RÉCIT DE LA MORT DE LA MÈRE DE DURER
« Sachez à présent, que, dans l’année 1 5 1 3 , un mardi avant la semaine de la croix, ma pauvre misérable mère, que j’avais, deux ans après la mort de mon père, quand elle fut tout à fait pauvre, prise avec moi sous ma garde, après avoir été chez moi pendant neuf ans, un matin tout à coup devint si mortellement malade, que nous dûmes enfoncer (la porte de) la chambre, parce qu’autrement, comme elle ne pouvait pas l’ouvrir, nous n’aurions pu arriver jusqu’à elle; ainsi nous la descendîmes dans une chambre et on lui donna les deux sacrements ; car tout le monde crut qu’elle allait mourir, parce qu’elle n’avait jamais eu moment de santé depuis la mort de mon père, et sa fréquente
1. L’original se trouve au cabinet des Estampes de Berlin (voy . Pièces justificatives, n°II).
habitude était d’aller beaucoup à l’église et elle me grondait constamment quand je n’agissais pas bien. Et elle avait toujours pour moi et mes frères une grande appréhension à l’endroit du péché, et soit que j’entrasse, soit que je sortisse, son dicton était toujours : Va au nom du Christ. Elle nous donna continuellement avec un grand zèle de saints enseignements, et elle avait toujours de vifs soucis pour le salut de notre âme. Et je ne pourrais louer assez hautement ses bonnes œuvres et la charité qu’elle a témoignée à tout le monde ainsi que sa bonne renommée. Ma pieuse mère a porté dans son sein et élevé dix-huit enfants, elle a eu souvent la peste et beaucoup d’autres très graves maladies, elle a enduré une grande pauvreté, la calomnie, le dédain, des mots méprisants, des frayeurs et de grands déboires. Cependant elle n’avait jamais été vindicative. Une année après le jour ci-dessus indiqué ou elle est tombée malade, quand on compta 1 5 1 4, un mardi, c’était le dixseptième1 jour en mai, deux heures avant la venue de la nuit, ma pieuse mère Barbara, femme Dürer, décéda chrétiennement avec tous les sacrements, absoute par le pouvoir papal de toute peine et faute. Elle me donna encore auparavant sa bénédiction et me souhaita la paix de Dieu avec beaucoup de beaux préceptes pour que je me garde de péchés. Elle demanda aussi auparavant à boire la bénédiction de saint Jean, ce qu’elle fit en effet. Elle eut très peur de la mort, mais elle dit qu’elle ne craignait pas de paraître devant Dieu. Elle mourut aussi péniblement et je remarquais qu’elle voyait quelque chose d’effrayant, car elle demanda l’eau bénite, quoique depuis longtemps déjà elle n’eût pas parlé. Après, ses yeux s’éteignirent. Je vis aussi comme la mort lui assena deux grands coups dans le cœur et comme elle ferma la bouche et les yeux et mourut avec douleur. Je priai pour elle; j’en ai éprouvé une telle douleur que je ne puis l’exprimer. Que Dieu lui soit clément! Item, sa plus grande joie a toujours été de parler de Dieu et elle aimait à voir Dieu honoré. Et elle était dans sa soixante-troisième année quand elle mourut.
« Et je la fis enterrer honorablement selon ma fortune. Que Dieu le Seigneur m’accorde d’avoir une sainte fin et que Dieu avec ses chœurs célestes, avec mon père, ma mère et mes amis, puissent venir à ma fin et que le Dieu tout-puissant nous donne la vie éternelle. Amen. Et dans sa mort elle avait un air plus charmant que lorsqu’elle était encore en vie. »
1. Il y a ici de la part de Dürer une erreur de date. Le 17 mai 1514 était un mercredi. Il fallait écrire le seizième jour. Celte même erreur de date se retrouve sur le portrait de la mère de Dürer.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
LETTRE DE PIRKHEIMER A TSCHERTE
Cette lettre a étépublie'e par Murr ( Journal % . Kunstgesch, etc., t. X, p. 36) et par Campe ( Reliquien , p. 162); tout récemment, le savant archiviste de la ville de Nuremberg, le Dr Lochner, l’a rééditée d’après l’original1, avec un commentaire explicatif des plus intéressants (voy. Repertorium fiir KunsUvissenschaft, t. II, irc livr.) . C’est de ce dernier texte que nous donnons une traduction aussi littérale que possible. M. Lochner a établi d’une manière irréfutable, par des preuves tirées de la lettre même, que Pirkheimer l’écrivit en i53o, peu de temps avant sa mort.
Agnès Frey doit à certains passages de cette lettre sa réputation de mégère. Les cruelles accusations de Pirkheimer ont été réfutées par M. Thausing qui, dans sa juste réhabilitation d’Agnès, se laisse aller peut-être à un excès de galante indulgence (voy. Zeitschrift fiir bildende Kiinst, 1868).
Ce document fournit aussi un tableau expressif de l’état des esprits en i53o, après les premiers troubles religieux, au moment même ou l’on venait de rédiger la Confession d’Augsbourg. On remarquera qu’après avoir été un des plus ardents promoteurs de la nouvelle doctrine, Pirkheimer, d’ailleurs malade et hypocondre, se montre amèrement dégoûté et effrayé des suites de la Réforme.
« Mes gracieux services vous sont volontiers acquis, mon cher monsieur Tscherte; notre bon ami, monsieur Jorg Hartman, m’a montré une lettre de vous à lui dans laquelle non seulement vous vous souvenez de moi aimablement, mais aussi vous me donnez une plus grande part d’e'loge et d’honneur que moi-même je ne m’en sens digne. Mais je veux mettre ces bons sentiments au compte de notre ami commun décédé en Dieu, Albrecht Dürer; car, puisque vous aimiez celui-ci pour son art et sa vertu, ceux qui l’ont aimé vous sont sans aucun doute chers aussi.
« J’ai vraiment perdu dans Albrecht le meilleur ami, comme je n’en ai jamais eu sur la terre, et ce qui me peine le plus, c’est qu’il soit mort d’une
1. Conservé à la Bibliothèque de Nuremberg, ainsi qu’une copie faite sous les yeux de Pirkheimer.
ALBERT D Ü RE R
mort si dure et dont, en dehors de la volonté de Dieu, je n’accuse personne que sa ménagère qui a rongé son cœur et l’a torturé tellement qu’il s’en est allé d’autant plus vite d’ici-bas, car il était séché comme de la paille, n’osait plus chercher de plaisir ou aller chez les gens, tant la méchante femme lui a causé de soucis, ce que vraiment elle n’avait pas besoin de faire. Avec cela elle l’a tenu nuit et jour et l’a poussé âprement au travail, afin qu’après sa mort il lui laissât l’argent gagné, car elle lui a toujours voulu du mal comme elle fait encore, bien qu’Albrecht lui ait laissé jusqu’à la valeur de six mille florins. Mais cela ne lui suffisait pas, et, en somme, elle est l’unique cause de sa mort.
« Je l’ai conjurée moi-même souvent de mettre fin à ses menées malhonnêtes et défiantes, et je l’ai prévenue et lui ai prédit quelle serait l’issue; mais avec cela je n’en ai obtenu que de l’ingratitude, car qui voulait du bien à cet homme et le fréquentait, elle lui devenait ennemie, ce qui vraiment affligeait au dernier point Albrecht et l’a conduit sous la terre.
« Je ne l’ai pas vue depuis sa mort et je n’ai pas voulu la recevoir, quoique je lui aie été utile en maintes circonstances; mais elle n’a aucune confiance, car celui qui n’est pas de son avis et ne lui donne pas en toute chose raison est soupçonné par elle, et elle lui devient bientôt ennemie ; c’est pourquoi j’aime mieux qu’elle soit loin que près de moi.
« Elle et sa sœur ne sont pas des coquines, et je n’en doute pas, elles sont femmes honnêtes, pieuses et craignant Dieu; mais il vaudrait mieux avoir une coquine qui se comporterait toujours aimablement qu’une pareille femme âpre, défiante, querelleuse, tout en étant pieuse, et auprès de laquelle il ne put trouver le repos ou la paix pas plus le jour que la nuit. Mais, quoi qu’il en soit, nous devons recommander la chose à Dieu qui sera clément et miséricordieux au pieux Albrecht, car il a vécu comme un homme pieux et vertueux et il est mort aussi tout à fait chrétiennement et bienheureusement, c’est pourquoi il ne faut pas craindre pour son salut. Dieu nous fasse miséricorde pour qu’à notre tour nous le suivions bienheureusement !
« Mon cher monsieur Tscherte, il m’est arrivé de M. Hartman von Liechtenstein deux ramures de cerf qui ont dit être sans aucun doute apportées sur vos instances, quoique vous puissiez penser que je me soucie peu de ces sortes de choses. Mais lorsque M. Hartman est venu lui-même ici dans ma maison, il s’est offert lui-même à m’envoyer des ramures qui devaient être bien plus belles et plus grandes que les miennes, qu’il a vues alors. Quoique j’en aie plusieurs, j’aurais bien voulu en avoir une très grande et très belle comme j’en connais plusieurs ici, et que je voudrais monter et accrocher dans mon corridor; mais ces ramures ne sont pas de cette beauté et j’en
PIECES JUSTIFICATIVES
ai moi-mëme de plus belles, et cependant pas comme j’en voudrais avoir et comme il y en a ici plusieurs. Quoi qu’il en soit, je ne vous en demande pas moins de remercier M. Hartman pour ses ramures et de lui offrir mes meilleurs services, et comme je sais qu’il a une prédilection pour la médecine, je lui envoie un médicament contre la peste, lequel j’ai essayé plusieurs fois et trouvé miraculeux. Albrecht a eu aussi plusieurs ramures et parmi elles une bien belle que j’aurais bien voulu avoir, mais elle les a vendues subrepticement pour un rien avec beaucoup d’autres jolies choses; un lansquenet qui était à présent en garnison à Vienne m’a dit qu’il en a vu là plusieurs très belles; s’il était possible d’en acquérir une ou deux jolies, elles ne me paraîtraient trop chères à aucun prix; mais je n’ose pas vous importuner avec cela, car je vous ai assez tourmenté avec celle de M. Hartman.
« A propos du cruel événement avec les Turcs, on aurait bien des choses tristes à écrire, car, si cela ne rend pas nos princes et seigneurs unis et ne les pousse pas à la résistance, ce serait vraiment un fléau de Dieu. J’ai vraiment une grande, dévouée et naturelle compassion pour ces pauvres chrétiens mutilés ou enlevés, comme doit l’avoir justement un chrétien pour un autre; j’ai eu aussi beaucoup de souci à propos de votre personne, car j’ai su que vous étiez à Vienne. Que Dieu tourne tout au mieux ; ce sont vraiment de lamentables et effrayantes querelles ; gare à ceux qui en sont la cause ou qui ne regardent pas de près à la chose ! Mais ceci est une punition de Dieu que les chrétiens s’entre-nuisent si lamentablement et qu’ils soutiennent ainsi les entreprises des mécréants. Dieu veuille nous être clément et miséricordieux et conduise la chose dans sa miséricorde, sinon je crains que les secours des hommes ne nous arrivent trop tard ; il n’est pas bon d’écrire là-dessus. On voit à présent comme nos lansquenets évangéliques se sont comportés, mais il est peut-être bon qu’on reconnaisse quelle distance il y a entre les paroles et les œuvres des luthériens, car, sans aucun doute, beaucoup de personnes pieuses chez vous et autour de vous, quand elles entendent parler si doucereusement de l’Evangile, croient que c’est de l’or pur qui brille là, alors que c’est à peine du cuivre jaune. J’avoue qu’au commencement j’ai été aussi bon luthérien ainsi que feu notre Albrecht Dürer, car nous espérions que la scélératesse romaine et la prêtraille seraient améliorées; mais, quand on y regarde de plus près, l’état des choses a tellement empiré que les coquins évangéliques font paraître pieux les coquins catholiques. Je m’imagine bien que vous serez étonné d’entendre cela, mais si vous étiez ici et voyiez les honteuses, méchantes et coupables menées que font les prêtres et les moines débraillés, vous seriez étonné au dernier point. Ceux d’autrefois nous ont trompés avec hypocrisie et astuce, ceux d’aujourd’hui veulent publiquement tenir une conduite coupable
ALBERT D Ü RE R
et honteuse, et avec cela aveugler par leurs paroles les gens et les yeux qui voient, en disant de ne pas les juger d’après leurs œuvres, quoique le Christ nous ait enseigné le contraire et quoique les bonnes œuvres ne puissent pas être facilement récompensées ; tout homme qui agit mal et d’une façon coupable démontre qu’il n’est pas un homme de bien, quand même il alléguerait sa foi tant qu’il voudrait, car la foi fait partie des actes, comme l’acte fait partie de la foi. Je sais, et c’est la vérité, que les infidèles ne tolèrent pas entre eux une scélératesse ou une fourberie pareilles à celles dont usent ceux qui se disent évanvéliques ; car les œuvres de ceux-ci montrent publiquement qu’il n’y a ni foi ni loi, aucune crainte de Dieu, aucun amour pour son prochain, et un mépris de tout honneur, des bonnes mœurs, de l’art et de l’enseignement et aucune autre aspiration que le plaisir du corps, les honneurs, les biens et l’argent, sans se préoccuper si cela peut être acquis avec Dieu, avec bonne conscience ou non. On ne fait plus la charité, car ces coquins ont tellement abusé de la bienfaisance que personne ne veut plus donner ; la confession et le sacrement ont aussi disparu ; personne ou peu de gens seulement se soucient de Dieu; et si on nous laissait faire, ce qui pourrait advenir à la fin, c’est que nous serions tout à fait des brutes comme nous le sommes déjà à demi. L’homme du peuple a éfé si bien enseigné par cet évangile qu’il pense qu’on devrait procéder à un partage universel de tous les biens et, n’étaient chez nous la grande surveillance et la punition, il y aurait bientôt un pillage universel comme cela est arrivé dans beaucoup d’endroits. D’ou vous pouvez juger quels chrétiens nous sommes ; vous autres, avec votre siège et vos dommages, vous n’avez pas souffert davantage. Je sais bien que ma lettre va vous étonner, mais je vois aussi que j’écris la vérité et bien moins encore que tout ce qui est. Il y aurait beaucoup à écrire s’il fallait dire pourquoi le Conseil (de Nuremberg) tolère de pareils faits. Il lui est arrivé en partie comme à beaucoup de gens qui espéraient une grande amélioration et n’en ont trouvé que peu de chose. Item, ils sont nombreux dans le Conseil et des plus réfléchis, ceux auxquels ces événements ne plaisent guère; mais la plupart des membres du Conseil laissent les choses aller ainsi plutôt par honte que pour d’autre motif, car ils veulent en partie n’avoir pas eu tort, et afin qu’on ne leur reproche pas leurs erreurs, ils veulent que les affaires restent ou elles en sont, bien qu’ils voient et reconnaissent que beaucoup de choses ont été changées qu’on aurait mieux fait de laisser telles quelles, et beaucoup ont empiré par l’espoir qu’on avait de les améliorer. Maintenant il faut que cela reste ainsi, et vraiment rien de pire ne pouvait nous arriver que de nous laisser ainsi piétiner sur place; nous serons à la fin tellement dégoûtés de la chose que nous n’en voudrons plus entendre parler, ce qui est déjà le cas. L’homme du peuple aussi reconnaît qu’on ne veut pas, comme il l’espérait, partager tous les biens et les rendre universelle-
PIECES JUSTIFICATIVES
ment communs ; c’est pourquoi il maudit Luther et tous ses partisans, quoique sans bonnes raisons; mais, à côté de cela, il ouvre les yeux et voit que ces coquins comme les autres coquins se livrent à des fourberies. Luther voudrait bien modifier beaucoup de ses actes et les atténuer, mais tout a été fait si violemment qu’on ne peut plus rien redresser. C’est ainsi qu’Œcolampade, Zwingle et les autres s’opposent énergiquement à Luther, à cause du sacrement, lequel ne leur est qu’un vil symbole, et si Luther n’avait remarqué cette chose et n’avait opposé une négation au docteur Carlostadt, celui-ci serait le chef de cette maudite hérésie. Ces braves gens, à l’incitation du landgrave, se sont réunis dans la Hesse et non seulement n’ont pas pu s’entendre au sujet du sacrement, mais encore ont empiré la chose. Strasbourg, Ulm, Memmingen, Nordlingen et d’autres villes encore ne font plus aucun cas du sacrement, et quoique Augsbourg, à la Diète, se soit offerte à se laisser enseigner, jusqu’à ce jour les menées des tribus sont pires là-bas qu’autre part, car avec ces genslà le Conseil n’est sûr ni de sa vie, ni de son bien. Ici en partie on tient en parole au sacrement, mais en œuvres peu. On trouve suffisant qu’on autorise nos prédicateurs à prêcher sur ce point et à faire ainsi connaître leur opinion ; car eux-mêmes communient rarement ou pas du tout. Je présume que votre chère femme vous racontera toute sorte de choses sur ce qu’elle a vu ici ; en paroles et en sermons nous sommes on ne peut plus habiles, mais pour les actes on a plus de peine, et personne n’en a plus que ceux qui se donnent le plus l’air évangélique. J’aurais voulu que vous sussiez quelle est la conduite de cet homme, auquel vous avez envoyé un petit livre sur le siège de Vienne, vous ne sauriez trop vous étonner de voir combien il y a de contradiction dans un homme entre ses paroles et ses actes, car, quoiqu’il écrive et lise de petits livres, il agit en opposition avec eux ; on dira peut-être un jour qu’il a été l’ami de feu Albrecht et le mien; il m’est arrivé du bien par lui, mais à notre grand dommage, à nous deux, nous avons appris à le connaître. Si vous saviez et pouviez voir ce qui se passe en matière de mariage, vous en seriez tout particulièrement étonné et, n’était l’exécuteur des hautes œuvres, on aurait ici la Res publica Platonis. Je crois bien que la meilleure chose que votre femme ait vue ici a été qu’on mangeait delà viande le vendredi et le samedi ; nous avions commencé à chanter ici une litanie lorsque le Turc était encore présent et comme il est déjà parti, elle aussi est tombée à l’eau. Mais je n’écris pas tout ceci parce que je veux louer le régime des moines et de la prêtraille du pape, parce que je sais qu’il ne vaut rien et qu’il est sous beaucoup de rapports condamnable et qu’il a besoin d’amélioration, bien qu’à présent Sa Majesté impériale soutienne le pape dans toutes ses entreprises. Mais il est malheureuse-
i. Cet homme serait, d’après l’hypothèse très justifiée du D1' Lochner, Lazarus Spengler.
ment évident que l’autre régime ne vaut cher à aucun point de vue, comme Luther lui-même le dit et l’avoue, et aussi beaucoup de gens pieux et savants qui tiennent à l’Evangile reconnaissent et avouent, la douleur au cœur, que ce régime ne saurait être de longue durée. Au moins les papistes sont unis entre eux, tandis que ceux qui se disent évangéliques sont désunis et partagés en sectes. Ceux-ci doivent suivre leur chemin comme ces paysans en délire, jusqu’à ce qu’ils deviennent enfin tout à fait enragés. Dieu préserve tous les hommes et les gens pieux de cette doctrine, car ou elle vient, il ne peut y avoir ni paix, ni repos, ni union. Nous attendons journellement un mandat de Sa Majesté Impériale pour l’abolition de la nouvelle doctrine. Que Dieu nous donne du bonheur et la chose s’arrangera alors ; nos prédicateurs et prêtres et nos moines débridés vivent comme s’ils étaient possédés ; ils maudissent, injurient et outragent l’empereur et le pape. Je ne peux pas, à certain point de vue, leur en vouloir, car après ce soleil ils auront bien froid. J’ai voulu vous écrire, mon cher monsieur Tscherte, dans la meilleure intention et en toute vérité, afin que vous sachiez quels chrétiens nous sommes ; je ne doute aucunement que la foi ne procure le salut et que sans elle nul ne puisse être sauvé. Mais je sais bien aussi que chacun recevra une récompense en rapport avec ses actes, car le pouvoir de la foi ne réside pas dans les paroles, mais dans les actes ; qui agit bien trouvera son bien, celui qui agit autrement éprouvera l’aventure. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de ma longue lettre, car je l’ai écrite dans la meilleure intention. Je vous remercie du petit livre que vous m’avez envoyé sur le siège de Vienne ; avec cela je vous offre volontiers et pour toujours mes meilleurs services.
« Daturn. »
A PROPOS DU MANUSCRIT ORIGINAL DU JOURNAL D E VOYAGE AUX PAYS-BAS, D’ALBERT DURER 1
Le manuscrit original de Dtirer fut brûlé, dit-on, on ne sait dans quelles circonstances ni à quelle époque; toutefois cette perte est certainement postérieure à 1620, puisqu’en cette année le peintre J. Hauer (mort en 1660) en fit une copie
1. Voy. au sujet du voyage aux Pays-Bas et du journal d’A. Dürer, von Eye, Leben und Wirken Albrecht Dürer' s ; Thausing, Albert Durer, sa vie et ses œuvres, et du même Diirer’s Briefe, Tagebiicher und Reime.
PIECES JUSTIFICATIVES
qui fut conservée dans la famille patricienne des Ebner, de Nuremberg. Au commencement de ce siècle, toute la bibliothèque ebnérienne fut mise en vente publique, malgré la volonté testamentaire du fondateur, et le manuscrit de Hauer passa dans la collection du colonel Derschau, bien connu par sa publication des anciennes gravures allemandes sur bois. La collection Derschau fut à son tour vendue en 1825 ; depuis lors, la copie de Hauer avait complètement disparu. Murr, le premier, publia en 1779, dans le tome VIII de son Journal, un abrégé du manuscrit de la bibliothèque Ebner. En 1827, Joseph Heller, dans son second volume sur Dürer, promet une nouvelle édition du Journal de voyage qui devait prendre place dans son troisième volume. On sait que le premier et le troisième volume de Heller ne virent point le jour. Mais, en 1828, Campe, dans ses Reliques d'Albert Dürer, donne une relation complète du voyage dans les Pays-Bas. Sans indiquer le manuscrit qui lui a servi, il dit dans sa préface : « M. Heller, avec une rare libéralité, m’a aimablement communiqué la partie que je lui ai demandée de ses matériaux non encore imprimés. » On doit donc croire que le manuscrit édité par Campe était en la possession de Heller. Au printemps de 1879, M. Gottfried Kinkel, le poète populaire, professeur à l’Université de Zurich, visita la bibliothèque royale de Bamberg, héritière de tous les documents de Heller sur la vie et les œuvres d’Albert Dürer, pour examiner les portraits attribués au maître nurembergeois, objets, depuis longtemps déjà, d’une si vive controverse. Le bibliothécaire, le docteur Leitschuh, mit à sa disposition un volume dans lequel M. Kinkel reconnut aussitôt le manuscrit de Hauer, disparu depuis 1825. Une note explicative atteste que cette copie fut faite, en 1620, par Hauer sur l’original qui, possédé d’abord par Wilibald Pirkheimer, passa ensuite avec sa succession dans la famille Imhof. On lit en outre ce renseignement, d’une écriture plus récente : « Cette copie échut, dans la suite, au musée Ebner de Nuremberg, duquel le présent possesseur l’avait acquise. » L’écriture plus moderne est assurément celle de Derschau. Cette copie ayant été léguée par Heller, avec tous les matériaux qu’il possédait sur Dürer, au musée de Bamberg, il suit de là que le manuscrit, visé en 1828 par Campe, dans la préface de ses Reliquien, se confond avec la copie de Hauer, qui figure à la vente Derschau, en 1825, et qui est évidemment celle dont Heller annonçait la publication dès 1827. En un mot, toutes les éditions, complètes ou non du Journal de voyage aux Pays-Bas, depuis les extraits de Murr jusqu’à la publication de M.Thausing, ont eu pour unique base, directement ou indirectement, le texte de Hauer. La découverte de M. Kinkel ou plutôt celle de M. Leitschuh, outre l’intérêt qui s’attache à l’unique copie faite d’après le manuscrit de Dürer, donne une solution définitive d’une question longtemps débattue. On a attribué à Dürer toute une série de tètes de profil, au fusain, conservées aujourd’hui dans les
musées de Berlin, de Bamberg, de Weimar. Ces têtes furent au xvne siècle découpées et collées sur des feuillets de papier blanc ; au bas, une main inconnue écrivit les noms de personnes que Durer avait rencontrées dans son voyage aux Pays-Bas. Aussi, malgré la médiocrité manifeste de ces dessins, avait-on voulu les faire passer pour des œuvres originales du maître nurembergeois, sans autres raisons que le caractère ancien de l’orthographe des noms propres. En comparant cette orthographe avec celle des mêmes noms dans le manuscrit de Hauer, M. Kinkel a été amené aux conclusions suivantes : Hauer est l’écrivain des noms en question, les mêmes erreurs de transcription qu’on relève dans son manuscrit reparaissant au bas des portraits. Après avoir découpé les médiocres dessins dont nous parlons, Hauer, pour leur donner plus de valeur, avait imaginé d’accoler à chaque tête le nom d’un des amis flamands de Dürer. Ces déductions sont d’autant plus plausibles que M. Kinkel établit, par de sérieux arguments, que les portraits apocryphes ont dû être la propriété de la famille Ebner (voy. Zeitschrift für bildende Kunst, 18 septembre 1879).