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VOYAGE AUX PAYS-BAS

Les mêmes raisons qui avaient déterminé en i5o5 le voyage d’Albert Dürer à Venise décidèrent notre maître à partir en i520 pour une excursion dans les Flandres. Au double point de vue de l’art et du commerce des œuvres d’art, les Pays-Bas lui offraient le même attrait que bltalie du Nord. En i520, comme en i5o5, une terrible épidémie désolait Nuremberg. Aussi Dürer crut-il prudent de quitter sa ville natale et d’emmener Agnès sa femme et Suzanne sa vieille servante. On sait qu’en outre il se proposait de demander à Charles-Quint, qui traversait alors ces contrées pour aller recevoir à Aix-la-Chapelle la couronne impériale, le payement de la rente viagère à lui accordée par l’empereur Maximilien.

Dürer emportait tout un assortiment de ses plus belles gravures sur bois et sur cuivre, auxquelles il avait joint les meilleures œuvres de quelques-uns de ses disciples, soit pour les vendre, soit pour les distribuer à ses futurs hôtes.

Ce voyage raconté par Dürer lui-même 1 présente un intérêt

i. Voy. Pièces justificatives, n° VII.

tout particulier pour l’étude de ses dessins. La seule année passée en Flandre (juillet i5ao à juillet 1 5 2 1 ) nous fournit autant de matériaux que plusieurs des années les plus fécondes de notre maître. On peut partager ces dessins en deux séries : les uns, au fusain ou à l'encre de Chine, de format in-40 sur fond blanc ou sur papier préparé d’un ton gris violacé, sont, pour la plupart, autant de portraits demandés à Durer par des admirateurs de son génie; les autres, à la pointe d’argent, de moindre dimension, petit in-8n, sur papier préparé, d’un ton légèrement jauni, à forme oblongue1, faisaient partie d’un carnet de voyage que Durer rapporta à Nuremberg, et dont les précieux feuillets ont été, après sa mort, dispersés un peu partout. On n’en connaît guère aujourd'hui qu'une quinzaine environ. Les œuvres de ces deux séries doivent être comptées parmi les morceaux les plus remarquables de notre maître.

Durer quitte Nuremberg le jeudi après la Saint-Kilian (12 juillet), pour se rendre à Anvers où il croyait avec raison trouver, en même temps qu’une hospitalité chaleureuse, des acheteurs pour ses œuvres, des sujets d’étude nouveaux et variés, et la société de maîtres renommés. La réputation de la cité flamande était solidement établie, tant par l'illustration des artistes qui l’habitaient que par la richesse de ses monuments et l'abondance des chefs-d’œuvre qui les décoraient. Anvers était à l'apogée de sa prospérité commerciale ; on y faisait, disait-on, plus de négoce en une semaine qu’à Venise en une année, et les armateurs et les marchands employaient volontiers une partie de leurs faciles bénéfices à la satisfaction de leurs goûts artistiques. « A Anvers, écrit Dürer, on n’épargne point les frais pour les choses d’art, car l’argent ne manque pas. «

1. Quelques-uns de ces feuillets portent un numéro de pagination; ainsi la vue des env irons de Delft est marquée du chiffre 46, et le dessin des bateaux de pèche du chiffre 4S. Le nombre des feuillets de ce carnet était, on le voit, assez considérable.

Les principales étapes de Nuremberg à Anvers furent : Bamberg, où Durer offre à l’évêque Georges III une peinture de Marie, la Vie de la Vierge, une Apocalypse et des gravures sur cuivre « valant un florin », et reçoit en échange un utile laisserpasscr de douane et quelques lettres de recommandation; Francfort, où Jacob Heller, pour qui il avait fait le célèbre tableau d’autel, lui présente le vin d’honneur; Mayence, où il est comblé d'hommages et de présents; Cologne, où il est bien accueilli par son cousin Niklas Durer, orfèvre, et par Jérôme Fugger, de la famille des riches banquiers d’Augsbourg. Enfin, le 2 août, il entre à Anvers et son aubergiste Jobst Plankfelt le mène aussitôt chez le bourgmestre dont la maison grande et bien distribuée excite l'admiration de Durer qui déclare n'avoir jamais vu la pareille dans les pays allemands. Le lendemain, les peintres de la ville l’invitent à dîner, avec sa femme et sa servante, dans la salle de la guilde, et Durer se montre ému et quelque peu fier des honneurs qui lui sont rendus par tous les convives : « Ils avaient une vaisselle toute d’argent et beaucoup d’autres choses précieuses. Le dîner était exquis. Toutes leurs femmes étaient présentes et lorsqu’on me mena à table, l’assemblée se tint debout des deux côtés comme si on conduisait un grand seigneur. Il y avait parmi eux des personnages de très haute qualité qui se courbaient devant moi de la plus gracieuse manière et disaient qu’ils voulaient autant que possible faire tout ce qu’ils savaient m'ètre agréable. Et quand je fus assis, arriva le messager du conseil des messieurs d'Anvers (le syndic de la ville), avec deux valets, et il me fit présent, au nom de messieurs les conseillers, de quatre pots de vin, me disant qu’ils voulaient m'honorer par là et me témoigner leur bienveillance. Je leur transmis mes humbles remerciements et leur offris mes humbles services. » Après le festin on le reconduisit aux flambeaux.

Dans la foule qui se pressait autour de lui, Durer rencontre

plusieurs hommes dont les noms ont passé à la postérité : Quentin Metsys, Joachim Patenier, Nicolas Kratzer 1 et Érasme2 qui lui offre un manteau espagnol et trois portraits d'hommes. 11 „

est regrettable que l’auteur ne donne aucun détail sur ces rencontres.

Pendant son séjour (du 2 au 26 août) dans la métropole flamande, ce qui bétonne le plus, ce sont les travaux exécutés par les peintres de la ville pour l’entrée triomphale de Charles-Quint et la grande procession de Notre-Dame d’Anvers. A cette dernière solennité, il ne se lasse pas d’admirer le défilé de toutes les corporations de la ville, des cavaliers et des fantassins; les chars sur lesquels étaient représentées des scènes religieuses : la Salutation angélique, les Trois rois mages, la Fuite en Égypte, etc. La procession ne mit pas moins de deux heures pour défiler devant la maison où était logé Dürer : « 11 y avait tant de choses, que je ne pourrais les décrire dans tout un livre; aussi le plus simple est-il de n’en rien faire. »

Nous avons, comme souvenir de ce premier séjour, un assez grand nombre d’œuvres intéressantes, dessinées rapidement. D'abord, à l’Albertine, une esquisse à la plume du port d'Anvers : quelques navires à quai et, au milieu du fleuve, quatre ou cinq silhouettes de bateaux; sur le quai, un gros bâtiment de forme pyramidale, une tour et plusieurs maisons; le tout très légèrement enlevé;

1. Ami d’Érasme, astronome de Henri VIII; on a au Louvre un très beau portrait de lui par Holbein le jeune. Durer dit dans son journal de voyage : « J’ai pourtraict monsieur Nicolas, astronome; il vit il la cour du roi d’Angleterre, et il m’a été agréable et utile en maintes circonstances. C’est un Allemand né à Munich. » Ce portrait est perdu.

2. Durer ht plusieurs fois le portrait d’Érasme pendant son séjour en Néerlande; il le grava sur cuivre avec cette inscription : Imago Erasmi Roterodami ab Alberto Durer ad vivant effigiem delineata, et ces mots grecs tt,v xssvrrw -i ajyt?a!J'!-'-aTa îgîÇei, mdxxvi et le monogramme (B. 107). Érasme ne fut pas content de ce portrait auquel il préférait de beaucoup celui que Holbein avait fait de lui.

en haut : i520 Antorff (Anvers). Une vue d’une partie d’Anvers, prise de 1 Escaut, sur deux feuillets collés bout à bout au moyen de deux minces onglets de fine toile. Tout le premier plan est occupé par le fleuve sur lequel se voient une barque montée par quatre rameurs et quelques bateaux rangés le long du quai ; à gauche, une église, au-dessus de laquelle, de la main de Dürer, Saint Andréas ; plus loin, l’abbaye de Saint-Michel avec son clocher bien connu, et au-dessus, Saint Micliaels Abdye ; puis, se prolongeant jusqu’au bout du dessin, une suite de bâtiments assez importants, mêlés de groupes d’arbres et dont le nom est indiqué par l’artiste, mais d’une façon indéchiffrable; le plus grand dessin du carnet, aussi remarquable par le charme pittoresque que par la sûreté de main avec laquelle sont établies les masses architecturales (collection de Mme Vve Grahl, à Dresde). Dürer parle ainsi de Saint- Michel dans son journal : « Je suis aussi allé dans la riche abbaye de Saint-Michel, il y a là dans le chœur de belles statues en pierre. » Le clocher si original de l’abbaye réparait, dominant tout un fouillis de maisons, dans un autre dessin avec cette légende : Saint-Michel à Anvers1 ; sur ce même feuillet, un vigoureux portrait de jeune femme avec l'indication de son âge en chiffres romains : xxnr, et la date i52o; au verso, une ville posée sur une colline, avec ces mots : à Bergen; cette dernière vue fut laite lors d'un voyage à Berg-op-Zoom, dont nous parlons plus loin (feuillet du carnet, collection du duc d’Aumale).

Puis une suite de portraits à la plume, dont la plupart sont autant de témoignages de reconnaissance pour le bon accueil qui lui est fait par ses hôtes : celui de Jobst Plankfelt, en buste, de trois

i. Un dessin bien connu de l’Albertine, représentant la cathédrale d'Anvers, a été jusqu’ici attribué à tort à notre maître ; la timidité du trait, les détauts de la perspective et bien d’autres faiblesses ne permettent pas de voir dans cette esquisse la main de Durer; seule l’inscription Gross Kirch pzi Antorff' / 5 / 4 est de lui.

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quarts à droite, imberbe, paupières retombant sur les yeux, nez large et retroussé, lèvres épaisses, cheveux longs sous un bonnet

PORTRAIT DE JOBST PLANKFELT.

Cabinet des Estampes, à Francfort,

mou formant casquette à côtés rabattus; manteau à larges revers fourrés sur une chemise plissée à collet droit; en haut, ces mots

ALBERT D Ü RE R

de la main de Durer : C’est mon hôte à Anvers , Jobst Blankfelt, i5 20 et, au-dessous, le monogramme (cabinet des Estampes de Francfort) ; — celui de Hans Pfaffrath, magnifique dessin à la plume, avec cette légende : i5 20, Hans Pfaffrath, de Dantzig, un homme fort (ein Starkmann), aujourd’hui chez le peintre Bendemann; — celui d’un inconnu, œuvre d’une exécution très fine, avec une pancarte à droite portant i52o et le monogramme (musée de Hambourg)1; — celui d’un jeune homme en buste tourné à gauche, les yeux très ouverts, la bouche d’un dessin serré, le nez un peu fort; il porte un tricorne dont les deux pointes antérieures sont retenues par un ruban; en haut, i52o à côté du monogramme; à la pierre d Italie, fond noir, sur papier blanc (cabinet des Estampes de Berlin); — enfin, celui d’un autre jeune homme d’environ vingt-cinq ans, en buste presque de face, couvert d'une sorte de blouse plissée avec collerette à liséré, et coiffé d’un chapeau mou à larges bords posé sur le côté droit; visage imberbe, fin et distingué, franc et ouvert; les yeux, les cheveux et le teint sont d'un ton clair; un peu pâli, d’une exécution délicate; fond noir, à la pierre d'Italie, sur papier blanc; en haut, 1 520 (collection de M. Léon Bonnat, provenant du cabinet de feu M. Baie de Londres); un buste très analogue au British Muséum.

Du même temps une charmante Madone avec l'enfant, assise sur un banc de gazon, couverte d’un ample manteau, les cheveux épars ; à ses pieds, un petit ange jouant du luth, d’un caractère tout italien; à la plume, un peu retouchée (musée de Hambourg); — une grisaille à la gouache représentant une femme vue de face, les yeux baissés, comme si elle était aveugle (British Muséum), de la même expression qu un buste de femme de la collection Robin-

1. Reproduit dans la Galette des Beaux-Arts, 2' période, t. XIX, p. 77.

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