ÉTUDES DE COSTUMES
Cabinet des Estampes de Francfort.
trouve dans la gravure et les dessins de notre maître toutes les pièces citées par Kriegk, qui, sans les avoir connus, décrit les bains tels que Dürer les a représentés.
Nuremberg, une des villes les plus riches de l’Allemagne au xve siècle, possédait plusieurs de ces chambres de bains; et Dürer, attentif à saisir toutes les occasions d’étudier le nu, dut se rendre souvent dans ces établissements qui lui offraient une réunion de modèles des deux sexes. Les dessins et les gravures que nous venons de signaler sont autant de témoignages de ces visites. D’ailleurs, bon nombre de peintres-graveurs du même temps exploitèrent au profit de leur art ces Badstuben.
En regard de ces études de nu, se place une série de dessins contemporains de curieux costumes. Presque égales aux magnifiques études de Hans Holbein le jeune, conservées surtout au musée de Bâle, ces esquisses à la plume, lavées d’aquarelle, ont un double intérêt ; elles témoignent d’une rare habileté de main et reproduisent les modes nurembergeoises d’alors. Dürer conservera toujours ce goût pour le costume qui dénote un vrai sens décoratif; dans ses voyages il aimera à jeter rapidement sur le papier toutes les figures originales qui passeront devant lui, femmes coiffées de bonnets étranges, soldats aux uniformes variés, bourgeois en habits de fête; puis, à l’occasion, il les utilisera pour ses compositions.
trouve de toutes les espèces pour cela; seulement on les réunit et on les arrange selon le besoin. » A la plume, lavé d’aquarelle. Ce projet, de la première moitié du xvi8 siècle, semble une sorte d’enseigne faite pour maître Pangratz, installateur de bains. Signalons encore (sans parler des scènes bibliques et mythologiques, telles que Suzanne au bain , Diane et Actéon, la Fontaine de Jouvence, etc.) un bain de femmes qui se trouve sur le dessus de table peint par Holbein le jeune et conservé à la Bibliothèque de Zurich. Enfin, dans une série de dessins à la plume de forme ronde, représentant les douze mois, le mois de Mai, où figurent des joueurs de cartes et des cavaliers, nous montre dans le tond un bain d hommes et de femmes prenant leurs ébats (anonyme, vers i53o); musée de Bàle.
Le premier dessin de notre série représente une femme en somptueux équipage marchant vers la droite 1 2 ; la tète est cou~ ronnée d’une large natte de cheveux entourée de pierres précieuses ; des boucles très frisées tombent le long des joues; le cou est paré d’un collier, les épaules sont nues; une robe de soie bistre, relevée de la main droite, laisse voir une jupe de brocart à riches dessins; la main gauche tient un chapelet ; le corsage très bas, la taille haute et les plis droits de la robe ont une curieuse ressemblance avec les modes du Directoire et du Consulat; au second plan, la même figure plus petite, vue de dos, esquissée à la plume. Cette étude de 1495 (Albertine) a servi pour la Prostituée de Babylone (B. 73) de Y Apocalypse . Ce costume reparaît dans une figure de femme s’avançant vers la gauche, le bras droit soutenant une mante; la coiffure cependant est changée, les cheveux, entourés d’un ruban qui serre le front, sont surmontés d’une espèce de chou, d’où part un long voile tombant sur les épaules; à côté, une charmante et gracieuse figure de Nurembergeoise, avec le haut bonnet doré et des souliers à la poulaine. Ce dessin à la plume porte des traces nombreuses de retouches faites par une main étrangère; sans date, près du bord supérieur un chiffre apocryphe (cabinet des Estampes de Francfort). Le même bonnet si gracieux, que l’on rencontre fréquemment dans l’œuvre de Dürer, se voit dans un autre ravissant petit dessin à la plume, un buste nu de femme, qui a servi sans aucun changement à la jeune dame dans la gravure le Seigneur et la Dame 2 : la tête est vue de profil à
1. Voy. Tràchtenbilder i>on Albrecht Durer dus der Albertind ; six chromolithographies exécute'es par F.-W. Bader à Vienne ; texte explicatif de M. Thausing.
2. Bartsch, 94 : « Un jeune seigneur allemand et une dame qui se promènent ensemble dans une campagne, dirigeant leurs pas vers la gauche de l’estampe. On voit dans le fond, à droite, la Mort cachée derrière un arbre, qui semble épier le moment pour les surprendre. Le chiffre ordinaire de notre artiste est marqué au milieu du bas de la planche. » Cette gravure a inspiré un très joli dessin à la plume
gauche; le haut bonnet retient un voile qui recouvre le front et une partie des yeux (Académie de Venise).
C’est ainsi que les femmes de Nuremberg vont à la danse, i5oo. Telle est la légende écrite par l'artiste au-dessus d’un dessin du même goût, qui nous montre une jeune femme en costume nurembergeois : haut bonnet collé sur le front avec guimpes emprisonnant le menton, robe verte un peu décolletée, à longue traîne, avec un corsage serré, s’ajustant à une palatine à grandes manches ouvertes; traits du visage tins et gracieux, démarche distinguée, costume élégamment porté; c’est bien en cet appareil que les riches bourgeoises devaient aller aux fêtes de l’hôtel de ville. Une quatrième figure est accompagnée de cette inscription : Souvene{-vous de moi dans votre empire, i5oo; c’est ainsi qu’à Nuremberg on va à l’église. Une femme, chargée d’une houppelande rose doublée de vert sur une jupe bleue, s’avance dans une attitude recueillie ; la coiffe, pareille aux grands bonnets des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, enveloppe une tête remarquable par une expression de piété naïve1. Durer a placé cette ligure dans sa gravure sur bois le Mariage de la Vierge 2 (B. 82).
de Baldung Grien (voy. Catalogue de V Exposition de dessins de maîtres anciens), la Dame et la Mort (collection de M. Mitchell), ainsi qu’un dessin daté 1 5 1 3 d’un maître anonyme de l’École de Nuremberg (cabinet des Estampes de Berlin). — D’un sujet galant, dans l’esprit du Seigneur et la Dame, Durer a fait un dessin d’une plume un peu forte, qui, de la collection de M. Robinson, a passé au cabinet des Estampes de Berlin; à gauche, un homme assis à terre, tenant une femme enlacée, semble causer avec un homme d’armes appuyé sur un objet indéterminé; à droite, entre eux, un petit chien aboyant.
1. A l’Université d’Erlangen, on a, de la fin du xve siècle, un bon dessin à la plume, d’un anonyme : une femme en costume nurembergeois du dimanche, coiffée d’un joli bonnet, tenant un chapelet. Durer le connaissait peut-être.
2. Des copies de ce dessin (dont l’original est à l’Albertine, ainsi que le précédent) se trouvent au British Muséum, au musée de Bâle, chez MM. Malcolm, Russel, Robinson et feu M. Baie de Londres. Albert Glockenton a pris cette charmante figure à Durer pour la placer dans une gravure sur bois, coloriée, représentant deux femmes à l’église; signée et datée 1 5 3 1 . (Cabinet des Estampes de Dresde.)
Un cinquième dessin nous présente la ménagère nurembergeoise dans son costume d’intérieur, une serviette à la main, avec un large bonnet cachant les cheveux, une pèlerine rose sur un corsage vert à longues manches, un tablier blanc, et une aumônière au côté (Albertine) ; notre maître y a ajouté ces mots explicatifs : C'est ainsi qu’on est dans les maisons de Nuremberg. La bibliothèque Ambrosienne conserve une seconde édition de ce costume; mais la figure, toute différente, est un portrait exact, finement exécuté, d’Agnès Frey1. On trouve encore le même personnage soutenant de ses bras un enfant nu, qui, debout sur un tronc d’arbre coupé, joue avec une pomme (collection Bodléienne d’Oxford). Ce joli dessin, daté i5o2, est un des nombreux échantillons de la manière familière et naïvement charmante de Dürer, quand il nous montre la Vierge et l’enfant Jésus. Certes, notre maître donne quelquefois à la mère du Christ l’attitude divine et la solennité mystique, mais il se complaît davantage à la montrer sous une apparence terrestre, comme une mère tendre, simplement aimante et n’ayant rien de céleste. Cette mère affectueuse et caressante, plus humaine que divine, reparaît souvent de i5oi à i5o3; ainsi, une
i. Voy. Thausing, Trachtenbilder, etc. — Dans la collection de M. Destailleurs, un buste de femme en costume nurembergeois, ressemblant également beaucoup à Agnès Frey; à côté, à gauche, deux têtes de jeunes femmes vues de profil; à droite, la Mort, sous la forme d’un squelette vaguement indiqué, qui paraît étendre les bras comme pour envelopper le groupe, et rappelle de près le mouvement du sauvage dans les Armoiries à la tête de mort { B. ioi) ; trois tètes d’hommes dont l’une imberbe, d’un type féminin, avec une coiffure qui semble faite de plumes de paon ; les deux autres fortement barbues, placées à côté et au-dessus des tètes de femmes ; au verso, une toute petite figure, sorte de hallebardier vêtu de peaux de bêtes. Que veut dire cet assemblage confus de têtes? Evidemment la pensée de ce dessin à la plume est restée indécise et obscure; peut-être doit-on voir ici une de ces leçons de philosophie funèbre, comme nous en avons déjà rencontré, la Mort épiant la beauté, la jeunesse et la force; peut-être aussi était-ce la première idée d’une composition fantaisiste dans le genre de cette armoirie que nous mentionnons; dessin en tout cas très ferme, très libre et de la meilleure manière de Dürer.
Vierge avec Jésus, i5oi (British Muséum) et une tête de Madone, type noble et doux, au fusain, i5o3 (collection de M. de Franck, à Gratz)1. De la même année, une tête de Vierge à la bouche pincée, les coins des lèvres relevés, les yeux baissés, pleine de maniérisme et exprimant désagréablement le sentiment de piété que l’artiste a voulu rendre ; au fusain sur papier à fond rougeâtre couvert d’un ton d’aquarelle jaune vert (cabinet des Estampes de Berlin) ; et une Marie sur un banc de gazon, revêtue d’une robe aux amples draperies qui retombent sur le sol ; elle tient dans ses bras le divin Enfant; plume, i5o3 (British Muséum). Le groupe est dessiné d’après des mesures géométriques, comme l’attestent certaines lignes destinées à régler les mouvements des figures. La tête de la Vierge est d’une expression jeune et charmante ; le costume est enlevé avec une vivacité et une délicatesse qui placent cette rapide esquisse au rang des plus aimables productions du maître.
Une composition plus importante, où la Vierge encore joue le rôle principal, est une Sainte Famille dans un paysage semé de fleurs et d’animaux; aquarelle relevée déplumé, ravissante et tout en tons clairs, bien connue par les reproductions d’Ægidius Sadeler et de Pilizotti (Albertine) et dont le premier projet, à la plume, un peu différent, a passé de la collection Denon à la famille Hausmann-Blasius; l’anatomie très imparfaite du renard et du caniche placés aux pieds de la Vierge permet de croire que l’œuvre, antérieure au voyage en Italie, remonte aux environs de i5oo. D’une date un peu postérieure, un buste de Vierge, de trois quarts à droite, penchée en avant comme pour mieux voir l’enfant Jésus qui, dans la composition définitive, aurait figuré aux pieds de la mère; au fusain sur papier rougeâtre; dessin assez effacé, et dont Di'irer s’est souvenu neuf ans plus tard pour la Vierge assise au
i. Voy. Thausing, p. 244.
ALBERT DÜ R ER.
pied d’une muraille1; monogramme et i5o5, à droite (British Muséum).
Dürer, qui sait déjà traiter avec tant de science la figure humaine, montre encore une étonnante inexpérience dans le dessin de certains animaux, notamment dans celui du cheval. Mouvements contre nature, proportions inexactes, jambes en bois, expression naïvement bizarre, tels sont les défauts ordinaires des chevaux de notre maître avant i5o6. Il est évident que Dürer, le naturaliste par excellence, pas plus d’ailleurs qu’aucun des artistes contemporains, n’avait encore étudié le cheval d’après nature. Travaillant de souvenir, il ne pouvait saisir les allures naturelles et vraies de l’animal. Le fait-il galoper ? il lui serre l’une contre l’autre les jambes de derrière, contrairement aux lois les plus élémentaires de l’anatomie ; il lance en l’air les jambes de devant, qu’il replie à partir du genou par un effort des plus violents. Le cheval est-il représenté immobile? il demeure raide et comme inanimé. Plus/tard, lorsque Dürer aura admiré en Italie les formes élégantes et le mouvement aisé des coursiers antiques ou de ceux de la Renaissance, lorsqu’il aura vu de plus près le modèle vivant, qu’il lui aura appliqué la science des mesures proportionnelles, il corrigera les défauts de sa première manière et dessinera le cheval aussi bien que l’homme2. Mais il n’en est pas encore là,
1. Bartsch, 40 : « La Vierge assise au pied d’une muraille. — La muraille est à la droite de l’estampe. La Vierge a sur ses genoux l’enfant Jésus, qui tient une pomme de la main gauche. On remarque une bourse et un trousseau de clefs pendu à la ceinture de la Vierge. Le fond à gauche offre la ceinture d’une ville. L’année i5iq et le chiffre de Durer sont marqués sur la muraille, près du bord de l’estampe, vers le milieu de la droite. Cette estampe est une des plus terminées de l’œuvre de Dürer. »
2. Voy. Thausing, 242. Durer avait l’intention de faire un traité sur les proportions du cheval. Voy. dans Zahn [Jahrb.f. Kunstw., 1, 12, Autographes de Dürer au Musée britannique), le programme d’un grand travail sur les connaissances d’un peintre; un projet sommaire de ce programme est indiqué sur le dos d'une feuille avec des dessins géométriques : » des mesures du corps humain, des mesures du cheval.
ALBERT D Ü R ER
témoin plusieurs morceaux de ces années : le Rapt h à la plume et lavé en partie d’aquarelle, 1496 (cabinet des Estampes de Berlin); un cheval de i5o3, de formes antiques assez germanisées, d’une jolie plume, dans un des portefeuilles de l’Académie de Venise2, et un lansquenet portant l’armure allemande, montant un cheval alezan clair, les chairs et le casque d’un même ton roux, l’armure d’un bleu exagéré qui cherche à rendre la teinte de l’acier ; sur le casque, les lettres W. A. (Albertine) ; à l’aquarelle relevée de plume, daté 1498.
De ces études, la plus importante est le Rapt, qui a pour cadre un gracieux paysage avec rivière et château féodal dans le fond, et une forêt à gauche; sur le premier plan, un jeune cavalier, richement vêtu, brandissant un fouet, enlève, au galop de son cheval, une femme dont la robe couvre les flancs de l’animal ; un caniche à demi tondu court en avant du couple en aboyant 3. Ce groupe 4 se retrouve, sans changement, sur une des trois gravures au burin divisées en six feuilles, du maître P. P. W.3 représentant des épisodes delà guerre de Maximilien contre les Suisses, en 1499. Les Nurembergeois, qui prirent une grande part à cette guerre, étaient commandés par Pirkheimer.
Quant au lansquenet à l’armure allemande portant la longue hallebarde, il est intéressant à plus d’un titre. On le reverra
des mesures de l’architecture, de la perspective, des lumières et des ombres, des' couleurs, pour égaler celles de la nature ».