‹ Albert DurerChapitre 2 sur 99 · NUREMBERG · texte numérisé non relu

NUREMBERG

EPUIS le romantisme, pour le public qui voit les choses par masses, pour le public étranger, pour le public allemand même, le renom de Nuremberg et le renom d'Albert Durer se confondent. Il n'est point de préjugé plus dangereux : l'art de Durer contient bien plus que sa patrie ne pouvait lui donner, et le Nuremberg, encore, dans lequel on le plonge, est un Nuremberg de pacotille, dont la conception s'est formée d'un mélange de rêveries assez enfantines et d'erreurs historiques bien établies.

Ce n'est point une raison pour négliger Nuremberg. Si la personne de Durer dépasse de tous côtés le cadre de sa ville, il n'en reste pas moins qu'il y a passé toute sa vie, qu'elle a été son milieu, non pas tout à fait au sens mystique où l'entendait Taine, mais au sens matériel, que les hommes qu'il y a connus, qu'il y a fréquentés, ont réagi sur sa pensée, sur son âme, sur son art. Rien ne doit donc être négligé pour en prendre une idée juste.

Le voyageur qui débarque à Nuremberg s'empresse, avec quelque dégoût, de traverser la grande place neuve, sillonnée de tramways, qui s'étend jusqu'aux remparts ; il franchit la porte : dès lors il est dans le jardin clos. Il se met en état de grâce pour pénétrer au cœur de la ville, monter au château, revenir dans le cercle étroit où sont rassemblés l'hôtel de ville, la Belle-Fontaine, l'église de la Vierge et celle de Saint-Sébald. Il en sort pour aller jusqu'au Tlergaertner Tor s'attendrir, comme fit autrefois Narrey, sur la médiocrité de la maison de Durer, et le soir, il le consacre à rêver au bord de la Pegnitz, près de la passerelle du Bourreau. Il s'emplit les yeux de pignons. Dans l'air lui arrivent par bouffées des réminiscences des /Maîtres Chanteurs, Hans Sachs avec son tablier de cuir, et la poésie jaillissante que lui a prêtée "Wagner. Il croit, tout naïvement, pendant plusieurs heures, avoir revécu ce qu'il appelle le Moyen Age. Et désormais ce Moyen Age colorera pour lui l'œuvre d'Albert Durer.

Or Albert Durer est né en 1471; il a vécu à Nuremberg pendant les dernières années du XVe siècle, et les premières du XVIe. Quelle impression pouvait faire alors sur lui sa ville? Si l'on voulait en juger sainement, je crois bien qu'il faudrait franchir à nouveau, mais dans le sens opposé, les remparts, et aller faire un tour dans la ville moderne de commerce et d'industrie qui encercle de toutes parts le vieux Nuremberg. Quand nous parlons en France du Moyen Age, nous pensons au XIIe, mais surtout au XIIIe siècle, qui marque l'apogée de notre architecture et de notre civilisation. Or, de ces époques il reste relativement peu de choses à Nuremberg : en tout cas pas une maison n'a subsisté. Durer avait devant lui une ville relativement neuve, qui s'était développée avec une rapidité telle qu'un auteur a pu comparer sa croissance à celle des villes américaines modernes. Songez qu'au début du XIe siècle Nuremberg n'est même point mentionné. La ville grandit d'abord

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