‹ Albert DurerChapitre 3 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

lentement, péniblement, autour de son château. Il faut attendre le milieu du XIIIe siècle pour qu'elle éprouve le besoin de briser sa première enceinte — une enceinte de village. Et les nouvelles murailles se construisent péniblement. M. ais voilà que, soudain, approximativement vers le milieu du XIVe siècle, le rythme, lent jusqu'alors, se précipite. La seconde enceinte n'est pas finie qu'on en commence une nouvelle, et l'aire qu'elle enferme n'est pas loin de doubler la surface de la ville. De i55o à la fin du XVe siècle on bâtit fiévreusement. La vieille ville est modernisée, autant que faire se peut. Les deux principales églises, Saint-Laurent, et surtout l'antique Saint-Sébald, sont agrandies. On démolit le quartier des Juifs pour y ménager la place où l'on élève une église nouvelle, où l'on dresse la Belle-Fontaine. Tout cela ne se fait pas au hasard. S'il faut entendre par une ville du IVloyen Age, une ville où les rues sont mal alignées, où les maisons s'en vont de guingois, où le tracé ne connaît d'autre règle que le caprice des particuliers, Nuremberg répond bien mal à cette définition. Sauf dans le petit noyau qui entoure le château, les percées sont relativement larges et droites. D'ailleurs au milieu du XVe siècle, la ville a une organisation d'urbanisme avec un conseiller pourvu d'un traitement et chargé de surveiller les travaux, et un conseiller technique qui le seconde. Les particuliers sont soumis à toutes sortes de servitudes quand ils bâtissent. En même temps, les travaux d'utilité publique se multiplient : on reconstruit en pierre les anciens ponts de bois, on entreprend de grands travaux de pavement. On s'empresse aux ouvrages d'utilité publique; l'hôtel de ville est renouvelé et les magasins et les docks s'élèvent.

L'époque où Nuremberg a reçu le caractère que nous lui voyons aujourd'hui (bien qu'à vrai dire la plupart des maisons aient été refaites au XVIe siècle), c'est donc celle qui s'étend du milieu du XIVe siècle au début du XVIe. Il n'est pas très légitime de

parler du Moyen Age. Les meilleurs historiens allemands et, en particulier, Dehio, ne cessent de protester contre le préjugé qui y incorpore cette période, tandis qu'il faudrait en faire une unité bien indépendante, ayant ses caractères propres, aussi parfaitement distincts du Moyen Age des cathédrales que de la Renaissance. L'Allemagne, et, en Allemagne, plus spécialement les villes commerçantes, ont connu alors une brève apogée de richesse et de développement bourgeois, un art dépourvu sans doute de la distinction aristocratique du haut Moyen Age, mais luxuriant, abondant, maniéré, espèce de préfigure du baroque, et qui paraît s'accorder foncièrement aux tendances de l'âme allemande.

Quelque soit, donc, notre sentiment actuel, le jeune Durer, dans sa ville, une ville de vingt mille habitants, l'une des premières d'Allemagne, se promenait parmi les chantiers ouverts et les maisons neuves. Nous voilà loin du cadre étroit et vieillot qu'on imagine.

Et le milieu? Les hommes qu'il rencontre : ces artisans poètes, ces bons bourgeois calmes, rêveurs, et souriants. C'est à sa bourgeoisie que Nuremberg doit la fortune, à son esprit d'initiative, à son génie commercial. Mais ce n'est pas bourgeoisie qu'il faut dire : c'est patriciat. Nuremberg est une oligarchie. « Inter omnes Germaniae civitates, sola haec optimatum subest imperio », écrit Pirkheimer. Et quand Christophe Scheurl veut parler du gouvernement de sa ville, il ne peut le comparer qu'à celui de Venise. Il y a environ quarante familles qui, par droit de naissance, forment le Conseil étroit et se partagent tous les pouvoirs. Sont-elles nobles? Peut-être, à l'origine. Mais si, hors Nuremberg, on regarde avec un certain dédain ces marchands, à qui le droit de tournoi est contesté, dans leur ville ils sont les maîtres absolus. Ils ont des armes, le casque et le sceau, peuvent recevoir des fiefs et devenir chanoines. Dans les églises, sur les maisons, leurs blasons s'étalent

Page 1