‹ Albert GiraudChapitre 2 sur 6 · I,E SPHYNX · texte numérisé non relu

I,E SPHYNX

Les hommes ont raison : pour eux je suis fermé, Et pour eux rien d'humain ne pleure en ma pensée ; Ma peine est au silence éternel fiancée : Ils ne connaîtront pas les êtres que j'aimai.

Et quand j'avoûrais tout : quand j'aurais diffamé Le mystère où ma vie obscure est dépensée, Quand je dévoilerais ma chimère offensée, Leurs yeux s'aveugleraient à son vol enflammé.

Éloignez- vous de moi : je suis plein de vertiges ! Mon rêve est un abîme où tournent des prestiges, Où la lune blanchit des ossements rongés.

Je suis un des derniers de la race divine,

Et, mieux que les grands Sphynx dans l'énigme allongés,

Mon âme engloutira celui qui la devine.

Il est des poètes qui font confidence apitoyée d'euxmêmes au public, qui vantent leurs amours ou confessent ingénument la satisfaction qu'ils ont de leur propre génie. On peut les aimer, sans beaucoup les estimer. Giraud est, on s'en est déjà aperçu, d'un autre caractère. Il chante, non pour captiver la sympathie ou l'admiration, mais parce que, étant poète, sa pensée s'impose à lui et le presse, jusqu'à ce qu'il lui ait donné forme... Mais, elle est du rêve, cette pensée, d'un rêve jaloux de son propre secret, et dont il semble qu'elle ne se dégage jamais qu'à moitié, qu'à regret, pour nous apparaître vêtue d'ombre et de lumière, d'éclat et d'obscurité...

Au seuil de Hors du siècle, nous avons vu le poète se dresser pour jeter au monde le défi de sa malédiction et

de son reniement. L'œuvre se clôt par une incantation, un appel ardent à Y Annonciateur des temps nouveaux, à l'être prédestiné, « ignorant comme un dieu, beau comme un animal », qui fusionnera en lui-même, pour les agir ensemble, toutes les puissances positives de l'action et toutes les possibilités spéculatives du rêve :

Et ton œuvre, écrasant d'un mépris mérité Tous les trieurs de mots à l'âme inassouvie, Confrontera le Rêve et la Réalité Et l'Art avec la Vie !

Quelque chose déjà de l'idéal antique, ou, plutôt, de la conception que nous nous en formons, transparait dans cette vision. Mais au moment où nous sommes, elle ne luisit que passagèrement dans les perspectives de la pensée du poète.

Il va s'exiler encore davantage dans les régions du rêve, d'un rêve toujours plus excentrique à la réalité, et qui, par moments, perd tout contact avec elle. A la vérité, certains poèmes de Hors du siècle laissaient pressentir la tendance qui prédominera dans les Dernières fêtes (1891) et la seconde partie de Hors du siècle (1894), mais l'œuvre, dans son intonation générale, dans les figures auxquelles Giraud confère l'apothéose prestigieuse de son verbe lyrique, est mâle, énergique, et si elle se détourne de la réalité actuelle, c'est moins parce qu'elle est réalité, que parce qu'elle est sans grandeur et hostile à la beauté.

Les Dernières Fêtes et nombre des poèmes recueillis dans la seconde partie de Hors du siècle ont été conçus durant la même période (1888-91). Ici, ce n'est plus seulement la réalité, telle que la société moderne l'a faite, que le poète déserte, c'est la vie elle-même. Les héros de plénitude humaine dont il frappait, dans l'or de ses alexandrins, de si fières effigies, ont cessé de le séduire. Peut-être a-t-il discerné que quelque brutalité foncière

devait nécessairement servir d'armature à leur volonté intrépide ?... Agir ? Rêver ? Questions devenues oiseuses, l'action étant impossible ou inutile, et le rêve, le rêve, tout au moins, qui postule une réalité supérieure, étant découragé de lui-même. Et l'imagination, lasse de refléter les vaines aspirations de l'esprit et de l'âme, semble s'abandonner à la dérive de ses impulsions erratiques :

...Et je crois voir au fond des eaux Danser des figures de cire

Projets de mon cerveau lassé, Désirs aux bottes de sept lieues, Caprices d'un soleil glacé, Tulipes noires, roses bleues.

Ainsi vous naissez, trop petits, Dans ce beau jardin de mensonges Enfants de mes fiers appétits, Marionnettes de mes songes.

(Allégorie. DERNIÈRES FÊTES)

I^e monde que le poète crée ainsi, ou, pour mieux dire, qu'il laisse se créer en lui, est étrange. Étrange, fascinant et malsain. Il se situe, tantôt, à la cour des derniers Valois, autour de ces rois dégénérés, Charles IX et Henri III ; tantôt, dans les iles voluptueuses de l'Archipel, aux temps de corruption efféminée de la décadence byzantine ; tantôt encore, en d'incertaines contrées de langueur et de féerie triste. Heures de civilisation raffinée et dissolue, où les idées sont troubles, et les sentiments équivoques; où des créatures apparaissent, princes, enfants et femmes pervertis, évêques,

Primat de Chypre, prince-évêque d'Amathonte, Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil,

(Monseigneur de Paphos. DERNIÈRES FÊTES)

impuissants à l'action, en proie à la consomption de désirs, fatigués d'avance d'être satisfaits. Ils végètent leur vie à la fois fiévreuse et inerte dans une atmosphère artificielle d'indolence et de sensualité morbide, en cherchant dans la sensation, même cruelle, l'occasion d'une émotion, d'un tressaillement de leurs nerfs épuisés, le moyen d'une minute de vertige ou d'oubli...

Parmi eux dominent les inquiétantes personnalités de Charles IX et d'Henri III. Ces princes, Giraud les a dressés en pied, dans le cadre de leur époque, en une série de poèmes [Hors du siècle. Seconde partie : Sous la couronne) d'une pénétration particulièrement aiguë.

Au vers plein, ferme, d'une sonorité si nette, de Hors du siècle, succède ici un vers dont le rythme subtil et ondoyant, les assonances suggestives épousent tous les souples mouvements, réfléchissent toutes les nuances de la pensée du poète — merveilleusement.

A la suite de Sous la couronne se présentent quelques poèmes, d'une inspiration différente, réunis sous le titre de Devant le Sphynx. Le Sphynx ? . . . Rien que la vie elle-même, qui est devant nous, question anxieuse, réponse évasive ; clarté peut-être illusoire, mystère certain ; la vie, qui donne, parfois, pour, aussitôt, reprendre, et qui, pour chacun de nous, est déception proportionnée à l'envergure de son individualité.

Sa chimère, le poète connaît bien qu'elle est chimère, et aussi que c'est cette vie même, dont — ne pouvant la vivre sur le plan de son idéal — il se veut retrancher, qui l'a mise et l'entretient en lui. Mais cette connaissance ne l'en guérit pas, non plus que du tourment que, malgré lui, ses œuvres confessent.

C'est là une version prosaïque des pensées, d'une certaine apparence des pensées que Giraud a incarnées en des fictions ailées telles que la Tentation de Sandro Botticelli et le Glaive et la Rose.

La dédicace du livre à Paul Tiberghien et à Olivier-

Georges Destrée, l'ami cher et le délicat esprit que nous venons de perdre, commémore le voyage que, pour la première fois, Giraud venait d'accomplir en Italie. Italiam ! Italiam ! ... Quel artiste, jamais, a pu hanter la grande terre latine, cheminer, pèlerin enthousiaste et attendri, sur les routes illustres de son histoire et de son art, participer à la beauté dont elle offre partout les aspects, et rentrer dans sa maison, sans avoir été touché par la grâce, sans avoir senti s'élargir ou s'éclairer de lumières inattendues ses horizons spirituels ? La grâce, ses formes sont diverses, mais, toujours, il faut, pour la recevoir, l'avoir préparée en soi. Nous pouvons croire que ce voyage commença de révéler à Giraud le païen fervent qui était en lui. Toutefois, il ne se manifesta, dès lors, en ce volume, que par une admirable Epigraphe romantique, d'une ampleur et d'une pureté toutes latines, à la gloire de Virgile. Giraud, heureusement, n'était pas d'humeur, en dépit de son paganisme latent, à imiter Goethe qui, passant à Assise, se refusa à y voir autre chose que le temple de Minerve ! Il n'a pu rencontrer saint François sur son chemin sans être conquis, lui aussi, lui surtout, par le rayonnement de son amour et de sa simplicité. Et cette rencontre nous a valu un émouvant poème, le Réveil ingénu, illustration lyrique, de la sensibilité la plus profonde, du beau récit légendaire de la conversion du Petit Pauvre.

Les Dernières fêtes marquent un point extrême dans l'expression poétique du sentiment et de la sensation — sentiments si subtils qu'ils conjuguent sans cesse la douleur et la volupté ; sensations où il semble que l'âme se dissolve... Tels de ces vers rivalisent la plus captieuse musique. En les lisant, le mot déliquescence vient naturellement à la pensée. Ce mot, on nel'a pas oublié, qualifiait, jadis, en certains milieux cultivés, une mentalité

que l'on croyait, « fin de siècle », et à laquelle non sans complaisance, et par une sorte d'auto-suggestion collective, on s'efforçait de se conformer. Giraud, est, moins que quiconque, homme à subir docilement des contagions de cette sorte. Néanmoins, nous le voyons, il céda passagèrement et dans une certaine mesure, à l'attirance vers un art plus complexe et plus rare, dont, à des degrés divers, témoignent nombre d'oeuvres contemporaines.

Cependant, aux excès bientôt maladifs que fomenta la recherche de la quintessence littéraire, répondit une réaction, plus excessive encore. Aux psychologies pessimistes, aux acres ferments des analyses perverses, on opposa les fraîcheurs de la simplicité... Simplicité, ou optimiste, ou fataliste, ou anarchique, dans la nouveauté artificielle de laquelle se miraient et s'admiraient les aspirations chaotiques des esprits désordonnés ! Maeterlinck vient d'halluciner les imaginations, par la vertu de son verbe dramatique, en faisant surgir devant elles les héros de l'Inconscient, et tous les ennemis de l'ordre, de la règle, de l'ait volontaire, tous les instinctifs, tous les impulsifs, tous les névropathes, ont aussitôt reconnu, avec un ravissement indicible, dans l'inconscient, le cadre naturel de leurs activités troubles !... Des nuées de petites âmes falotes s'élèvent, vagissant leur adorable inconscience à tous les échos des petites revues. On bégayait, éperdûment ; partout apparaissaient des princesses, des jeunes filles infortunées, échappées de légendes, en proie à d'obscurs événements qu'elles subissaient, sans y rien comprendre, en poussant de petits cris inarticulés et plaintifs... C'était là, à ce que l'on assurait, la Nature opposée à l'art — ou mieux encore, l'art régénéré par la Nature, qu'allaient prêchant, dans le même temps, les adeptes de l'art populaire... Art franc, brutal, fruste, libéré des conventions, de plain-pied, si l'on peut dire, avec les ignorants dont les âmes pures, préparées au sublime par leur ignorance même, devaient, par son

3i moyen, être merveilleusement converties au culte de la beauté !... Tous ces idéals contradictoires, adoptés, successivement ou simultanément, par les mêmes esprits, pour s'y amalgamer dans une synthèse inconcevable, avaient engendré dans les jeunes lettres une confusion babélique et provoqué l'apparition de quantité d' œuvres inorganiques, embryonnaires, balbutiantes, qui faisaient ostentation et parade de leur absurdité.

Cette crise n'était pas que littéraire, et, à certains égards, elle n'a pas pris fin. Dans le domaine des lettres, son influence ne sévit, à l'état aigu, que pendant quelques années. Entre 1894 et 1897, l'activité de Giraud se consacra presque tout entière à l'étudier et à tâcher d'en paralyser les pernicieux effets. Sans grand succès, d'ailleurs, dans notre pays, tous les esprits libres de préjugés, adversaires, non sans raison, du style, voire de l'orthographe, comme de toutes les autres contraintes, s'étant enrôlés d'enthousiasme dans une école où il suffisait de ne rien savoir pour être maître !... On ne rencontre dans les dernières années de la Jeune Belgique, qui cessa de paraitre en 1897, que quelques rares poèmes de Giraud. Parmi eux, il en est un qu'il faut retenir comme un témoin de la pensée du poète, au début d'une ère, où l'action et les réactions des doctrines philosophiques, politiques et littéraires qui s'avéraient tour à tour, entraient en vogue ou en conflit, enfantaient les plus étranges phénomènes : Le Crime de l'Archange. Durant des siècles, l'Archange a terrassé le dragon, l'Esprit a tenu en respect la Matière. Etant le Bien, le guerrier divin foulait aux pieds le Mal, mais l'heure est venue, qu'il a perdu lui-même le discernement du Bien et du Mal, et, en même temps, le sentiment et la force de sa supériorité... Si haut qu'il soit placé, il a été atteint par la contagion pestilentielle des idées qui, pour naturaliser la fraternité et l'égalité parmi les hommes, veulent les ravaler tous au niveau intellectuel et moral du plus grossier d'entre eux !

Il respire à longs traits l'air d'un siècle nouveau : Le vertige odorant d'une rouge vendange S'élève de la foule et trouble son cerveau.

Toute clarté s'éteint. Toute grandeur abdique. Impuissante à vouloir, la triste humanité Se rue, en haletant d'une flamme sadique, De la sensiblerie à la férocité.

Tout à coup, Monseigneur saint Michel, sur son faîte

Sublime, voit l'azur du ciel devenir noir.

Il frissonne. Le dos d'écaillés de la Bête

Luit dans l'ombre, agité d'un monstrueux espoir.

L'ange languissammeut laisse sur la Tarasque Trainer ses yeux noyés d'une infâme pitié, Et des pleurs, les premiers ! jaillissent de son casque : Et la Bête l'épie et se dresse de moitié...

Victime d'un étrange et langoureux prestige, Le belluaire ailé, sous sa robe de fer, Sent soudain, à travers l'ivresse du vertige, Un lâche cœur humain éclore dans sa chair

Vers son maître invisible il relève la tête

Et d'une voix d'enfant soupire avec douceur,

En flattant de la main la croupe de la Bête :

« Mon Dieu ! Soyez clément pour la Bête, ma sœur ! »

Et, brusquement, poussant un affreux cri de joie, De toute sa hauteur en un bond redressé, Le monstre libre enfin s'est lancé sur sa proie : La Bête foule aux pieds l'Archange terrassé.

Et la foule applaudit quand la tête rebelle Surgit, hideuse et rouge, au sommet de la tour, Et l'insane clergé de l'Église nouvelle Canonise la Bête en délirant d'amour !

Ici un long silence... Pendant dix années, le poète se

tait. L,es images qui, sans cesse, passent et se métamorphosent dans sa pensée ; les rythmes qui y chantent, il ne se donne plus la peine de les arrêter : il les laisse s'évanouir en vaines songeries... Abdication ? Renoncement ? Quels en furent les motifs ?.. Ces motifs, ils ne nous ont pas été révélés. Sans doute, furent-il infiniment complexes, et risquerions-nous, si nous tentions de les analyser, de réussir seulement à induire Giraud à sourire.

Son idéal, il l'avait placé trop haut, pour qu'il pût croire que, jamais, il se rendrait populaire. Davantage, le jour où il aurait recueilli l'acclamation de la foule, il serait, certainement, entré en défiance de lui-même. Mais, quand même ! si le poète parle, s'il dit sa souffrance, ses indignations, ses espoirs, sa voix, à la fin, s'éteindra, si elle ne retentit que pour elle-même ; si quelquesuns, agités du même tourment, en proie aux mêmes colères, en instance de la même beauté, ne l'écoutent, enivrés d'entendre le plus obscur et le plus intime de leur être, auquel ils étaient impuissants à donner expression, prendre forme inspirée dans la bouche d'un autre.

Ces quelques-uns existaient, évidemment, mais cette certitude suffisait-elle, aux yeux de Giraud, pour compenser les dégoûts amers qui devaient lui venir tout à la fois de l'aberration régnante et des incompatibilités du milieu, plus fermé, plus intangible, à ce qu'il semblait, à la littérature, qu'il ne l'était, une vingtaine d'années auparavant, aux débuts de la Jeune Belgique f... Et, dans cet état d'esprit, n'est-il pas à supposer que, plus d'une fois, le terrible railleur qui double si étrangement ce lyrique, repoussa ce dernier dans le silence aride et sceptique qu'il avait velléité de rompre ?...

Au total, dix ans d'exil, vécus comme parmi les étrangers, sous le regard des barbares... Et nous n'hésitons pas à placer dans cette période l'inspiration du beau

sonnet : la Nostalgie d'Ovide, publié plus tard dans la Frise empourprée :

O poète en exil dont la verve s'éteint !

Chevalier pâle et triste, Ovide, tendre Ovide ! Comme le temps se traîne et comme la vie est vide Loin de la Mlle illustre et du Mont Palatin !

Hélas ! Le spectre blanc de ton dernier matin Se lève dans le ciel lourd de neige livide, Et sentant se briser ton pauvre cœur avide, Tu meurs, les yeux tournés vers l'horizon latin,

O doux patricien dont les rimes lassées Battent l'air étranger de leurs ailes glacées, Salut ! Ma solitude a pitié de ton mal !

Mais je sais un chanteur dont la souffrance est pire : Auguste ne l'a point banni de son empire Et c'est un exilé dans son pays natal.

Cependant, il l'avait, dès longtemps auparavant, entrevue et désignée, la voie où il allait s'engager, au sortir de cette retraite, au terme de ces années vécues en témoin, en spectateur, tantôt irrité, tantôt dédaigneux, tantôt ironique, du désordre effréné des esprits et de l'épileptique anarchie des âmes :

Après avoir longtemps erré dans l'ombre noire, Que les ailes de mort d'un rêve insidieux, Funeste à mon bonheur et fatal à ma gloire, Versaient entre la vie abjurée et mes yeux,

Je revois la splendeur du ciel bleu ; je veux boire A longs traits frémissants, comme un vin radieux, La force qui circule en ce monde illusoire ; Dans mon cœur rajeuni, je sens naître les Dieux.

Tout chante autour de moi l'allégresse première ;

L,a nature a vêtu sa robe de lumière,

Et partout la Beauté ruisselle en rythmes d'or ;

Et mou âme joyeuse, humblement préparée, Reçoit le seul honneur qu'elle désire encor : La Visitation de la Muse sacrée.

(Le Seul Honneur. — JEUNE BELGIQUE, Avril 1896)

Avertissement — pressentiment d'une sorte de grâce qui ne devait se dévoiler à lui, dans tout l'éclat de son rayonnement, que lorsqu'elle aurait achevé d'opérer en lui la transformation du « vieil homme ». Ce n'est pas sans dessein que nous employons le mot grâce. Car, rapprochement que nous indiquons sans y insister, il faut rappeler qu'a cette même heure, d'autres hommes, d'autres artistes, anxieux comme Giraud d'harmonie spirituelle et morale, convaincus comme lui des vertus exaltantes de l'ordre et de la discipline dans la pensée aussi bien que dans l'action, cherchèrent, eux aussi, mais en d'autres chemins, une rédemption, une loi régénérante, une raison d'être...

L,es enchantements sombres, les prestiges de faste, de violence, de sensualité, de Hors du Siècle et des Dernières Fêtes ; tout ce qui peut se déceler encore dans ces « rêves insidieux » de l'effervescence romantique, de l'âpre enivrement du moi qui s'oppose au monde, qui s'étudie dans les détours de ses sentiments, et s'ausculte et s'autopsie férocement lui-même ; tout ce qui, dans la volupté conçue comme un péché ou comme un blasphème, persiste encore de la tradition chrétienne ; tout cela va se dissoudre, s'anéantir en lui... Iy'ardente et triste fantasmagorie où, en de chatoyants décors, il se faisait apparaître, interprètes de ses songes passionnés, des créatures de réalité et d'illusion, exquises et décevantes, s'est décomposée peu à peu devant ses yeux désabusés,

Raffinements, élégances apprêtées, subtilités, paroxysmes, ne font plus pour lui figure que de travestissements

ou de corruptions de la vie — de la vie forte, naïve, héroïque, assurée en elle-même, et qui va, dominatrice ingénue du monde, dans la lucidité de son intelligence et la tranquille hardiesse de son cœur ... La vie dans sa fleur éclatante, toute neuve à la nouveauté de la terre, semblable, à certains égards, à ce qu'elle était chez ces enfants dont la contemplation inspirait au poète le regret rétrospectif de sa précoce maturité :

Et voici qu'un désir étrange me pénètre : C'est de redevenir, grâce à ta nouveauté, Le pur et simple enfant que je n'ai pas été. (Le Portrait. DERNIÈRES FÊTES)

Le rêve d'une telle vie, toute fraîche dans la sensation, toute consciente dans la pensée — où, à quelle époque, dans quelle contrée le situer ?... Pas dans l'avenir, certes, car, plus elle ira, plus l'humanité ploiera sous la charge de sagesse et de folie, accrue à chaque génération, qu'elle traîne derrière elle L.Et c'est dans un passé plus lointain, dans les siècles où le Christ n'avait pas encore mis dans les âmes les inquiétudes et les obscurités de la foi — c'est au rivage de la Grèce que le poète aborde, cette fois — attiré par le miracle — par le mirage, peut-être — du temps dont tous les temps, depuis, sont restés éblouis.

Affranchi de la mélancolie occidentale, échappé des mystères asiatiques, il ne cherche plus à isoler en lui l'homme de la Nature, pour l'exalter ou pour la ravaler démesurément, mais, au contraire, selon la leçon de Goethe, il veut tâcher seulement à être un homme devant elle. Ce qu'il attend d'elle, c'est la réalisation d'une beauté qui soit, non oppression, mais délivrance ; d'un art qui soit équilibre et non effort ; d'une vie qui batte en lui, non comme une pulsation précipitée et fébrile, mais comme un rythme.

Quant à ces dieux, nimbés de lumière, dont il salue de loin l'apparition, au sommet des Acropoles, il sait bien qu'ils ne sont rien que les noms divins du désir qui l'a conduit vers eux ; rien que les hypostases augustes de l'idéal d'ordre et d'harmonie par lequel il se sent entraîné. Car, si le poète se réalise en eux, ils sont vie en lui. Dans un certain sens, il parait plus « hors du siècle » plus loin du temps présent, que jamais. Cependant, s'il s'en écarte, ce n'est que pour saisir la vie à sa source, dans son ingénuité la plus noble, sous ses aspects les plus sacrés.

Ces dieux qu'il s'est érigés, ils n'ont rien d'archaïque, ni dans la forme qu'ils revêtent, ni dans la pensée qu'ils incarnent ; il ne leur a pas donné semblance inerte. Les images qu'il a taillées d'eux sont « colorées au sang qui fait battre son cœur », et c'est la vie qui parle en elles, la vie frémissante qui se chante et se célèbre elle-même, mais, en même temps, s'ordonne et s'ennoblit, dans la grâce de la jeunesse, dans les héroïsmes de la pensée et de l'action, dans les sublimités de la beauté...

De sorte que la Guirlande des dieux (1910), la Frise empourprée (1912) et Eros et Psyché(igi/\) n'offrent rien du caractère parfois trop archéologique qui refroidit le mouvement lyrique de tant des admirables poèmes antiques de Leconte de Lisle.

Eh ! sans doute, la laideur était là aussi, comme partout où il y a des hommes, et, avec eux, l'envie ou la convoitise... Athènes elle-même décernait la ciguë à la sagesse souriante ; la mort ou l'ostracisme, au génie trop fier... Mais, qu'importe ? Si les sophistes remplissaient le Portique ou le jardin d'Academos ; les démagogues et les sycophantes, l'Agora, de leurs paroles insolentes, qu'étaient-ce là que les rumeurs d'un jour, au pied du Parthénon, dressé pour le rayonnement de toujours »... Car, c'est dans ce rayonnement ; c'est dans le rayonnement de tout ce qui, mythologie, art, poésie, émane

d'elle, que se découvre à nous la figure idéale, d'autant plus vraie qu'elle est idéale, de cette Grèce, qui dans l'ordinaire de sa réalité, n'était qu'une agglomération de petites républiques querelleuses, intrigantes et fanfaronnes !...

Patrie nostalgique des esprits déliés et des âmes équanimes, empire de la mesure et de l'harmonie, peut-être, n'as-tu jamais existé — mais tu es éternelle !... Tous ensemble et presque sans le savoir, les Grecs ont modelé dans l'argile grossière de leur vie sa face impérissable : Aux applaudissements de la foule populaire, l'affreux satyre Marsyas a insulté les Dieux et célébré, en dansant et en chantant, « la farouche beauté de l'antique laideur » :

Mais soudain Apollon s'avance, étincelant ! Et l'on entend chanter le soleil dans sa voix :

« O plèbe au front étroit ! Pourquoi ces clameurs vaines ? Pourquoi ces gestes fous ? Pourquoi ces sombres yeux ? C'est du lait de ta chair et du sang de tes veines Que sont nés, malgré toi, les impassibles Dieux !

« Ne reconnais-tu pas dans ces êtres de proie Ton désir de survie et d'immortalité ?

Ta volupté déçue a rêvé notre joie, Ta laideur au miroir rêvé notre beauté.

« Silence au chèvre-pieds stupide qui nous nie ! Silence au peuple abject des bouviers effrayés ! Nous sommes ton orgeuil, ta force et ton génie ! Nous ne pouvons mourir, car tu nous a créés !

La tentation est bien forte pour nous de nous attarder à parcourir lentement avec le lecteur les pages de la Guirlande des dieux et de la Frise empourprée. Mais, la matière nous entraîne.

Silence, d'ailleurs, au commentateur ! Que, feuil-

letant ces recueils, le lecteur écoute le poète lui-même, qu'il s'attarde à Y Hymne à Eros, effusion ininterrompue de paroles rythmées, à la fois légères et profondes, qui chantent à l'oreille, vibrent dans la pensée, et semblent s'élever dans l'azur, tout droit, comme la fumée d'un sacrifice !... I/Eros qu'il invoque n'est ni l'archer banal « qui transperce les cœurs d'un geste machinal », ni le « Dieu féroce » que se rit de ses victimes, mais « l'Amour » illusion et force du monde, nom mystérieux de toutes les réalités, substance de toutes les apparences, stimulant de toutes les activités, créateur de vie et de beauté. Et cet hymne pourrait servir de prologue à Eros et Psyché, le « mystère païen », que Giraud écrivit par la suite.

Il s'est laissé tenter, à son tour, par la vieille et charmante fable, dont s'inspirèrent déjà tant de poètes et d'artistes ; à l'interprétation de laquelle tant de mythologues ont consacré leurs laborieuses veilles. Mais il n'a rien retenu de l'œuvre des poètes et, moins encore, de celle des mythologues. Eros n'est pas ici, comme dans la légende hellénique, l'instrument insensible de la rancune de Vénus, offensée des hommages que s'attire la beauté de Psyché. Il aime, et il veut éprouver son amour, le jouir, le souffrir, comme un homme... comme la créature, faible, incertaine et craintive, dont le bonheur éperdu va toujours entre l'angoisse et le tremblement... Aspiration vaine ! S'il peut se déguiser, le Dieu ne saurait se dépouiller de sa propre nature : Il aime Psyché, Psyché l'aime, mais, étant Dieu, il ne sait si, en vérité, il aime, et pas davantage, s'il est réellement aimé :

O détresse divine ! Ai- je vraiment aimé ? Ou n'ai-je déserté l'Olympe blasphémé, Que pour faire tomber dans un piège invisible Par la fourbe et la ruse un pauvre être bien né Et qui, si j'étais homme et non maître impassible, Se serait, simplement, de lui-même, donné ?

Cependant, Psyché, ayant cédé à sa curiosité, a été précipitée de l'amour dans la mort. Eros reprend sa place au milieu des dieux, mais ses regrets s'exhalent, et sa colère, et sa révolte contre le Destin immuable sous lequel sont courbés les immortels :

Comme l'homme est heureux ! Il aime, il hait, il vibre ! Les âpres passions lui dilatent le cœur ; Il porte en son cerveau la songe d'être libre, L'illusion puissante et la féconde erreur.

Ephémère ignorant ! Combien je vous envie ! Dans vos veines le sang circule fier et fort ! Et pour doubler encor la saveur de la vie, Bienfaiteurs méconnus, nous vous donnons la mort !

Tout de même, Eros rencontre la souffrance, mais point celle qu'il attendait : le trouble délicieux et terrible de l'amour. Psyché, vierge vouée, enfant qui se donne avec des gestes et des mots adorables, souffre, elle aussi, parce qu'une obscurité enveloppe son amour, une obscurité qui mélange d'inquiétude les élans et les abandons de sa joie. Le tourment du dieu est fait de sa science ; celui de Psyché, de son ignorance, et la fatalité de leur et les conduit tous les deux à la catastrophe du drame ma gnifique qui a affronté, en un conflit passionné, le dieu à qui il ne peut être donné de cesser de savoir, et la créature, qui, à moins de cesser d'être, ne saurait cesser de désirer : Il faut que Psyché meure... « Elle a vu son désir ! Elle ne peut plus vivre ! ».

Août 1914 ! L'ultimatum, prodigieuse commotion, coup de foudre qui, brusquement, souda étroitement toutes les volontés en un bloc unanime, fit j aillir du sein de ce peuple trop positif, peut-être, et médiocrement enclin aux emportements de l'enthousiasme, une nation superbement unie dans un mouvement panique de sacri-

4i fice et d'idéal, tel que l'histoire, jusqu'ici, n'en avait pas connu... Jours dé fièvre, sacrés, inoubliables, que devaient suivre, bientôt, les jours, les années, de l'occupation, attente si longtemps vaine, découragée, souvent, par la récapitulation des désastres et des déceptions déjà subis, et qui, cependant, entamait à peine dans les âmes la confiance presque absurde en la victoire !

Du coup, Giraud était sorti du rêve où s'enchantait sa pensée. Le citoyen, le patriote, qui, aux temps heureux de la paix, était d'humeur trop fière pour essayer de faire entendre sa voix dans la clameur des intérêts vulgaires ou pour subir les coudoiements de la multitude, s'était trouvé subitement de plain-pied avec elle. Il était descendu dans la rue, s'était mêlé à la foule, pour communier avec elle, pour sentir à son contact s'amplifier et s'exalter encore dans son cœur la colère, l'indignation et la haine dont les événements inouïs l'avaient rempli. Et ainsi, chacun des émois dont le peuple, autour de lui, était tragiquement agité, trouvait son retentissement dans la sensibilité profonde du poète. L,e Laurier (1919) est l'œuvre, le mémorial lyrique de ces jours. Et ceux-ci s'y reflètent dans la diversité de leurs émotions, alternatives d'espoir et de marasme, élans de haine pour l'ennemi, d'admiration et de pitié pour les nôtres, combattants de l'Yser, massacrés de l'invasion ; mépris, indicible mépris et raillerie pour la basse duplicité et l'arrogance infatuée du « pouvoir occupant ».

Ces généreux poèmes ont donné l'expression la plus véhémente et la plus haute aux sentiments de notre peuple, mais, pour ceux qui les ont entendus, aux jours sombres de l'oppression, ils garderont toujours un accent plus émouvant encore. Afin de n'être point seul à porter le poids de contrainte et d'anxiété de l'heure, on se réunissait souvent avec ses amis. On venait aussi, mû par la vague espérance d'apprendre quelque nouvelle heu-

reuse, certain d'avance, d'ailleurs, qu'on ne lui accorderait qu'une passagère créance. Et si, d'aventure, Giraud était là, on lui demandait de dire quelqu'un de ces poèmes qu'il allait composant, au gré des vicissitudes des jours.

Et c'était, à l'incantation du verbe inspiré, l'évocation des gloires et des souvenirs de Flandre et de Wallonie, illuminés d'un prestige nouveau par le destin présent du pays ; c'était l'Allemagne idéaliste et idyllique d'autrefois, celle des poètes, des musiciens, des philosophes, mise en contraste avec la rapace et cynique Allemagne d'aujourd'hui ; c'étaient des chansons de soldat, rudes et entraînantes, traversées d'appels de clairon et qui retentissaient comme une menace de vengeance... Et, parfois, abandonnant la lyre pour la flûte dérisoire ou même pour le sifflet, le poète persiflait en vers caustiques et acérés, l'inénarrable goujaterie, la fétidité d'âme de l'éphémère vainqueur... Et sa voix passionnée, aux intonations de douleur, d'amertume ou d'orgueil, raffermissait dans le cœur des assistants la volonté et la foi de la victoire.

A côté de ces pages d'exaltation et de vindicte, il en est dans ce recueil que Giraud ne récitait pas, des poèmes intimes, d'un ton grave et contenu, tout pénétrés de pure tendresse humaine, consacrés à la souffrance ou au deuil de ceux qui étaient restés, exilés de leurs enfants, ou offerts, ainsi qu'une noble couronne votive, à la mémoire sacrée de ceux qui, étant partis, avaient péri dans les combats :

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