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Albert Dürer

Il a été réservé à certains artistes de donner de la physionomie, des idées et des conceptions du milieu où ils vécurent une image si expressive et si parfaite qu'elle semble comme l'émanation de l'âme de leur temps et de leur pays. Albert Durer est de ceux-là. Il n'est pas seulement un des artistes les mieux doués et les plus complets, un des plus vastes et aussi un des plus nobles esprits qui aient existé; en lui se résument, sous une forme particulièrement saisissante, toute une race et toute une époque. Peintre, graveur, illustrateur, dessinateur d'objets d'art, il a créé dans chacun des genres où son génie s'exerça quantité de chefs-d'œuvre de l'aspect le plus varié et du caractère le plus personnel, où la verve d'une composition débordante d'imagination s'allie à la précision d'une forme savante, où la fantaisie revêt les apparences de la réalité la plus tangible ; poète et philosophe aux visions sublimes, fantastiques, ou .seulement aimables, et en même temps observateur rigoureux, mathématique, en lui s'incarne pleinement, au moment de sa plus

féconde vitalité, l'âme pensive et sérieuse du Nord, religieuse et grave tout en aimant la vie, tantôt emportée dans le bleu des rêves, tantôt appliquée aux problèmes de la science la plus exacte , amoureuse à la fois d'idéal et de vérité . La ville où il naquit, Nuremberg, si chère encore de nos jours aux artistes et aux amoureux du passé, était, à la fin du xve siècle, pour ainsi dire, la Florence de l'Allemagne. Son heureuse situation entre le Rhin et le Danube , sur la route de Venise aux Pays-Bas, en avait fait, dit l'historien Janssen, « le rendez-vous des peuples et le centre de l'activité industrielle et artistique de l'Allemagne ». Ses imprimeurs, ses xylographes, ses orfèvres, ses horlogers, ses armuriers, ses fondeurs, ses potiers, comptaient parmi les plus renommés de l'Europe. Ville libre impériale, gouvernée par un sénat de quarante-deux membres nommés à vie, choisis en majeure partie parmi les familles patriciennes, et qui, initiés de père en fils au maniement des affaires publiques, l'administraient avec une sagesse comparable à celle des magistrats de Venise, sa prospérité s'accroissait sans cesse ; trois cents canons défendaient ses remparts ; de nombreux moulins à farine ou à papier faisaient bouillonner les eaux de la Pegnitz ; ses greniers publics regorgeaient de provisions ; quinze millions de florins remplissaient son trésor ; la vie y était luxueuse, pittoresque, débordante de sève créatrice. Parmi les riches commerçants et les nombreuses familles nobles de la cité : — les Holzschuher, les Imhoff, les Paumgaertner, — c'était

comme une émulation de fondations pieuses allant embellir chaque jour davantage les églises Notre-Dame, Saint-Sébald, Saint-Laurent, Saint-Jean, Saint-Jacques et autres, d'autels votifs, de statues, de vitraux, pour lesquels les Adam KrafTt, les Veit Stoss, les Peter Vischer, les Pleydenwurf, les Wolgemut, les Hirschvogel, rivalisaient d'ingéniosité et de talent, cependant que dans la triple enceinte de ses murailles, sous l'égide de la Burg qui dominait la ville et des cent quatre-vingt-sept tours et clochers dressés dans le ciel, les rues et les places se peuplaient de plus en plus de riches demeures : nulle part le moyen âge - — qui sut créer dans chaque pays un art d'un sentiment si profond, si expressif de la vie locale, que la soi-disant « Renaissance » devait étouffer sous des éléments étrangers, sources de pastiches et de rapide décadence, — n'avait manifesté aussi pleinement et à un aussi haut degré, dans toutes les formes de l'art et de la vie, la primesautière originalité, la fécondité et la délicatesse de son inspiration. Les belles-lettres aussi y étaient en honneur : Ulrich de Hutten glorifie Nuremberg d'avoir été la première, entre les villes allemandes, à les cultiver ; l'on se délectait aux poésies de Conrad Celtes et aux comédies de Hans Rosenplùt. Enfin, les sciences exactes à leur tour allaient se développer brillamment sous l'impulsion du cosmographe et navigateur Martin Behaim, du célèbre astronome et mathématicien Johannes Mûller (surnommé, du nom de sa ville natale Kœnigsberg, Regiomontanus), venu se fixer à Nuremberg l'année même de

la naissance de Durer, de l'historien Christoph Scheurl et de l'érudit médecin Hartmann Schedel, qui avait voyagé en Italie, vu les Médicis et lu les écrits des humanistes de la Renaissance commençante.

L'époque et le milieu ne pouvaient être plus propices à hâter et à développer l'éclosion d'un génie. Ce génie fut Alhert Durer.

Il naquit — est-il dit dans la chronique de famille rédigée par son père et complétée par lui-même — le 21 mai 1471, « un mardi de la semaine de la Croix, à la sixième heure », dans une maison située dans la Winklerstrasse et adossée à celle du patricien et jurisconsulte Johann Pirkheimer, dont le fils, le célèbre humaniste et historien en même temps que capitaine et homme d'Etat Wilibald Pirkheimer, devint plus tard son ami intime ; son parrain fut l'imprimeur Anton Koburger, qui, en quelques années, devait porter à leur apogée l'art et l'industrie du livre à Nuremberg. Il était le troisième enfant de maître Albrecht Dlirer, orfèvre et bourgeois de Nuremberg, mais d'origine hongroise, né, dit Durer, « tout près de la petite ville de Jula [Gyula], à huit milles au-dessous de Wardein, dans un petit village nommé Eytas [l'ancien Ajtos, aujourd'hui en ruines ?], où ses ancêtres s'occupaient de l'élevage des bœufs et des chevaux », mais où son père, Anthoni Durer,

Cliché Uanl'siaengl.

PORTRAIT DU JPÉRE DE DURER (1490) (Galerie des Offices, Florence.)

ALBERT DURER. Il

avait appris le métier d'orfèvre, qu'il lui avait à son tour enseigné. Albrecht, ensuite, était parti pour l'Allemagne, avait séjourné longtemps dans les Pays-Bas près de grands artistes, et enfin était revenu se fixer, en 1455, à Nuremberg, où, après douze années passées chez l'orfèvre le plus estimé de la ville, Hieronymus Holper, il avait obtenu la main de la fille de son patron, Barbara, âgée de quinze ans. De ce mariage naquirent dix-huit enfants, dont notre Albert Durer. La vie à la maison paternelle n'était pas exempte de soucis, les seules ressources consistant dans le gain quotidien du brave orfèvre; mais celuici était plein de courage et de confiance. Il se consacrait, dit Durer, tout entier à ses enfants; « son plus grand désir était de les bien élever, afin qu'ils fussent agréables à Dieu et aux hommes ; aussi sa recommandation chaque jour était que nous devions aimer Dieu et agir loyalement avec notre prochain ». Diirer, en plusieurs peintures ou dessins, nous a conservé les traits de son père. La première en date de ces effigies (Galerie des Offices, à Florence) nous montre un homme au regard intelligent et affable, au visage loyal, vêtu d'un justaucorps noir, d'un manteau noir bordé de fourrure et d'un bonnet noir, et tenant dans les mains un chapelet (page 9). Un dessin à la pointe d'argent, dans la collection Albertina, à Vienne, regardé jusqu'ici comme un ouvrage anonyme de l'école flamande et où M. Friedlaender, à juste titre, reconnaît le père de Durer portraituré par son fils, le représente plus âgé, tenant une statuette qu'il vient sans doute de ciseler.

« Mon père avait pour- moi une prédilection, poursuit Diirer, car il me voyait bien disposé à apprendre ; aussi il m'envoya à l'école. Et quand je sus écrire et lire, il m'en retira et me fit apprendre le métier d'orfèvre. » Le jeune garçon y fit de rapides progrès et puisa dans la pratique de cet art et dans le maniement du burin le sens de la forme plastique et les principes qui devaient faire de lui un dessinateur et graveur si précis. D'éloquents témoignages nous sont restés de ses précoces dispositions, dont le plus connu est un dessin à la pointe d'argent exposé à l'Albertina : c'est le portrait, singulièrement habile, du jeune apprenti par lui-même à l'âge de treize ans ; Diirer a ajouté en marge cette note : « J'ai pourtrait ceci d'après moi-même à l'aide d'un miroir, en l'année 1484, quand j'étais encore un enfant. Albrecht Diirer. » (Page 13.) Un autre dessin, non moins étonnant, où l'on sent l'influence du maître de Golmar Martin Schongauer, si admiré des artistes de son temps pour la richesse de son imagination créatrice, fut exécuté à la plume l'année suivante ; c'est une composition très décorative, où l'on voit la Vierge avec l'Enfant Jésus sur un trône surmonté d'un baldaquin, entre deux anges jouant de la harpe et du luth (Cabinet des estampes de Berlin). Un dessin similaire, exécuté -vers l'âge de dix-neuf ans, est au Louvre. Mentionnons encore une Daine avec un faucon (British Muséum) dessinée avant 1486, montrant aussi l'influence de Schongauer.

« Mais, dit Durer, mon goût me porta davantage vers la peinture que vers le métier d'orfèvre. Je le représentai

DURER ENFANT, PAR LUI-MÊME, DESSIN (1484) (Collection Albertina, Vienne.)

à mon père ; mais il n'en fut pas très content, car il regrettait le temps perdu... Cependant, il acquiesça à mon désir, et Fan de la naissance du Christ 1486, le jour de Saint-André, mon père me mit en apprentissage chez Michael Wolgemut, pour le servir pendant trois ans. Durant ce temps, Dieu m'accorda la grâce d'être appliqué et de bien apprendre, mais j'eus aussi beaucoup à souffrir des aides de Wolgemut. »

Cet artiste, qui avait su fort habilement mettre en œuvre l'apport de ses prédécesseurs, était alors le peintre le plus renommé de Nuremberg; son atelier était fréquenté par de nombreux artistes. Durer y eut vite acquis les connaissances techniques nécessaires et conquis le premier rang; le portrait de son père dont nous avons parlé plus haut, exécuté en 1490, nous en est garant. Cette effigie si vivante, étudiée avec tant de conscience et d'amour, pleine à la fois de vigueur et de délicatesse (quoiqu'une restauration ait fait perdre à la physionomie beaucoup de sa finesse d'exécution) sacrait dès cette époque grand artiste ce jeune homme de dix-neuf ans. Au dos du tableau, Durer a peint les armoiries de ses parents : une porte (Thûr) ouverte, armes parlantes des Thiïrer, forme ancienne du nom de Durer, et un bélier cabré.

Deux dessins, datés de 1489, montrent aussi les progrès accomplis depuis les premiers essais du jeune artiste : Les Trois lansquenets (Cabinet des estampes de Berlin) et Six cavaliers traversant un défilé (Musée de Brème), compositions remarquables par leur fermeté d'exécution

et leur vérité, surtout la seconde, qui se déroule dans un site fort pittoresque où se révèle déjà ce sentiment de la nature qui fera de Durer un si admirable paysagiste. Un Bélisaire (1490), dessin au Cabinet de Berlin, est également à citer pour son intéressante composition.

Durer, désormais, n'avait plus qu'à se perfectionner en observant la nature et les maîtres, et, dans ce but, après les fêtes de Pâques 1490, il entreprit, suivant la coutume des artistes et des artisans, un voyage d'études.

Suivant Burckhardt, il aurait d'abord séjourné à Cracovie, où s'était fixée toute une colonie de peintres et de sculpteurs de Nuremberg. En 1492, il arrivait à Golmar et y apprenait la mort de Schongauer, l'objet de ses premières admirations ; mais il y trouva les frères de l'artiste : Gaspard et Paul, orfèvres, Louis, peintre, chez lequel il travailla tout l'été de 1492 et qui lui enseigna la technique de. la gravure sur cuivre. Puis, attiré sans doute par le renom d'art et de science de Baie, il se rendit dans cette ville; là il retrouva un autre frère de Schongauer, Georges, orfèvre, et s'occupa principalement d'illustrations pour des imprimeurs : le Musée de Bâle conserve la matrice d'un bois portant au revers sa signature et représentant Saint Jérôme dans sa cellule , qui servit de frontispice à la deuxième édition par Kessler, en 1492, des Lettres de Saint Jérôme, et toute une série d'autres bois, dont douze seulement furent taillés, illustration d'un Térence pour l'éditeur Hans Amerbach. Un court séjour à Strasbourg, où, suivant l'inventaire de la

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