‹ Albert DurerChapitre 53 sur 99 · LE RETOUR A LA GRAVURE · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA GRAVURE

ANS ses lettres à Jacob Heller, Durer se plaignait du lent « pignochage » (klaùbeln) de la peinture. Cela paraît un paradoxe quand on songe au minutieux travail du cuivre. iVLais il faut l'en croire sur parole. Son habileté technique, le burin en main, lorsqu'il travaillait, sans tâtonnements ni retours, était si prodigieuse, que la gravure lui paraissait un délassement ; la peinture, avec laquelle il était moins familiarisé, une fatigue. Il prétendait d'ailleurs qu'avec la gravure, il eût été plus riche de mille florins. C'est possible : j'ai déjà dit que les mécènes allemands n'étaient pas à comparer avec les princes italiens. Et peut-être que la quantité de ces marchandises, que Durer faisait vendre dans les foires, rendait plus que la qualité. Tout de même, Durer n'était pas très malheureux, en dépit de ses gémissements coutumiers. En i5oo,, deux mois avant d'écrire cette lettre, il venait d'acheter une maison proche des remparts, sa fameuse maison du Tiergaertnertor, confortable demeure bourgeoise, et ce n'est pas l'indice d'une très grande

misère ; l'année suivante il la libérait d'une hypothèque à laquelle elle était astreinte. Et tout de même il gardait sa part de la maison paternelle.

Pourtant lorsqu'il annonçait qu'il se consacrerait désormais à la gravure, il devait tenir parole. Brusquement il cesse de peindre, et il entreprend une production d'ouvrages en blanc et noir si abondante qu'il faut la qualifier d'industrielle, bien que son mérite soit peut-être supérieur à ce qu'il avait donné jusqu'ici. A cette volteface y eut-il d'autres raisons que des raisons financières? Durer ne nourrissait-il pas, au fond de lui-même, une espèce de rancune contre la peinture, en constatant la disproportion du temps et du soin qu'il y consacrait, aux résultats qu'il obtenait, lorsqu'il se soumettait à son propre jugement, le plus sévère de tous? Peut-être.

Son premier soin de bon administrateur est de tirer parti de ce qu'il a dans ses cartons : Durer ne laissait jamais rien perdre. En l'an i5n il republie Y Apocalypse, en la dotant d'un frontispice, et presque en même temps il donne la Vie de la Vierge et la Grande Passion, qu'il vient de compléter. Les deux nouvelles planches de la Vie de la Vierge, la Afort et Y Assomption ne sont pas des meilleures, elles ont une froideur passablement académique et l'on y regrette la bonhomie, le charme des planches de i5o6. Mais l'effort qu'il fournit pour la Grande Passion est plus heureux. La Cène, Y Arrestation de Jésus, le Christ dans les limbes, la Résurrection, montrent un idéal très différent de celui des anciennes planches. Durer sait maintenant composer une gravure de grand format, la meubler sans l'encombrer, lui donner une hiérarchie. Et l'élément, qui lui sert d'ordonnateur, c'est celui qu'il a appris à connaître à Venise : la lumière. 11 ne s'en sert plus pour détailler les formes individuelles ; il l'utilise par larges partis, de façon à concentrer l'intérêt de la composition sur le sujet principal. S'il veut marquer l'ombre, il ne s'inquiète plus que les hachures suivent les formes : sans perdre leur parallélisme

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