‹ Albert DurerChapitre 81 sur 99 · SUR LA DATE DES PREMIERS CUIVRES DE DURER · texte numérisé non relu

SUR LA DATE DES PREMIERS CUIVRES DE DURER

Le classement des premiers cuivres de Durer est l'objet de discussions, où les critiques ont perdu l'espoir qu'un fait nouveau les vienne un jour départager. La tentative la plus remarquable a certainement été celle de Kcehler (1897). A vrai dire, Kœhler ne se préoccupe guère que d'établir une ducceddion de planches. Or ce n'est qu'un aspect de la question : la fixation des dates en serait un autre. Dans son ouvrage récent (1919) sur ALberl Durer graveur et deddlnateur de bois, Friedlaender a donné une liste très différente de celle de Kcehler, et, à mon avis, beaucoup moins satisfaisante. Par exemple, tandis que, chez Kœhler, Y Enfant prodigue est classé au n° 5, très antérieurement aux Quatre Sorcières, qui occupent le n° 14, Friedlaender recule Y Enfant prodigue jusqu'à l'année 1498, où il se trouve postérieur aux Quatre Sorcières (qui, on le sait, sont datées de 1497)- De même, des œuvres comme la Promenade se trouvent en partie contemporaines des cuivres mythologiques, comme les Quatre Sorcières ou le Rêve du Docteur, et en partie postérieures. Or, c'est une conclusion bien difficile à admettre. Sans doute j'ai insisté moimême sur la simultanéité de sujets très différents dans l'œuvre de Durer. Mais tandis qu'il est assez facile d'admettre que Y Apocalypse soit contemporaine des Quatre Sorcières, il ne s'agit plus ici de différences d'inspiration, mais de conception artistique. J'ai l'impression qu'à force d'étudier de près Durer on a fini par fermer les yeux au style général des cuivres, pour s'inquiéter uniquement de détails

x63 ALBERT DURER

infimes dans la forme du monogramme et dans la technique, auxquels on attribue peut-être une valeur excessive.

J'avoue également que je répugne à admettre la date de 1496 comme origine des travaux sur cuivre de Durer (si l'on met à part le Violent). D'où vient cette date? De ce que la Sainte Famille à la Sauterelle est Communément acceptée comme étant la première planche de Durer, et qu'elle doit être postérieure au voyage d'Italie, parce qu'on y voit une barque à forme de gondole et dirigée par un marin qui la manœuvre à la façon d'un gondolier. La date suppose donc :

i° Qu'on admet sans conditions le voyage en Italie de 1496. Or c'est une hypothèse séduisante, en faveur de laquelle on a pu apporter uniquement des fragments de preuves.

20 Qu'une barque semblable n'a pu être dessinée que par un artiste qui connaissait l'Italie. Or cette assertion est bien aventurée. La barque est-elle bien une gondole? Ce n'est que probable. Ne conduisait-on ainsi les barques qu'à Venise? Durer, surtout, ne pouvait-il avoir sous les yeux la représentation d'une gondole?

Si l'on accepte la date 1496 comme celle des débuts de Durer dans l'art du cuivre, on est conduit à accumuler dans le court espace de trois années : 1496, i497> 149&> une quantité d'œuvres hétérogènes de technique et de conception. Et l'on arrive ainsi à un point de vue au moins bizarre sur l'évolution de Durer : voilà un jeune homme qui s'en va voyager pour se mettre à l'école d'un graveur sur cuivre, Schcengauer, qui est manifestement impressionné par un autre graveur sur cuivre (à la pointe sèche, il est vrai), le Maître du cabinet d'Amsterdam, et qui, pour lui-même, se contente de dessiner des bois, sans avoir l'idée d'imiter la technique de ses maîtres. Et j'ajoute que cet étrange apprenti est orfèvre et par suite familiarisé avec le travail des métaux!

Page 1