ÉTUDES DE FEMMES NUES
Collection de M. Malcolm, à Londres,
ALBERT D (J RE R
les reins. Mécontent sans doute de ces deux figures allongées, Durer, dans l’étude de i5oy, reprend purement et simplement l’Eve de sa gravure et la dessine en sens inverse. Ces trois modèles se détachent en blanc sur fond d’encre de Chine et sont exécutés à la plume au moyen de légères hachures. Une quatrième étude, sans date, contre-partie, ou à peu près, de la première étude de i5o6, mais plus étoffée, est accompagnée de mesures géométriques prouvant que Durer a soumis ce dernier modèle à son canon des proportions du corps humain. Après tous ces tâtonnements, dans son tableau de 1507, il se décide enfin pour un compromis entre cette dernière Eve et celle de la gravure de i5oq (ces quatre études sont au British Muséum). 11 arrive ainsi, à force de recherches, de comparaisons critiques et de corrections répétées, par la sûreté de son jugement, à un type définitif, plus gracieux et plus correct que celui des premiers essais, et auquel on ne peut reprocher qu'un peu de maniérisme dans l’attitude générale et surtout dans la pose des jambes. Nous possédons, en outre, le bras et la main d’Eve tenant la pomme, trois quarts nature (collection de M. de Franck à Gratz); la petite tète de cerf que nous avons déjà mentionnée (cabinet des Estampes de Berlin), et une autre charmante aquarelle de la perdrix, posée sur une patte, à la droite d’Eve (Albertine).
Le second tableau, le Martyre des dix mille chrétiens , avait été commandé par l’électeur Frédéric de Saxe. Dürer était en plein travail, lorsqu’il fut interrompu par des fièvres dont peutêtre il avait rapporté le germe d’Italie : « Sachez, écrit-il à Heller le 28 août 1507 (lettre I), que je suis depuis longtemps accablé par la fièvre : c’est pourquoi j'ai dû cesser pendant quelques semaines mon ouvrage pour le duc Frédéric de Saxe, ce qui me cause un grand préjudice. Mais son tableau va bientôt être achevé, car j’en ai fait plus de la moitié. » Cependant, comme toujours,
Dürer est forcé de consacrer à son œuvre beaucoup plus de temps qu’il n’avait cru d’abord. « Apprenez, écrit-il encore à Heller (lettre II), que j’aurai fini dans quinze jours mon travail pour le duc Frédéric... j’aurais voulu que vous vissiez le tableau de monseigneur; je crois qu’il vous aurait plu. J’y ai employé presque une année entière et je n’en ai pas grand profit, car il ne m’est pas payé plus de 280 florins rhénans. On en dépense presque autant1 2. »
On sait que le Martyre des dix mille chrétiens est aujourd’hui au Belvédère de Vienne. L’Albertine en conserve le premier projet à la plume, signé du monogramme et daté 1507% d’après une gravure sur bois du maître (B. 117) d'une époque antérieure. L’horreur de la scène disparaît sous la délicatesse et le fini d’une exécution qui n’a rien de dramatique; cependant tous les genres de supplice y sont figurés ; cinq groupes de martyrs, dont trois au premier plan et deux en arrière sur un roc escarpé3, sont livrés aux plus affreuses tortures : ici, on les assomme à coups de maillet, on leur tranche la tête; là, on les crucifie, on les précipite pêle-mêle du sommet d’une montagne. Le roi Sapor et sa suite assistent à ce car-
1. Cette lettre étant datée du 19 mars i5o8, il ressortirait de ces mots presque une année entière que Durer devait être rentré à Nuremberg dès les premiers mois de 1507.
2. Le dessin se trouve sur deux feuillets réunis; au verso, un Christ couronné d’épines, penché en avant et marchant vers la gauche comme s’il portait la croix; charmante indication à la plume.
3. En i5io, Durer dessine d’après nature, à l’encre de Chine et au bistre, ces mêmes rocs âpres et escarpés (évidemment dans les environs de Nuremberg), semés de quelques branches dépouillées ; le monogramme apocryphe (collection de M. Blasius). Dans la même manière, les deux Sleinpruch (carrières de pierre) aux grandes parois dont les bords sont recouverts de quelques arbres à peine indiqués à l’aquarelle ( 1 5 1 o) , ainsi que le Kalkreut,v illage voisin de Nuremberg, d’une charmante hardiesse, véritable oeuvre à' impressionnisme et où la force se marie avec une rapidité un peu dévergondée de rendu (musée de Brême). — De plus, une admirable étude d’une flaque d’eau sous un ciel orageux, à l’aquarelle, avec, à droite, un groupe d’arbres; à gauche, quelques troncs; au premier plan, une herbe menue; quoique inachevée dans le ciel, cette rapide ébauche est d’un saisissant effet de couleur (British Muséum).
nage et donnent des ordres ; le principal acteur est lin chef persan coiffé d’un haut turban, vêtu d’une longue robe flottante, qui, l’épée tendue vers une des victimes, commande le massacre. Composition d’une bonne ordonnance, dont les différents groupes se détachent avec netteté. 11 n’en est pas de même dans le tableau ; Dürer, en conservant tous ces groupes, a rétréci son cadre presque de la moitié de sa largeur; les personnages si nombreux de ce sanglant épisode se trouvent ainsi entassés confusément, comme si l’auteur avait voulu ramasser le plus d’horreurs possible dans un étroit espace et donner par cela même, mais sans beaucoup y réussir, une plus saisissante idée de cette tuerie de dix mille hommes. Le paysage, rapidement enlevé dans le dessin, est très fini dans le tableau, dont l’exécution est si justement admirée. Au milieu de la scène, selon l’habitude du maître, les petits portraits en pied de Dürer et de son fidèle Pirkheimer, lesquels ne figurent pas dans le dessin. Au risque de répéter toujours les mêmes éloges à propos de ces merveilleuses esquisses, il nous faut bien dire que le projet du Martyre des dix mille chrétiens se distingue par la vivacité, l'élégance et la verve incomparables du trait.
Dürer se consacre ensuite entièrement à l’œuvre connue sous le nom de Tableau d'autel de Heller (i5o8-i 509) h Cet important travail fut entrepris sur la demande de Jacob Heller, riche drapier de Francfort, et l’un des citoyens notables de cette ville qui le chargea à plusieurs reprises de missions officielles. Tour à tour conseiller, jeune bourgmestre, échevin, ancien bourgmestre, Heller représente en Ô08 la ville de Francfort au congrès d’Augsbourg, où fut préparée l’alliance du pape Jules II, de Maximilien Itr et de Louis XII contre les Vénitiens. O11 le retrouve encore,
1. Voy. notre étude sur le Triptyque d’Albert Dürer, dit le Tableau d'autel de Heller , Paris, Jouaust, 1876; on y trouvera la reproduction de toutes les études (sauf deux) relatives à cette œuvre.
comme délégué de sa ville natale, à Wurzbourg, au congrès de Cologne, et à Ancône.
Heller rédigea en 1 5 1 9 un testament très curieux qui nous
ÉTUDE POUR LE MARTYRE DES DIX MILLE CHRÉTIENS. Albertine.
fournit de précieux renseignements sur les mœurs de ce personnage et celles de son temps. C’est l’œuvre d’un esprit mystique, envahi par toutes les superstitions d’une dévotion étroite, désireux avant tout d’assurer le salut de son âme par un ensemble de pratiques religieuses dont le testament règle scrupuleusement tous les points. Entre autres traits caractéristiques de cette religiosité maladive,
nous voyons Heller ordonner qu’on envoie un homme de confiance à Rome pour y faire un pèlerinage en son honneur et dans l’intérêt de son âme; il prévoit jusqu’au moindre détail du voyage, qui durera de 14 à i5 semaines; pendant toute la route, le pèlerin récitera tous les jours trente Pater noster et Ave Maria, plus trois actes de foi « avec ferveur »; s’il tombe malade ou s’il meurt, on enverra un remplaçant; une fois à Rome, le pèlerin visitera, sous la haute surveillance d’un prêtre allemand : le premier jour, Saint-Jean de Latran et Santa Maria délia Scala Gœli ; le deuxième jour, saint Pierre, où il fera dire trois messes et un Requiem ; le troisième jour, saint Paul ; le quatrième, Santa Maria Maggiore, et ainsi de suite ; le dernier enfin, toujours accompagné du prêtre allemand, il se rendra à l’abbaye de Saint-André que Heller avait visitée lors de son voyage à Rome, à l’occasion du jubilé de i5oo, et où il s’était fait inscrire parmi les membres de la confrérie.
Toutefois Heller joignait à cette dévotion mesquine de réelles qualités d’esprit et un goût très vif pour les études historiques en même temps que pour les choses de l’art. Sa piété même, toute mêlée qu’elle est de puérilités, a des titres à notre reconnaissance, puisqu’on lui doit deux oeuvres qui comptent parmi les morceaux les plus achevés de l’art allemand, le crucifix du cimetière de la cathédrale de Francfort et le tableau d’autel qui porte son nom et qui orna, pendant près d’un siècle, la chapelle de Saint-Thomas dans l’église des Dominicains à Francfort, où reposaient les restes de Heller et de Catherine Melem, sa femme; sur une plaque funéraire en cuivre, on lisait cette inscription dictée par Heller lui-même : « L’an... est mort l'honorable Jacob Heller dans la cour de Nuremberg. Que Dieu lui soit clément ! »
Le tableau d'autel formait un triptyque dont les deux volets se refermaient sur le panneau central. Il excita de bonne heure une si vive admiration que les offrandes des visiteurs enrichirent
promptement l’église des Dominicains. En i6i5, Maximilien de Bavière, grand admirateur de Durer, acheta aux religieux le panneau central moyennant une rente annuelle de 400 florins, qui paraît leur avoir été assez irrégulièrement servie, et le transporta dans son palais de Munich; c’est là que le chef-d’œuvre périt dans un incendie, la nuit du 9 au 10 avril 1674. Les volets étaient restés à Francfort, Maximilien les ayant peu goûtés, et le panneau principal avait été remplacé par une copie de Jobst Harrich de Nuremberg1. Quelque médiocre que soit cette copie, elle aurait été, au dire des contemporains, souvent prise pour l’original ; elle nous permet au moins d’apprécier dans son ensemble la composition de Dürer. Le panneau central montre, au-dessus d’un paysage printanier, la Vierge s’enlevant aux deux sur un chœur d’anges, et
1. Cette copie et les deux volets originaux sont aujourd’hui au musée de la ville à Francfort. Jusqu’ici, tous les auteurs qui ont parlé du tableau d’autel de Heller ont cru, sur la foi de Sandrart ( Teutsche Akademie, p- 276), que cette copie du panneau central, conservée au musée de la ville de Francfort, était due à Paulus Juvenel ; nous-même, dans notre étude sur l’œuvre capitale d’Albert Dürer, nous avons donné à cette copie la même attribution. Sandrart s’est trompé en ce point comme en beaucoup d’autres, et la copie en question doit être restituée à Jobst Flarrich, de Nuremberg. C’est ce qu’a démontré d’une manière irréfutable M. Otto Cornill, le savant directeur du musée de la ville de Francfort, qui ajoute ce dernier renseignement à tous ceux qu’il avait déjà recueillis sur les rapports de Dürer et de Jacob Heller (Jacob Heller und Albrecht Dürer, Francfort, 1871). Voici comment M. Cornill a été conduit à cette découverte. (V oy. Beiblatt %ur Zeitschrift fur bildende Kunst, z5 novembre 1880, p. 102-104.)
Le musée de la ville, à Francfort, possède une copie avec de légers changements, et en sens inverse, de la Naissance du Christ de Dürer, formant le panneau central du tableau d’autel des Paumgærtner, aujourd’hui à la Pinacothèque de Munich. Cette copie, signée Harrich v.Nurnb. 1617, provient de l’église des Dominicains de Francfort. En la plaçant à côté de celle de l'Assomption de la Vierge, M. Cornill a constaté l’analogie complète des deux morceaux, analogie qui nous a également frappé, lors d’un récent voyage à Francfort : même facture, même coloration; la similitude s’étend jusqu’aux détails matériels; mêmes panneaux formés de planches en bois de poirier, réunis par des pattes de même espèce. D’autre part, on lit dans un manuscrit in-folio de Hans Wilh. von Kressenstein, consacré à une suite de notes sur Albert Dürer et conservé au cabinet des Estampes de Berlin : « A Francfort •sur-le-
couronnée par Dieu le père et Dieu le fils, placés de chaque côté d’elle; dans le bas du panneau, les douze apôtres rangés autour du cercueil vide de la Vierge admirent la scène céleste; à l’avant-dernier plan, un petit portrait en pied de Durer appuyant la main sur une pancarte qui porte l’inscription suivante : Durer alemannus faciebat, post Virginis partum i5og. Les volets intérieurs représentent, l’un la décollation de saint Jacques, patron de Heller, l’autre le martyre de sainte Catherine, patronne de la femme de Heller1; dans le bas, les portraits des deux donateurs. Les volets extérieurs, peints en grisaille, se composaient de quatre cadres dont un a disparu ; sur les trois autres sont figurés saint Christophe et saint Thomas d’Aquin, saint Pierre et saint Paul, et deux des trois rois mages. Le panneau principal était seul de la main du maître;
Mein se trouvait aussi dans une église un tableau d’autel, acquis par le susnommé duc de Bavière, et à la place duquel Jobst Harrieh a fait une copie, parce qu’il était considéré alors comme le meilleur copiste d’Allemagne. » (Voy. Beiblatt 7 ur Zeitschrift fur bildende Kunst, XIII, n° 2, p. 23.) Or ce tableau d’autel n’est autre que Y Assomption de Durer, placée dans la chapelle de Saint-Thomas des Dominicains de Francfort, puis acquise en 1 6 1 5 par le duc Maximilien de Bavière. Avant de se dessaisir de leur chef-d’œuvre, les Dominicains en avaient fait faire la copie signalée par Kressenstein, et improprement attribuée à Juvenel.
Doppelmayr (Hist. Nachrich. von den Nurnberg. Math. 11. Künstlern, 1730) parle en ces termes de Harrieh : « Jobst Harrieh, peintre, prit les premières notions de l’art du dessin et de la peinture chez Martin Bcheim, et y acquit une telle perfection que, plus tard, il copia avec beaucoup d’habileté les tableaux d’Albert Durer. Il mourut le 11 avril 1617. » On le voit, les deux témoignages de Kressenstein et de Doppelmayr s’accordent à présenter Harrieh comme le copiste attitré de Durer, et ses copies semblent avoir été fort estimées par les contemporains, puisque les Dominicains en voulurent posséder deux, celle de Y Assomption ( 1 6 1 3) et celle de la Naissance du Christ (1617). — Au musée industriel de Vienne, un tout petit autel portatif dont le milieu est occupé par une copie du panneau central du triptyque de Heller, faite assurément d’après l’œuvre de Jobst Harrieh.
1. A comparer avec le bois (B. 120) et avec un dessin, sainte Catherine priant à genoux, derrière laquelle le bourreau tient le glaive levé; à la plume, signé du monogramme et daté 1 5 1 7 (Offices). Notons encore une sainte Catherine avec la roue, assise presque de face; charmant dessin à la plume un peu antérieur au précédent (collection de Mu,c V,c Grahl, à Dresde).
les volets, dont il avait seulement composé les sujets, furent peints par ses élèves, au nombre desquels se trouvait son jeune frère Hans; ils sont d’une faible exécution, et l’on comprend que Maximilien de Bavière les ait dédaignés.
11 n’est point de composition pour laquelle Dürer ait fait des études préparatoires aussi nombreuses et aussi soignées; il nous reste, dispersés dans les collections publiques ou privées, vingtet un morceaux relatifs au Tableau d’autel de Heller ; la réunion de toutes ces pièces permet de reconstituer presque entièrement l’œuvre détruite. Voici la nomenclature de ces études, toutes exécutées d’après nature; elles ont servi sans aucun changement pour le tableau1.
i° Figure en pied de l’apôtre n° i (cabinet des Estampes de Berlin) ;
2° Tête du même apôtre (cabinet des Estampes de Berlin)2;
3° Figure agenouillée de l’apôtre n° 2 (collection de M. Jean Gigoux) ;
4° Tète de l’apôtre n° 3 (Albertine)3 ;
5° Tète de l’apôtre n° 4 (cabinet des Estampes de Berlin)4 5 ;
6° Main avec le bas de la manche de l’apôtre n° 7 (Albertine) ;
70 Pieds du même apôtre (collection 'de M. de Franck à Gratz)3 ;
1. Nous avons, pour plus de clarté, assigné, dans notre gravure au trait du panneau central, à chacun des douze apôtres un numéro correspondant à celui que nous donnons, dans notre énumération, aux études respectives.