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Albert Dürer et ses dessins

Ce volume est la réunion d’une série d’études publiées dans la Galette des Beaux-Arts, de 1877 à 1880, augmentées et modifiées d’après le résultat de nouvelles recherches. Nous avons remanié la plus grande partie du travail primitif, corrigé quelques erreurs, comblé des lacunes, donné plus d’importance à certains points trop rapidement traités, et nous présentons notre essai sous sa forme définitive.

Les dessins d’Albert Dürer sont l’objet principal ou plutôt la base de ce travail 1 ; nous n’avons voulu entreprendre ni une biographie du maître, ni un examen de son œuvre entier; cette tâche a été remplie. Mais il nous a paru que, pour les dessins, il restait plus d’un point à éclaircir, peut-être même bien des oublis à réparer. Sans négliger cette partie considérable de l’œuvre de Dürer, nos devanciers avaient méconnu ou laissé de côté d’abondantes sources de

1. Nous n'avons cru devoir classer dans les dessins de Dürer que les œuvres du maître exe'cutées sur papier ou sur parchemin, soit au crayon ou à la plume, soit à la mine ou au fusain, soit à l’aquarelle ou à la gouache.

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renseignements, puisé dans quelques auteurs avec trop de réserve. Sans doute, Y Albertine de Vienne, la Kunstlialle de Brême, la Bibliothèque Ambrosienne de Milan et les Offices de Florence avaient été explorés avec plus ou moins de soin. Quant au musée du Louvre et au British Muséum, si riches pourtant en souvenirs du grand maître, on n’en avait tiré qu’un parti très insuffisant. Les collections particulières aussi n’avaient fourni qu’un contingent bien inférieur à ce qu’une étude plus attentive aurait pu y trouver. Les trésors des collections du duc d’Aumale, de MM. Malcolm et Mitchell, de feu M. Didot et l'ancien cabinet de M. Hulot avaient été mis à contribution avec trop de discrétion. Enfin, soit chez MM. Dumesnil et Jean Gigoux, soit chez le baron F. Schickler, Soit à Chatsworth, chez le duc de Devonshire, soit chez M. Holford à Londres et chez Mmc Vvo Grahl à Dresde, il est des morceaux très importants qui restaient absolument ignorés.

Du reste, la vie et les œuvres des grands hommes fournissent toujours matière à des découvertes et à des rapprochements imprévus. Bien qu’on ait beaucoup écrit sur Dürer dans ces derniers temps, nous avons jugé possible d’ajouter d’utiles suppléments aux documents acquis; c’est surtout cette persuasion qui nous a conduit à entreprendre ce travail. Pour le mener à bien, nous avons poursuivi les dessins de notre maître partout où nous soupçonnions qu’ils pouvaient se cacher : musées des capitales et des villes secondaires de l’étranger, de Paris et de la province, collections privées célèbres ou peu connues, cabinets d’amateurs aimables ou rébarbatifs, nous avons tout fouillé, remué,

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interrogé. Il nous a semblé que tous les dessins de Dürer, même les plus légers croquis, méritaient une mention spéciale, que rien de ce qui est dû à la main de notre maître ne saurait être omis, et nous avons attaché une importance, excessive peut-être, au moindre souvenir.

Si bon en venait à nous reprocher ce souci d’œuvres fugitives, cette prédilection pour quelques traits de plume ou quelques coups de crayon jetés à la hâte sur le papier, nous répondrions que les dessins d’un vrai maître donnent souvent sa réelle mesure, aussi bien et mieux que ses tableaux achevés. Souvent le charme intime et confidentiel du dessin pénétre l’amateur attentif d’une émotion non moins vive que l’éclat solennel de la peinture ; on y surprend la pensée de l’auteur dans toute sa fraîcheur, au moment même de l’éclosion, avec plus de vérité peut-être et de sincérité que dans les œuvres de longue haleine remaniées avec la patiente défiance du génie. «Je n’entreprendrai point, dit Mariette, de montrer tous les avantages qu’on peut tirer des dessins et combien leur connaissance est propre et nécessaire pour former le goût. » On ne possède vraiment un maître qu’à la condition de l’avoir étudié dans les premiers jets échappés à l’improvisation, dans ses esquisses même les plus rapides, dans ses croquis à peine indiqués, surtout quand on se trouve en présence d’un de ces anciens peintres qui dessinaient d’après nature et peignaient d’après leurs dessins.

Et cela est vrai de Dürer plus que de tout autre. Pour lui, en effet, les dessins n’étaient pas simplement des études préparatoires pour des tableaux à venir; ils étaient

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encore des œuvres définitives auxquelles il donnait autant de zèle et d’amour qu’à ses grandes peintures et à ses estampes les plus finies. C'est dans ce sentiment qu’il exécute la Passion verte , le Livre d’ Heures de Maximilien et tant de gouaches et d’aquarelles si justement vantées, tant de portraits au fusain ou à la pointe d’argent.

Dürer goûtait chez les maîtres qu’il admirait cette saveur franche et pure du dessin ; il aimait à collectionner leurs plus légers croquis et à les annoter d’une main affectueuse et reconnaissante. Ainsi, sur un feuillet de Schongauer représentant le Christ Seigneur du monde (British Muséum) il écrit : Le beau Martin a fait eeci l’an 146g. Sur une autre esquisse à la plume du même maître, il avait, au dire de Heinecken, inscrit ce témoignage de haute estime : Ceci a dessiné le beau Martin, l’an 1470, alors qu il était compagnon. Moi, Albrecht Durer, je l’ai appris et ai écrit ceci en son honneur l’an i5ij . Sur la sanguine envoyée à Dürer par Raphaël (aujourd hui à 1 Albertine), on lit encore : i5i5. Raphaël d’Urbin, qui a occupé une si grande place dans l’estime du pape, a fait ces figures nues et les a envoyées à Albert Dürer à Nuremberg, afin de lui montrer la liberté de sa main. De même, sur une étude d’un saint Sébastien : Ceci a fait Hans Trawt de Nuremberg. Ces pièces ainsi annotées sont avec quelques autres les restes d’une collection qui devait être assez considérable , si l'on en juge par les nombreux dessins que le maître reçoit dans ces mêmes Pays-Bas où Madame Marguerite eut la « cruauté » de lui refuser le carnet de Jacopo de Barba rj.

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D’un homme qui, maître lui-même, recueillait avec tant de respect les dessins de ses contemporains, les moindres essais sont à conserver et à classer religieusement. C’est ce que nous avons essayé de faire sans rien omettre de ce qui pouvait expliquer, commenter, illustrer ces pages précieuses. Souvent, pour mieux en dégager le sens, il nous a fallu faire quelques excursions dans la vie de Dürer, le suivre dans ses voyages à travers l’Allemagne et l’Italie ou dans les Flandres, le chercher au milieu de sa famille et de ses amis et dans ses rapports avec les puissants de son temps. Il était impossible de présenter intelligiblement certains morceaux, sans les placer dans leur milieu, en relevant les circonstances qui en avaient provoqué l’éclosion.

Ce soin nous était d’autant plus impérieusement commandé que nous avons adopté, sauf quelques dérogations nécessaires , l’ordre chronologique qui nous a semblé le plus naturel et le plus clair. Nous avons pu ainsi suivre notre maître, pas à pas, depuis les essais de son enfance jusqu’aux derniers travaux de sa maturité, nous arrêter à chaque étape d’une carrière trop courte, mais si bien remplie, constater les progrès quotidiens, les efforts soutenus d’un labeur infatigable, les influences des maîtres étrangers, bref, l’évolution d’un génie qui se transforme en restant toujours un. Sans doute, ce mode de classement mêle et confond les oeuvres les plus diverses, sujets religieux et profanes, paysages et portraits, études de fleurs et d’animaux, etc.; mais, pour compenser cet inconvénient forcé, nos tables présentent cette longue suite de dessins dans un

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ordre tout différent, grâce à un double classement par sujets et par collections.

Quant aux reproductions d’œuvres de Dürer qui accompagnent notre texte, nous avons le plus souvent laissé de côté les morceaux connus ou tombés dans le domaine public, pour offrir à nos lecteurs des spécimens inédits empruntés à des collections privées, moins abordables aux curieux et surtout aux photographes que les musées nationaux. Toutes ces reproductions ont été exécutées par le procédé direct1, sans aucune intervention étrangère de copistes ou de graveurs qui, quelque habiles qu’ils puissent être, altèrent toujours plus ou moins le caractère du modèle. Les originaux ont été photographiés par nos soins, et, d’après ces reproductions forcément exactes on a pu établir des facsimilés aussi fidèles que possible. Nous saisissons cette occasion pour remercier, avec la gratitude la plus vive, les généreux possesseurs de collections qui nous ont ouvert leurs portefeuilles avec une si courtoise libéralité et revendiquent ainsi, dans notre travail, une large part de collaboration.

Malgré des pertes inévitables, malgré d’audacieuses contrefaçons qui peuvent égarer ceux qui s’accommodent de garanties problématiques, nous avons rassemblé plusieurs centaines de dessins de notre maître, en acceptant seulement les œuvres qu’aucun doute ne saurait effleurer. Nous nous sommes fait une loi d’éliminer sans pitié tous

i. Sauf celle du Tableau de tous les saints, que nous devons à l'obligeance de M. O. Berggruen qui dirige avec tant d’autorité les Graphische Kiinste de Vienne; c’est la reproduction d’un second état de la belle gravure commandée à M. Victor Jasper par la vaillante Société de gravure de Vienne.

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les morceaux suspects, afin de ne présenter que des dessins d’une incontestable authenticité. Ce travail d’élimination a été assez considérable : Durer, dont les œuvres acquirent promptement une valeur vénale fort élevée, a été, même par ses contemporains, copié ou contrefait sans aucune pudeur. Un des Imhof n’avoue-t-il pas ingénument qu’il abusait volontiers du célèbre monogramme, alléché qu’il était par le profit illicite de ventes frauduleuses? Quant aux copistes, nous ne voulons citer que les Hofmann et les Gærtner, les Harrich et les Juvenel, dont on connaît les étonnantes contrefaçons, et signaler en bloc la fameuse série de portraits répartie entre le cabinet des Estampes de Berlin, la Bibliothèque royale de Bamberg et le musée de Weimar, et l’incroyable quantité de dessins à la plume ou à la gouache, d’après les gravures originales, répandus sous le nom de Durer dans presque toutes les collections. C’est ce qui explique l’abondance frelatée des œuvres du maître dans les anciens cabinets où se trouvaient, à côté de pages authentiques, des morceaux apocryphes en nombre égal et parfois supérieur. Le simple examen des catalogues ou des inventaires de ces cabinets montre à la fois combien les œuvres de Dürer ont été recherchées dès les premiers temps, et avec quelle aveugle crédulité on a mis sous son nom un monceau de pièces fausses.

Essayons de suivre les dessins de Dürer à travers la série des collections, depuis le xvie siècle jusqu’à notre temps :

Collection Imhof, la plus importante de toutes, com-

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