Voy. Thausing
2. Le dessin de Mantegna est au British Muséum; il a été gravé par Mocetto et copié par Rembrandt dont le dessin original se trouve au même musée. Le tableau de Botticelli, aux Offices ; celui de Franciabigio, au palais Pitti; le dessin de Raphaël, dans la Salle des Boîtes, au musée du Louvre.
ALBERT D Ü RE R
l'aide de son pinceau Apelle représenta le danger auquel il avait échappé L »
Durer suit de près cette description : le juge est assis dans un fauteuil à dais entre le Soupçon et l’Ignorance, figurés sous des traits féminins; il porte des oreilles d'dne, son expression et son attitude trahissent l’incapacité et l’ahurissement. Le Soupçon murmure à son oreille gauche de mensongères insinuations; à sa droite, l’Ignorance, debout, semble raconter à sa façon les faits de la cause. Tenant d’une main la torche fatale, la Calomnie saisit de l’autre les cheveux de l’accusé qu'elle jette éperdu aux pieds du juge. La victime tend les bras en suppliant et proteste de son innocence. Derrière la Calomnie, formant un groupe, l’Envie maigre et desséchée, la Perfidie et la Fourberie; puis, en un second groupe, l’Erreur, sous les traits d’un rustre jetant en avant ses mains accusatrices ; la Précipitation, dont la robe, retroussée à la hâte, laisse voir les jambes nues, et le Châtiment, tenant une épée dans la main droite ; derrière ce groupe, le Repentir, couvert de . longs habits de deuil, menaçant de son bâton les mauvaises passions et le juge coupable, se retourne vers la Vérité; celle-ci, magnifiquement parée, coiffée d’un large chapeau empanaché, avec le sceptre, portant dans une coupe un soleil rayonnant, s’avance la dernière, calme et solennelle, réparant par une tardive justice le dommage causé. On voit que Durer, sauf de très légers changements et l’addition du groupe de l’Erreur, de la Précipitation et du Châtiment, a traduit avec une scrupuleuse exactitude le texte même de Lucien que Pirkheimer, qui s’était occupé de cet auteur grec tout spécialement, lui avait sans doute communiqué et expliqué. Le sens de la composition est clair, facilement saisissable, grâce surtout aux indications en allemand et en latin
i. Voy. Œuvres complètes de Lucien de Sarnosate ; traduction de M. E. Talbot, t. II, p. 286.
qui donnent le nom et la signification de chaque figure. Cette part faite à l’éloge, il faut reconnaître que la noblesse et la grandeur, qui sont les qualités obligatoires du dessin allégorique, manquent un peu à tout ce cortège de personnages habillés à la mode de Nuremberg, et que l’ensemble fait plutôt songer au genre qu’au grand art.
L’année i522 et les suivantes sont assez riches en portraits. Le
nom de Dürer était si glorieux, le maître était arrivé à une telle
perfection dans l’art de rendre la figure humaine, que dans tous
les rangs de la société on regardait comme un honneur d’ètre
portrait par lui. Empereur, grands dignitaires de l’empire,
hommes célèbres dans la science, dans la littérature et dans l’art, étrangers de haute naissance, tous mettaient à profit le génie du grand maître. Le plus admiré des portraits de cette année ( 1 5 2 2 ) est celui d’Ulrich Varenbüler, ami d’Érasme et de Pirkheimer, plus tard protonotaire près la chambre impériale de justice et ensuite chancelier de cette même chambre. La gravure sur bois 1 le montre en buste, presque entièrement de profil, tourné à droite; une large barrette, penchée sur le côté gauche, découvre une résille qui retient les cheveux ; la tète est assez petite ; cou long, nez recourbé, lèvres épaisses et saillantes, œil perçant et d’une contraction énergique, oreille fine et nerveuse, menton proéminent avec une barbe rare et frisée ; quelques poils ras aux joues ; les épaules, fortes et arrondies, portent un pourpoint à col rabattu, ouvert sur la poitrine. Toute la figure montre une mâle assurance, un air d’élégante hardiesse, rendu avec une grande indépen-
1. Bartseh, 1 5 5 : « Ulric Varnbüler, à mi-corps, vu presque de profil et tourné vers la droite. Dans la marge d’en haut est écrit : vlricvs varnbvler. zc. m. d. xxii. Dans un cartouche à mi-hauteur de la droite de l’estampe, on lit : Albertus Durer Noric.s hac imagine. Ulrichum cognom. to Varnbüler, Ro, Caesarei Régi mini. s. in Imperio , a sècretis, simul chigramateum , vt quem amet unice , etiam posteritati t cognitum reddere c q ■q conatur. »
dance, sans aucun mélange de convention. L’étude pour cette gravure, en sens inverse, est au crayon brun et noir, sur papier blanc, de grandeur naturelle (Albertine)
Tout autre est le portrait d’une femme d’environ cinquante ans, très corpulente, quelque bourgeoise de Nuremberg ou des environs, parente ou amie d’Agnès Frey, comme l’indiquent les mots écrits de la main du maître : Hab Albrecht Durer nach... er Hausfrau conterfeit g et présentant une ressemblance très marquée avec le portrait que possède M.Vieweg (voy. p. 84); elle est vue en buste, les yeux baissés, le corps tourné à gauche ; les cheveux apparaissent sous un haut bonnet; à la pierre d’Italie, sur papier vert préparé (British Muséum). Vers le même temps, Durer grave sur cuivre le portrait du cardinal Albert de Mayence, déjà dessiné et gravé par lui en 1 5 18-1519. Le premier de ces deux portraits dont nous avons parlé (l’archevêque avait alors vingt-neufans) est connu sous le nom de Petit Cardinal (B. 102) ; le second, celui qui nous occupe, de dimension plus grande, daté 1 523, portant le nom de Grand Cardinal 3, fut exécuté lorsque Albert de Mayence était âgé de trente-quatre ans. Le Louvre possède une
1. C’est à tort que le catalogue Firmin-Didot a désigné au n° 19, sous le nom de Varenbüler, un buste d’homme, de trois quarts à droite, coiffé d’un chapeau à larges bords d’où s’échappent d’abondantes mèches couvrant les oreilles, vêtu d’un manteau à revers croisés laissant voir le montant d’une chemise plissée; regard clair et fixe, nez aigu et de travers, cou un peu fort ; à la pierre d’Italie sur fond noir (collection du baron Ed. de Rothschild).
2. Moi Albrecht Durer ai pourtraict d'après... de ma femme. Ce buste ressemble aux deux têtes de femmes et de jeune fille de i5o3 et de i5o5. Il n’est point impossible que ces quatre modèles aient été des membres de la famille d’Agnès Frey.
3. Bartsch, io3 : « Albert de Mayence , vu de profil.— Le même électeur de Mayence, à mi-corps, vu de profil et dirigé vers la droite. Ses armoiries, surmontées du chapeau de cardinal, se voient vers le haut de la droite, et le chiffre de Durer est marqué au bas de la gauche, près du bord de l’estampe. Ce morceau a deux marges ; dans celle d’en haut est écrit : mdxxiii. sic. ocvlos, etc. anno aetatis. sue. xxxiiii. Dans l’autre, qui est au bas, sont les noms et les titres exactement tels qu’ils se trouvent dans l’estampe précédente. »
étude à la pointe d’argent, sur papier blanc préparé, faite d’après
PORTRAIT D’ULRICH VARENBULER.
Albertine.
nature pour cette gravure ; le cardinal -archevêque paraît avoir très rapidement vieilli depuis 1 5 1 8 ; le nez, les lèvres, l’ensemble
des traits vus de profil à gauche *, portent les traces d’une vieillesse prématurée ; il y a beaucoup plus de cinq années entre les deux figures ; on donnerait aisément quarante-cinq ans à la seconde. La tonsure est nettement marquée 1 2, le vêtement est esquissé au trait. C’est un des beaux portraits de Dürer, d’une exécution fine et serrée. Le caractère et l’état du personnage sont saisis avec une pénétrante observation et un grand relief dans les moindres détails. On se sent en face d’un de ces cardinaux semi-païens, lettrés et un peu sensuels de la Renaissance3.
Moins connu est le grave et délicat portrait de lord Morley4, dessiné à la pierre d’Italie, sur papier préparé vert, en i522. Le chancelier se présente derrière une table, à mi-corps, de face, la tète légèrement tournée à gauche; figure imberbe, maigre et distinguée, méditative et souffreteuse, cheveux plats assez longs, tombant sous un tricorne à bords relevés, orné d’un médaillon ; le buste est revêtu d’un riche pourpoint semé de dessins à l’aster, avec larges manches à crevés, et couvert d’une palatine en belle fourrure, sur laquelle pend une chaîne massive; la main droite tient un sceau appuyé sur la table, la gauche est comme en écharpe