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PAYSAGE DU TYROL, AQUARELLE

(Musée du Louvre, Paris.)

collection Imhoff, Dlirer aurait peint, en 1494, deux portraits sur parchemin d'après un vieil homme « qui fut son maître » et d'après la femme de cet artiste, forma probablement la dernière étape de ce long voyage.

Parmi les ouvrages qui nous sont restés de ces quatre années d'excursions, il faut citer une charmante gouache sur parchemin, Y Enfant Jésus au globe d'or (Àlbertina), datée de 1493, et surtout un portrait de l'artiste par luimême, exécuté la même année, peint à l'huile d'abord sur parchemin, reporté ensuite sur toile et restauré (collection Léopold Goldschmidt, à Paris), délicate effigie où le jeune homme s'est représenté en buste, demi-grandeur naturelle, dans un costume des plus élégants : coiffé d'une petite toque rouge, le cou nu, un vêtement gris bleu, dont les manches à crevés sont garnies de cordons rougeâtres et bordées de rouge aux poignets, passé par-dessus une fine chemise brodée serrée autour du corps par des lacets rougeâtres, le visage sérieux encadré de longues boucles blondes retombant sur les épaules, la main tenant un chardon de l'espèce dite en allemand mannestreue (fidélité de mari), « le tout, dit Goethe, merveilleusement dessiné, riche et candide, harmonieux dans toutes ses parties, d'une exécution parfaite, quoique d'une pâte assez mince ». « Min Sach die gat als es oben schtat », dit l'inscription : « Mes affaires suivent le cours qui leur est assigné là-haut. » La recherche du costume, la fleur symbolique, le choix d'une feuille de parchemin, plus facilement transportable qu'un panneau de bois, ont fait

penser à Thausing que ce portrait était peut-être destiné à appuyer la demande en mariage que son père allait faire pour lui.

En effet, une fois de retour à Nuremberg, en 1494 après la Pentecôte, « Hans Frey [mécanicien fameux, un des notables industriels de la ville] négocia, dit Durer, avec mon père et me donna sa fille Agnès et, avec elle, 200 florins [environs 1 800 francs d'aujourd'hui], et nous célébrâmes le mariage le lundi avant la Sainte-Marguerite 1494 ». C'était là pour l'artiste un assez bon parti, 50 florins pouvant suffire alors à la dépense annuelle d'une famille bourgeoise à Nuremberg. Quant à la jeune femme, elle avait un extérieur agréable, un visage ouvert et intelligent, et, disent les contemporains, était pieuse, honnête et économe : il n'y a plus à ajouter foi à la légende créée par Pirkheimer, dont une lettre écrite dans un moment de ressentiment la représente comme ayant empoisonné l'existence de Durer par une humeur acariâtre et une avarice sordide ; absolument rien dans le journal et les lettres de l'artiste n'autorise à supposer la moindre mésintelligence entre les deux époux. Ce mariage fut stérile.

Durer a exécuté peu de portraits de sa femme. Des premiers temps de son mariage datent seulement deux dessins : un croquis sans importance (à l'Albertina) portant cette courte inscription : « Mon Agnès », et un véritable portrait en buste, les yeux baissés, les traits empreints d'une certaine gravité (Musée de Brème). La plus belle de ces effigies est un dessin dans la collection Blasius, à

Cliché Hanfstaengl.

UN DES VOLETS DE l'aUTEL PAUMG^ERTNER (Pinacothèque de Munich.)

Brunswick: tournée de trois quarts à gauche, elle montre un visage ouvert, aux traits réguliers et d'une expression plutôt sympathique. C'est peut-être dans les mois de 1494-1495 qui suivirent ce mariage qu'eut lieu un premier voyage de Durer en Italie, que plusieurs auteurs ont placé au commencement de 1494 et auquel ferait allusion une de ses lettres de Venise en 1506 où il dit n'aimer plus autant « la chose qui lui avait tant plu onze ans auparavant ». Admis par les uns — qui se basent sur divers textes, d'ailleurs vagues, comme celui que nous venons de citer, et sur des traces d'influence antique ou italienne dans certaines œuvres exécutées alors par Dlirer, — contesté par les autres — auxquels les textes en question semblent peu probants et qui trouvent dans la fréquence des rapports commerciaux entre Venise et Nuremberg, dans les collections d'objet d'art formées par des humanistes comme Hartmann Schedel, Imhoff, Pirkheimer, dans l'arrivée en Allemagne du peintre vénitien Jacopo de' Barbarj , une explication suffisante de ces empreintes d'italianisme, — ce voyage semble finalement être acquis à l'histoire, après les ingénieuses déductions tirées par M. B. Hsendcke de l'examen de certains ouvrages de Durer ; la plus concluante concerne la gravure la Grande Fortune, exécutée avant 1503 (car à partir de cette année-là Durer data toutes ses œuvres) : le paysage accidenté au-dessus duquel plane la déesse n'est autre que le site pittoresque où, tel encore aujourd'hui qu'alors, Klausen, dans le Tyrol méridional, se groupe au bord de

l'Eisack, et Durer l'a reproduit avec une telle fidélité qu'il devait certainement en posséder dans ses carnets de voyage une vue dessinée d'après nature.

Tant à l'aller qu'au retour, en effet, il exécuta à la plume ou à l'aquarelle nombre de paysages qui ne forment pas la partie la moins intéressante de son œuvre, tellement le sentiment des beautés delà nature s'y allie à la vérité de l'observation et au pittoresque de l'exécution : c'est « Insprug » (à l'Albertina), « Fenedier Klawsen » qui pourrait bien être aussi Klausen (Musée du Louvre), (page 17), Trente (Musée de Brème et ancienne collection Malcolm), des châteaux forts sur des rochers, des passes de montagnes, des torrents, etc. (Musée du Louvre, British Muséum, etc.).

Aussitôt de retour à Nuremberg, Durer avait ouvert dans la maison paternelle un atelier à lui, et déjà les commandes lui arrivaient, dont plusieurs assez importantes : retables ou panneaux votifs, pour lesquels il se fit sans doute aider, ainsi qu'il était d'usage pour les ouvrages considérables, par ses apprentis, mais où sa marque est fortement imprégnée et sa main reconnaissable en plusieurs endroits.

Une des plus anciennes parmi ces œuvres est un triptyque peint à la détrempe, exécuté en 1497 pour l'église de Tous les Saints de Wittenberg et probablement commandé par l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, qui vint

Eh

souvent à Nuremberg entre 1494 et 1501. Conservé à la Galerie de Dresde, on y voit, au centre, la Vierge avec l'Enfant, et, sur les volets, saint Antoine ermite et saint Sébastien. Marie, aperçue seulement en buste derrière l'appui d'une fenêtre où est posé un coussin sur lequel dort l'Enfant Jésus, se tourne, les mains jointes, vers son fils. De petits anges, balançant des encensoirs, volent audessus des saintes figures, d'autres posent une couronne sur la tète de Marie, écartent les mouches du visage de l'Enfant Jésus, ou bien mettent en ordre, au fond, l'atelier de saint Joseph. Sur les volets, la même théorie de petits anges voletant ou portant divers objets ou attributs se continue au-dessus des deux saints, également vus à micorps, deux figures prises sur le vif, rendues également en dehors de toute convention, sans même les auréoles traditionnelles, avec un souci extrême de la vérité dans l'expression et dans la forme. Cette recherche s'accuse surtout dans le soin avec lequel est traité le corps de saint Sébastien, qui est peut-être la première figure nue de grandeur naturelle exécutée d'après le modèle vivant au nord des Alpes.

Dès cette œuvre, où se remarque l'influence de Mantegna, notamment dans les petits anges qui nettoient la maison, voici manifestées les qualités que nous allons retrouver dans toutes les productions de Durer : la fantaisie charmante, l'exécution amoureusement achevée (peut-être puisée à l'école de Jacopo de' Barbarj) même des moindres accessoires, le don de la vie, et surtout ce

souci du naturel, de la traduction fidèle de la réalité si bien dans les traditions de l'école de Nuremberg, un moment, au début, vaguement teintée d'idéalisme par un reflet de l'école de Cologne (autel ImhofT, à l'église Saint-Laurent), mais bientôt purement et vigoureusement réaliste, sensible surtout à la forme extérieure dans ce qu'elle offre de caractéristique et, depuis 1450, marchant à la suite de Hans Pleydenwurff, importateur de la manière flamande, puis de Wolgemut, sur les traces des frères van Eyck et de Rogier van der Weyden, adonnée comme eux à la minutieuse observation de la nature et à la fidèle interprétation de l'individualité des personnages. Durer va continuer ce mouvement, mais sans souci de tradition ni de formules (nous venons de le voir affranchi déjà, dans la représentation de la Madone, du type classique de la Vierge sur un trône, et il nous la montrera sans cesse plus proche de nous, enfermant là, comme dans chacune de ses compositions religieuses, tout ce qu'il peut d'humanité et associant même la nature entière à la joie pure de la mère caressant son enfant), s'abandonnant, sous l'impulsion de son seul génie, à toutes ses inspirations, curieux même parfois d'étrange, mais sans quitter jamais le terrain solide delà réalité. Esprit admirablement équilibré, net et positif autant que lyrique et fantaisiste, il ne se paie pas de mots et, durant toute sa vie, ne cesse de poursuivre la vérité, s'efforce, par des études sans nombre, de pénétrer le plus avant dans les secrets de la nature. « Ce qu'est la beauté, je ne le sais

Cliché Haafstaengl.

PORTRAIT D'OSWALD KRELL (1499) (Pinacothèque de Munich.)

pas », dit-il dans un de ses traités théoriques. « Vraiment, l'art réside dans la nature ; qui peut l'en extraire, le possède... Plus ton œuvre sera conforme dans son aspect à la vie, meilleure elle sera. Aussi, ne t'imagine pas que tu puisses faire quelque chose de mieux que ce que Dieu a créé ... De lui-même, l'homme ne peut exécuter aucun beau tableau ; mais qu'ayant beaucoup étudié son sujet il s'en soit tout imprégné, l'art ainsi semé en lui germera et portera son fruit, et tout le trésor secret du cœur se manifestera dans une œuvre et une nouvelle créature. » Le reproche qu'on lui a fait d'avoir rarement senti ce qu'on entend par la beauté des formes (voyez même, dans certaines estampes comme la Grande Fortune, les Quatre Sorcières, la Petite Fortune, la laideur des nus féminins) est justement une preuve de sa sincérité, de son respect de la nature en présence des modèles vulgaires qu'il avait sous les yeux.

Ajoutez enfin à cet amour de la vérité et de la vie une qualité non moins précieuse pour un artiste, et peut-être le plus merveilleux de tous les dons départis à Durer : l'invention, une inépuisable fécondité d'imagination dont on ne se lasse pas d'admirer les trouvailles, toujours pittoresques et séduisantes.

De Tannée 1500 datent, à la Pinacothèque de Munich, une Descente de Croix pleine de vie mouvementée, où les personnages, très expressifs, mais un peu serrés les uns contre les autres, décèlent la même excellente observation, et qui se détache sur un fond de paysage montagneux où une ville

gothique s'étage sur un rocher; puis, au Musée germanique de Nuremberg, une autre composition presque identique, provenant de l'église Saint-Sébald : Le Christ p leur é par les siens au-devant du tombeau où on va l'ensevelir; au-dessous sont agenouillés, en figures plus petites; les membres de la famille du donateur, Holzschuher. Ces deux ouvrages, moins caractéristiques que le précédent et où l'on sent des inégalités, furent sans doute exécutés en partie par les élèves de Durer.

Un tableau extrêmement curieux de cette même année est une composition mythologique, peinte, suivant un procédé très usité alors, à la gouache sur toile fine, et qui, malheureusement très endommagée, fut repeinte à l'huile (Musée germanique de Nuremberg ; un projet à la plume et à la sépia, daté de 1500, est dans la collection grandducale de Darmstadt) ; elle représente, dans un paysage accidenté où se dressent les tours d'une ville, Hercule tuant les oiseaux du lac Stymphale ; le héros, de type germanique, nu et portant à son côté un carquois richement orné, offre une extrême parenté avec un des personnages de la célèbre gravure de Pollaiuolo, le Combat de dix hommes nus) et montre cette préoccupation de l'étude du corps humain que nous avait déjà révélée le saint Sébastien, du triptyque de Dresde.

Puis, ce sont encore des retables. En 1503 environ fut exécuté Fautel appelé, du nom de la famille qui le commanda pour l'église Sainte-Catherine de Nuremberg, autel Paumgsertner (Pinacothèque de Munich) : c'est un

Cliché Hanfstaengl.

PORTRAIT DE DURER PAR LUI-MÊME (1498) (Musée du Prado, Madrid.)

des plus remarquables de cette série, quoique dû à la collaboration de l'atelier. On y voit, au centre, dans une composition extrêmement pittoresque, au milieu des ruines d'un édifice roman — nouveau et curieux témoignage de la recherche de l'antique importée par la Renaissance et se traduisant, en l'absence d'autres documents, par la copie des monuments les plus anciens que Dtirer pouvait connaître — la naissance de l'Enfant Dieu, adoré par Marie et Joseph auxquels se joignent de petits anges, tandis qu'au fond arrivent deux bergers ; sur les volets deux ligures saisissantes de vérité et de caractère : dans un âpre paysage, deux cavaliers en armure avec un collet rouge bordé de noir et des jambières rouges, campés debout, la lance au poing, près de leurs chevaux ; destinés peut-être à représenter saint Georges et saint Eustache, leur visage rude est d'un tel accent individuel que nous avons là probablement les portraits des deux donateurs, Etienne et Lucas Paumgaertner (page 21). Le revers des volets, aujourd'hui disparu, offrait les figures de sainte Catherine et de sainte Barbe.

D'autres retables sont dus de nouveau à des commandes de l'électeur de Saxe, pour lequel, en lo03, Durer avait décoré de fresques, qu'on s'applique en ce moment à retrouver sous le badigeon qui les recouvre, deux salles et le plafond de la chapelle du château de Wittenberg. L'un de ces tableaux d'autel (au château archiépiscopal de Sanct-Veit, près Vienne) représente, au centre, en une composition très surchargée, le Crucifiement (pour lequel

un dessin préparatoire, daté 1502, se voit au Musée de Baie), et, sur les volets, le Portement de Croix, Jésus ressuscité apparaissant à Marie-Madeleine avec, au revers, Saint Sébastien et Saint Roch (plusieurs études pour ces panneaux se trouvent à l'Institut Stsedel, à Francfort). L'exécution semble avoir été laissée aux élèves de Durer, sauf celle du saint Sébastien.

Un autre retable, peint par Durer lui-même, a comme sujet r Adoration des Mages (1504) (Galerie des Offices). Exécuté a tempera avec des glacis à l'huile et conservé dans toute la fraîcheur de son coloris primitif, c'est la pa^e la plus brillante et la plus charmante de cette période, par le pittoresque de l'invention, le soin de l'exécutior, l'impression de joie et d'intimité qui se dégage de cette scène presque familiale, où la Vierge présente avec tant de bonne grâce, de dignité et de bonheur maternel son divin Enfant au baiser du vieux roi (page 25).

M. Thode ajoute à ces œuvres acquises ou commandées par l'électeur Frédéric le Sage un retable conservé dans la chapelle du château de Meissen, représentant r Adoration des Mages et, sur les volets, divers apôtres : il aurait été peint dès 1494 ou 1495; mais il nous est difficile de voir dans ce triptyque, qu'on a attribué tour à tour à divers artistes, une œuvre de Durer.

Deux autres retables inachevés, dont les volets représentent saint Onufre et saint Jean-Baptiste (au Musée de Brème), et où l'on peut remarquer l'influence de Jacopo de' Barbarj, datent encore de 1504.

Cet accent de vérité et de précision que nous ont fait admirer ces compositions devait faire de Durer un portraitiste excellent — nous en avons déjà, vu la preuve — et vite renommé. De fait, voici, de cette première période, plusieurs portraits, et des meilleurs.

D'abord (au Musée de Berlin) celui, peint a tempera, d'un personnage vu de trois quarts, à mi-corps, qu'on suppose être cet électeur de Saxe dont nous venons de constater l'estime pour le talent de Durer ; — au Musée de Gotha, un portrait du frère cadet de Frédéric le Sage, Jean, peint aussi à mi-corps, légèrement tourné à gauche au-devant d'une fenêtre qui donne sur un paysage de bois et d'eaux vives; — puis, deux portraits du père de Durer : l'un, au crayon (au British Muséum), l'autre, à l'huile, exécuté en 1497 (chez le duc de Northumberland), rappelant beaucoup celui des Offices ; — de cette même année, une figure d'un sentiment exquis, sans doute étude pour une Madone, et qui passe pour représenter une jeune fille de la famille Fùrleger, de Nuremberg (Galerie d'Augsbourg) ; — en 1499, le portrait d'un homme aux traits maigres et accentués qu'on regarde comme le frère aîné de Durer, Hans (Pinacothèque de Munich) ; puis des bourgeois de Nuremberg : Hans Tucher et sa femme (Musée de Weimar), et (Musée de Gassel) la femme de Nicolas Tucher, portrait qui, sans doute, devait être primitivement accompagné de celui du mari, tous trois se détachant en buste demi-grandeur nature sur un fond de paysage; Oswald Krell (Pinacothèque de Munich), figure

d'un accent saisissant, la plus caractéristique de sa première manière dans le portrait, alors que, sous l'influence peut-être des œuvres maniérées de Jacopo de' Barbarj, il recherchait, plus encore que la vérité qu'il observera seule plus tard, un effet original : le visage maigre et énergique, encadré de longues boucles, le cou dégagé d'un vêtement de velours noir, par-dessus lequel est jeté un manteau bordé de fourrure fauve, le personnage se détache de trois quarts sur une muraille rougeâtre, près d'une fenêtre ouverte laissant apercevoir un mystérieux et frais paysage, et regarde de côté le spectateur (page 29); — en 1499 également, l'effigie non moins belle, non moins accentuée, malgré sa présentation plus simple, d'un patricien aux cheveux blonds, en manteau noir à revers de fourrure, tenant dans les mains un chapelet et regardant de côté de même façon expressive (collection G. von Holzhausen à Francfort); — en 1500, le portrait prétendu du banquier Jacob Fugger (Pinacothèque de Munich; très repeint) ; — en 1503, un beau dessin d'après Pirkheimer (ancienne collection Dumesnil); — enfin, à deux reprises, sa propre effigie, qu'il aimera à répéter fréquemment : en 1498, vu de trois quarts, à mi-corps, au-devant d'une fenêtre, dans un costume blanc à rayures noires d'une curieuse recherche encadrant une fine chemise brodée d'or et laissant le cou très dégagé, un bonnet également rayé noir et blanc négligemment posé sur les cheveux dont les boucles blondes retombent sur les épaules, des gants gris aux mains, et, à côté, cette inscription en allemand : « J'ai

peint cela d'après moi-même; j'étais âgé de vingt-six ans, Albrecht Durer », avec son fameux monogramme, adopté l'année précédente (Musée de Madrid (page 33), et réplique un peu affaiblie aux Offices de Florence); en 1500, le plus célèbre de tous ses portraits (Pinacothèque de Munich) : à mi-corps, montrant de face sa belle tête pensive au regard tranquille et clair, encadrée de longs cheveux bouclés et émergeant d'un vêtement brun bordé de fourrure auquel il porte la main, cette main dont l'éditeur Joachim Camerarius disait qu' « on ne pouvait rien voir de plus élégant » ; à droite, son monogramme avec la date, et à gauche une inscription qui, ainsi que la signature, doit avoir été refaite (page 41).

Mais, plus encore que par ses retables et ses portraits, ce fut par ses gravures sur bois que Durer se fit connaître alors : ces feuilles, tirées à grand nombre et d'un prix modique, devaient servir davantage sa réputation que des œuvres plus importantes, mais uniques, renfermées dans des chapelles ou des demeures particulières.

En 1498 paraît à Nuremberg Die heimliche Offenbarang Johannis (/' Apocalypse de saint Jean) ou Apocalypsis cum figuris, « par Albert Durer, peintre », quinze grandes compositions, avec texte allemand ou latin ; gravées d'après ses dessins, comme c'était l'usage, par des tailleurs en bois professionnels. Après l'observateur consciencieux que nous venons d'admirer, se révèle maintenant l'imaginatif et le poète qu'était Durer : sa fantaisie se meut à l'aise dans l'évocation des scènes mystérieuses du livre sacré, et par

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lui les visions éblouissantes du solitaire de Fathmos, r Apparition de Dieu, les Quatre cavaliers (page 45) ,7' Ouverture du Livre aux sept sceaux, les Quatre anges délivrés tuant les hommes, le Combat de saint Michel contre le dragon, etc., sont rendues avec une grandeur imposante, une fantaisie, une fougue dramatique, une apreté, étonnantes chez ce jeune homme de vingt-sept ans.

Cette suite marque une date dans l'histoire de la xylographie : l'effet que jusqu'alors les gravures sur bois n'atteignaient qu'en faisant appel à la couleur, Durer, le premier, l'obtient par de simples mais savantes oppositions de noirs et de blancs. Aussi Erasme n'hésité-t-il pas à le placer au-dessus d' A pelle': « Durer n'a-t-il pas ru représenter tout au moyen de la monochromie, par de simples lignes noires : les ombres et l'éclat de la lumière, les hauteurs et les précipices, toute la nature, les passions et les affections humaines, et presque jusqu'au langage? tout cela avec une telle fidélité, une telle vérité, que si l'on voulait ajouter la couleur à ces lignes tracées avec un art si parfait, oh ne pourrait que gâter l'œuvre de l'artiste. »

Deux autres suites : la Vie de Marie et la Grande Passion (ainsi appelée à cause de son format: 39 sur 28 centim .), commencées la première en 1500, la seconde vers 1504, mais publiées seulement sous forme de recueils en 1510 et 1511, montrent la même maîtrise, alliée ici à une énergie tragique, là à une poésie intime qu'accentue encore le format moindre des planches. La place nous manque

Cliché Hanfstaem PORTRAIT DE DURER PAR LUI-MÊME (1500) (Pinacothèque de Munich.)

pour décrire toutes ces compositions, où l'invention la plus fertile ne nuit pas à l'unité d'ensemble, où le pittoresque de l'arrangement s'unit à un sentiment si juste et si profond. Nous aimerions surtout à nous arrêter devant chacune des planches de la Vie de Marie, d'une conception si personnelle, tout empreinte de grâce et de tendresse; notons seulement Y Apparition de l'Ange à Joachim, dans un joli paysage ; la Naissance de la Vierge, où abondent les détails familiers pleins de bonhomie ; les Fiançailles de la Vierge, d'une belle ordonnance, d'un savoureux anachronisme d'architecture et de costumes, et spécialement le Repos en Egypte (page 49), d'un charme si intense.

On peut supposer le succès que durent avoir de pareilles estampes, d'un art à la fois populaire et savant, bien fait pour parler à tous. Les scènes de la Vie de Marie surtout, qui, comme Y Apocalypse, eurent la bonne fortune d'être fidèlement et finement interprétées par le tailleur en bois et qui, par leur accent de poésie et de naïve piété, répondaient si parfaitement au culte tout particulier du moyen âge pour la mère du Sauveur, valurent à Durer une grande notoriété.

Malheureusement, la Passion, confiée à an graveur moins habile, fut assez inégalement traduite. C'est peutêtre pour se consoler de cette mésaventure qu'en 1504 Durer reprit les mêmes sujets, en des compositions où il n'aurait plus à se préoccuper de la question d'interprétation. Il en résulta les douze dessins, conservés à l'Albertina, connus sous le nom de la Passion verte (à cause

de la teinte du papier sur lequel ils sont trace's à la pointe d'argent avec rehauts de blanc), incomparable ensemble, la plus belle de toutes les séries analogues. « Rien de plus achevé n'est sorti de la main du maître », dit M. Charles Eplirussi dans son beau livre, si nourri, sur les Dessins d'Albert Durer ; toutes les qualités de l'artiste se trouvent réunies dans ces dessins, exécutés avec autant de soin que des toiles importantes (plusieurs études préparatoires se trouvent dans des collections publiques ou privées) et font, de cette suite de compositions, qui va de Y Adoration des Mages à Y Ensevelissement du Christ, une histoire tour à tour pleine de charme, d'émotion, de fougue, surtout de vérité saisissante et de vie, dont on ne se lasse pas d'admirer les moindres détails (page 53).

Durer affectionna particulièrement ces motifs sacrés : sans compter plusieurs planches séparées, son œuvre renferme jusqu'à quatre suites différentes sur la Passion ; de même, nombre de Madones, rivalisant entre elles d'invention charmante, tour à tour naïves, aimables, ou dans une attitude pleine de noblesse, le sceptre en main et le front ceint d'un diadème d'étoiles, illuminent çà et là de leur grâce son œuvre sur bois et sur cuivre.

En même temps qu'il livrait des dessins aux tailleurs en bois, Durer, en effet, s'exerçait dans l'art de la gravure sur métal. Parmi ses premières productions figurent les Offres d'amour (vers 1496), la Sainte Famille au papillon, dans un joli paysage, la première estampe qu'il ait signée de son monogramme; la Madone au singe, assise, avec

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