CHAPITRE SIXIEME
elles franchissent les plis des vêtements. Par cette savante économie, sa planche acquiert bien plus de profondeur, avec un aspect beaucoup plus léger. Plus de trous noirs qui se creusent un peu partout et dispersent l'intérêt. Dans les nouvelles planches les noirs francs sont plus rares; surtout ils sont amenés et nécessaires. Une certaine mode fait préférer la rudesse des planches de 1498 à l'harmonie de celles de i5io. Il semble que ce soit une injustice. Le dessin de Durer s'est apaisé, il ne s'est point banalisé. La ligne conserve toute sa force d'expression, tout son caractère. JVtais on relève visiblement l'intention d'ennoblir la figure du Christ, en vivifiant le récit évangélique par les souvenirs de l'antiquité : « De même que les anciens, écrivait-il, ont donné la plus belle forme humaine au faux dieu Apollon, ainsi nous donnerons les mêmes proportions au Christ, notre Seigneur, qui est le plus beau du monde. » C'est un Apollon, en effet, le Christ triomphant de la Résurrection. On fait plus que se priver d'une jouissance d'artiste, si on l'immole aux oeuvres du début de Durer : on néglige l'un de ses grands rêves, celui qui le fait communier le mieux avec l'âme de son temps.
Cette même année i5n est décidément celle que Durer a choisie pour jeter sur le marché sa production ancienne et nouvelle ; elle voit encore paraître sa plus longue suite de gravures : les trentesept estampes de la Petite Paddlon sur bois. .Manifestement c'est d'abord une œuvre populaire : le format et la technique suffiraient à assurer cette destination, le ton du récit la confirme. Durer conte directement, simplement : il illustre pour les simples l'histoire du Christ. Il laisse aller sa plume sans études préalables, confiant dans son énorme acquis et dans les ressources de son caprice. Aussi voit-on reparaître ce que l'on pourrait appeler certains tics de jeunesse, dont il se garde généralement à cette époque : les plis cassés, l'exagération du caractère expressif de la ligne. Parfois des négligences feraient croire que tels personnages sont antérieurs et non
postérieurs à ceux de la Vie de la Vierge. Mais cette spontanéité ne se traduit pas toujours par une perte : trop souvent, elle manque dans les ouvrages plus travaillés de Durer. Rarement il a été plus sensible au charme féminin que dans l'Eve de la première estampe, qui prélude par le Péché originel aux souffrances du Christ. Eve, les jambes un peu croisées, un pied reposant sur la pointe, suspend au cou d'Adam, d'un geste caressant et jeune, un corps à la fois plein et svelte. Ailleurs c'est le mouvement d'humble surprise par lequel Pierre passe la main sur son front, en voyant son maître courbé devant lui, et lavant ses pieds. Et c'est la grandeur pleine de mansuétude du Christ jardinier, apparaissant à la Madeleine. Surtout c'est l'abandon, le poids infini du corps du Christ détaché de sa croix, et qu'un serviteur a reçu sur ses épaules. Il faut avouer que ce sont un peu là rencontres de fortune. Il est plus que probable que Durer considérait la Petite Paddion comme une de ses œuvres mineures, d'un caractère assez commercial. Ce n'est point un de ses cadeaux familiers durant son voyage des Pays-Bas, alors qu'il n'hésite pas à offrir aux connaisseurs son plus ancien ouvrage : X Apocalypse. Encore une fois, il y a toute une partie de ses gravures sur bois dont Durer ne paraît pas faire grand cas. Cela est bien caractéristique pour une planche de cette époque : la Sainte famille. Le personnage de gauche est de proportions monstrueuses. Son buste est démesurément grand par rapport à ses jambes. L'anomalie est aisément explicable : sur le dessin correspondant ce personnage est debout ; l'artiste l'a grossièrement accommodé pour en faire un personnage assis. Mais c'est Durer, et un Durer en pleine maturité, en plein talent, qui fait, ou laisse, éditer une gravure qui contient cette négligence.
Rien n'est si instructif à cet égard que de comparer à la Petite Paddion sur bois, la Petite Paddion sur cuivre dont dix planches sur seize portent la date de i5i2. Elle est composée beaucoup plus « à