‹ Albert Dürer et ses dessinsChapitre 118 sur 163 · SAINT CHRISTOPHE · texte numérisé non relu

SAINT CHRISTOPHE

Collection de M. Jean Gigoux.

avec la date 1 52 3, et, comme eux aussi, à l’Albertine. Ces figures sont remarquables par l’ampleur et la noble ordonnance des draperies; les trois premières sont à la plume; los autres à la

pierre d'Italie, sur fond verdâtre avec rehauts blancs1. Tous ces morceaux ont été faits en vue d’une série complète de gravures; quatre seulement ont été gravés : le saint Paul2, en 1 5 1 4 ; le saint Christophe3, exécuté seulement en 1 5 2 1 , quoique l’esquisse soit de 1 5 1 7 ; le saint Barthélemy4, en 1 5 23 , et le saint Philippe3, en 1 526. Les gravures sont en sens inverse des dessins0.

Cette longue suite de figures, dont les draperies sont spé-

1. On remarquera que Durer, à partir de i52o, emploie plus volontiers pour ces sortes d’études le crayon sur papier préparé à fond vert, en indiquant la lumière au moyen de rehauts blancs. — Sur même fond, perdue dans un trop large manteau et exécutée de la même manière, une Vierge aux traits déjà vieillis, un peu précieuse, assise, tenant un livre ouvert sur ses genoux; 1 5 2 1 . (Albertine, reproduite dans Albrecht I)i'trcr' s Original jciclmungen in der Kunstsammlung seiner K. K. Hoheit des Er\lier^ogs Albrecht von Oesterreich. S. Soldan, Nuremberg.) Notons encore une tète d’apôtre, de trois quarts à gauche, d’une plume très fine (British Muséum) ; et sur même papier, à l’École des beaux-arts, provenant de la collection de feu M. Gatteaux, un saint de profil à gauche, debout, drapé dans un manteau, tenant un bâton; la mauvaise conservation et les retouches ne permettent pas d’attribuer d’une manière certaine ce dessin à notre maître.

2. Bartsch, 5o : « Saint Paul. Il est debout, vu de face, ayant le corps un peu dirigé vers la droite et la tète vers le côté opposé. Il montre un livre ouvert qu'il porte sur le bras gauche. Une grande épée est étendue à ses pieds, à la droite du bas de l’estampe, où l’on voit aussi l’année 1 5 1 4 et le chiffre de Durer tracés sur une petite muraille. »

3. Bartsch, 5i : « Saint Christophe, à la tête retournée. — Ce saint est représenté passant à gué une rivière, et portant l’enfant Jésus sur ses épaules. Il dirige ses pas vers la droite, ayant sa tête retournée vers la gauche de l’estampe. L’année 1 52 1 et le monogramme de l’artiste sont tracés sur une pierre qui sort de l’eau, au bas de la droite de l’estampe. »

4. Bartsch, 47 : « Saint Barthélemy représenté debout, vu de face et dirigé un peu vers la droite. Il tient un couteau de la main gauche élevée, et porte un grand livre sur le bras droit. La tablette avec l’année 1 5a 3 et le chiffre de Durer est appuyée au pied d’un arbre qui est dans le fond à la gauche de l’estampe. »

5. Bartsch, 46: « Saint Philippe. U est debout, vu de profil et dirigé vers la droite. Il tient de la main gauche un bâton surmonté d’une croix, et de l’autre il porte un livre. Une tablette avec le chiffre et l’année iôab se trouve au bas de la gauche. »

6. M. Émile Galichon (Albert Durer, sa vie et ses œuvres, p. 55) remarque que Mariette regardait cette suite comme « une des plus belles choses dans l’œuvre d’Al-

cialement étudiées, offre comme une préparation du tableau que Durer estimait être son œuvre la plus accomplie, les Quatre Apôtres, aujourd’hui à la Pinacothèque de Munich; c’est le dernier morceau de grande peinture sorti de la main de Durer et comme son testament artistique. Le maître légua les deux panneaux qui le composent à sa ville natale; dans une lettre qu’il adressa, en i52Ô, au Conseil de Nuremberg, il s’exprime ainsi : « Tout dernièrement j’ai peint un tableau auquel j’ai mis plus de zèle qu’à tous mes autres ouvrages; je ne juge personne plus digne que Votre Sagesse de le garder à titre de souvenir. C’est pourquoi je prie humblement et instamment Votre Sagesse de bien vouloir accepter mon petit cadeau avec gracieuseté et bienveillance1. »

Le « petit cadeau » dont Dürer parle avec tant de modestie est , au moins pour la conception et le style, le chef-d’œuvre de ses dernières années. Les quatre figures, de grandeur naturelle, se répartissent deux à deux sur de longs panneaux ; celui de droite contenant saint Paul et saint Marc, celui de gauche saint Jean et saint Pierre \ Les premiers plans sont occupés par les apôtres favoris du maître, saint Jean et saint Paul; quant aux deux disciples du Christ, relégués au second plan, on ne voit guère que leurs têtes, leurs corps étant cachés par les draperies des premiers personnages. Saint Paul, de profil à gauche, se présente dans une attitude superbe, drapé dans un manteau blanc sous lequel on

bert Durer », et il ajoute : « Ces figures sont en effet du style le plus élevé et peuvent se comparer aux créations les plus remarquables des grands maîtres du xvi9 siècle. »

1. Le Conseil de Nuremberg ne voulut point accepter l’œuvre à titre gratuit; il fit remettre cent florins à Dürer, douze florins à sa femme et deux florins à son valet. (Voy. notre Étude sur le tableau d'autel de Heller, p. 48 et 49.)

2. D’après une ancienne tradition, ces figures représentent les quatre tempéraments : saint Jean symbolise le caractère mélancolique, saint Pierre la nature lymphatique, saint Paul le tempérament bilieux, et saint Marc la complexion sanguine.

voit quelques parties d’une tunique rouge ; les traits énergiques et sévères, les yeux brillant d’une ardeur irritée, les veines gonflées du front, le crâne saillant et dénudé par les veilles religieuses, la barbe longue et en pointe ; en un mot, tous les détails de la physionomie conviennent bien au rude apôtre, à l’opiniâtre lutteur du christianisme naissant ; une main soutient un gros livre, l’autre serre une épée qui tombe verticalement sur le sol ; nature impétueuse et violente, modérant avec peine un zèle bouillant. Saint Marc, chevelu et barbu, les yeux fixes, interroge la pensée de son compagnon. Saint Jean est toujours l’apôtre charmant et doux, aux cheveux bouclés, au front mélancolique et méditatif, aux lèvres délicates, d’une tendresse un peu féminine; il forme un contraste parfait avec la virile et robuste figure de saint Paul ; l’un est l’apôtre qui persuade et caresse, l’autre l’orateur fougueux qui commande et menace. Saint Jean porte une tunique verte qui disparait presque entièrement sous un manteau rouge doublé de jaune; il tient ouvert un livre dans lequel on peut lire les premiers mots de son évangile, Im Anfange J par das Wort (In principio erat Verbum) ; derrière lui, saint Pierre, avec la clef du ciel, penche sa tète chauve et fatiguée sur le livre saint ; les draperies des deux principales figures sont d’une magnifique ampleur ; elles tombent sans plis cassés, naturellement et simplement, avec une majesté religieuse, enveloppant sans effort les deux apôtres. Le manteau de saint Jean et les plis qui s’enroulent autour de son bras sont d’un style que Durer n’avait point encore atteint.

Nous possédons plusieurs études pour les deux panneaux : les tètes de saint Paul et de saint Marc, l'une dans la collection de M. Mitchell, l’autre au cabinet des Estampes de Berlin1, plus jeune et d'un moins beau caractère que dans le tableau, de gran-

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