‹ Albert GrisarChapitre 1 sur 8 · Albert Grisar · texte numérisé non relu

Albert Grisar

Accepte.(, mon cher ami, la dédicace de ce livre, dans lequel fai essayé de retracer exactement la vie, d'apprécier avec impartialité les œuvres d'un de vos compatriotes les plus distingués. Un livre de ce genre, consacré à un musicien, écrit par un musicien, ne saurait d'ailleurs s'adresser mieux qu'à un musicien. J'ajouterai que celui-ci vous doit bien quelque chose, puisque, grâce à l'aide que vous m'ave\ prêtée, aux recherches que vous ave:{ bien youlii faire pour moi. J'ai pu rendre mon travail plus complet, plus substantiel et plus précis en bien des points, qu'il ne m'eût été permis de le faire sans ce secours désintéressé.

Enthousiaste et amoureux des gloires de votre pays {pour lequel^ vous le save:{ , féprowe une affection sincère), vous avie^

considéré d'avance cette œuure modeste comme un hommage rendu à l'une de ces gloires, et tous vos efforts tendaient à me faire la tache plus facile. Vous aimie^ d'ailleurs Grisar autant que moi, et, ainsi que moi, vous l'ave^ prouvé plus d'une fois la plume à la main.

Voilà plus de raisons qu'il n'en fallait, sans doute, pour me porter à inscrire votre nom en tête de ces pages. Il en est une pourtant, meilleure encore, et qui prime toutes les autres : cest la vive et déjà ancienne amitié qui nous unit.

A vous de cœur.

QMrthUR T ou GIN.

Paris, 20 Mai 1870.

ne figure vraiment originale, une physionomie pittoresque et trèspersonnelle^ un véritable type artistique, vient de disparaître du monde musical. Grisar s'est éteint il y a quelques mois, et l'on peut dire sans prétention^ sans exagération, que ce charmant artiste ne trouvera pas de successeur — quant à présent. Non qu'il prît place parmi les plus grands, ni qu'il put être compté au nombre des révolutionnaires de l'art (son ambition d'ailleurs n'était pas si haute), mais parce que, dans la sphère relativement modeste où il s'était vu en quelque

GILBERT GRISAIi,

sorte enfermé^ et où son tempérament se sentait à l'aise, il venait en première ligne ettenait le premier rang. Acepointdevueseul, l'étude de ses œuvres ne manquerait ni d'utilité ni d'intérêt; mais il faut ajouter que la valeur intrinsèque de ces œuvreSj leur caractère trèsparticulier , sont de nature à rendre cette étude plus utile et plus intéressante encore.

Constatons avant tout que Grisar a dignement continué les traditions musicales de la Belgique^ en ce qui concerne leurs rapports avec le théâtre et avec l'art français. Ces traditions, glorieusement nouées par Gossec et par Grétry, ont été dignement maintenues par lui, et sont à présent poursuivies par M. Gevaërt, qui reste évidemment le représentant le plus distingué de l'art de son pays.

L'auteur de l Epreuve villageoise et de Richard Cœur-de-Lion a donc eu en quelque sorte pour successeur l'auteur des Porc/zeron^ et de Gilles ravisseur, et ce dernier, pour avoir parcouru une carrière moins longue, moins féconde et moins brillante que celle de son devancier, n'en a pas moins droit à l'estime sincère des artistes et à la reconnaissance

de ses compatriotes. Il a d'ailleurs occupé la scène pendant plus de trente ans, et si les ailes transparentes et légères de sa fantaisie ne lui ont pas permis d'atteindre les hautes cimes jusqu'où peuvent seuls s'élever les grands artistes et au sommet desquels ils rencontrent la fortune et la gloire, du moins peut-il se flatter d'avoir acquis, avec une renommée légitime, des titres sérieux au souvenir et à l'affection de tous.

Grisar était un artiste original et fin, consciencieux et discret, élégant et de bonne compagnie. Sa muse, mignonne et délicate, était bien portante cependant, et beaucoup moins rachitique assurément que certains critiques n'ont voulu le donner à croire. En tous cas, l'œuvre du compositeur décèle une personnalité très-tranchée, une haine profonde du banal, duponcifetdu convenu, une recherche patiente ( trop patiente parfois, peut-être, du moins lui en a-t-on fait le reproche ), du style et de l'effet particuliers. Ses petits tableaux à la forme exquise, à la couleur sobre, aux contours finement arrêtés, à l'expression enjouée, délicate et vive, ne sont

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que des tableaux de chevalet, mais comme tels peuvent être qualifiés de chefs-d'œuvre, à l'égal de ceux de son compatriote Téniers et de ces merveilleux « petits maîtres » hollandais, comme on les appelle : les Jan Steen, les Gérard Dow, les Van Ostade, les Wouwerman^ les Van de Velde.... En un mot, Grisar pouvait dire, comme notre Musset (qui, à mon sens, était trop modeste) :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

ce qui ne signifie pas qu'il fût uniquement capable de peindre ces petites toiles si prestement brossées, et qu'il ne pût pas s'élever audessus du genre proprement dit. 11 a moins absolument réussi , je le sais, lorsqu'il a voulu aborder des sujets sérieux et de proportions plus vastes; il y était moins complet, du reste, moins parfait, et je ne fais nulle difficulté de le reconnaître, — mais nous aurons plus tarda rechercher les raisons exactes, les causes réelles et directes de cette moindre réussite. Constatons toutefois que, Grisar disparu, une place reste vide au banquet de l'Art, place

Q4LBERT GRIS A In-

occupée jusqu'ici par un causeur fin, élégant, gai diseur, au tour d'esprit particulier, et qui, sous ces divers rapports, n'avait ni son égal ni son semblable parmi les convives.

Mais voyons d'abord ce que fut sa vie ; nous verrons ensuite, et chemin faisant, ce que sont ses œuvres.

C'est dans cette noble ville d'Anvers, toute pleine et comme chaude encore des souvenirs de Rubens , qu'on y retrouve à chaque pas et qui semblent planer au-dessus d'elle, — c'est dans cette cité généreuse etfière, à l'aspect tout à la fois patriarcal et imposant, Tune des plus intelligentes delà Belgique, dont elle fut, de tout tempSj l'un des centres artistiques les plus puissants et les plus développés, — c'est enfin dans cette glorieuse patrie des Van-Dyck et des Téniers, des Jordaëns et des Frans Floris , des Quentin

Metzys et des Gaspard de Graeyer, qu'Albert Grisar naquit, le 26 Décembre 1808. Justement orgueilleuse déjà de compter au nombre de ses enfants tant de peintres illustres, Anvers peut donc aussi se féliciter d'avoir donné le jour à l'un des musiciens sinon les plus grands et les plus fameux, du moins les plus aimables et les plus ingénieux du xix" siècle, un artiste adopté par la France, comme le fut jadis Grétry, et qui sut conquérir en ce pays d'adoption, dont le tempérament intellectuel lui convenait si merveilleusement , une renommée qui rejaillira naturellement sur sa véritable patrie (i).

(i)— Les Anversois sont réellement fiers de Grisar. Lors d'un passage que j'eus l'occasion de faire à Anvers peu de jours après la mort du compositeur, on y parlaitde placer sa statue dans le vestibule du théâtre, et l'on espérait trouver dans ses manuscrits une messe, ou tout au moins des fragments d'une messe, dont l'exécution serait faite solennellement à la cathédrale, dans un service funèbre célébré en sa mémoire.

En l'espace de quelques semaines, Anvers (qui avait déjà vu naître l'un des musiciens les plus justement renommés du xvi« siècle, Hubert Waelrant),

Il était d'ailleurs Français un peu plus que par l'intelligence, et nous tenait d'assez près. Car, ce qu'on ne sait pas, c'est que Grisar, Belge de naissance, était d'origine française par sa mère, et allemande par son père (bien que la souche paternelle fût réellement originaire de la Belgique) . Voici ce que m'écrivait à ce sujet l'un de ses frères^ M . Félix Grisar ( i ) :

perdit deux de ses enfants les plus distingue's. Le i5 Juin, Grisar mourait presque subitement à Asnières, dans une petite maison où chaque année il s'ea allait faire sa ville'giature. Un peu plus de deux mois après, le 25 Août, un autre artiste, d'un tempérament plein de souplesse et d'originalité, le grand peintre Henri Leys, l'auteur de la Promenade hors des murs, du Nouvel an, des Trentaines, de V Intérieur de Luther à Wittemberg..., s'éteignait à son tour, à l'âge de 54 ans seulement, après avoir eu la gloire de ressusciter les traditions des grands maîtres flamands des xvii» et xviu^ siècles, et s'être fait dans toute l'Europe un renom mérité. A ce propos, une question: Pourquoi le musée d'Anvers, qui renferme, quoiqu'en petit nombre, certains tableaux de peintres contemporains : la Mort de Rubens, de Van Brée, la Furie espagnole, de Ferdinand de Braeckeleer..., ne possède-t-il aucune toile d'Henri Leys?

(0 — J'eus l'honneur de faire la connaissance à Anvers, peu de jours après la mort d'Albert Grisar, de

Mon père était Allemand, du Nassau, près Bade et Ems, fils d'une nombreuse famille. Il est arrivé à Anvers au commencement de ce siècle, et a été naturalisé belge. Mais notre famille était originaire du pays de Liège, où nous avons rencontré (à Chaudfontaine) un fabricant de fer du même nom, ayant exactement notre cachet de famille.

Ma mère était Française (de Rouen). Son père, M. Cailly-Duverger, avait émigré à la fin du siècle dernier à Anvers, où il a marié ses trois filles du premier lit. Une fille du second lit a épousé un M. Meynier, compositeur de romances^ mort à Paris il y a au moins quarante ans, ainsi que sa

M. Félix Grisar, son frère puîné, qui voulut bien me communiquer quelques détails précieux sur la vie, et particulièrement sur la jeunesse du compositeur. J'ai échangé ensuite avec lui, pendant plusieurs mois, au sujet de ce travail, des lettres fréquentes, et il eut l'obligeance de me donner communication de la correspondance de son frère, à laquelle on verra, par la suite, que j'ai fait d'intéressants et larges emprunts. Je ferai donc remarquer que certains détails qui suivent, et qui se trouvent en opposition complète avec ceux contenus dans diverses biographies, doivent être tenus pour parfaitement authentiques, puisqu'ils m'ont été fournis par M. Félix Grisar.

Q^LBERT GRISA'^Ii,

femme. — Voilà ce que je sais de notre origine, et je vous avoue que nous n'avons jamais fait de recherches (i).

Albert était notre aîné ; Puis moi, Félix Grisar;

« ma sœur, mariée à M. Louis Falcon, ex-consul de Naples à Anvers, actuellement négociant; « M. Emile Grisar, actuellement consul

de Belgique à San Francisco (Californie) ; « M. Gustave Grisar, mon associé (2) ;

(( M.Jules Grisar, négociant et consul

de Belgique à Valparaiso (Chili).

(i) — D'autre part, mon excellent confrère M. Edmond Vander Straeten, rédacteur musical de VEcho du Parlement et employé aux archives du royaume de Belgique, m'écrivait qu'il avait trouvé dans les documents historiques de cet établissement, en classant des « Avis en Finances, » la trace d'une famille Grisar habitant le Luxembourg, et dont le chef était contrôleur des droits de tonlieu (ou octroi( dans cette province, au commencement du xviii' siècle. Il n'y aurait rien d'impossible, sans doute, à ce que cette famille fût une branche de celle à laquelle le compositeur doit son origine.

(2) — Seuls, MM. Félix et Gustave Grisar n'ont pas cessé d'habiter Anvers, où ils ont honorablement

Q/ILBERT GRISA%.

Ceci confirme jusqu'à un certain point ce qui a été dit par quelques journaux, toucliant l'origine françaisedeGrisar.Quoiqu'ilensoit, le père du compositeur était un négociant fort honorable, très-estimé de ses concitoyens, et chef d'une des plus importantes maisons de commerce d'Anvers. De ses cinq fils, les quatre plus jeunes suivirent la carrière paternelle, Albert, lui aussi, était destiné à embrasser la même profession, et fut placé à cet effet, fort jeune, dans une riche et honnête maison de la ville, où il devait faire en quelque sorte son apprentissage. Mais il ne tarda guère à laisser découvrir, même aux moins clairvoyants, qu'on n'obtiendrait pas grand'chose de lui sous ce rapport. D'une part, il était doué d'une mobilité d'esprit, d'un amour d'indépendance poussés jusqu'aux plus extrêmes limites, et

continué les dignes traditions de leur père. Quoi qu'on ait dit, les relations n'ont jamais cessé d'être des plus amicales, des plus affectueuses et des plus cordiales entre les cinq frères, et Albert n'a jamais eu qu'à se louer de tous les membres de sa famille. Je puis le certifier, ayant eu entre les mains sa correspondance de vinj^t années.

GILBERT GRIS A ni, i3

qui ne lui laissaient subir qu'avec de véritables frémissements d'impatience le séjour prolongé dans un bureau et le travail monotone auquel il était tenu de s'y livrer, travail qui convenait aussi peu à ses penchants intellectuels qu'à sa nature physique. De l'autre^ son goût pour la musique se manifesta de bonne heure, et lui lit prendre en aversion la carrière qu'ofl.- {t A S avait projeté de lui faire parcourir. Déjàj d'ad^ " . leurs^ il jouait habilement du piano, jê voix ^ (un baryton remarquable au point de" vue du timbre et de la sonorité) était très-belle, et il chantait avec goût; aussi le voyait-on rc^ chercher assidûment la fréquentation des artistes , courir sans cesse les concerts^ les réunions d'amateurs, les sociétés d'harmonie (et Dieu sait s'il en manque à Anvers !), bien accueilli par tous et partout^ son caractère aimable et sa gaieté communicative attirant la sympathie ( i ) . Boieldieu surtout était dès-

(i) — M. Félix Grisar m'écrivait :

« ... Comme je vous l'ai dit, Albert était un charmant jeune homme. Il avait, à seize ou dix-huit ans, un franc succès de salons. 11 était gai et se rendait

lors l'objet de son culte et de ses préférences ; il ne se lassait pas d'entendre sa musique, d'en faire l'éloge, et son admiration enthousiaste pour le grand compositeur se traduisait d'une façon assez pittoresque sur les feuillets de son carnet, où ces simples mots : ViveBoieldieu! se trouvaient sans cesse reproduits.

C'est à cette époque qu'il reçut des leçons d'un musicien anversois que sa mort prématurée n'empêcha pas d'être un artiste fort distingué. Je veux parler de Joseph Janssens^ compositeur qui, bien que mort à trentequatre ans à peine, s'est fait remarquer par un talent très-personnel, une fécondité rare et une singulière variété d'aptitudes. Fils d'un artiste intelligent qui était « chef d'orchestre» à l'église Saint-Charles, d'Anvers, Janssens, après avoir travaillé d'abord avec son père, se rendit fort jeune à Paris, y fut pendant deux

utile, dans nos petites soirées, pour faire danser au piano avec un entrain et une mesure qui amenaient la gaieté. Mais comme certains amis abusaient souvent de sa complaisance, il lui est arrivé plus d'une fois de ne pas venir et de faire manquer une soirée dansante (cola l'amusait!).., »

qALBERT grisai^. i5

ans élève de Lesueur, puis retourna dans sa ville natale, oùj chose singulière, il devint notaire et exerça cette profession tout en se livrant à de nombreux travaux de composition musicale. Outre trois opéras qu'il fit jouer à Anvers, lePère rival {1S24), la Jolie Fiancée, les Trois Hussards, outre un grand oratorio. In exitii Israël, outre plusieurs cantates, les Grecs, ouMissolonghi, de Toonkunst {la Musique), Winterarmocde [Pauvreté d'hiver), il écrivit encore deux symphonies, cinq messes, quinze motets, des litanies, divers autres morceaux de musique religieuse, et enfin nombre de fantaisies, valses, chansons, romances et compositions de tout genre. Sur l'envoi qu'il avait fait d'un de ses motets à son maître Lesueur^ celui-ci lui écrivait: «.... Il y a partout du goût, de la grâce^ de l'énergie même, il y a de la chaleur^ de l'inspiration, et déjà l'habitude de maîtriser vos idées et suivre vos motifs^ qui sont pittoresques....»— Tel est l'artiste que Grisar eut pour premier maître (i).

(t) — Né à Anvers le 2g Janvier 1801, Jean-Fran-

i6 GILBERT GRIS Ali,

On a dit à torr que la famille de Grisar avait fait tous ses efforts pour entraver son avenir musical. C'est une erreur; Grisar n'aimait point le commerce^ mais lorsqu'il fut placé par son père chez un des confrères de celui-ci, cette antipathie ne s'était pas encore manifestée, et rien jusque-là n'était venu révéler d'une façon absolue ses tendances, sa vocation et ses aptitudes artistiques. Cependant, poussé par son esprit d'indépendance autant que par le désir d'entrer dans une voie plus conforme à ses goûts, le jeune homme finit par se rendre coupable, envers son patron, de certaines incartades qui amenèrent le résultat qu'il en avait espéré, c'est-à-dire son renvoi. Sur quelques exhortations paternelles à ce sujet, il se décida enfin à déclarer qu'il avait prisle commerce en horreur, et qu'il voulait absolument être musicien.

çois-Joseph Janssens mourut dans celte ville, le 3 Février i835, à la suite de revers de fortune qui avaient ébranlé sa raison et déterminé une tolie complète. Les renseignements qu'on vient délire sont tirés d'une notice très-intéressante : J.-F.-J. Janssens, compositeur de musique, par Edmond Vander Straeten (Bruxelles, Sanncs, i8ô6, in-3).

GILBERT GRISAI i?

Fort bien, lui dit alors son père, qui éprouvait pour tous ses enfants une vive affection. Mais rien, jusqu'ici, ne m'avait fait connaître tes désirs, et je dois ajouter que rien encore ne me prouve la sincérité de ta vocation. Pourtant, je ne demande pas mieux que de céder à tes instances, si tu peux me convaincre qu'elles sont raisonnables et justifiées. Tu vas rester six mois à la maison, pendant lesquels tu auras liberté pleine et entière. Tu emploieras ce temps à travailler selon ton goût, et si, au terme de l'épreuve, tu as produit quelquechosequi mérite encouragement,

je te donnerai les moyens de suivre ta nouvelle carrière et te laisserai faire de grand cœur. Mais, dans le cas contraire, tu obéiras à mes volontés et retourneras à ta profession

première.

Ceci se passait en 1829. Grisar avait vingt

ans environ.

Il accepta avec joie l'arrangement proposé. Mais déjà la nature fantasque et capricieuse de son esprit se faisait jour, et, avant même de voir arriver la fin de son temps d'épreuve, il s'en vint dire à son père

e^LBERT GRIS Ali.

qu'il voulait toujours être musicien^ mais qu'auparavant il lui fallait « faire fortune, » et que, dans ce but, il allait reprendre ses études commerciales interrompues. Ce fut alors, et sur sa demande^ que son père l'envoya à Liverpool, chez un ami auquel il le recommanda.... comme son fils.

On voit donc que l'analogie qu'on a essayé d'établir entre les commencements de Grisar et ceux de M. Auber était absolument mal fondée. M. Auber apprit le commerce malgré lui, à son corps défendant. Grisar, au contraire, n'entreprit cette carrière que parce qu'il le voulut bien, et personne ne songea à entraver réellement ses goûts.

Pourtant, Grisar ne devait pas rester longtemps en Angleterre. La révolution de i83o éclate comme un coup de foudre, et, soit curiosité, soit tout autre sentiment, à la première nouvelle de ce fait il quitte furtivement Liverpool et se rend à Paris. Ici, je ne crois pouvoir mieux faire que de céder la paroleàM. Félix Grisar, etdeciterce nouveau fragment de lettre :

Albert était à peine depuis quelques mois

à Liverpool, quand éclatait la révolution de 1 830, et mon père apprit, à son grand regret, qu'il avait disparu de cette ville et qu'il se trouvait à Paris. Une lettre échangée avec mon père, qui était la bonté personnifiée, rétablit l'accord, et il fut autorisé à prendre des leçons d'harmonie et de contrepoint chez Reicha. Mais quel ne fut pas notre étonnement quand, deux mois plus tard, un ami de la famille nous apprit qu'il avait vu Albert à Bruxelles, dans les volontaires du vicomte de Pontécoulant, venus de Paris au secours de la révolution belge de Septembre 1830 (i). Un de mes oncles est alors parti pour Bruxelles, s'est emparé d'Albert, et l'a mis en

(i) — « Après la révolution de Belgique, en i83o, Pontécoulant se souvint des années de son enfance passées dans ce pays, et vint, avec un corps de volontaires organisé par lui, sous le nom de tirailleurs belges partisans, offrir ses services au gouvernement provisoire établi à Bruxelles. Dès son arrivée, il fut nommé aide de camp du général Van Halen, reçut l'ordre de se rendre à Gand et d'y prendre le commandement de toutes les forces actives disséminées dans les deux Flandres. Il rendit d'importants services dans les émeutes populaires de ces provinces, se trouva comme volontaire à la bataille de Louvain et y fut blessé. » (Fétis, Biographie universelle des Musiciens).

GILBERT GRISArR,

diligence le soir même pour Paris. Car mon père était si mécontent de toutes ces fredaines qu'il ne lui permit pas de venir à Anvers, d'où ma famille allait du reste partir par crainte du bombardement....

Voilà donc Grisar au comble de ses vœux : installé enfin à Paris, et libre d'y suivre sans contrainte la carrière qu'il s'était choisie. A l'abri de toute inquiétude matérielle d'ailleurs, son père pourvoyant généreusement à ses besoins^ et lui servant une pension largement suffisante. — Il avait alors à peine vingt-deux ans.

Dès son arrivée, il alla se loger dans un modeste et coquet appartement qu'il occupait encore, dans les derniers temps de son existence, au numéro i6 du boulevard Mont-

QdLBERT GRIS Ali.

martre, et qu'il conserva par conséquent pendant trente-neuf ans (i). Puis il songea à mettre à profit la situation que les circonstances lui avaient créée, et se mit enfin sérieusement au travail sous la direction de Reicha, dont la réputation de théoricien, on le sait, était grandeà cette époque, etqu'ilavaitchoisi comme professeur de préférence à tout autre. Cependant, il n'eut guère le temps que d'ébaucher ses études, d'une façon superficielle. Dans le cours de i832, en efFet, il fut appelé à AnverSj et non-seulement il demeura en Belgique plus longtemps qu'il n'eût pu le prévoir, mais les circonstances firent qu'à partir de ce moment il entra dans la carrière active du compositeur.

Son père et sa mère se préparaient à céle-

ri) — Pendant le voyage que Grisar fit en Italie, où il devait passer seulement quelques mois, et où il resta sept ans environ (de 1841 à 1848), M. de Flottow, qui était au nombre de ses amis les plus intimes, fut mis par lui en possession de cet appartement, et y demeura pendant deux années entières. C'est là, je crois, que M. de Flottow écrivit sa partition de FAvie en peine, qui parut à l'Opéra en 1846.

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brer le vingt-cinquième anniversaire de leur mariage. Une petite fête de famille était organisée à ce sujet, Grisar fut naturellement appelé à y prendre part, et c'est à cette occasion qu'il se rendit à Anvers. Ce fait, insignifiant en apparence, ne fut pas cependant sans influence sur son avenir^ comme on va le voir. Sur le désir exprimé par ses frères, il s'occupait de réunir, pour la petite solennité de famille, les éléments d'un concert intime. C'est à ce propos qu'on lui demandas'iln'avait pas en portefeuille un morceau, une composition quelconque, qu'il fut possible d'exécuter dans le cours de cette soirée^ ce qui lui donnerait un attrait particulier et en augmenterait le charme pour chacun des assistants. Il répondit qu'il n'avait rien sous la main, mais se rappela alors qu'avant son départ pour Liverpool, il avait composé une romance qu'il croyait assez réussie; seulement, cette romance avait été confiée par lui à une dame des amis de la famille, virtuose amateur, qui chantait à merveille, afin qu'elle en prit connaissance et lui donnât son avis. Puis, étant inopinément parti pour l'Angletere, Albert

ne s'en était pas occupé davantage, et il n'avait point conservé dédouble de cette romance, dont les paroles avaient été écrites pour lui par un de ses amis, M. Porret de Morvan (i).

On se consulte alors, et l'on décide qu'un des frères d'Albert, M, Félix Grisar, va se rendre incontinent chez la personne en question^ et lui demander le morceau désiré. Sur cette demande, la dame répond au messager qu'en effet elle a en sa possession deux compositionsde son frère : une valse pour le piano et une romance.

— C'est celle-ci qu'il me faut^ lui est-il répondu.

— Mais c'est que je ne sais oti elle est, et qu'en ce moment il me serait bien diflicile de la découvrir.

— Veuillez la chercher^ s'il vous plaît, car j'en ai besoin à l'instant même.

(i) — C'est à Bruxelles que Grisar avait connu M. Porret de Morvan, qui était Français, et qui devint sous-préfet sous le gouvernement de Juillet. « Je crois, me disait M. Félix Grisar dans une de SCS lettres, que ce monsieur doit vivre encore. »

Enfin 5 la romance est cherchée , trouvée et rapportée joyeusement à la maison paternelle^ où, le grand jour venu, un ami du jeune compositeur se met en devoir de la chanter ( i ). On s'attendait à une bluette sans grande importance, mais il se trouva qu'on avait affaire à un petit chef-d'œuvre de sentiment et de mélancolie^ qui produisit un effet foudroyant. Tous les assistants avaient les larmes aux yeux à l'audition de cette mélodie touchante, et entourèrent aussitôt Grisar en le félicitant avec chaleur, en lui exprimant leur étonnement et leur plaisir. La romance^ en effet, n'était autre que la Folle, qui devint si célèbre depuis dans le monde entier, et qui commença sa réputation.

Telle est l'histoire de cette mélodie adorable et expressive, dont le succès fut bientôt retentissant. Quelques erreurs ont été répandues à ce sujet. On a dit que Grisar avait été rappelé de Paris dans son pays par les événements politiquesqui l'agitèrent alors (on était

(I) — M. Van Cappenberg, mort depuis.

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aux environs de i83o); que surtout le danger que courait sa ville natale l'avait décidé à retourner auprès de ses parents ; enfin, que la Folle avait été composée « au milieu des horreurs d'un siégCj » du bruit de la canonnade et du bombardement. Or, je puis certifier l'exactitude des renseignements qui précèdent, puisqu'ils m'ont été fournis par la famille elle-même, et l'on voit que ces renseignements concordent peu avec les détails un peu romanesques que je viens de rapporter. Je vais d'ailleurs les compléter parce fragment d'une lettre de M. Félix Grisar :

.... Comme je vous l'ai dit, ce fut moi qui, quelques jours avant la soirée de famille, me rendis chez la dame en question pour réclamer ce morceau (écrit de la main d'Albert), et qui me fut remis, sans qu'il eût même été essayé par cette dame.

Sans cet incident, il y serait peut-être encore, et ia Foile n'eût peut-être pas vu le jour.

Peu après, elle tombait dans le domaine public, sans qu'Albert fît jamais valoir ses droits d'auteur, et fit le tour du monde.

Car un des amis d'enfance d'Albert, qui habi-

Q^LBERT GRISAI^ 27

tait Rio-Janeiro à cette époque, en écrivait à son père, habitant Anvers et ami de notre famille, sans savoir que cette romance était d'Albert, son nom ayant même été omis sur l'exemplaire qu'on lui avait vendu à Rio.

En somme, Grisar avait à peine vingt ans lorsqu'il écrivit la Folle, puisque cette composition date d'avant son voyage à Liverpool, et qu'il partit pour cette ville en 182g. — Ses parents et ses amis firent des instances auprès de lui pour le décider à chercher un éditeur. Il le fit en effet, et la maison Schott, de Bruxelles, se chargea de la publication. Dans le même temps, Nourrit se trouvant en représentations dans cette ville, Grisar alla le trouver et lui présenta timidement sa romance, en lui demandant ce qu'il en pensait. Nourrit en fut ravi, et presque aussitôt la chanta au théâtre de la Monnaie, où elle fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le grand artiste la rapporta en France, à son retour, et se mit en devoir de la faire entendre dans tous les salons où il était appelé. On conçoit que cette expansion donnée à son

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œuvre était pour Grisar, dont elle faisait connaître le nom, un véritable coup de lortune. Je parle icij cela va sans dire, au point de vue de la renommée, car la Folle ne lui rapporta pas un centime : l'éditeur belge avait consenti à la publier, il est vrai, mais sans rémunération aucune, et quant aux éditeurs français, les lois internationales sur la propriété intellectuelle n'existant pas à cette époque, ils s'empressèrent de couvrir le territoire de contrefaçons de l'édition belge, dans le produit desquelles l'auteur n'avait absolument rien à réclamer. On a vu même que sur certaines éditions une aimable nonchalance avait laissé oublier le nom du compositeur; sur d'autres, c'est celui de l'auteur des paroles qui brille par son absence (i).

(i) — Le manuscrit autographe de la Folle, d'une écriture nette et superbe, est aujourd'hui entre les mains de M. Félix Grisar. Il est à remarquer que ce manuscrit porte pour titre, non la Folle, mais l'Insensée. Ce petit détail complète l'historique de la célèbre romance.

J'ajouterai pourtant que la vogue de la Folle fut si grande qu'elle engendra des interprétations et des paraphrases musicales, tout comme il arrive pour

Q/ILBERT G RIS Ali.

Mais ce premier succès devait en amener d'autres. Grisar^ mis en vue grâce à l'aide de Nourrit, se trouvant d'ailleurs tout naturellement en relations avec l'administration du théâtre de la Monnaie, et enfin étant vivement appuyé par un homme important, M.

Charles Rogier, son ami intime, alors ministre de l'intérieur, songea à mettre à profit cette situation. Un de ses amis^ Victor Hanssens (i), eut l'idée d'arranger pour lui

nos grands airs d'opéras. J'en citerai deux, qui sont venues à ma connaissance : « La Folle, fantaisie romantique pour le piano, » par Amédée Méreaux, et « la Folle, fantaisie caractéristique pour le piano,» par Duvernoy. Je ne doute pas qu'il n'y en ait d'autres, mais je ne saurais les signaler.

(i) — Victor-Guillaume-Antoine Hanssens , né à Gand le 5 Septembre i8o3,chefdebureau au ministère dé l'intérieur, collaborateur de la. Belgique musicale, du Diapason, etc., mort à Saint-Josse-ten-Noode lez Bruxelles le 24 Avril 1869, quelques semaines seulement avant Grisar, son intime ami. Il était le cousin-germain de M. Charles-Louis Hanssens, qui était récemment chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, et le neveu (avec celui-ci) de feu Charles-Joseph Hanssers, qui fut aussi chef d'orchestre, puis directeur de ce même théâtre.

Q^LBERT GRISA<T{.

en opéra-comique un petit vaudeville de Mélesville et Carmouche, le Mariage impossible; il en fit aussitôt la musique^ et l'ouvrage, représenté à Bruxelles le 4 Mars i833j y obtint un grand succès, quoique, au dire de M. Fétis, il fut afaible de conception.» Ceci est possible, mais l'on ne doit pas oublier qu'il s'agit ici de la première œuvre d'un jeune artiste de vingt-quatre ans. L'interprétation, du reste, n'avait pas nui sans doute au succès. Grisar n'avait pas eu à se plaindre sous ce rapport, les deux principaux rôles du Mariage impossible ayant été confiés à Chollet et à M'^' Prévost^ qui faisaient alors partie du personnel de la Monnaie, et qui devaient escalader rapidement les planches de rOpéra-Comique , où le compositeur les retrouverait sous peu tout prêts à lui rendre un nouveau service.

Quoi qu'il en soit, il est utile de connaître l'impression de la criti'que au sujet de cette première production d' un artiste encore inex- * périmenté, mais dont l'avenir devait être brillant. UIndépendant, de Bruxelles, dans son numéro du 18 Mars, consacrait un feuil

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leton à l'appréciation de l'œuvre du Jeune compositeur belge. Voici les passages les plus saillants de cet article:

.... L'œuvre de M. Grisara été accueillie avec des transports tels que ceux qui n'en ont pas été témoins s'en feraient difficilement une idée. Cette circonstance impose une certaine réserve à nos éloges....

Nous commencerons par faire cette remarque, qu'en général la musique du Mariage impossible affecte peu les formes rossiniennes ; elle rappelle bien plus l'école française....

L'ouverture est remarquable à plusieurs égards. Le chœur des chasseurs qui ouvre la scène est écrit avec une suite dans les idées, un enchaînement et, si l'on peut ainsi dire, une lucidité dans les développements qu'on ne rencontre pas toujours dans le reste de l'ouvrage. Le duo qui suit immédiatement est fort ingénieusement dialogué : on y rencontre des détails spirituellelement conçus et des combinaisons assez habiles.... Ce que nous pouvons louer sans restriction, c'est le finale du premier acte. Il est d'une vigueur rare. \Jandante est d'un caractère grave et d'un style large. \Jallegro a du nerf. La distribution des voix est riche en effets heureux. La

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phrase musicale : Que mon cœur est m//, est brillante et animée.

Au second acte, nous citeron? comme particulièrement digne d'estime un duo très-dramatique entre Chollet et Mlle Prévost, où s'opère la reconnaissance des deux amants. Il y a là de la profondeur et de la passion.

L'orchestre de M. Grisar a de la force et se distingue par une distribution bien entendue. L'accompagnement est peut-être quelquefois trop chargé : il étoufte assez fréquemment la voix du chanteur. On a remarqué avec raison que M. Grisar a employé presque toujours la mesure en trois temps, ce qui a imprimé quelque monotonie à sa partition.

En définitive, le Mariage impossible est l'œuvre d'un jeune homme qui promet de fournir une brillante carrière, et d'honorer un jour le pays qui a vu naître Gossec et Grétry (i).

(i) — On pense bien que la ville d'Anveis,déjd fière du jeune artiste qu'elle avait vu naître, s'empressa de jouer l'ouvrage qui lui avait valu son premier succès dramatique. Le Mariage impossible fut représenté sur leihéâtredes V'ariéte's d'Anvers, le 5 1 Mars i833, c'està-dire vingt-sept jours après son apparition à Bruxelles. Grisar assistait à la représentation.» Le iMariage impossible, disait l'Écho de Bruxelles du 4 Avril i833,

La représentation du Mariage impossible fut le prétexte d'une gracieuseté faite à Grisar par le gouvernement belge. Sur la demande de son ami, M. Charles Rogier, un subside de 1,200 francs, pour trois ans, fut accordé au compositeur, à la condition par lui de se rendre en Italie pour y étudier la musique

a obtenu un grand succès au théâtre des Variétés d'Anvers. Demandé avec instance sur la scène, M. Grisar s'est contenté de saluer et de remercier de sa loge. » Peu de jours après, un autre journal disait : « On nous donnera aujourd'hui une représentation du Mariage impossible de M. Grisar. Encore une fois les loges sont toutes louées à l'avance. » Enfin, Grisar fut l'objet, en cette circonstance, d'une manifestation particulièrement flatteuse, qui était ainsi relatée dans une correspondance d'Anvers publiée par la Ga:^ette des Théâtres, de Paris, du iS Avril i833 : « Plusieurs artistes de cette ville, appartenant tous à la nouvelle école et parmi lesquels on distingue MM. Wappers, Marines, Mathieu, Geefs, Gorr et Schaepkem, avaient ouvert entre eux une souscription à l'effet d'offrir une médaille à l'auteur du Mariage impossible. Cette médaille a été offerte à M. A. Grisar au commencement de cette semaine. » En ce qui concerne Bruxelles, le Mariage impossible y fut représenté onze fois, du 4 Mars i833 au 5 Mars 1834,

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belge qu'il y pourrait découvrir dans les archives des églises, et de faire à ce sujet un rapport au gouvernement. Cette condition n'était évidemment qu'apparente; le chiffre modique de la somme allouée semble l'indiquer d'ailleurs suffisamment. Toujours estil qu'elle ne fut pas remplie à cette époque. Grisar ne se rendit en Italie que longtemps après, et pourtant^ comme on le verra plus tardj il se rappela alors la mission dont on l'avait chargé et adressa à ce sujet au ministre, non pas un, mais plusieurs rapports qui furent accueillis avec une grande satisfaction (i).

Non, ce n'est pas l'Italie qui occupait en ce moment son imagination. Ses idées se reportaient alors uniquement sur Paris^ sur ce centre d'activité féconde, sur ce vaste foyer intellectuel qui semble attirer invinciblement à lui toutes les natures d'élite, tous les

(i) — A propos de ce subside, M. Fe'lix Grisar m'écrivait : — « C'était un simple encourageinent , car Albert a toujours reçu de sa famille autant d'argent qu'il lui en fallait pendant sa période d'études. »

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esprits distingués, tous ceux qui, se sentant quelque chose dans l'âme et dans le cœur, veulent l'exprimer à l'aide d'un outil quelconque: ciseau, plume ou pinceau, Grisar, après s'être produit une première fois dans son pays, songeait à se faire connaître chez nous, en France, et à y aborder le théâtre, ce rêve doré de tous les jeunes compositeurs. Sous ce rapport il fut heureux, comme il le fut d'ailleurs presque constamment dans le cours de sa carrière, — car Grisar n'eut guère à se plaindre ni de la chance, ni du public. Non-seulement ce rêve devint pour lui une réalité, mais la réalisation en eut lieu d'une façon tellement rapide, que plus d'un eût pu s'en montrer étonné. Trois ans seulement après la représentation à Bruxelles du Mariage impossible^ Grisar faisait ses débuts sur la scène de l'Opéra-Comique, et trois autres années s'étaient à peine écoulées qu'il avait produit successivement devant le public six ouvrages plus ou moins importants. Quel est donc celui de nos jeunes musiciens auquel pareille chance se présente aujourd'hui?

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