‹ Albert GiraudChapitre 5 sur 6 · LE BEAU PAYS DE FLANDRE · texte numérisé non relu

LE BEAU PAYS DE FLANDRE

(L,a plus douce chanson.)

Écoute la chanson du beau pays de Flandre : Prière de dévote à l'ombre d'un pilier, Voix de l'heure qui traîne et voudrait faire attendre L/instant de retourner son naïf sablier.

Écoute la passer, la chanson rauque et tendre, Accompagnant l'effort du labeur journalier, Des rives de la Lys aux rives de la Dendre, Refrains de dentellières ou cris de batelier.

Parfois elle se pâme et s'étrangle... Est-ce un râle Est-ce un baiser cruel sur une bouche pâle ? Une rixe dans l'ombre entre mauvais garçons ?

Écoute la passer, la chanson rauque et tendre,

La plus douce à mon cœur de toutes les chansons... Mais qui n'est pas d'ici ne peut pas la comprendre.

Telle la carrière poétique d'Albert Giraud ! Nous nous sommes attaché surtout à suivre et a tâcher de définir l'évolution de sa pensée et de ses conceptions, depuis les effervescences des origines jusqu'à la plénitude de souriante sérénité dont sont empreints ses derniers ouvrages, sérénité à laquelle il donnait une nouvelle et admirable illustration dans un poème, le Pays de Marbre, publié récemment par un périodique :

Mais, aujourd'hui l'hiver, éteignant dans mes veines Le dernier incendie automnal et charnel, Me montre, sous le jeu des apparences vaines, Ce qu'elles dérobaient d'intime et d'éternel...

Nous terminons dans le sentiment, qu'absorbé par cette étude, nous avons failli à mettre suffisamment en relief les puissances prestigieuses de l'instrument lyrique de Giraud, les aptitudes plastiques et musicales, infiniment variées, et la sensibilité psychologique de son vers, le pur éclat de la forme. Sévère à lui-même autant qu'à autrui, il n'a jamais cessé de tenir que la perfection seule porte en elle-même les conditions de la durée.

A un autre point de vue, il aurait fallu faire saisir chez cet aristocrate, adversaire jusqu'à la cruauté de toute démagogie, sur quelque plan qu'elle s'affirme, la dilection attendrie qui se cache en lui pour les humbles, pour les petits, pour les simples à l'âme naïve et spontanée ; dilection que son œuvre, à maints endroits, laisse apparaître, et à laquelle il donnera, quelque jour, une expression plus complète. Enfin, eut-il été utile, apparemment, de souligner la dualité de sa personnalité, le dédoublement qui lui a permis de mener, à côté de son existence dans la « tour d'ivoire », l'existence parallèle

de brillant et redoutable polémiste qu'il a vécue dans la presse. Et serait-il hasardé d'affirmer, en se fondant sur cette particularité, qu'il a été d'autant plus du rêve qu'il a été davantage de la réalité, plus proche d'elle, plus mêlé à elle, à ses luttes journalières, et, dès lors, plus à portée de la juger !...

On l'a vu, au cours de ces pages, tout son œuvre presque en porte témoignage, il a suivi sa voie, obstinément fidèle aux « Dieux de sa jeunesse », aux inclinations profondes de son être et de sa pensée, en opposition philosophique et morale avec son milieu. Si donc l'artiste ne saurait échapper à l'influence du milieu, encore doit on constater que celle-ci peut s'exercer à rebours !...

La Beauté, c'est-â-dire l'harmonie, c'est à dire la mesure, c'est à dire la subordination de l'instinct à l'intelligence, à été tout son culte ; la Beauté dans tous les domaines, celui de l'action ou de l'œuvre, comme celui du sentiment ; celui de la vie non moins que celui de l'art. Et cette religion, il l'a seule servie, et aussi bien, s'il avait fallu, il l'aurait servie seul. C'était là l'unique servitude qu'il fut en lui d'accepter. Et il a pu écrire avec la plus parfaite vérité :

Trop libre pour servir et trop fier pour flatter Il trouva le désert au sein des Multitudes...

(Le laurier)

Mais qu'importe au poète que sa voix soit couverte par la clameur des intérêts et des appétits vulgaires, par le bruit des préoccupations quotidiennes ?... Elle continuera de retentir, et un temps viendra, qui l'entendra. Si, éternel enivré, éternel déçu, il fait de sa propre vie, de ses douleurs, de ses joies et de ses déconvenues, la trame vivante, la matière palpitante de son œuvre, d'une œuvre élaborée dans l'isolement, à l'écart d'une réalité qui n'a pour lui que heurts et meurtrissures, c'est,

cependant, qu'il le sache ou non, cette réalité même qu'il travaille à régénérer... Infatigable avertisseur de l'idéal, son verbe impérieux, les exemples de désintéressement et d'abnégation à l'idée qu'il nous donne, nous rappellent sans cesse au devoir du sublime et de l'héroïsme... Et il ne se peut pas qu'il n'agisse sur les générations futures, en allant électriser dans les âmes juvéniles l'ambition d'une vie plus haute et plus noble. De sorte que, plus tard, lorsqu'il ne restera plus qu'un lointain souvenir des choses et des êtres d'aujourd'hui, la patrie, qui ne se reconnaît pas ou se reconnaît mal dans son œuvre, la revendiquera avec orgueil et saluera dans son auteur un des plus chers et des plus ressemblants de ses enfants...

Et qu'on nous permette, pour conclure, de transcrire ici en façon, si l'on veut, de moralité, ces réflexions d'une vérité un peu altière d'un autre et illustre poète, Alfred de Vigny : « L,a Neutralité du penseur solitaire est une Neutralité armée qui s'éveille au besoin... Il inspire les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est révélé de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui importe si sa tête est exposée en se jetant en avant ou en arrière ?

» Il dit le mot qu'il faut dire et la lumière se fait.

» Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit, il rentre dans son silencieux travail. »

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La Collection d'études t Les Grands Belges » fondée M. Eugène Bâcha, conservateur des manuscrits à la Bibliotb Royale de Belgique; fera connaître, en dehors de tout € de parti, la vie et l'œuvre de ceux de nos compatriotes q sont illustrés dans le domaine de la Science, des Beauxde la Littérature et de la Politique.

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