LES TROIS LANSQUENETS
Cabinet des Estampes de Berlin.
lansquenets sur une colline 1 (cabinet des Estampes de Berlin) et les Six cavaliers traversant un défilé (musée de Brème), attestent les progrès considérables accomplis par l’élève pendant son apprentissage. Ce ne sont plus les brillants débuts d’une enfance précoce; Dürer, quoique à peine âgé de dix-huit ans, possède déjà les qualités de la maturité. Dans les Trois lansquenets, la préoccupation de donner à chaque figure son expression propre, son caractère spécial, se manifeste pleinement; celle de gauche, entre autres, a une physionomie et une attitude très finement observées; la main est déjà sûre et exercée, bien qu'on reconnaisse encore quelque hésitation dans la pose du personnage qui occupe le milieu du dessin, et qu’en général les proportions des figures semblent trop courtes. L’œuvre, d’ailleurs, n’est pas absolument originale; deux des trois acteurs sont évidemment empruntés à une gravure nurember* geoise signée P. W.1 2, où l’on voit deux lansquenets sur un monticule, causant avec animation : l’un, presque de dos, l’autre se présentant de trois quarts, appuyé sur sa hallebarde, avec une allure d’énergie sauvage que Dürer a serrée de très près. Mais tandis que les lansquenets du maître P. W. ont les jambes trop longues et trop minces, Dürer, comme s’il avait voulu réagir contre son modèle, donne aux siens des membres plutôt lourds et courts.
Le progrès est fortement marqué dans les Six cavaliers traversant un défilé, qui de la collection Grünling ont passé au musée de Brème, scène très vivante, encadrée dans un paysage
1. Cat. Posonyi, n° 307; ce dessin faisait partie du cabinet Paul Praun; il fut gravé sur cuivre par G. Prestel sous ce titre fantaisiste, le Serment du Rïttli; les lansquenets seraient les trois Suisses, Werner Stauffacher, Arnold de Melchthal et Walther Fürst (E museo Prauniano , novembre 1770). Heller en fait mention (Albrecht Durer, p. 880), ainsi que Weigel (Werke Maler in ihren Hand^eichnungen, p. 197, 227). Voy. aussi MM. von Eye, Thausing et autres.
2. Cette gravure dont nous ne connaissons qu’une épreuve, celle du British Muséum, a été décrite par Passavant, II, p. 1 63 , n° 8,
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bien conçu et bien ordonné et vraiment très supérieur à ce que l’on faisait autour de Dürer. Six cavaliers, qui viennent de descendre une pente sinueuse, arrivent à un défilé d’où la vue s’étend sur un fond montueux dont le point principal est un château féodal avec ses dépendances, légèrement indiqué à gauche; le chef de la cavalcade, vu de dos, lève un bras comme pour saluer le beau pays qui se déroule à ses yeux; à sa gauche, deux personnages, un homme et une femme, placés de profil et vus de dos; à droite, sur un même cheval, un homme âgé, vêtu d’une longue houppelande bordée de fourrure et, en croupe, un jeune homme; pour clore la marche, un jeune seigneur à cheval, semblable d’allure et de costume à celui qui est en tète de la troupe; dans le lointain, sur les pentes de la montagne, un cavalier et, tout à fait au fond, dans une gorge, un autre petit groupe de cavaliers presque imperceptible. Composition mouvementée, personnages bien posés, détails de costume intéressants ; le dessin a toute la finesse et la fermeté de la gravure; mais les chevaux, lourds et mal dessinés, ont des jambes raides d’une allure fort peu naturelle. En bas, la date 1489 et les initiales; au verso, ces mots en allemand : « Ceci a été peint par Albert Durer anno 1489 », de la même écriture belle et pleine que celle de la Dame au faucon.
En 1490, notre maître quitte Nuremberg pour entreprendre la tournée d’apprentissage qui était d’usage en ce temps; il resta hors de sa ville natale pendant quatre ans. Nous n’avons de cette période qu’un petit nombre de dessins signés et datés. Le Jésus au globe d’or (miniature sur parchemin avec les initiales séparées A. D. et la date 1493, à l’Albertine) est un bambino allemand, vêtu d’une chemise entr'ouverte, souriant, frais et gracieux, à une fenêtre encadrée de branchages; la tête se penche avec un air de malice ; le front très haut, comme dans presque tous les enfants de Dürer, occupe la moitié de la figure ; les cheveux
blonds, frisés avec naturel, sont d’un pinceau délicat ; quelque maniérisme dans les yeux bleus au regard mutin et dans la bouche aux coins relevés; les oreilles, repoussées en avant, sont grandes et communes. Rien de divin dans cette petite figure d’enfant qu’une légère auréole. En somme, un soin exquis, beaucoup de charme, et déjà une rare habileté.
C’est vers cette époque qu’on a voulu placer toute une série de paysages variés, d’après nature, études d’arbres, panoramas de villes, vues de places publiques, etc. On s’est efforcé surtout de prouver que certains souvenirs d'Italie et du Tyrol, tels que les vues de Trente et d’Inspruck et des croquis faits à Venise, datent de ces années. Pour justifier cette opinion, il a fallu conduire Dürer en Italie douze ans avant son séjour bien connu de i5o6. Déjà M. Grimm 1 et M.de Retberg2 avaient imaginé ce premier voyage; M. Thausing reprend cette hypothèse en essayant de l’appuyer sur tout un ensemble de preuves3.
Le point de départ de M. Thausing est un passage du Liber de laudibus Germaniœ de Christoph Scheurl4 qui dit en parlant de Durer, à la date de i5o6 : Qui quum imper in Italiam rediisset. Donc il y a un voyage antérieur à i5o6, et ce voyage doit être placé en 1494, et cela pour les raisons suivantes. Dans une de ses lettres à Pirkheimer, Dürer écrit 5 : « Et la chose qui me plaisait tant il y a onze ans ne plaît plus à présent et si je ne le voyais pas de mes propres yeux, je ne le croirais pas. Je vous fais aussi savoir