‹ Albert GiraudChapitre 1 sur 6 · Albert Giraud · texte numérisé non relu

Albert Giraud

I Fioretti. Les petites fleurs de la vie du petit pauvre de J. C. Saint François d'Assise. Paris, Bloud. deux vol.

S. François d'Assise dans la légende et dans

l'art primitifs italiens. Bruxelles, Van Oest. un vol. illustré

Thierry Bouts, Bruxelles, Van Oest. un vol. ill,

Pinturicchio, Paris, Laurens. un vol. ill.

Thomas Vinçotte (en coll. avec M. P. Lambotte) un vol. illustré, Bruxelles, Van Oest.

Emile Verhaeren : collection des Grands Belges.

Julien Dillens : collection des Grands Belges.

A paraître prochainement :

Poussières du chemin. Par les routes d'Italie et de Flandre. Bruxelles, Lamertin. un vol.

Heures sombres. Dans les ténèbres de la culture allemande, un vol.

L'art et les artistes belges en Italie aux siècles

passés. un vol.

En marge de la réalité. un vol.

Victor Rousseau (coll. des Grands Belges). un vol.

(°loLO

i la critique voulait appliquer strictement à l'étude de la personnalité et de l'œuvre d'Albert Giraud la théorie déterministe de Taine, elle se trouverait fort embarrassée. L'artiste, cer-

tes, n'est qu'un phénomène comme un autre, et qui n'est pas plus susceptible de gestation spontanée. Dès lors, il ne fait pas doute que les influences de la race à laquelle il appartient, du milieu et du moment où il est apparu, aient dû agir sur lui. Cependant, les exceptions qui se présentent à l'esprit sont foule, et on ne peut s'empêcher de songer, pour les justifier, que les anomalies ne sont pas moins fréquentes, sans doute, dans l'humanité que dans le reste de la nature.

Giraud est d'origine flamande. Il est flamand, fils de flamands. Il est né en 1860, à Louvain, capitale d'une région, le Hageland — la terre de Hage — dans le nom de laquelle s'est perpétué le souvenir des lointaines invasions germaniques. Son enfance et son adolescence se sont écoulées en cette ville, dans une ambiance fortement imprégnée de l'esprit du terroir.

Interrogez, pourtant, l'œuvre du poète. Vainement y chercherez vous trace de ses hérédités, à moins que vous ne situiez l'action de celles-ci dans le tact raffiné et subtil de la couleur, dans le goût du faste et dans la sensualité gourmande dont elle témoigne en nombre de ses pages. Peut-être faudrait-il ajouter : dans la forme chatoyante, un peu trop chargée d'images, dont il a usé, durant une certaine période, si cette phase de l'évolution de son art ne devait pas être mise en relation avec des influences littéraires dont tous les écrivains con-

temporains, en France et en Belgique, ont plus ou moins subi l'entraînement.

Tout, pour le surplus, semble dénoter chez lui des atavismes latins. Nulle part, ni dans la nature de ses inspirations, ni dans la conception de la vie dont elles sont l'expression, on ne surprend rien qui dénonce nettement des affinités profondes avec la mentalité du peuple duquel il est issu. Cependant, en cherchant à aller plus au fond, à percer jusqu'au tempérament primitif qui, pour chacun de nous, détermine, dans une large mesure, les voies de notre développement et les manifestations de notre personnalité, on se laisserait aller à souligner chez Giraud, comme un trait originel, — trait que la vie a accentué — ce mélange d'orgueil et de timidité, ce quelque chose de farouche, de défiant, qui fait que, parfois, il se reprend, se retire, se soustrait brusquement à la curiosité ou, même, à la sympathie.

Ce n'est pas le lieu d'essayer une psychologie du Flamand. Pour la signifier en bref, il suffira de dire que Verhaeren, tout autant par ses défauts que par ses qualités, était essentiellement représentatif du génie de sa race. Ce grand poète était fort dépourvu de tous les dons de mesure, de clarté, d'harmonie, et aussi d'ironie, de tous les genres d'esprit proprement^ essentiellement français, qui, dès ses débuts, se manifestent chez Giraud. Tellement que c'est en souriant que l'on écoute la prière que, sur le tard (la Frise empourprée, 1912), en véritable artiste qu'il est, c'est à dire en artiste plus épris de l'art que de lui-même, et toujours insatisfait de l'œuvre accomplie, il adresse à Mercure :

O Dieu svelte coiffé du capet des bergers !

Si tu m'as reconnu parmi les étrangers.

Et si mon chant, malgré ses faiblesses, t'agrée,

Incline sur mon front ta baguette sacrée

Kt pour récompenser celui qui te comprit

Délie en même temps mon corps et mon esprit ! D'un cœur compatissant accueille ma demande : Délivre mon parler de la lourdeur flamande Et préservant mes vers du jargon redouté, Donne-moi la maîtrise avec la liberté !

Voila pour la race. Quant au milieu et au moment ?... A en juger d'ensemble, sommairement, il est probable que l'on serait induit à quelque injustice. Ce que l'on aperçoit, si l'on se reporte à un demi-siècle en arrière, c'est un pays admirablement laborieux, attaché avec ténacité à se grandir dans le commerce et dans l'industrie, et dont l'activité intellectuelle se dépense, pour une part importante, en des luttes politiques mesquines ; un peuple très positif, d'un sens fort rassis, qui, par inclination traditionnelle, s'intéresse aux Beaux- Arts — peinture et musique surtout — mais chez lequel les lettres sont en fort mince honneur. Elles ne sont, d'ailleurs, représentées, alors, aux yeux du monde officiel et de la bourgeoisie cultivée, que par d'affligeants rimailleurs, poètes de caveau, compilateurs, ourdisseurs sinistres de cantates, grands hommes ou nullités, selon qu'ils étaient célébrés par les gens de leur parti ou honnis par ceux du parti adverse.

C'était le règne des médiocres. Ees idées trop hautes et les hommes trop fiers ne pouvaient rencontrer en Belgique que le sourire gouailleur du sens commun satisfait de lui-même et le dénigrement égalitaire, ennemi instinctif de toute supériorité. Notre patrie a montré depuis, pour la joie de ses enfants, que l'événement seul lui avait manqué pour révéler une âme égale à tous les dangers, et capable de se mettre sans effort, avec une simplicité prodigieuse, au niveau des héroïsmes les plus sublimes qu'ait rapporté l'histoire. Mais, auparavant, on ne la connaissait pas, et, peut-être, ne se connaissaitelle pas elle-même.

Tel qu'il était ou qu'il paraissait être, à cette époque,

le pays n'était guère fait pour favoriser l'éclosion d'un poète. Il n'avait point souci de poètes, créatures de luxe, mais d'hommes d'action, hardis à l'entreprise, inaccessibles à d'autres séductions qu'à celles du succès et du profit. Octave Pirmez, le rêveur lucide des Heures de philosophie, le flâneur enchanté des Jours de solitude, achevait sa vie, ignoré, dans l'isolement altier de son château d'Acoz. Son œuvre, chère à quelques artistes, n'avait rencontré que le silence opaque de l'indifférence, ce même silence mortel qui devait accueillir le merveilleux Thyl Uylenspiegel, de Decoster, et les premiers ouvrages de Lemonnier.

Il faut confesser, il est vrai, que les grands artistes ont plus souvent connu, d'abord, l'opposition que l'applaudissement. En quelque pays que ce soit, il est funeste de troubler les habitudes ou de ne point suivre, docilement, les voies consacrées. Ht, plus que tout autre novateur, l'artiste est insolite ; et plus que tout autre artiste, le poète... Le sculpteur, le peintre, le musicien peuvent, à quelque égard, tomber dans la définition de l'utilité, mais, le poète lyrique ?...

Un j eune poète, anxieux, sans doute, des mouvements dont il se sentait agité, inquiet de se trouver par, le cours habituel de sa pensée, presque étranger à son entourage, interrogeait un de ses aînés : « A quoi sert la poésie ?... » Et l'aîné, s'il n'avait craint de désenchanter la grâce et les élans de ce printemps, aurait été tenté de répondre : « La seule excuse de la poésie, j'entends de la poésie qui n'est, ni erotique, ni bachique, ni satirique, ni même mystique, c'est qu'elle ne sert à rien ! qu'elle est magnifiquement inutile, ou même, pis qu'inutile, nuisible !... »

Nuisible, sans aucun doute, à ceux que cette sirène ensorcelé, énervant en eux le sens et l'appétit de la vie active. Mais, combien davantage au poète lui-même !... Assujetti, comme quiconque, au contact des réalités,

il a, au milieu d'elles, la posture d'un éternel dépaysé, séparé qu'il est d'elles par lui-même, par sa pensée excentrique et son incompatible sensibilité... Il est vagabond dans un monde bien ordonné, où chacun est à sa place ; étranger et oisif dans une cité travailleuse et égoïste. Il passe, distrait, déconcerté, venant comme à regret il ne sait d'où, pour s'en aller, nostalgiquement, ailleurs, il ne sait où... Il est tel, objet d'étonnement et de défiance, car, tout en vivant, néanmoins, la vie de tout le monde, tout en étant journaliste, bureaucrate, en gagnant son pain enfin, comme tout le monde, il ne fait jamais que se prêter... Quoi qu'il fasse, dans le commerce positif de l'existence, et quelque attention qu'il paraisse lui apporter, il ne saurait y être que furtif. Kn vérité, il n'est qu'à lui-même, à son rêve intérieur, tout fait d'illusions qui apportent avec elles leur propre déception ; à son rêve qui, illusion ou déception, ombre ou lumière, recèle pour lui un toujours égal enchantement.

Iya pensée chante si haut en lui, qu'il ne se peut qu'il n'en soit grisé et n'en prenne de l'orgueil... Mais, n'ayant point de vanité, il arrivera qu'il souffre de sa singularité autant qu'il en jouit. Il adviendra aussi, selon les heures et les conjonctures, qu'intimidé, il s'en cache, ou que, blessé, il venge sa blessure, s'il a de l'esprit, avec de l'ironie.

L,a beauté est sa loi ; l'idéal, sa matière. Cependant, le secret de toute beauté est enfermé dans la vie ; le secret de tout idéal, dans la réalité. Mais, cet idéal, cette beauté, auxquels la réalité et la vie ont donné, et sont seules à pouvoir donner substance, en fait elles les offensent sans cesse, ou, davantage encore, elles les renient, ne s'y reconnaissant pas... Contradictions insolubles ! Et qui font que le poète finit par se sentir seul contre tous, exclu d'une communauté où il ne rencontre d'affinités que superficielles, de compréhensions qu'apparentes.

Impuissant, pourtant, à s'abdiquer lui-même, à se dépouiller de son propre être, il s'enferme dans la solitude hantée de son œuvre, dans une œuvre qui est tout à la fois négation et affirmation de la vie ; où le rêve, souvent, n'est que de l'action réfrénée et meurtrie; où le monde est en même temps repoussé et célébré — nature, art, sentiment — avec toute la passion d'un désir inassouvi...

Ville de notre cœur où jadis nous chantâmes, L'ivresse des vingt ans et de la liberté ! Ville du clair savoir où tant de jeunes âmes Mêlèrent en s'aimant leurs rêves de beauté !

(A ma Ville natale. Le Laurier.)

Le poète évoque ainsi, dans un sentiment de piété filiale, à l'heure tragique où les bandes teutonnes venaient de la livrer au sang et à la flamme, la vieille cité ducale, riche de gloire et d'antiquité, au sein de laquelle s'étaient écoulées ses années d'enfance et de jeunesse. Années dont le souvenir n'a cessé, d'ailleurs, de l'accompagner à travers toute sa carrière, et qui surgissent, de loin en loin, fascinants fantômes, réminiscences de candeur enfantine, regret d'une existence faite de paix et de quiétude provinciales, au milieu d'inspirations où la vie a mis toutes ses fièvres, ses lassitudes et ses amertumes (i). C'est à Louvain même, à la vieille Université catholique, à l'Aima Mater, que Giraud commença les études de droit qu'il ne devait jamais parachever.

Il y rencontra des jeunes gens, Verhaeren entre autres, animés comme lui d'ambitions littéraires, avec lesquels il rédigea un petit journal « estudiantin », la Semaine, dont, plus d'une fois sans doute, les allures et les audaces inquiétèrent les autorités académiques. Toute la bande

i) Hors du Siècle : Soir de province. — La Frise empourprée : Nuit de province ; la Nuit de la Saint-Jean.

entreprenante ayant émigré dans la capitale, vers 1880, peu après la Jeune Belgique faisait son apparition. Max Waller, être charmant, plein d'élégance et de verve, paré de toutes les grâces et, si l'on ose dire, de toutes les impertinences de la jeunesse, était l'habile berger du fantaisiste et ombrageux troupeau des collaborateurs de la revue. En octobre dernier, on inaugurait à Bruxelles le mémorial élevé au fondateur de la Jeune Belgique. Il semble qu'il soit tout dédié à la jeunesse, ce monument, par la physionomie juvénile de Waller qui se profile sur son piédestal, par la figure de la Muse enivrée qui le couronne. Délicieuses images qui, sous le ciseau frémissant du maitre des expressions spirituelles, Victor Rousseau, ont pris forme tout ensemble de commémoration du passé et d'incantation de l'avenir... A l'occasion de cette cérémonie, Giraud évoqua les origines de la Jeune Belgique, et dit le rôle de chef vaillant, enjoué, espiègle, souv entes fois diplomate, qu'y joua l'ironiste sentimental qu'était Waller.

En regardant le monument, qui mettait sa nouveauté dans le dépouillement automnal du j ardin public où il est érigé, en écoutant la voix mordante et nuancée du poète, nous songions au rôle qui lui était échu, à lui-même, dans les destinées de cette revue, à l'heure surtout où aux luttes du début, pour la dignité et l'indépendance des lettres en Belgique, avaient succédé des combats, autrement âpres et envenimés, pour l'intégrité de l'art littéraire.

Dans les dernières années du XIXe siècle et dans les premières de ce siècle-ci, la jeune littérature en France, et, par ricochet, dans certains milieux, en Belgique, fut agitée de mouvements étranges. Il semblait que la nouvelle génération qui se manifestait, à Paris, eût, dans son ambition d'originalité, résolu de créer de toutes pièces une littérature à laquelle, certainement, on n'aurait pu reprocher de rien devoir à la tradition !...

Le sot préjugé qui veut que l'on parle pour être entendu paraissait avoir fait son temps. On tenait en grand dédain les opérations logiques de l'esprit et l'ordre naturel du langage. On n'avait cure d'idées, d'ailleurs, mais seulement de sensations, et de sensations qui ne devaient s'exprimer ou, pour mieux dire, subtilement se suggérer, que par le truchement de mots incohérents, choisis, non point en conséquence de leur signification, mais en raison de leur consonnance, de leur aspect typographique ou de la couleur qu'on leur prêtait !

Toutefois, ce n'était là qu'une des modalités de la crise très complexe que subissaient les jeunes lettres françaises, crise dont nous avons essayé, à propos de Verhaeren, de déterminer quelques-unes des causes. L'aspiration vers un art plus raffiné dans l'expression et dans le sentiment était, du reste, générale, et elle dominait l'activité de toute la nouvelle génération littéraire. L'exemple agissait dans le même sens, des maîtres, Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, J. K. Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Mallarmé, que l'admiration des jeunes vengeait des incompréhensions de la foule et des arrogants mépris de Zola.

Ce n'est pas le lieu de tenter une esquisse de la singulière histoire littéraire de cette période. Il suffira de dire, pour notre objet, que le symbolisme fut une des manifestations de l'état d'esprit morbide qui régnait, et qu'il engendra, par une espèce de scissiparité, quantité d'écoles novatrices, évolutiste, instrumentiste, idéo-réaliste, etc. dont les théories et les œuvres se recommandent de la même obscurité.

La matière et les moyens littéraires ne manqueront jamais à la France. Sa richesse foncière, dans ce domaine, lui permet de se livrer sans danger à des expériences, fussent-elles absurdes. Ses forces étant inépuisables, elle peut, sans compromettre l'avenir, les gaspiller, en se laissant séduire à l'aberration, en cédant, un instant,

à d'excentriques fantaisies. Ses jeunes écrivains s'égaraient à plaisir dans les labyrinthes de systèmes nébuleux, faisaient abnégation de leur pensée, démantibulaient le mécanisme de leur incomparable langue, pour s'efforcer de donner corps à on ne sait quel art d'inconscience et de bégaiement... Mais, le temps devait venir, qu'ayant épuisé leurs fougues d'extravagance, que s'étant, pour le surplus, assouplis en se livrant à des acrobaties verbales compliquées, ils nous sont réapparus, rendus à la tradition qui avait, quand même, survécu en eux, avec des œuvres de saine beauté, tout enveloppées du rayonnement du clair génie latin.

Mais en Belgique ?... L'influence néfaste des sophismes en vogue s'y était propagée rapidement, et y avait suscité une véritable épidémie d'insanités. Ces hétéroclites conceptions y avaient trouvé des prôneurs enthousiastes et nombre d'adhérents, ferments maladifs qui n'attendaient pour germer qu'un bouillon de culture propice : poètes, esthètes, à l'ignorance infatuée desquels l'amorphisme offrait une occasion inespérée d'affirmer leur personnalité !... Il se trouva, malheureusement, quelques écrivains notoires qui, trompés par leur amour de la liberté artistique, couvrirent de leur autorité les grotesques productions qui ressortissaient à ce que la Jeune Belgique définit du qualificatif trop mérité de Macaque flamboyant.

Nos lettres naissantes allaient-elles être empoisonnées, dès leur principe, par le succès auprès des timorés, auprès de tous ceux qui redoutent de passer pour des imbéciles s'ils n'admirent pas la robe imaginaire du roi, des élucub rations ineptes de la légion de primaires qui faisaient parade et tumulte dans les petites revues et les cénacles ?... L,a Jeune Belgique, principale ouvrière de la renaissance littéraire, en Belgique, entreprit sans hésiter les hostilités, et, malgré les outrages et les méconnaissances, poursuivit sans défaillance ses campagnes

pour l'assainissement de notre littérature, et ses efforts pour rappeler nos écrivains égarés au respect d'une langue, dont ils ont le devoir d'user avec d'autant plus de scrupule qu'elle n'est pas leur, et qu'ils l'emploient dans un milieu étranger à celui de sa formation.

Giraud fut l'ardent protagoniste de ce bon combat. Ils ne perdront pas leur temps et ne se procureront pas un médiocre agrément, les curieux qui se donneront la peine de parcourir la collection de la Jeune Belgique. Ils y trouveront, à côté de caractéristiques spécimens d' œuvres, retournées, depuis, au néant, avec leurs auteurs, une longue suite d'articles de Giraud, nets, vibrants, incisifs, et dont les lucides enseignements n'ont pas cessé de valoir, indépendamment des circonstances qui les ont dictés. Polémiste redoutable, armé du bon sens étincelant et de la douce et dardante ironie du poète, il polarisa, en quelque sorte, sur sa personne, des inimitiés et des rancunes qui, en certaines occasions, prirent les formes les plus odieuses.

Faut-il dire qu'il n'en prit point souci, et que rien, ni dénis de justice, ni basses avanies, ne put intimider, jamais, la libre expression de sa pensée ? Et, à ce propos, se réveille naturellement dans la mémoire l'apostrophe qu'il adresse à Henri Heine, dans le beau poème du Laurier qui lui est consacré :

Je t'envie, ô chanteur ! car on te hait, on t'aime.

Bt dans ce double hommage un grand cœur se complaît !

Marquons, pour conclure sur ce sujet, qu'il eut, finalement, la joie, sincère, encore qu'un peu narquoise, de voir la plupart des adeptes français du Symbolisme, de l'Idéo-Réalisme, etc. revenir à la voie de clarté qu'il n'avait jamais désertée...

Il se revit enfant, là-bas, en province, dans la grande et familiale maison, entre son père, figure honnête et calme de

riche commerçant, et sa mère, la douce, la simple, qui, aux jours dominicaux, faisait, à l'église, de longues dévotions. Il eut le soudain rappel de ses courses d'écolier au travers des rues bordées de vieilles demeures à carreaux de plomb, à pignonnants toits, sous la musicale pluie des carillons, qui laissent — du haut des tranquilles beffrois, desgouttesd'harmonie tomber. Et, dans cet intérieur somnolent, l'éclosion d'une âme de poète en lui, le miracle de deux placides commerçants dévots dotant leur fils d'une organisation d'écrivain ; la mort rapprochée du vieux, les bras pieusement croisés pour l'éternité ; son départ pour la grande ville, ce milieu naturel de son maigre et nerveux corps, de son intelligence qui quintessenciait. Oui, il se remémorait son visage d'alors, long, où les pommettes pointaient, où les yeux noirs, — entrecoupés d'un nez brusque, aux narines dilatées aspirant la vie — dégageaient, comme un fluide, la volonté ; oui, son visage d'alors, jeune, coiffé d'une chevelure dont l'or attirait celui du soleil...

Cette page du Scribe (1883), est-il besoin de le faire remarquer, nous offre quelques éléments auto-biographiques. Et le croquis de sa propre physionomie que trace le héros du livre, Jean Heurtaut, a bien la semblance d'une esquisse du portrait de l'auteur lui-même. Mais le portrait de Giraud, à cette époque, nous le possédons de la main du bon peintre Georges Iyemmen, témoin ami de ces années de début x) . Le poète nous apparaît là en silhouette, profil aigu et nerveux encadré entre la barbiche et l'abondante chevelure, avec une expression à la fois ardente et concentrée. Et, à dire vrai, il semble que l'on doive saisir là son expression la plus habituelle, à ce volontaire, à ce voluptueux, à cet amoureux de la vie, mais qui, toujours, les a emportées, vie, volupté, volonté, dans son rêve, pour les éprouver et les jouir davantage...

Le Scribe, c'est le poète, presque enfant encore, qui, en proie à une gestation douloureuse, se cherche lui-

1) Le portrait dont nous parlons est reproduit en tête de cette étude.

même. Il est possédé d'un dieu, mais d'un dieu voilé, inquiétant, qui est en lui, tantôt, illumination ; tantôt, obscurité, et dans la pleine communion duquel il ne parvient pas à entrer. Un nouvel être va se dégageant et se créant en lui, effervescent, tout en vouloirs impérieux, en contradictions irréductibles, en inconciliables désirs de vivre la vie et, à la fois, de la penser. Le génie, qui tressaille en lui, n'a été, jusque là, que presciences, pressentiments, dont il postule la réalisation... Cœur exigeant, intelligence dominatrice, il se meurtrit, cependant, au cours de cette parturition intellectuelle, à l'hostilité, à l'indifférence ou à l'incompréhension des autres. Il aime, il écrit, et la femme qu'il aime, les vers qu'il écrit, après l'enivrement initial qu'il a reçu d'eux, le déçoivent, car il aperçoit que ni l'une, ni les autres, ne sont uniquement à lui.

Drame tout intérieur, en réalité, que le jeune auteur a extériorisé en le projetant sur une scène romantique : Mirah, la femme perverse qui trahit ; Mariette, Davril, Lambouche, les amis ou les camarades, qui raillent ou qui gouaillent les aspirations devinées de Heurtaut, ne sont que les témoins inconscients de ce drame ; leurs propos ou leurs actes, que de fortuites occasions d'exaspération pour les doutes et les négations dont il s'intoxique ou s'insulte lui-même.

Premier livre, d'un style encore incertain, où l'on peut relever certaines innovations puériles, mais qui, avec tous ses heurts, ses fiévreux emportements, ses effusions lyriques, nous apparait comme singulièrement symptômatique. Jean Heurtaut, de la même volonté impétueuse, veut la vie et veut le rêve. Celle-là, à peine la connaitil ; celui-ci, à peine a-t-il pu, parfois, étreindre, un instant, ses formes enchanteresses et décevantes... Les fusionner ? les confondre ?... Impossible entreprise : Il faudra choisir : Être l'esclave de la vie ou bien le maître de sa pensée... Son génie choisira pour lui.

Jean Heurtaut exprime, quelque part, son dédain pour les vers parnassiens, « qu'à vingt ans tout poète rêve ». S'il avait pu se laisser charmer, un instant, par l'art superficiel et brillant des Parnassiens, Giraud ne s'y attarda pas longtemps. Certains des poèmes qu'il donna à la Jeune Belgique, vers l'époque où parut le Scribe, décèlent l'influence de Baudelaire. Tel, par exemple, celui qui est intitulé Absorption, qu'il reproduisit, en partie, depuis, dans la Guirlande des Dieux :

O femme, à mon désir du néant tu t'imposes !...

Influence parmi d'autres, celle de Hugo, de Leconte de Iyisle, parfois de Gautier ; influence faite d'affinités particulièrement profondes, mais destinée à ne laisser de traces que passagères, à se résorber peu à peu, dans l'épanouissement de l'originalité du poète. Simultanément, en effet, Giraud donnait comme une première et vive esquisse de sa personnalité lyrique en tournant les délicieux rondels de Pierrot lunaire (1883). Petits poèmes exquis, qui, dans leur allure paradoxale et le jeu alerte de leurs rimes, éveillent dans la pensée mille similitudes — flacons de cristal dans les facettes desquels la lumière joue, bijoux fantastiques qui seraient faits de sons et de reflets, statuettes modelées par on ne sait quel sculpteur ironique et sentimental, gestes de danse profilés dans une atmosphère de silence et de lune. . .

« Dans sa blanche toilette », ce Pierrot que Banville et Verlaine ont également fréquenté ; ce Pierrot est de la parenté du Pierrot de la comédie Italienne. Il en a la face poudrée de malice et d'étonnement, mais par moments seulement, par boutades, sa divine insouciance, son humeur friponne, gamine ou gourmande. Il maraude, il muse,il se moque de Cassandre, mais, chose inattendue, il advient aussi qu'il songe, et, même, qu'il s'assombrisse:

Pierrot de Bergaine s'ennuie :

Il renonce aux charmes du vol :

Son étrange gaîté de fol Comme un oiseau blanc s'est enfuie.

Le spleen, à l'horizon de suie Fermente ainsi qu'un noir alcool, Pierrot de Bergame s'ennuie : Il renonce aux charmes du vol.

La lune sympathique essuie Ses larmes de lumière au vol Des nuages, et sur le sol Claque la chanson de la pluie :

Pierrot de Bergame s'ennuie.

Pierrot lunaire c'est, la pièce liminaire du recueil nous l'annonce, un « théâtre de chambre », dont Breughel a peint « les volets »,

Shakespeare, les pâles palais,

Bt Watteau les fonds couleur d'ambre...

un théâtre dans le cadre flottant et minuscule duquel l'imprésario regarde surgir et passer, fantômes de sa propre pensée, les émanations funambulesques de sa songerie errante. Cassandre, Arlequin, Colombine y paraissent, mais les premiers rôles en sont Pierrot et la Lune ; Pierrot, le « long Pierrot » qui, léger et presque fluide dans son blanc costume, semble traverser ces poèmes, maintenu en équilibre par la cadence du vers, sur un rayon de lune, tendu comme une corde chimérique.

L'étrange fantasmagorie rit, raille ou se mélancolise ; elle se fait, se défait, sans cesse se métamorphose, se diapré ou se décolore, jusqu'au moment où le maître de la scène laisse tomber le rideau sur cet ironique épilogue :

Un rayon de lune enfermé Dans un beau flacon de Bohème Tel est le féerique poème Que dans ces rondels j'ai rimé.

Je suis un Pierrot costumé Pour offrir à celle que j'aime Un rayon de lune enfermé Dans un beau flacon de Bohème.

Par ce symbole est exprimé O ma très chère, tout moi-même :

Comme Pierrot, dans son chef blême, Je suis, sous mon masque grimé, Un rayon de lune enfermé.

Mais, ce n'est que pour un entr'acte. Le spectacle va bientôt recommencer, et Pierrot nous réapparaître. Et c'est Pierrot Narcisse (1887). « Comédie fiabesque » précise le sous-titre de l'ouvrage. A la sagacité du lecteur de discerner l'acception dans laquelle l'auteur entend le mot fable. S'il fallait chercher une moralité à une comédie lyrique, elle devrait résider dans la réponse aux questions devant lesquelles — à la fin de son monologue de la scène deuxième — Pierrot reste indécis :

Le rêve le plus fier vaut-il que l'on dédaigne La naïve douleur d'un cœur jeune et qui saigne ? Vivre ou rêver ! Rêver ou vivre ? Il faut choisir.

Vétéran du rêve, — il a vingt-cinq ans — il s'interroge ainsi, fasciné qu'il est encore par l'éclat, le charme, la fraicheur de l'être qui resplendissent dans les seize ans de ce novice de la vie, Arlequin.

Cette réponse nous est apportée par la scène finale de la pièce. Pierrot, commensal, avec Eliane, Arlequin et Mezzetin, du grave sénateur Cassandre, est resté seul, le repas terminé :

Iyes voilà donc partis... Je vais pouvoir me taire... J'ai trop vécu depuis ce soir... Je veux rêver, Redevenir mon maître, et me sauver Dans le silence auguste et fier de ma pensée.

Soudain, il aperçoit son reflet dans une glace, et halluciné, ravi par l'apparition inespérée d'un être, en tout semblable à lui et qui le comprendra, il se précipite vers lui, brise la glace, et rendu à lui-même, se relève, en s 'écriant :

Oui, je me suis tué : mais, comme je vais vivre !

Pierrot, ne croyez-vous pas, se fait illusion encore. Il est du rêve et il en restera. Rien ne pourra faire qu'il pactise avec la réalité, qu'il y adhère, qu'il s'y naturalise, cette réalité fut-elle même féerique, comme elle l'est à Bergame, où Eliane, entre Arlequin qui l'aime, et Pierrot, dont elle se dépite de n'être pas aimée, Cassandre qui régit doctoralement l'État, l'amusant Mezzetin, qui dévore en plaignant sa santé chancelante, et trois abbés, qui n'officient qu'à table, ont l'air de jouer la vie plutôt que de la vivre.

Quand même, tous ces gens-là ne sont pas de la race de Pierrot. De lui à eux, il ne saurait y avoir de rapprochement que précaire ; de communion que momentanée. L'indifférence de Pierrot a créé l'amour d'Eliane, un amour qui a cristallisé autour de la vanité offensée. Pierrot s'en est aperçu et le laisse entendre à la jeune fille. Elle nie, elle nargue, elle s'indigne, puis, tout à coup, emportée dans le tourbillon de son propre sentiment, elle avoue, elle s'humilie devant lui, elle s'offre... Vertigineux prestiges de l'amour ! C'est la vie, ce n'est que la vie, à l'appel tentateur de laquelle Pierrot est sur le point de céder, lorsqu'il hésite, recule, se dégage...

Pourquoi ?... — « Par crainte ». Crainte d'Eliane frivole et inconstante, pitié d'Eliane ; crainte et pitié de

lui-même, créature d'orgueil et de songe, rétive à tout joug, habile à l'illusion, mais plus encore au désenchantement... Et la scène, admirable de coquetterie, de colère, de passion soumise et de vaines larmes, trouve sa douce et inexorable conclusion dans ces paroles de Pierrot :

Écoute : il est deux races

Vieilles comme l'azur et comme la clarté :

I/une éprise de force et de réalité,

Belle, luxuriante, héroïque, ravie

Par la banalité spîendide de la vie.

Et cette race-là est celle des heureux !

L'autre est la race des rêveurs, des songe-creux,

Et de ceux qui, nés sous le signe de Saturne,

Ont un lever d'étoiles en leur cœur taciturne !

C'est la race farouche et douce des railleurs

Qui trainent par le monde un désir d'être ailleurs,

Et que tue à jamais la chimérique envie

De vivre à pleine bouche et d'observer la vie.

C'est la race de ceux dont les rêves blasés

Se meurent du regret d'être réalisés !

I/une est pleine de joie : et, l'autre*de rancune,

I/une tient du soleil, et l'autre de la lune :

Et l'on fait mieux d'unir l'antilope au requin

Que les fils de Pierrot aux filles d'Arlequin !

L,a fine silhouette de Pierrot s'est profilée une fois encore, par la suite, sur l'écran magique de l'imagination du poète. Déserté par la folle troupe de ses amis, Pierrot est resté seul, seul avec l'âne :

Et la bête levant vers le blanc révolté Des regards ignorants où la toute Bonté S'allume au clair foyer d'iuie âme sans envie

Pierrot réconforté plonge ses yeux rêveurs

Dans le ciel baptismal de ces grands yeux sauveurs

Et s'y lave le cœur des hontes de la vie.

{Pierrot et l'Ane. 1893)

Ne touchons-nous pas ici, presque sans nous en douter, le fond dissimulé de la sensibilité du poète « hautain » — selon l'épithète consacrée — de Hors du Siècle ? Hautain, parbleu', lorsque sa méditation s'arrête sur la laideur, la sagesse frelatée et l'insolente pédanterie qui rencontrent les applaudissements et la faveur du monde, mais toujours prêt à se pencher avec une tendresse émue sur la vraie simplicité, celle des humbles, existences toutes données, toutes vouées, dans une abnégation joyeuse qui s'ignore... Grandeurs de l'action désintéressée devant lesquelles les puissances de la pensée s'agenouillent.

Les « hontes de la vie », qui, pour le grand nombre n'en sont, d'ailleurs, que les réalités, il les faut bien supporter. Mais rien, jusqu'à présent, tout au moins, ne contraint le poète à composer avec elles ou à en faire la substance de son œuvre, s'il ne se soucie pas plus d'indisposer les grands que de complaire à la foule. Par contre, étant affligé de cette infirmité de voir et de penser ces hontes, il les éprouve tous les jours comme nouvelles, il ne s'y accoutume pas, et elles l'irritent d'autant davantage que sa sensibilité est plus aiguë. De sorte que, étant déjà insolite par prédestination, il ne se peut pas qu'il ne le devienne plus encore, parce que tiré, quoi qu'il en ait, de sa solitude dans la réalité, il ne saurait jamais y rentrer, comme le moine de Y Imitation, sans avoir été blessé.

La tendance naît ainsi en lui à s'enfermer jalousement dans cette solitude, à se forclore d'un monde, non seulement hostile au rêve, mais qui, par le jeu naturel de ses appétits et de ses féroces concurrences, lui paraît mortel à toute beauté matérielle et morale. Si, néanmoins, à l'exemple de Verhaeren, il a foi dans la perfectibilité de l'humanité, et tient que, quelque jour lointain, l'homme régénéré par la science, par l'art, par la vertu d'on ne sait quelles propagandes de fraternité, dé-

pouillera son antique égoïsme, il se grisera de la vision du « futur éblouissant », où la Terre assistera à l'avènement du règne de la Justice et de la Beauté. Si, au contraire, comme Giraud, il doit rester sceptique devant ces séduisantes prévisions de l'avenir, il ne lui restera d'autre refuge que le passé... Sans doute, pour ceux qui l'ont vécu, ce passé n'était pas, dans sa vulgarité quotidienne, supérieur au présent que nous subissons. Mais, aujourd'hui, dans le crépuscule des siècles qui nous séparent de lui, il ne nous apparait plus, comme un rivage lointain et à moitié fabuleux, que par ses sommets nimbés d'or et de gloire.

Alors, par opposition à la société ou il vit, toute nivelée dans la médiocrité, il se suscitera, pour y respirer et y rêver librement, un monde, non point tout à fait chimérique, non point tout à fait réel, où l'homme, grand d'énergie, de passion et d'orgueil, savait associer à tous les instincts de violence, la noble ambition de la beauté et la capacité de l'idéal. Et si, l'âme exaltée par ces évocations du passé, son regard retombe sur le présent, l'éclat du contraste lui dictera les strophes enflammées de Hors du siècle :

Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques, Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui, Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques Et mon cœur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.

Ea multitude abjecte est par moi détestée, Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil ; Et pour m'ensevelir loin de la foule athée, Je saurai me construire un monmnent d'orgueil.

Je travaillerai dans un silence austère, Nourrissant mon esprit des vieilles vérités, Et je m'endormirai, bouche pleine de terre, Dans la pourpre des jours que j'ai ressuscites.

Ces vers véhéments, qui scandalisèrent, à l'époque, certains milieux « éclairés », ont prêté leur titre au recueil qu'ils ouvrent. (1888). Non sans raison, car ils donnent, en effet, la note majeure de toute l'œuvre. Tous les thèmes qui se proposent ensuite à l'inspiration du poète, pour recevoir d'elle le rythme et le nombre, s'accordent à ce motif déterminant. Démarches nostalgiques d'une imagination rebutée par la réalité, et qui se cherche hors du temps, hors de l'espace, dans les sublimités du sentiment, dans les effusions d'un rêve qui est souvenir, regret, aspiration, incantation du passé, de l'inconnu, de l'impossible, d'on ne sait quoi d'inespéré qu'elle appelle — sans l'attendre...

Des voix s'élèvent, parlent — ou se parlent — qui retentissent dans la sensibilité comme les accords subtils et caressants d'une musique de mystère :

Comme un bourdonnement d'invisibles abeilles Ivres des vins du soir et du parfum des fleurs, Ta douce voix murmure en songe à mes oreilles, Ta douce et longue voix apaise mes douleurs, Comme un bourdonnement d'invisibles abeilles Ivres des vins du soir et du parfum des fleurs.

(La Voix chère)

Ailleurs, des figures se dressent à nos yeux, imposantes, somptueuses, dominatrices ; elles humilient devant elles notre médiocrité, moquent en nous les volontés d'action qui sont restées des impuissances :

Sur le rêve effacé d'un antique décor, Dans un de ces fauteuils étoiles de clous d'or Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles, Le front lourd de pensée, et balafré d'entailles, Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi, En un vaste silence où l'on sent de l'effroi. L'aventurier flamand qui commandait aux princes Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces...

(Le Portrait du Retire)

Ou, dédaignant les séductions de la musique et de la couleur, le poète taille dans la matière hermétique du marbre une pensée hostile et glacée :

Page 1