PROJETS DE TRIPTYQUES. — PROJETS DE TABLEAUX
Dürer rentre à Nuremberg dans les premiers mois de 1507. De cette année, nous avons un portrait sommaire de Maximilien vu de profil, à la pierre d’Italie sur papier blanc, presque grand comme nature. L’empereur est coiffé d’un mortier qui descend jusqu’au bas du front, ses longs cheveux flottant sur les épaules, quelques traits indiquant les revers d’un manteau1; tête très fortement accentuée; la ligne, depuis le front jusqu’au menton, a la vigueur et la netteté précises d’une médaille frappée; la bouche est particulièrement caractéristique , la lèvre inférieure, proémi-
1. Cat. Posonyi, n° 3 1 5 . Ce portrait ne paraît pas avoir été fait d’après nature; nous pensons qu’il a servi de modèle pour une médaille ainsi décrite dans le Trésor de numismatique (médailles allemandes, planche IV, n° 8) : Maximilianus rex coronatus 12 die mensis januarii œtalis suœ aho 5 g féliciter. In Deo obdormivit ano Christi i5ig.
Buste à gauche de Maximilien coiffé d’un mortier et portant la Toison d’or. — Revers : écusson aux armes de la maison d’Autriche. Au-dessous ce distique :
Qvi fveras semper patiens plenusqve labore Nunc reqvie svpervm Maximiliane cuba.
En bas dans les guirlandes, un écusson mi-parti de Bourgogne et d’Autriche.
nente, lui donne une expression d’énergie qui touche presque à la dureté; l'œil est sévère et impérieux; la longueur exagérée du visage et la largeur du cou communiquent une grande puissance à cette figure animée d’une volonté concentrée que l’on retrouve assez peu dans le Maximilien de l’histoire. Malheureusement le dessin a souffert; il porte des traces de plis qui traversent le buste en plus d’un endroit dans toute sa largeur; au bas, à droite, iSoy Maximilian, de la main de Durer, et le monogramme (cabinet des Estampes de Berlin).
De i5ü7 encore, un Apollon, à la plume, lavé d’aquarelle en tons clairs, qui doit être fait d’après quelque gravure d’un Italien du Nord, Benedetto Montagna ou quelque autre de cette école (British Muséum)1. Le jeune dieu, assis sur un large tronc d’arbre devant le laurier classique, joue du violon; un léger vêtement couvre le torse ; les épaules, les bras et les jambes sont nus, la tète est couronnée, les pieds portent des sandales. Dans un ouvrage, le Gunthevus Ligurinus- , publié à Augsbourg en 1507, on trouve une gravure dans laquelle figure un Apollon qui n’est pas sans analogie avec celui dont nous parlons. Le jeune dieu de la poésie est moins vêtu; sa tête, au lieu d’être penchée sur le violon, se tourne vers le ciel; ses pieds sont nus; tout autour de lui s’étagent pêle-mêle, d’un côté, la fontaine de Castalie, une moitié de Pégase, les neuf Muses et un petit temple de Minerve; de l’autre, Silène à cheval, Bacchus couché, des oréades et des dryades,
1. Au cabinet des Estampes de Munich, une copie exacte de cet Apollon par Durer, signée du monogramme, avec la date 1 5 x 7.
2. Ligurini de Gestis lmp. Caesaris Friderici primi Augusti libri dece carminé Heroico coscripti nuper apud Francones in silua Hercynia et druydarum Eberacensi coenobio A Chunrado Celte repenti postliminio restituti aeternitati et amori patriae ab eodem consecrati. — - A la fin du livre : Gïintheri Ligurini Poetae clarissimi de gestis diui Frid. pri. Dece libri foeliciter editi et impssi per industrie et ingeniosü Magistru Erhardu Oeglin ciueni augustesem ano Sesquimillesimo et septimo mise Apprilis. In-fol. (Voy. Ileller, Albrecht Durer, 1018.)
ALBERT D Ü R ER
quatre faunes, des Pans avec des instruments de musique, un petit temple de Diane au pied duquel Actéon, changé en cerf, est dévoré par les chiens; en haut, trois distiques expliquant sommairement le sujet de la composition; au bas, quelques lapins dans l’herbe, et l’inscription Mous Pamassus. M. Thausing range cette gravure au nombre des neuf planches qui ornent, selon lui, le Gunthenis Ligurinus. Remarquons d’abord que ce livre ne contient que deux gravures, Y Apollon 1 en question et une Philosophie entourée de bustes de savants et d’écrivains. Les sept autres n’ont rien à faire avec cet ouvrage. Mais ce n’est là qu’une méprise pardonnable. Ce qui est plus étonnant, c’est que M. Thausing ne craint pas d’attribuer à Dürer la paternité de l’Apollon 2 du Guntherus Ligurinus. Cette gravure est aussi mauvaise dans les détails que dans l’ensemble; l’acteur principal est maladroit, sinon ridicule; les groupes accessoires ne valent pas mieux; nulle ordonnance, nulle unité. Peut-on imaginer que Dürer, arrivé à l’apogée de son art, revenant d’Italie avec des souvenirs, tout récents, de.l’an-
1. Cette planche est tirée du curieux ouvrage de Conrad Celtes, intitulé : Quatuor libri Amontm, Nuremberg, i5o2.
2. On retrouve cet Apollon dans une plaquette de dix feuillets, très-curieuse et très peu connue : Melopoiæ sive Harmoniœ Elegiacorü Lyricorum et ecclesiasticorïï hymnorü per Petrum Tritonium et alios doctos sodalitatis Litterariae nostre musicos secundTi naturas et tempora syllabarü et pedian compositae et regulare ductu Chunradi Celtis fæliciter impresse. Cette plaquette fut publiée par les soins de plusieurs poètes de l’association poétique de Vienne, dont Conrad Celtes était le président; elle contient un certain nombre de poésies en l’honneur de ce même Celtes; la notation en musique de vingt odes d’Horace, du commencement de la Pharsale de Lucain et du distique suivant :
Floreat in studiis : virtutû prima juventus :
Floreat ut magno : taudis honore senex ;
enfin quelques hymnes religieux. Au deuxième feuillet de cet opuscule, on rencontre une planche qui figure aussi dans les Quatuor libri Amorum publiés à Nuremberg, i5o2; Apollon entre Mercure et Pallas, au-dessous de Jupiter et au-dessus de Pégase, entouré des neuf Muses dans un ovale. La première planche, qui se trouve au feuillet 2, est évidemment de la même main que cette dernière; elles se valent. Les Melopoiæ ont été imprimées à Augsbourg en 1507. — Voy. Brunet, art. Tritonius.
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tiquité classique, ait pu commettre une pareille erreur? Admettons avec M. Thausing que l’inhabileté du graveur soit pour quelque chose dans le vilain aspect de cette triste planche; mais ne reconnaîtrait-on pas malgré tout, comme dans la Philosophie ou dans Y Apollon poursuivant Daphné l, quelques traces du génie ordinaire de notre auteur? M. Thausing veut cependant que Y Apollon du British Muséum ait servi d’étude pour cette piteuse gravure qu’il attribue sans autre raison au maître de Nuremberg. Cette hypothèse tombe devant les trois considérations suivantes : i° le dessin du British Muséum ne contient que la seule figure d'Apollon; tous les accessoires énoncés plus haut ne s’y trouvent pas ; or Durer n’eût pas manqué de les indiquer au moins, selon son usage, s’il s’était proposé de faire servir son dessin à la planche en question; 2° la facture même du dessin exclut toute supposition d’une gravure postérieure; les nombreux projets exécutés par Dürer pour des œuvres de ce genre sont tous, non à l’aquarelle, mais au trait, ce qui s’explique tout naturellement, l’artiste devant donner à son graveur, trait par trait, les indications précises que ne fournissent aucunement les tons plats de l’aquarelle ; 3° enfin le dessin est dans le même sens que le bois de 1507; or les études de Dürer pour la gravure sont presque toujours dans un sens inverse.
Le même Apollon reparaît sur un coffret orné de peintures exécutées d’après les dessins de Dürer, et qui fut offert à Conrad Celtes, si renommé pour ses poésies latines, et ami de notre maître. Nul doute que Y Apollon de Londres n’ait été dessiné en vue de ce coffret 2 .
1. La Philosophie se trouve à la fois dans les Quatuor libri Amorum de Conrad Celtes (Nuremberg, i5o2) et dans le Guntherus Ligurinus ; V Apollon et Daphné, seulement dans le premier des deux livres.
2. Ce coffret a été retrouvé à la bibliothèque de l’université de Vienne, en 1876. C’est une boîte carrée en bois de tilleul, haute, large et longue d’environ un pied ;
Quant à l’analogie entre l’Apollon de l’aquarelle et celui de la gravure, elle s’explique facilement ; sans doute Celtes avait, selon son habitude1, tracé lui-même l’ordonnance de la planche qui devait figurer dans le Guntherus; l’artiste, plus que médiocre, chargé de ce travail emprunta au dessin de Dürer la figure qu’il travestit si grotesquement dans la gravure, en l’entourant des accessoires que nous avons signalés.
Le portrait de Maximilien et Y Apollon sont contemporains de deux tableaux importants, Y Adam et Eve et le Martyre des dix mille chrétiens, le premier terminé en 1507, le second seulement en i5o8.
En étudiant Y Adam et Eve 2 de 1507, on reconnaît que Dürer a passé par l’Italie. Si l’on compare cette œuvre avec la gravure de i5oq dont nous avons longuement parlé, on constate des changements notables. Les types allemands un peu lourds de la gravure font place à deux figures gracieuses dont les attitudes, celle d’Eve surtout, ont quelque chose de maniéré. Jusqu’alors les figures nues de Dürer, la Grande Fortune, l’Eve de i5oq, la femme satyre, etc., trop épaisses ou trop ramassées, ont plus de force et de caractère
elle est aujourd’hui en mauvais état. Une inscription sur parchemin, adhérente au couvercle de la boîte, nous apprend qu’elle contenait : i° le document du 3i octobre i5oi conférant au collège poétique de l’université de Vienne le droit de couronner de laurier les poètes; 20 le laurier lui-même à feuilles d’argent; 3° l’anneau qu’on remettait au lauréat. L’inscription ajoute que cette boîte fut donnée à l’université en i5o8 par le grand humaniste Conrad Celtes. Sur deux des côtés on voit V Apollon tel que le possède le British Muséum, et la figure allégorique de la Philosophie semblable à celle des Quatuor libri Amonnn. (Voy. Local Anjeiger der Presse du 29 juillet 1876, Ein neuer Dürer in Wien .)
1. Voy. Archiv f. 7 eichn , Kiinste, t. II. Ruland, Die Entwïirfe pi den HoQschnitten der Werke des Conradus Celti.
2. Le tableau original est, selon les uns, au palais Pitti, selon les autres, à Madrid. Nous ne pouvons donner notre avis sur cette importante question, n’ayant vu que le tableau, si remarquable d’ailleurs, de la galerie de Florence. Le musée de Mayence en possède une bonne copie.
que de grâce. Après le séjour en Italie, éclairé par le contact des grands maîtres, par l’étude des antiques et des beaux modèles vivants que lui offrait Venise1, Durer, sans rien perdre de sa vigueur, sait y mêler un peu de l’élégance transalpine. L’Eve du tableau, svelte, aux contours légèrement infléchis, les jambes précieusement croisées, d’un type vraiment joli, témoigne du changement accompli. Nous avons plusieurs études pour ce tableau : d’abord trois figures d’Eve sur une même feuille; celle du milieu datée 1507, les deux autres datées i5o6; celles-ci au moins montrent que, dès son séjour à Venise, Durer était préoccupé de son tableau Adam et Eve et en disposait déjà les matériaux. Elles nous présentent un modèle trop grêle et trop long; dans l’une, Eve se montre de face, posant un bras sur une branche fourchue qui sert d’appui à tout le corps légèrement penché vers la gauche, et levant l'autre bras qui vient de détacher la pomme; dans la seconde, Eve, toujours avec des proportions trop grêles et trop élancées, a la même attitude que dans la gravure de 1 5 04, à ceci près que le bras gauche, au lieu de pendre le long de la hanche, est replié sur
1. M. Thausing remarque avec raison que Durer a dessiné d’après le nu en Italie. 11 cite une belle étude au pinceau avec rehauts blancs de i5ob sur papier bleuté : une femme nue tournant la tête à droite, de sorte qu’on aperçoit en profil perdu l’œil droit, le nez et un coin de la bouche; les cheveux tressés sont retenus par un filet; le bras droit se replie sur le devant du corps, ne laissant voir que la partie supérieure et le coude avec un peu de 1 avant-bras; le bras gauche est étendu, la main tient un bonnet (collection de M. Blasius). Beaucoup de sûreté et de précision. Ce dessin a servi pour une plaquette en bronze de i5oy, sans grand changement, si ce n’est que le corps est moins gros et plus élégant Nous connaissons dans des collections particulières plusieurs épreuves de cette plaquette; nous en possédons une. — Chez M. Malcolm, deux études sur une même feuille d’une femme hue, debout, se regardant dans un miroir qu’elle tient à la main; belle anatomie, lignes harmonieuses; à la pointe d’argent sur papier gris bleu. — Une autre femme nue, dune forte structure, vue de face, debout, tenant de la main droite un miroir et de la gauche une draperie qui tombe derrière elle : proportions justes, hanches massives (Offices). Elle rappelle le modèle de la gravure du maître M. Z. (Martin Zasinger), la Pensée de la Mort (B. VI, p. 3 79, n° 17).
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