‹ Albert GrisarChapitre 4 sur 8 · L ARTISTE · texte numérisé non relu

L ARTISTE

Pour juger sainement l'artiste en Grisar, pour apprécier l'importance du rôle qu'il a joué, de la carrière qu'il a fournie, il faut se rendre compte du milieu dans lequel il s'est produit, et jeter un coup d'œil rapide sur l'état où se trouvait en France la musique, et particulièrement le genre de l'Opéra Comique, àl'époque où ilfit à Paris ses débuts.

Les deux compositeurs qui tenaient la tête du mouvement musical, Héroldet Boieldieu,

GILBERT GRISAT^. 2G9

étaient morts à vingt mois de distance^ Hérold, le 19 Janvier i833,Boieldieu, le 8 Octobre 1834. Si douloureux que pùl être pour la France le coup qui frappait Boieldieu^ il n'était pas aussi désastreux dans ses conséquences que celui qui venait arraciier Hérold à un avenir éclatant et glorieux. L'auteur de la Dame blanche^ âgé de soixante ans enviroUj pouvait être considéré comme ayant accompli sa carrière, tandis que son jeune émule n'avait encore pour ainsi dire fait que donner des promesses^ — et quelles promesses, pourtant! La disparition de ce dernier, à jamais funeste à l'art français, qu'il semblait vouloir illustrer d'une façon exceptionnelle enconcentrantdans une synthèse magnifique et puissante les qualités des trois grandes nations musicales de l'Europe, devait être singulièrement profitable à M. Auber; celuici devenait alors^ et par droit de conquête et par droit d'ancienneté, le chef incontestable et incontesté de notre école française, et je n'étonnerai personne en affirmant que ce fait ne se fût pas produit si l'auteur de la Clochette, de Zampa, et du Pré aux Clercs

270 Q^LBERT GRISATi.

n'avait pas été enlevé si prématurément à la gloire qui l'attendait. La mort d'Hérold, foudroyé dans la toute-puissance de son génie, alors qu'il prenait pleine possession de lui même et qu'il allait marcher de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre^ laissait donc virtuellement le sceptre de l'opéra-comique aux mains de M. Auber^ dont le génie spirituel, élégant et fin, mais dépourvu de passion, de flamme et d'enthousiasme^ était bien loin, au point de vue de la puissance et de la variété, d'égaler celui de l'artiste admirable qui semblait résumer en lui, par un effort suprême de son intelligence aussi bien que par la libre expansion des facultés qui constituaient son génie, les aspirations grandioses et diverses de Weber, de Rossini, et de son maître Méhul. A côté de M. Auber, venaient se placer Halévy et Adolphe Adam, que les deux succès presque simultanés de V Eclair et du Chalet classaient déjà pour ainsi dire au premier rang. Un autre artiste, d'un tempérament souple et non sans puissance, quoique manquant un peu d'originalité, M. Carata, était encore dans la lice, mais n'y devait pas rester

Q/ILBERT G RTS Ail. 271

longtemps, car la réussite modérée de quelques ouvrages estimables venant succéder aux acclamations qui avaient accueilli Masaniello et la Prison d Edimbourg, allait l'engager à laisser la place à de plus jeunes et de plus vaillants.

C'est parmi ceux-ci, formant un groupe assez serré, que Grisar allait prendre rang, ayant pour rivaux, ou du moins pour émules sérieux, Hyppolite Monpou, M. Ambroise Thomas, on peut même dire Clapisson, tandis que quelques autres, Rifaut, Leborne, Montfort, Batton, Théodore Labarre, moins bien doués ou moins heureux, devaient rester à la suite. Ces quatre compositeurs, destinés à se partager presque également la faveur du public, et dont l'un, Hippolyte Monpou, fut enlevé trop tôt à l'art et à ses amis, effectuèrent leurs débuts sur la scène de rOpéra-Comique chacun à une année d'intervalle : Monpou ouvrit la marche en donnant les Deux Reines le 6 Août i835; Grisar vint ensuite avec iSara/z, le 6 Avril i836; M. Ambroise Thomas fit représenter la Double EchelleXe. 23 Août 1837, et enfin Clapisson

Q4LBERT GRISAT{.

se montra au public, avec la Figurante^ le 24 Août i838.

On voit donc qu'à l'époque où Grisar se produisit, le genre de l'opéra-comique était loin de décliner. Soutenu par plusieurs musiciens d'un talent très-réel et de facultés très-diverses, il vit éclore, dans l'espace d'une vingtaine d'années, bon nombre d'oeuvres remarquables à plus d'un titre, et dont, pour la plupart, le souvenir est encore vivace. C'est à cette période florissante que remontent le Cheval de Bron-e, Actéon, V Ambassadrice, le Domino noir, la Part duDiable, les Diamants de la Couronne, la Sirène^ Haydée^ de M, Auber ; les Mousquetaires de la Reine^ la Fée aux Roses, d'Halévy ; le Postillon de Lonjumeau, le Brasseur de Preston, le Toréador, Giralda, Si j étais Roi, d'Adam ; le Planteur, le Luthier de Vienne, la Chaste Su:[anne, de Monpou; le Panier fleuri, Mina, le Caïd, le Songe d'une Nuit d'été, Raymond ou le Secret de la Reine, Psyché, de M. Ambroise Thomas ; la Perruche, Gibby la Cornemuse, la Promise, de Glapisson, etc., etc. Pour méri-

GILBERT GRISAI^ ayS

ter une place — et une place distinguée, presque à part — au milieu ci artistes tie cette valeur, pour faire applaudir ses œuvres auprès de celles que je viens de citer, il fallait assurément que Grisar fût bien doué et qu'il donnât la preuve de qualités estimables et solides. La première, la plus précieuse de toutes ces qualités, c'était, sinon une originalité complète, absolue, du moins une personnalité très-évidente, très-caractérisée, et qui, tout en s'accusant sans forfanterie, sans excès d'aucune sorte, s'imposait à l'attention et savait toujours l'éveiller.

Ce qui constitue une bonne partie de cette personnalité, c'est le sentiment comique, sentiment si rare en musique partout ailleurs que chez les Italiens, et dont Grisar était si biendoué. Non qu'il possédât le rire éclatant, ce rire large, épanoui et sensuel que nous rencontrons avec tant de bonheur chez Rossini et ses prédécesseurs, Paisiello, Gulgielmi, Cimarosa et tant d'autres, et qui provoque chez l'auditeur une gaîté débordante ; mais il avait le sourire, indice de contentement et de belle humeur, que nous ne connaissons

274 qALBERT grisa "T^.

plus en France — musicalement parlant — depuis nos premiers compositeurs d'opéracomique, c'est-à-dire depuis Grétry, Philidor et Monsigny, qui savaient être gais sans faire perdre à l'art la dignité dont il ne doit jamais se départir. En effet, les qualités maîtresses de la musique française sont la grâce, la délicatesse, la distinction, et ces qualités, nous les retrouvons dans les œuvres de la plupart de nos musiciens, depuis Dalayrac jusqu'à M. Victor Massé, en passant par Dezèdes, Berton, Boieldieu, Catel, Nicolo, Hérold, Halévy, MM. Auber, Ambroise Thomas et beaucoup d'autres ; mais la gaîté française, cette gaîté composée de finesse, de malice et de raillerie, dont Grétry, Philidor et Monsigny nous ont donné des exemples dans Pamirge, dans le Maréchal-f errant, dans lé Déserteur et dans vingt autres ouvrages, nous ne la retrouvons pour ainsi dire pas jusqu'à Grisar. A peine Adam en a-t-il eu quelques éclairs, comme dans le Toréador et dans les Pantins de Violette^ mais elle ne constituait pas pour lui, comme pour Grisar, le fond même du tempérament artistique, et

C^LBERT GRISAI^ ijb

d'ailleurs la gaîlé d'Adam devenait force'e parfois et tombait, sinon dans la charge, du moins dans la trivialité, tandis que le musicien anversois, même dans ses élans les plus caractérisés, ne se départait jamais de son élégance naturelle et de ses allures de bonne compagnie. Ecoutez Gilles, écoutez Pantalon, écoutez le Chien du Jardinier, vous serez emporté par la musique sur les ailes d'une fantaisie aimable, légère, pleine d'entrain, d'imprévu, de malice et d'esprit, le sourire ne quittera pas vos lèvres, mais du moins, si vous cherchez ensuite à analyser vos sensations, vous n'aurez pas à rougir de vous y être laissé entraîner, parce que rien de grossier ne sera mêlé au plaisir que vous aurez éprouvé, que ce plaisir sera pur, complet, déli cat surtout, et sans arrière-pensée. En un mot, la gaîté de Grisar, pour être cordiale et franche, ne lui fait faire en aucun cas de concession ûlcheuse : sa musique reste toujours spirituelle, elle n'est jamais graveleuse; elle peut être parfois débraillée, elle n'est jamais canaille.

Si l'on veut, après avoir Constaté le senti-

276 GILBERT GRISAT^.

ment comique dont Grisar était doué, .analyser, au point de vue technique^ le procédé employé par lui pour le faire passer dans sa musique, il convient de diviser ce procédé en deux parts, Tune se rapportant à l'idée musicale proprement dite, l'autre au style de l'artiste. — Nous voyons d'abord que la forme même de sa phrase, phrase un peu courte ddialeine, généralement brève et concise, ne brillant pas toujours par une nouveauté absolue, mais du moins toujours finement ajustée et relevée par un air de grande distinction, nous voyons, dis-je, que la forme de cette phrase revêtait un tour particulier, affectait une allure tantôt sémillante et guillerette, convenant à merveille à l'idée que la musique était chargée d'exprimer, tantôt emphatique et pompeuse, se trouvant au contraire en désacord complet a\ec cette idée, mais exagérée à dessein, de façon à faire bien comprendre à l'auditeur que ce désaccord était intentionnel et à produire un vif contraste entre l'expression vraie de la pensée écrite et son interprétation musicale (ce qui est un peu le procédé de la caricature

Q/ILBERT GRISA^. i-Jl

appliqué à la musique) D'autre part, nous voyons que par certaines combinaisons de rhythme, par les rapports singuliers de certains intervalles placés dans le chant proprement dit, par des nuances d'un effet particulier et inattendu, par l'ingéniosité d'une instrumentation très-fine, très-expérimentée, enfin, par l'accent général obtenu à l'aide de ces moyens divers, l'artiste complétait, au point de vue du style, l'origmalité que le premier procédé avait introduite dans l'idée proprement dite.

Eh bien, c'est le caractère ainsi donné à sa musique bouffe qui a tailla vraie personnalité de Grisar. C'est par cela qu'il est reconnaissable, c'est en cela qu'il est inimitable, et c'est pour cel-i qu'on a voulu toute sa vie le cantonner dans cette musique. C'est, à la vérité, dans le genre bouffe qu'il s'est montré le plus parfait, le plus accompli, mais il y aurait injustice criante à ne pas reconnaître que son talent s'est affirmé aussi ailleurs, d'une façon très-remarquable, et que ses facultés se sont déployées parfois avec beaucoup de bonheur dans un genre opposé. Tout en

278 GILBERT GRrSAIl.

possédant la verve comique, Grisar ne manr quait ni de tendressse, ni de chaleur d'âme, ni de sensibilité, et je crois avoir donné, dans le cours de cet écrit, plus d'une preuve à l'appui de mon dire. S'il avait eu le bonheur de rencontrer beaucoup de poëmes comme celui des Porcher ons, dans lesquels il eût pu mêler à doses à peu près égales les qualités diverses qui le distinguaient, l'émotion et la finesse^ la grâce et la gaîté, la passion et l'esprit, je crois qu'il eût réussi à ramener les plus incrédules et à les convaincre de la souplesse de ses facultés. Je ne prétends point dire que Grisar fût un musicien dramatique dans l'acception étroite du mot : le drame lyrique n'était point son affaire, et sous ce rapport je crois, j'affirme même, que son ambition le trompait singulièrement lorsqu'elle le poussait à essayer de forcer les portes de notre grande scène musicale; pour se maintenir sur un cadre aussi vaste, sa muse n'avait ni le souffle assez puissant, ni la poitrine assez robuste, ni l'accent assez énergique. Mais ce que je veux constater encore, c'est que si Grisar avait le don du rire.

il n'avait pas moins le don des larmes, et que, à le considérer à ce point de vue de la diversité de sa nature artistique, l'auteur ému des Porcherons et des Amours du Diable n SiVà'xX. rien à envier au chantre joyeux deGilles ravisseur et de Bonsoir^ Monsieur Pantalon. Le talent de Grisar a du reste été apprécié d'une façon très-nette, très-saine, très-exacte, dans ces lignes rapides d'un critique que je me fais un plaisir de citer, parce que son jugement résume d'une façon presque absolue mon impression personnelle au sujet de ce musicien charmant :

Grisar possédait au suprême degré la qualité maîtresse du compositeur dramatique, le sentir ment, l'instinct de la scène.

S'il ne voyait pas grand, il voyait toujours juste et triomphait dans les détails. Quiconque a suivi l'auteur de Gilles dans la mise à l'étude de ses principaux ouvrages, rendra ce témoignage que jamais l'intelligence du théâtre, la finesse de l'observation, l'application raisonnée de la musique à la parole, n'ont été poussées plus loin. Il procédait en cela de son compatriote Grétry. — A ces dons précieux, il sut allier le charme, la grâce mélodi-

28o C^LBERT GRIS Ail-

que, la clarté. Estimé des artistes pour son rare talent, il captiva du même coup le public. — Ce n'était pas encore l'école de l'avenir.

La presse lui fut toujours sympathique, et pourtant nous ne voudrions pas affirmer qu'elle ait été complètement juste à son égard. Ce fut peut-être un de ses chagrins.

Le malheur de Grisar est d'avoir obtenu ses premiers succès à Paris avec deux petits opérasbouffes : P Eau merveilleuse et Gilles ravisseur. Il était désormais classé. On ne lui demanda plus que de l'esprit et de la gaieté, et l'on se tint un peu en défiance pour le reste. Aujourd'hui même, et devant cette lyre brisée, qui se doute que la corde la plus sonore, la plus amoureusement caressée, fût celle qui exprimait la mélancolie et la tendresse! Eh! sans doute, Grisar réussit admirablement la musique bouffe, quoique avec plus de finesse et d'esprit que de gaîté réelle (i) : il entendait si bien la scène ! Mais observez-le quand il s'échappe, lorsque, dans une situation donnée, il peut mettre un peu de son cœur. Ecoutez cette

(i) — Je viens d'exprimer à ce sujet m \ pensée tout entière. Peut-être une nuance vient-elle ici diveisiher un peu mon opinion de celle de mon confrère; elle est bien légère en tout cas.

phrase adorable soupirée par les altos dans le quatuor scénique du Cbien du Jardinier, et la scène de l'évanouissement dans le premier finale des Porcherons, et cette mélodie, triste comme un dernier adieu, qui accompagne la mort de l'ange déchu dans l'avant-dernier tableau des Amours du Diable (tableau qui, par parenthèse, est d"un bout à l'autre un chef-d'œuvre !). Trouvez-en beaucoup, de ces larmes, dans le répertoire de nos auteurs boulTes !

Au point de vue de l'expression dramatique, Grisar n'avait point de maître. Ce qui lui a manqué, croyons-nous, pour être l'un des premiers de son temps, c'est cette largeur de conception qui embrasse toutes les parties d'une œuvre, et en fait un tout imposant sur lequel l'auteur met sa griffe (i).

Cette dernière réflexion est très-exacte. Ce qui a manqué à Grisar, c'est la grandeur des vues, c'est l'amplitude de la pensée, c'est la conception d'un vaste ensemble, duquel se détachent, parfaits et accomplis dans leur

(,) j.-p. MoscHELÈs : Chronique musicale du I" Juillet 1869.

Q^LBERT GRIS A 11.

genre^ mais reliés entre eux par une pensée commune, les divers épisodes qui concourent à l'unité ainsi qu'à l'éclat général d'une œuvre grandiose. Il est vrai de dire que sij aux qualités qu'il possédait déjà, il eût ajouté ces dons précieux, Grisar eût été un homme de génie et se fut ainsi placé au premier rang.

Il faut donc le juger sur ce qu'il fut, et non sur ce qu'il eût pu être. Pour être plus modeste, sa place n'est pas encore à dédaigner, et elle est telle que, pendant vingt-cinq ans, il l'a seul occupée. Non que je veuille dire qu'il fût le seul artiste qui ait soutenu dignement l'honneur et le drapeau de notre cher opéra-comique, mais parce qu'il a su y introduire un élément particulier, une sève nouvelle et vivace, parce qu'il a marqué chacune de ses œuvres d'une empreinte personnelle, et que c'est là, dans quelque milieu qu'on se meuve, à quelque partie de l'art que l'on s'adresse, l'indice d'une supériorité évidente, le signe d'une indépendance d'esprit qui ne saurait être contestée.

Quelque légère qu'ait pu être sa trace, elle

GILBERT GRIS Ali. 28 3

a été creusée solidement, et je suis convaincUj pour ma part, qu'elle ne s'effacera pas de sitôt. Toutefois, et sans rien exagérer, on peut dire que si Grisar n'a pas fait assez pour obtenir la gloire, — cette maîtresse exigeante et radieuse, qui fait payer bien cher ses faveurs et qui veut toujours être violentée, — du moins il a laissé derrière lui une renommée légitimement acquise, il a su attacher à son nom l'estime des gens de goût, il s'est rallié les sympathies de tous ceux qui considèrent le respect de l'art comme l'une des qualités et des conditions premières indispensables à celui qui s'y livre.

Page 1