FEMMES
Musée de Brème.
Bruxelles (Albertine); peut-être est-ce le portrait de la marraine d’un enfant de son hôte dont il dit quelques mots dans son journal.
Rentré bientôt à Anvers, Dürer reprend sa vie active mêlée de plaisirs et de travaux, tantôt invité par des personnages notables, entre autres par « ces messieurs de Nuremberg », toujours fiers de leur compatriote, tantôt rendant visite aux peintres connus, offrant, en échange de services reçus, ses propres œuvres, entre autres ses Passions sur bois et sur cuivre, ou les vendant pour quelques florins ; çà et là dessinant, au pied levé, des portraits
ou bien des modèles pour le graveur, l'architecte ou l’orfèvre. C’est à ce moment que Charles-Quint fait son entrée triomphale dans la ville. Durer remarque dans cette solennité les représentations allégoriques du cortège et surtout quelques jeunes filles, qui, selon la coutume de ces temps, figuraient presque nues dans le défilé; plus tard, dans ses causeries avec Mélanchthon, il se rappelle, avec admiration, les belles Anversoises, et il avoue qu’il les a observées de très près : « Je les ai regardées, dit-il, avec grande attention et sans beaucoup de réserve, car j’étais peintre », ego, quia eram pictor, aliquantiilum inverecundius circumspexi 1 .
Peut-être est-ce la vue d’un des chevaux de cette pompe triomphale qui inspira à Dürer un des beaux dessins de son carnet : un cheval couvert de magnifiques harnais, vu de profil, à gauche ; la selle est haute, la housse garnie de glands ; sur la tète se balance un panache de plumes d’autruche ; en bas, à gauche, sur la même feuille, la même tète, vue un peu plus de face et les mêmes harnais; au verso, cinq dessins de parquets analogues2 à ceux qu’on trouve dans les tableaux de van Eyck et de ses élèves, et une tète de renard aux oreilles dressées, que tiennent deux mains (collection de M. Blasius).
Est-ce encore dans la suite du César allemand que Dürer prit le modèle d’une femme portant une couronne, vêtue d'une grande robe ouverte sur le devant? A côté d’elle, une autre tète de femme, les yeux baissés, les cheveux tombants, sans doute une esquisse pour quelque madone, et d'une expression analogue à celle des bustes dont nous avons parlé (p. 272-273); au verso, un mortier et une autre pièce d’artillerie (feuillet du carnet, musée de Brême).
t. On a vu, ù l’Exposition universelle de 1878, la grande composition de M. Mackart, représentant cette entrée solennelle de Charles-Quint à Anvers. Durer et sa femme figurent dans la partie gauche de la toile.
2. Au British Muséum, plusieurs dessins de Durer dans le même esprit, mais de plus grande dimension et portant la date i5o6.
Durer rencontre à Anvers un élève de Raphaël, Thomas Polonais (Tomaso Vincidor), de « Bologne, un bon peintre », venu en Flandre sur l’ordre de Léon X pour surveiller l’exécution des tapisseries d’après des cartons du maître, tapisseries qui dès 1 5 1 9 étaient placées au Vatican. « 11 a voulu me voir et m’a offert un anneau d’or enrichi d’une pierre antique valant cinq florins. On m’en a déjà voulu donner le double; je lui ai remis en échange pour plus de six florins de mes meilleures gravures ». Ce Vincidor, qui fait le portrait de Durer pour l’emporter à Rome *, apprend à l’illustre voyageur que l’atelier de Raphaël a complètement fondu après la mort du maître2. Dürer désire posséder quelque souvenir du grand peintre d’Urbin, et il donne tout son œuvre à Polonius qui doit l’envoyer en Italie et qui lui promet en retour « celui de Raphaël », c’est-à-dire les planches gravées d’après lui. Il est probable que Durer reçut assez promptement ces planches gravées. En effet, un Portement de croix, dessin de i520, aujourd’hui aux Offices, révèle un emprunt fait à la gravure d’Augustin Vénitien, d’après le Spasimo de Raphaël ; la herse de la porte du fond a été prise dans cette gravure3. Dans la composition de Dürer, le défilé arrive du fond par une porte en ogive avec herse, et traverse la scène, se dirigeant vers la gauche, où l’on voit au loin sur un monticule, indiquées en quelques traits, une croix dressée et une minuscule
1. Ce portrait a été gravé au burin par And. Stock. On lit au bas de la planche ces mots : Effigies Alberti Dureri Norici, pictoris et sculptoris hactenus excellentissimi, delineata ad imaginent eius, quant Thomas Vincidor de Bolognia ad vivant depinxit Antverpiæ i5ao, And. Stock sculpsit. F. de Witt excudit 162g.
2. Dürer et Raphaël avaient l’un pour l’autre une vive admiration. En 1 5 1 5 , le maître d’Urbin envoya au maître de Nuremberg plusieurs de ses dessins; l’un d’eux est conservé à l’Albertine; Durer y a écrit ces mots : i5i5. Raphaël d’Urbin, quia occupé une si grande place dans l’estime du pape, a fait ces figures nues et les a envoyées à Albert Dürer à Nuremberg, afin de lui montrer la liberté de sa main (freie Hand). Voir sur ces rapports de Raphaël et de Dürer, Thausing, p. 36o et suiv.
3. Voy. Grimm, Ueber Künstler und Kunsttverke, t. II, p. S'y.
silhouette de crucifié, veillé par deux gardes armés de leur lance; le Christ occupe le centre de la composition, debout, mais pliant sous le poids de la croix et se retournant vers sainte Véronique qui lui présente le suaire en fléchissant le genou, tandis qu’un soldat le pousse brutalement en paraissant insulter la sainte; puis suivent la Vierge en ses voiles et la foule des bourreaux et des gens d’armes; le cortège est précédé des deux larrons, musculeux et nus, les mains liées au dos; à la plume, i52o et le monogramme (Offices). Un second Portement de croix, à la plume, signé et daté i520 comme le précédent, et aussi aux Offices, nous montre le Christ tombé à terre sous le poids de la croix et battu par les bourreaux; le groupe de droite offre de grandes analogies avec celui du précédent dessin; le groupe de gauche est plus encombré de figures et plus animé. Au musée de Bergame, un Portement de croix dans le même esprit; dramatique composition d’après quelque projet de Dürer, peint en grisaille par un habile imitateur, avec une inscription latine, où il est dit que ce tableau coloris cinerei, a été fait en 1527 par Durer, alors âgé de cinquante-six ans.
L'époque du couronnement de l’empereur était arrivée. Notre voyageur se rend à Aix-la-Chapelle, le 4 octobre, pour obtenir la confirmation si désirée de la pension qui lui avait été accordée par Maximilien ; il assiste à la fête du couronnement (25 octobre), qui ne l’émerveille pas moins que l’entrée triomphale et la procession d’Anvers. Mais, au milieu de ces plaisirs, le but principal de son voyage 11’est pas atteint ; Charles-Quint ne confirme pas encore la pension accordée par son grand-père, et Durer se voit forcé de suivre jusqu’à Cologne l’ambassade nurembergeoise.
Le séjour à Aix est marqué par plusieurs œuvres intéressantes : i° le buste de Caspar Sturm1, vu de face, la tète large et forte,
1. Ce dessin a été publié par la Galette des Beaux-Arts, t. XIX, ire période, p. 35o.
eu
es
TJ
CJ
;; ma rm ye rs sainte Véro n iqu
fl
visage imberbe ; sur le front, un bonnet dont les bords se rabattent à volonté ; costume d’homme du peuple, chemise à col mou couverte par un tablier en cuir dont on aperçoit la partie supérieure; au-dessus, de la main de Durer, Caspar Sturni, âge de quarante-cinq ans, fait à Aix ; à côté de la tête, un paysage