterai bien de mon rôle.
M. de Jumiéges , mettant un doigt sur ses lèvres, s'approcha, sur la pointe du pied , de la duchesse de Chalux :
— Voulez-vous contempler le chaleureux argumentateur de cette soirée plongé dans le plus doux sommeil? et il montrait Albert de Saint-Pouance qui était encore accoudé sur la table aux albums, la tête ensevelie entre ses deux mains. |p
— Dort-il réellement? demanda madame de Vertlieu ; je vais le savoir à l'instant.
Et elle s'avança jusqu'à lui en disant d'une voix que le silence de tout le reste du salon rendit plus retentissante :
— Voulez-vous une tasse de thé , monsieur de Saint-Pouance''
DE SAINT-POUANCE. 381
Albert releva sa tête en entendant la voix de de madame de Vertlieu. Sa figure était excessivement pâle , et ses yeux brillaient d'un feu sombre; le son même de sa voix avait subi une altération sensible.
— J'accepte volontiers, madame , répondit-il. Madame de Vertlieu s'arrêta immobile de surprise :
— Qu'avez- vous donc, monsieur de Saint- Pouance? lui demanda-t-elle ; vous êtes d'une pâleur effrayante, et votre voix est brève et saccadée.
A ces mots, tous les buveurs de tbé s'approcbèrent d'Albert de Saint -Pouance et l examinèrent curieusement.
— En effet, vous êtes très pâle; il faut que vous soyez malade, dit la duchesse de Chalux.
— Ce n'est rien qu'un peu de fièvre nerveuse.... rien du tout.... absolument rien.... Donnez-moi, je vous prie, une tasse de thé, c'est le meilleur remède que je connaisse , reprit Albert,
— Du thé!... mais vous êtes fou! s'écria la marquise de Vertlieu; qui jamais a entendu parler de prendre du thé pour des maux de nerfs?
— Je ne prends jamais autre chose.
— C'est UD remède russe , dont je me suis souvent bien trouvé, dit le comte de Préleville avec un air d'autorité,
— -Vous! Préleville, vous avez eu quelquefois mal aux nerfs? demanda le comte de Balandry.
— Et pourquoi n'aurais-je pas eu mal aux nerfs, s'il vous plaît?
— Je vous répondrai : Pourquoi y auriez-vous eu mal, mon cher Préleville? Vous pouvez avoir mal à la gorge , mais vous n'aurez jamais mal aux nerfs.
— Voilà une singulière prétention que vous avez là , Balandry; ne pas vouloir que je puisse avoir mal aux nerfs. Je suis très nerveux, je vous le jure.
— Si vous me le jurez, je croirai à votre parole , mais pas à vos maux de nerfs.
On se mit à discuter sur les maux de nerfs, le magnétisme; et, pendant cette conversation, Albert, sa pâleur, ses maux de nerfs et le comte de Préleville furent oubliés. Albert s'installa près de la table , et il but trois ou quatre tasses de thé. Comme il finissait sa dernière tasse, une voix douce , et qui semblait craindre de se laisser entendre , murmura derrière lui :
— Vous vous rendrez malade.
Il se retourna, et reconnut madame de Lisval. — Non, madame. Je suis le système homœopathique : je guéris les irritations par les excitants.
— Vous ne parlez pas sérieusement.
— Je parle très sérieusement.
— Mais c'est vouloir se faire mal à plaisir.
— A qui cela importe-t-il? Ne suis-je pas seul dans ce monde , madame ? Quelle existence attachée àla mienne pourrait se plaindre du peu de cas que je fais de la vie? Et d'ailleurs pensez- vous qu'il y ait tant de danger à boire quelques tasses de thé? En remontant dans ma chambre, je vais en trouver de plus fort que celui que nous avons bu toute la soirée, et je recommencerai mon remède homœopathique peut-être] usqu'aujour, enfumant ma pipe turque.
— Ce serait une vraie folie, dit avec agitation madame de Lisval. Quel besoin avez- vous d'agitation?... Puis après une pause : Je ne comprends pas ce qui , ce soir , a pu vous donner mal aux nerfs, et vous rendre si pâle que vous letiez il y a quelques instants.
— Vous l'ignorez, madame? et vous parlez
de votre franchise !...
— Eh bien, non, je ne l'ignore pas, ajouta madame de Lisval avec une extrême vivacité; je ne l'ignore pas , mais je ne vous comprends pas.
— Faut-il alors vous pailer franchement et clairement? m'y autorisez-vous?
Madame de Lisval hésita, regarda Albert presque avec terreur; puis enfin elle balbutia :
— Non, non, monsieur de Saint-Pouance, ne me dites rien.
— Vous savez donc tout ce que renferme mon cœur. Oh ! dites-moi que vous le savez.
Madame de Lisval s'éloigna pour éviter une réponse, Albert demeura seul près de la table à thé. De nouveaux sentiments s'emparèrent de son âme ; il ne put douter que madame de Lisval n'eût de l'affection pour lui. La joie et une agitation toute de bonheur s'emparèrent de son cœur, et dans la crainte de trahir par le brusque changement de sa personne, de ses paroles et de tout son être eij un mot, le secret de sa joie, il se condamna à rester assis où madame de Lisval l'avait trouvé.
Entièrement absprbé par les idées nouvelles, qui sui;gissaient en lui, insensible à tout ce qui n'était pas sa passion ou qui ne s y prêtait pas, il
DE SAINT-POUANCE. 335
vida, sans y prendre garde , encore deux ou trois tasses de thé.
A minuit et demi chacun se retira dans sa chambre : en montant l'escalier qui conduisait du rez-de-chaussée au premier, madame de Lisval se trouva un moment près d'Albert de Saint- Pouance.
— Ne prenez plus de thé ce soir, lui dit-elle. Albert, étonné de l'accent de commandement qu'elle avait mis à lui faire cette défense, s apprêtait à lui répondre, mais elle avait déjà disparu.
Cette nuit - là Albert demeura jusqu'au jour étendu dans son fauteuil, songeant aux charmantes félicités que lui promettait l'amour de madame de Lisval; car il ne doutait plus de son amour, elle le lui avait laissé lire dans ses regards, dans son attitude ; elle le lui avait dit tout entier dans ses dernières paroles.
Une femme qui ose donner un ordre à un homme avoue qu'elle connaît son empire sur lui ; et si elle en use, c'est qu'elle aussi abandonne son cœur aux délices de l'amour partagé.
Quand les premières lueurs du jour vim^ent
336 ALBERT DE SAIIST-POLANGE.
éclairer le ciel, Albert ouvrit sa fenêtre, et l'air frais du matin lui apporta du calme et du repos. La pluie de la veille et celle de la nuit avaient laissé leurs traces sur les feuilles des arbres et sur les gazons des pelouses; à chaque feuille, à chaque brin d'herbe était suspendue , comme un diamant aux facettes étiucelantes , une goutte deau; une fraîcheur délicieuse avait remplacé les ardeurs des journées précédentes.
— Aujourd'hui, s'écria Albert, je lui dirai mon amour, et elle m'avouera le sien.