PORTRAIT DU CHANCELIER LORD M OR LE Y
Collection de M. MitchelL à Londres.
dans la fourrure; dessin large et sûr, donnant tous les détails en de rapides indications; en bas, Heinrich Morley cuvs Engellünt, 1 5 22 , et au-dessus le monogramme (collection de M. Mitchell, acquis à la vente Firmin-Didot) L
Du même temps, un portrait de jeune homme en buste, de trois quarts à gauche; physionomie d’une expression douce, regard clair et bienveillant, nez court et un peu fort, bouche aimable, cheveux abondants et bouclés, barbe et moustaches soyeuses ; la tête est couverte d’un tricorne en feutre dont deux côtés sont relevés par un ruban fixé au sommet ; pelisse d’épaisse fourrure sur une sorte de guimpe à plis montant jusqu’au cou. Tout l’ensemble de la personne est un peu gros et accuse vingt-cinq à trente ans (Albertine).
M. Joaquim de Vasconcellos” a pu établir l’identité du personnage grâce à une gravure accompagnée des quatre vers suivants :
DAMIANUS A GOES
Thucydides gentis enarrat gesta Pelasgæ Romanis claret Livius in Decasin.
Hic , ali a vt taceam sera data scripta scnectâ,
Æthiopvm accepit nomen ab Historia.
Damianus de Goes, né en i5oi, est une des figures les plus dramatiques de la grande époque du Portugal. Historien et géographe, il publie, entre autres ouvrages, une chronique du règne d’Emmanuel le Fortuné, une histoire des conquêtes portugaises dans l’Inde et un travail considérable sur la religion et les mœurs
1. Un autre portrait sans doute d’un Anglais, à en juger par le type très accentué : nez long, menton rasé, légers favoris près de 1 oreille; manteau, col et revers en fourrure; pourpoint élégant; grandeur presque nature; à la pierre d Italie, monogramme et 1527 (British Muséum).
2. Voy. Archeologia artistica , t. Irr, fascicule IV, Porto, 1876, et Go'ésiana, O relrato de Albrecht Di'irer, Porto, 1879.
des Éthiopiens. Diplomate voyageur, il est envoyé plusieurs fois dans les Flandres, où il passe une grande partie de sa vie, et où il défend, en 1542, Louvain contre les Français. A d’autres époques, on le retrouve dans le Nord comme envoyé de Portugal, soit auprès de Sigismond Ier, roi de Pologne, soit auprès des souverains de Danemark et de Suède. Il séjourne dix ans en Italie et s’y met en rapport avec les Bembo et les Sadolet. On le rencontre encore à Fontainebleau, où son talent musical et sa voix charmante le rendent agréable à François Ier. Son principal titre, comme l’apprennent les quatre vers de la gravure, parait avoir été son histoire des Éthiopiens, c’est-à-dire des Abyssiniens (. Fides religio moresque Æthiopum sub imper io presbyteri Iohannis, in-40. Louvain, 1640). Certaines réflexions sur la religion de ces peuples, et surtout, sans doute, ses relations avec les humanistes réformateurs du Nord, Érasme, Mélanchthon, Glareanus, etc., attirèrent sur lui les rigueurs de l’Inquisition. En 071, il se voit dépouillé de sa charge de gardien général des archives et jeté dans les cachots du Saint-Office. Toutefois il semble que la sentence prononcée peu de temps après contre lui ait été adoucie, et qu’il ait pu faire la durée de sa captivité dans le monastère de Batalha. Au reste, les dernières années de sa vie sont enveloppées d’obscurité ; on croit cependant qu’il mourut dans sa propre maison en i5y3, frappé d’une attaque d’apoplexie ou assassiné.
La gravure, malgré le monogramme dont elle est munie, n’a rien ou presque rien de commun avec le dessin de Dürer. Elle montre un homme d’au moins quarante ans, vieilli d’ailleurs par un burin peu souple et tenu d’une main pesante. Le costume est identique dans les deux œuvres. Quant aux traits du visage, quoiqu’ils soient ceux d’un même homme, il est vrai à deux époques
assez éloignées de sa vie, ils présentent cependant une expression différente dans le dessin et la gravure. Le jeune modèle de Dürer
a une figure bienveillante, éclairée d’une bonté tranquille, pleine de santé et de vie; leDamiano de la gravure offre des traits amaigris et fatigués; le regard est morne et vitreux; l’ensemble frappe par un air de raideur et de dureté qui vient avant tout de la bruta lité d’un burin maladroit. Il est évident que le graveur n’a pas étudié son modèle d’après nature et qu’il n’a fait qu’interpréter un dessin étranger. Connaissant l’œuvre de Dürer, il l’aura utilisée pour l’aspect général de la physionomie et pour les détails de l’habillement ; ne voulant pas s’arrêter en si beau chemin, il aura, sans scrupule, orné sa médiocre production du glorieux monogramme : il n’ignorait pas quelle valeur commerciale il ajoutait ainsi à un travail dont le mérite demandait à être rehaussé. La gravure est en sens inverse du dessin de Dürer h
Quand et où le maître de Nuremberg a-t-il vu Damiano ? On serait tenté de croire au premier abord que Dürer rencontra Goes chez ces facteurs du Portugal qui lui firent un si cordial accueil lors de son séjour à Anvers. Mais Goes ne séjourna dans les Flandres qu’à partir de *523. En outre, à la date du voyage de Dürer aux Pays-Bas, il avait vingt ans à peine, âge bien inférieur à celui du portrait. 11 faut donc supposer que Goes se rendit à Nuremberg dans les toutes dernières années de la vie de Dürer et qu’alors fut exécuté le dessin qui nous occupe. Du reste, Dürer et Damiano avaient un grand nombre d’amis communs qui durent facilement les mettre en rapport. Parmi eux Jacob Fugger, Peutinger, Amerbach, Mél anchthon et surtout Érasme dont le nom et celui de notre maître se trouvent réunis dans une lettre de Goes au latiniste Ieronymo Cardoso : « Eodem ipso puncto, quo juvenis ille, cui epistolam tuam mihi reddendam commisisti, ingressus est cubiculum nostrum, effi-
i. La gravure figure dans le recueil iconographique de Philippe Gall : Effigies CL virorum versibus Ariœ Montani ornatœ. L’avant-dernier vers de la légende prouve qu’elle a été placée après coup au bas de la gravure.
giem magni illi Erasmi Roterodami per Albertum Direnum (sic) suæ ætatis, inter Germanos, eximium exsculptorem, in manibus habebam. Eamque cum contemplari cœpissem, et tanti viri, hospitisque quondam, felicissimi mei recordatio me in sublime sensum meorum arripuisset : ecce derepente tu quasi ex insidiis, huic nostro solatio, tua epistola novum gaudium adjicere voluisti », etc. Les facteurs portugais à Anvers pouvaient aussi être des intermédiaires naturels entre Damiano et Dürer U
De la même facture que le portrait de lord Morley, quoique inférieure, celui d’une jeune femme à mi-corps, de trois quarts à gauche, tenant sur les genoux un petit chien assez mal dessiné; elle porte un chapeau à très larges bords couvrant la chevelure retenue par un filet ; figure ovale, front haut, traits fins; la bouche souriante et les yeux chargés d’une certaine mélancolie donnent à tout le visage un charme pénétrant ; elle est vêtue d’un riche costume paré de bijoux, avec pèlerine à revers plissés; en haut, i5‘25 (ancienne collection Firmin-Didot) 2.
De 1 5 25 encore, un buste de jeune femme coiffée d’un chapeau plat, accompagné de cette légende : Fronica, i525 Formschneiderin. Il s’agit ici de Véronique, femme du fameux tailleur en bois, Hieronymus Andrea, qui grava tant de dessins de Dürer3. Ce portrait est au fusain sur papier jaune foncé à fond noir; malheureusement il a été retouché à l’encre par un pinceau malhabile et a pris une allure lourde et empesée (British Muséum).
Dürer avait, l’année précédente, gravé sur cuivre le portrait de son plus ancien et plus fidèle protecteur, l’électeur Frédéric de Saxe4. Dans le dessin pour cette gravure, l’électeur, vu de trois
1. Sur les relations d’art du Portugal avec l’Allemagne et les Flandres, voy. Pièces justificatives , n° VIII.