SCHOTT FRÈRES, 82, MONTAGNE DE LA COUR
ML
A M. EDMOND VANDER STRAETEN
Accepte^, mon cher ami, la dédicace de ce livre^ dans lequel fai essayé de retracer exactement la vie y d^ apprécier avec impartialité les œuvres d'un de vos com^ patriotes les plus distingués. Un livre de ce genre, consacré à un musicien^ écrit par un musicien^ ne saurait d'ailleurs s^ adresser mieux qu^à un musicien. J'ajouterai que celui-ci vous doit bien quelque chose^ puisque^ grâce à l'aide que vous m'ave\ prêtée^ aux recherches que vous ave^ bien voulu faire pour moij j'ai pu rendre mon travail plus complet^ plus substantiel et plus précis en bien des points^ qu'il ne m'eût été permis de le faire sans ce secours désintéressé.
Enthousiaste et amoureux des gloires de votre pays {pour lequel^ vous le save\^ j'éprouve une affection sincère)^ vous avie:{
considéré d'avance cette centre modeste comme un hommage rendu à l'une de ces gloires, et tous vos efforts tendaient à me faire la tâche plus facile. Vous aimie\ d'ailleurs Grisar autant que moi^ et y ainsi que moiy vous l'ave:( prouvé plus d'une fois la plume à la main.
Voilà plus de raisons quHl rien fallait, sans doute, pour me porter à inscrire potre nom en tête de ces pages^ Il en est une pourtant y meilleure encore, et qui prime toutes les autres : c'est la vive et déjà ancienne amitié qui nous unit,
A vous de cœur,
OiRTHUR TOUGJN,
Paris, $0 Mai 1870,
Une figure vraiment originale, une physionomie pittoresque et trèspersonnelle, un véritable type artistique, vient de disparaître du monde musical. Grisar s'est éteint il y a quelques mois^ et Ton peut dire sans prétention, sans exagération, que ce charmant artiste ne trouvera pas de successeur — quant à présent. Non qu'il prît place parmi les plus grands, ni qu'il pût être compté au nombre des révolutionnaires de Fart (son ambition d'ailleurs n'était pas si haute), mais parce que, dans la sphère relativement modeste où il s'était vu en quelque
Q4LBERT GRIS A ^,
sorteenferméjCtoù son tempérament se sentait à Taise, il venait en première ligne et tenait le premier rang. A ce point de vue seul, Tétude de ses œuvres ne manquerait ni d'utilité ni d'intérêt; mais il faut ajouter que la valeur intrinsèque de ces œuvres, leur caractère trèsparticulier , sont de nature à rendre cette étude plus utile et plus intéressante encore.
Constatons avant tout que Grisar a dignement continué les traditions musicales de la Belgique, en ce qui concerne leurs rapports avec le théâtre et avec l'art français. Ces traditions, glorieusement nouées par Gossec et par Grétry, ont été dignement maintenues par lui, et sont à présent poursuivies par M. Gevaërt, qui reste évidemment le représentant le plus distingué de Part de son pays.
L'auteur de V Épreuve villageoise et de Richard Cœur-de-Lion a donc eu en quelque sorte pour successeur lauteur des Porcherons et de Gilles ravisseur, et ce dernier, pour avoir parcouru une carrière moins longue, moins féconde et moins brillante que celle de son devancier, n'en a pas moins droit à l'estime sincère des artistes et à la reconnaissance
que des tableaux de chevalet, mais comme tels peuvent être qualifiés de chefis-d'œuvre» à régal de ceux de son compatriote Téniers et de ces merveilleux « petits maîtres »
hollandais, comme on les appelle : les Jan Steen, les Gérard Dow, les Van Ostade, les Wouwerman, les Van de Velde..., En un motj Grisar pouvait dire, comme notre Musset (qui^ à mon sens^ était trop modeste) :
Mon verre n*est pas grand, mais je boit dans mon verre.
ce qui ne signifie pas qu'il fût uniquement capable de peindre ces petites toiles si prestement brossées, et qu'il ne pût pas s'élever audessus du genre proprement dit. Il a moins absolument réussi , je le sais^ lorsqu'il a voulu aborder des sujets sérieux et de proportions plus vastes; il y était moins complet, du reste, moins parfait, et je ne fais nulle difficulté de le reconnaître, — mais nous aurons plus tard à rechercher les raisons exactes, les causes réelles et directes de cette moindre réussite. Constatons toutefois que^ Grisar disparu, une place reste vide au banquet de l'Art, place
Q4LBERT GRISAIi,
occupée jusqu'ici par un causeur fin^ élégant» gai diseur, au tour d'esprit particulier, et qui, sous ces divers rapports, n'avait ni son égal ni son semblable parmi les convives.
Mais voyons d'abord ce que fut sa vie ; nous verrons ensuite, et chemin faisant, ce que sont ses œuvres.
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Metzys et des Gaspard de Craeyerj qu'Albert Grisàr naquit^ le 26 Décembre 1808. Justement orgueilleuse déjà de compter au nom* bre de ses enfants tant de peintres illustres, Anvers peut donc aussi se féliciter d'avoir donné le jour à Tun des musiciens sinon les plus grands et les plus fameux, du moins les plus aimables et les plus ingénieux du XIX* siècle, un artiste adopté par la France, comme le fut jadis Grétry, et qui sut conquérir en ce pays d'adoption, dont le tempérament intellectuel lui convenait si merveilleusement, une renommée qui rejaillira naturellement sur sa. véritable patrie (i).
(i}^Les Anversois sont réellement fiers de Grisar. Lors d*un passage que j'eus l'occasion de faire à Anvers peu de jours après la mort du compositeur, on y parlait de placer sa statue dans le vestibule du théâ« tre, et l'on espérait trouver dans ses manuscrits une messe, ou tout au moins des fragments d'une messe, dont l'exécution serait faite solennellement à la cathédrale, dans un service funèbre célébré en sa mémoire.
En l'espace de quelques semaines, Anvers (qui avait déjà vu naître l'un des musiciens les plus justement renommés du xvi* siècle, Hubert Waelrant),
Q^LBERT GRISA%
Il était d*ailleurs Français un peu plus que par rintelligence, et nous tenait d'assez près. Car, ce qu'on ne sait pas, c'est que Grisar, Belge de naissance, était d'origine française par sa mère, et allemande par son père (bien que la souche paternelle fût réellement originaire de la Belgique) . Voici ce que m'écrivait à ce sujet l'un de ses frères, M. Félix Grisar (i) :
perdit deux de ses enfants les plus distingués. Le i5 Juin, Grisar mourait presque subitement à As-^ ijiières, dans une petite maison où chaque année il ft*en allait faire sa villégiature. Un peu plus de deux mois après, le 25 Août, un autre artiste, d*un tempérament plein de souplesse et d'originalité, le grand peintre Henri Leys, Tauteur de la Promenade hors des murs, du Nouvel an, des Trentaines, de Vlntérieur de Luther à Wittemberg,,,, s'éteignait à son tour, à l'âge de 54 ans seulement, après avoir eu la gloire de ressusciter les traditions des grands maîtres flamands des xvii* et xviii* siècles, et s*étre fait dans toute TEurope un renom mérité. A ce propos, une question : Pourquoi le musée d'Anvers, qui renferme, quoiqu'en petit nombre, certains tableaux de peintres contemporains : la Mort de Rubens, de Van Brée, la Furie espagnole, de Ferdinand de Braeckeleer..., ne possède-t-ii aucune toile d'Henri Leys?
(i) — J'eus l'honneur de faire la connaissance à Anvers, peu de jours après la mort d'Albert Grisar, de
lo Q4LBERT GRJSAQi.
Mon père était Allemand, du Nassau, près Bade et Ems, fils d'une nombreuse famille. Il est arrivé à Anvers au commencement de ce siècle, et a été naturalisé belge. Mais notre famille était originaire du pays de Liège, où nous avons rencontré (à Chaudfontaine) un fabricant de fer du même nom, ayant exactement notre cachet dé famille.
Ma mère était Française (de Rouen). Son père, M. Cailly-Duverger, avait émigré à la fin du siècle dernier à Anvers, où il a marié ses trois filles du premier lit. Une fille du second lit a épousé un M. Meynier, compositeur de romances^ mort à Paris il y a au moins quarante. ans, ainsi que sa
M. Félix Grisar, son frère puîné, qui voulut bien me communiquer quelques détails précieux sur la vie, et particulièrement sur la jeunesse du compositeur. J'ai échangé ensuite avec lui, pendant plusieurs mois, au sujet de ce travail, des lettres fréquentes, et il eut Tobligeance de me donner communication de la correspondance de son frère, à laquelle on verra, par la suite, que j'ai fait d'intéressants et larges emprunts. Je ferai donc remarquer que certains détails qui suivent, et qui se trouvent en opposition complète avec ceux contenus dans diverses biographies, doivent être tenus pour parfaitement authentiques, puisqu'ils m'ont été fournis par M. Félix Grisar.
Q^LBERT GRISA<I{, ii
femme. — Voilà ce que je sais de notre origine, et je vous avoue que nous n'avons jamais fait de recherches (i),
Albert était notre aîné ; Puis moi, Félix Grisar ;
ce ma sœur, mariée à M. Louis Falcon, ex-consul de Naples à Anvers, actuellement négociant; « M. Emile Grisar, actuellement consul de Belgique à San Francisco (Californie) ; « M. Gustave Grisar, mon associé (2) ; « M. Jules Grisar, négociant et consul de Belgique à Valparaiso (Chili).
(i) — D*autre part, mon excellent confrère M. Ed mond Vander Straeten, rédacteur musical de VÉcho du Parlement et employé aux archives du royaume de Belgique, m'écrivait qu'il avait trouvé dans les documents historiques de cet établissement, en classant des « Avis en Finances, » la trace d'une famille Grisar habitant le Luxembourg, et dont le chef était contrôleur des droits de tonlieu (ou octroi( dans cette province, au commencement du xviii* siècle. Il n'y aurait rien d'impossible, sans doute, à ce que cette famille fût une branche de celle à laquelle le compositeur doit son origine.
(a)— Seuls, MM. Félix et Gustave Grisar n'ont pas cessé d'habiter Anvers, où ils ont honorablement
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Ceci confirme jusqu'à un certain point ce qui a été dit par quelques journaux, touchant l'origine françaisedeGrisar.Quoiqu'ilen soit, le père du compositeur était un négociant fort honorable, très-estimé de ses concitoyens, et chef d'une des plus importantes maisons de commerce d'Anvers. De ses cinq fils, les quatre plus jeunes suivirent la carrière paternelle. Albert, lui aussi, était destiné à embrasser la même profession, et fut placé à cet effet, fort jeune, dans une riche et honnête maison de la ville, oti il devait faire en quelque sorte son apprentissage. Mais il ne tarda guère à laisser découvrir, même aux moins clairvoyants, qu'on n'obtiendrait pas grand'chosede lui sous ce rapport. D'une part, il était doué d'une mobilité d'esprit, d'un amour d'indépendance poussés jusqu'aux plus extrêmes limites, et
continaé les dignes traditions de leur père. Quai qu'on ait dit^ les relations n'ont jamais cessé d'être des plus amicales, des plus affectueuses et des plus cordiales entre les cinq frères, et Albert n'a jamais eu qu'à se louer de tous les membres de sa famille. Je puis le certifier, ayant eu entre les mains sa correspondance de vingt années.
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qui ne lui laissaient subir qu*avec de véritables frémissements d'impatience le séjour prolongé dans un bureau et le travail monotone auquel il était tenu de s'y livrer, travail qui convenait aussi peu à ses penchants intellectuels qu*à sa nature physique. De Tautre^ son goût pour la musique se manifesta de bonne heure^ et lui fit prendre en aversion la carrière qu'on avait projeté de lui faire parcourir. Déjà^ d'ailleurs^ il jouait habilement du piano, sa voix (un baryton remarquable au point de vue du timbre et de la sonorité) était très-belle, et il chantait avec goût; aussi le voyait-on rechercher assidûment la fréquentation des artistes j courir sans cesse les concerts, les réunions d'amateurs, les sociétés d'harmonie (et Dieu sait s'il en manque à Anvers !), bien accueilli par tous et partout, son caractère aimable et sa gaieté communicative attirant la sympathie (i). Boieldieu surtout était dès-
(i) — M. Félix Grisar m'écrivait :
c ... Comme Je vous l'ai dit, Albert était un charmant jeune homme. Il avait, à seize ou dix-huit ans, un franc succès de salons. 11 était gai et se rendait
14 Q4LBERT GRISA^.
lors Fobjet de son culte et de ses préférences ; il ne se lassait pas d'entendre sa musique, d'en faire Téloge, et son admiration enthousiaste pour le grand compositeur se traduisait d'une façon assez pittoresque sur les feuillets de son carnet, où ces simples mots : ViyeBoieldieu!
se trouvaient sans cesse reproduits.
C'est à cette époque qu'il reçut des leçons d'un musicien anversois que sa mort prématurée n'empêcha pas d'être un artiste fort distingué. Je veux parler de Joseph Janssens, compositeur qui, bien que mort à trentequatre ans à peine, s est fait remarquer par un talent très-personnel, une fécondité rare et une singulière variété d'aptitudes. Fils d'un artiste intelligent qui était « chef d'orchestre» à l'église Saint-Charles^ d'Anvers, Janssens, après avoir travaillé d'abord ave<^son père, se rendit fort jeune à Paris, y fut pendant deux
utile, dans nos petites soirées, pour faire danser au piano avec un entrain et une mesure qui amenaient la gaieté. Mais comme certains amis abusaient souvent de sa complaisance, il lui est arrivé plus d'une fois de ne pas venir et de faire manquer une soirée dansante (cela l'amusait I)... »
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ans élève de Lesueur, puis retourna dans sa ville natale, où^ chose singulière, il devint notaire et exerça cette profession tout en se livrant à de nombreux travaux de composition musicale. Outre trois opéras qu'il fit jouer à Anvers, lePère rival (182^)^ la Jolie Fiancée, les Trois Hussards^ outre un grand oratorio, In exitu Israël^ outre plusieurs cantates, les Grecs ^ ou Missolonghi, de Toonkunst(la Musique) y Winterarmoede {Pauvreté d'hiver)^ il écrivit encore deux symphonies, cinq messes, quinze motets, des litanies, divers autres morceaux de musique religieuse^ et enfin nombre de fantaisies, valses, chansons, romances et compositions de tout genre. Sur renvoi qu'il avait fait d'un de ses motets à son maître Lesueur, celui-ci lui écrivait:
a.... Il y a partout du goût, de la grâce, de l'énergie même, il y a delà chaleur, de l'inspiration, et déjà l'habitude de maîtriser vos idées et suivre vos motifs, qui sont pittoresques....» — Tel est l'artiste que Grisar eut pour premier maître (i).
(i) — Né à Anvers le 29 Janvier 1801, Jean-Fran-
i6 Q^LBERT GRISAIi,
On a dit à tort que la famille de Grisar avait fait tous ses efforts pour entraver son avenir musical. C'est une erreur; Grisar n'aimait point le commerce^ mais lorsqu'il fut placé par son père chez un des confrères de celui-ci, cette antipathie ne s'était pas encore manifestée, et rien jusque-là n'était venu révéler d'une façon absolue ses tendances, sa vocation et ses aptitudes artistiques. Cependant^ poussé par son esprit d'indépendance autant que par le désir d'entrer dans une voie plus conforme à ses goûts^ le jeune homme finit par se rendre coupable, envers son patron, de certaines incartades qui amenèrent le résultat qu'il en avait espéré, c'est-à-dire son renvoi. Sur quelques eihortations paternelles à ce sujet, il se décida enfin à déclarer qu'il avait pris le commerce en horreur^ et qu'il voulait absolument être musicien.
çois-Joseph Janssens mourut dans cette ville, le 3 Février i835, à la suite de revers de fortune qui avaient ébranlé sa raison et déterminé une tolte complète. Les renseignements qu'on vient de lire sont tirés d'une notice très-intéressante : J.'F,-J, Jans-' senSf compositeur de musique, par Edmond Vander ^S'traeten (Bruxelles, Sannes, 1 866, in-8).
GILBERT GRIS ATI. 17
— Fort bien, lui dit alors son père, qui éprouvait pour tous ses enfants une vive affection. Mais rien, jusqu'ici, ne m*avait fait con^ naître tes désirs , et je dois ajouter que rien encore ne me prouve la sincérité de ta vocation. Pourtant^ je ne demande pas mieux que de céder à tes instances, si tu peux me convaincre qu'elles sont raisonnables et justifiées. Tu vas rester six mois à la maison^ pendant lesquels tu auras liberté pleine et entière. Tu emploieras ce temps à travailler selon ton goûty et si, au terme de l'épreuve, tu as produit quelque chosequi mérite encouragement^ je te donnerai les moyens de suivre ta nouvelle carrière et te laisserai faire de grand cœur. MaiSj dans le cas contraire, tu obéiras à mes volontés et retourneras à ta profession première.
Ceci se passait en 1829. Grisar avait vingt ans environ.
Il accepta avec joie Tarrangement proposé.
Mais déjà la nature fantasque et capricieuse de son esprit se faisait jour, et, avant même de voir arriver la fin de son temps d'épreuve, il s*en vint dire à son père
i8 Q4LBERT GRISA %,
qu'il voulait toujours être musicien, mais qu'auparavant il lui fallait « faire fortune, » et que, dans ce but, il allait reprendre ses études commerciales interrompues. Ce fut alors, et sur sa demande^ que son père l'envoya à Liverpool, chez un ami auquel il le recommanda.... comme son fils.
On voit donc que l'analogie qu'on a essayé d'établir entre les commencements de Grisar et ceux de M. Auber était absolument mal fondée. M. Auber apprit le commerce malgré lui, à son corps défendant. Grisar, au contraire, n'entreprit cette carrière que parce qu'il le voulut bien, et personne ne songea à entraver réellement ses goûts.
Pourtant, Grisar ne devait pas rester longtemps en Angleterre. La révolution de i83o éclate comme un coup de foudre, et, soit curiosité, soit tout autre sentiment, à la première nouvelle de ce fait il quitte furtivement Liverpool et se rend à Paris. Ici, je ne crois pouvoir mieux faire que de céder la parole à M . Félix Grisar, et de citer ce nouveau fragment de lettre :
Albert était à peine depuis quelques mois
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àLîverpool, quand éclatait la révolution de 1830, et mon père apprît, à son grand regret, qu'il avait disparu de cette ville et qu'il se trouvait à Paris. Une lettre échangée avec mon père, qili était la bonté-personnifiée, rétablit l'accord, et il fut autorisé à prendre des leçons d'harmonie et de contrepoint chez Reicha. Mais quel ne fut pas notre étonnement quand, deux moid plus tard^ un ami de la famille nous apprit qu'il avait vu Albert à Bruxelles^ dans les volontaires du vicomte de Pontécoulant, venus de Paris au aecours de la révolution belge de Septembre 1830 (i). Un de mes oncles est alors parti pour Bruxelles, s'est emparé d'Albert, et Ta mis en
(i) — t Après la réyolutioh de Belgique, en i83o, Pontécoulant - se souvint des années de son enfance passées dans ce pays, et vint, avec un corps de volontaires organisé par lui, sous le nom de tirailleurs belges partisanSt offrir ses services au gouvernement provisoire établi à Bruxelles. Dès son arrivée, il fut nommé aide de camp du général Van Halen, reçut Tordre de se rendre à Gand et d'y prendre le commandement de toutes les forces actives disséminées dans les deux Flandres. Il rendit d'importants services dans les émeutes populaires de ces provinces, se trouva comme volontaire à la bataille de Louvain et y fut blessé. » (Fétis, Biographie universelle des Musiciens),
ao
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diligence le soir même pour Paris. Car mon père était si mécontent de toutes ces fredaines qu''il ne lui permit pas de venir à Anvers « d'où ma famille allait du reste partir par crainte du bombardement....
Voilà donc Grisar au comble de ses vœux : installé enfin à Paris, et libre d*y suivre sans contrainte la carrière qu'il s'était choisie. A Tabri de toute inquiétude matérielle d'ailleurs, son père pourvoyant généreusement à ses besoins, et lui servant une pension largement suffisante. — Il avait alors à peine vingt-deux ans.
Dès son arrivée, il alla se loger dans un modeste et coquet appartement qu'il occupait encore, dans les derniers temps de son existence, au numéro i6 du boulevard Mont-
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martre, et qu'il conserva par conséquent pendant trente-neuf ans (i). Puis il songea à mettre à profit la situation que les circonstances lui avaient créée, et se mit enfin sérieusement au travail sous la direction de Reicha^ dont la réputation de théoricien, on le sait, était grande à cette époque, et qu'ilavait choisi comme professeur de préférence à tout autre.
Cependant, il n*eut guère le temps que d'ébaucher ses études, d'une façon superficielle. Dans le cours de i832, en effet, il fut appelé à Anvers, et non-seulement il demeura en Belgique plus longtemps qu'il n'eût pu le prévoir, mais les circonstances firent qu'à partir de ce moment il entra dans la carrière active du compositeur.
Son père et sa mère se préparaient à célé-
(i) — Pendant le voyage que Grisar fit en Italie, où il devait passer seulement quelques mois, et où il resta sept ans environ (de 1841 à 1848), M. de Flottow, qui était au nombre de ses amis les plus intimes, fut mis par lui en possession de cet apparteçient, et y demeura pendant deux années entières. C'est là, je crois, que M. de Flottow écrivit sa partition de VAme en peine, qui parut à l'Opéra en 1846.
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brer le vingt-cinquième anniversaire de leur mariage. Une petite fête de famille était organisée à ce sujet, Grisar fut naturellement appelé à y prendre part, et c'est à cette occasion qu'il se rendit à Anvers. Ce fait, insignifiant en apparence, ne fut pas cependant sans influence sur son avenir, comme on va le voir.
Sur le désir exprimé par ses frères, il s'occupait de réunir, pour la petite solennité de famille, les éléments d'un concert intime.
C'est à ce propos qu'on lui demanda s'il n'avait pas en portefeuille un morceau, une composition quelconque, qu'il fût possible d'exécuter dans le cours de cette soirée, ce qui lui donnerait un attrait particulier et en augmenterait le charme pour chacun des assistants.
Il répondit qu'il n'avait rien sous la main, mais se rappela alors qu'avant son départ pour Liverpool^ il avait composé une romance qu'il croyait assez réussie; seulement, cette romance avait été confiée par lui à une dame •des amis de la famille, virtuose amateur, qui chantait à merveille, afin qu'elle en prît connaissance et lui donnât son avis. Puis, étant-' inopinément parti pour FAngletere, Albert
24 Q^tLBERT GRISA^R.
ne s'en était pas occupé davantage^ et il n'avait point conservé de double de cette romance, dont les paroles avaient été écrites pour lui par un de ses amis, M. Porret de Morvan (i).
On se consulte alors, et Ton décide qu'un des frères d'Albert, M. Félix Grisar, va se rendre incontinent chez la personne en question^ et lui demander le morceau désiré. Sur cette demande, la dame répond au messager qu'en effet elle a en sa possession deux compositions de son frère : une valse pour le piano et une romance.
— C'est celle-ci qu'il me faut, lui est-il répondu.
— Mais c^est que je ne sais oîi elle est, et qu'en ce moment il me serait bien difficile de la découvrir.
— Veuillez la chercher, s'il vous plaît, car j'en ai besoin à l'instant même.
(i) — Cest à Bruxelles que Grisar avait connu M. Porret de Morvan, qui était Français, et qui devint sous-préfet sous le gouvernement de Juillet, c Je crois, me disait M. Félix Grisar dans une de ses lettres, que ce monsieur doit vivre encore, i
26 GILBERT GRISAIi,
aux environs de i83o); que surtout le danger que courait sa ville natale Tavait décidé à retourner auprès de ses parents ; enfin^ que la Folle avait été composée « au milieu des horreurs d*un siège, » du bruit de la canonnade et du bombardement. Or, je puis certifier l'exactitude des renseignements qui précèdent^ puisqu'ils m'ont été fournis par la famille elle-même, et l'on voit que ces renseignements concordent peu avec les détails un peu romanesques que je viens de rapporter. Je vais d'ailleurs les compléter parce fragment d'une lettre de M. Félix Grisar ;
.... Comme je vous l'ai dit, ce fut moi qui, quelques jours avant la soirée de famille, me rendis chez la dame en question pour réclamer ce morceau (écrit de la main d'Albert), et qui me fut remis, sans qu'il eût même été essayé par cette dame.
Sans cet incident, il y serait peut-être encore, et la Folle n'eût peut-être pas vu le jour.
Peu après, elle tombait dans le domaine public, sans qu'Albert fit jamais valoir ses droits d'auteur, et fit le tour du monde.
Car un des amis d'enfance d'Albert, qui habi-
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tait Rio-Janeiro à cette Époque, en écrivait à Bon père, habitant Anvers et ami de notre famille, sans savoir que cette romance était d'Albert, son nom ayant m£me été omis sur l'ezeni' plaire qu'on lui avait vendu à Rio.
En somme, Grisar avait à peine vingt ans lorsqu'il écrivit la Folle, puisque cette composition date d'avant son voyage à Li verpool, et qu'il partit pour cette ville en 1829, — Ses parents et ses amis firent des instances auprès de lui pour le décider à chercher un éditeur, 11 le fit en effet, et la maison Schott, de Bruxelles, se chargea de la publication.
Dans le même temps, Nourrit se trouvant en représentations dans cette ville, Grisar alla le trouver et lui présenta timidement sa romance, en lui demandant ce qu'il en pensait.
Nourrit en fut ravi, et presque aussitôt la chanta au théâtre de la Monnaie, où elle fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le grand artiste la rapporta en France, à son retour, et se mit en devoir de la faire entendre dans tous les salons où il était appelé. On conçoit que cette expansion donnée à son
œuvre était pour Grisar, dont elle faisait connaître le nom, un véritable coup de fortune. Je parle ici^ cela va sans dire, au point de vue de la renommée, car la Folle ne lui rapporta pas un centime : l'éditeur belge avait consenti à la publier, il est vrai^ mais sans rémunération aucune, et quant aux éditeurs français, les lois internationales sur la propriété intellectuelle n'existant pas à cette époque^ ils s'empressèrent de couvrir le territoire de contrefaçons de l'édition belge, dans le produit desquelles Tauteur n'avait absolument rien à réclamer. On a vu même que sur certaines éditions une aimable nonchalance avait laissé oublier le nom du compositeur ^ surd*autres^ c'est celui de l'auteur des paroles qui brille par son absence (i).
(I) — Le manuscrit autographe de la FoUCt d'une écriture nette et superbe, est aujourd'hui entre les mains de M. Félix Grisar. Il est à remarquer que ce mannscrit porte pour titre, non !a Folle, mais Tinsensée» Ce petit détail complète Thistorique de la célèbre romance.
J'ajouterai pourtant que la vogue de la Folle fut si grande qu'elle engendra des interprétations et des paraphrases musicales^ tout comme il arrive pour
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Mais ce premier succès devait en amener d'autres. Grisar, mis en vue grâce à l'aide de Nourrit, se trouvant d'ailleurs tout naturellement en relations avec Tadministration du théâtre de la Monnaie, et enfin étant vivement appuyé par un homme important, M. Charles Rogier, son ami intime, alors ministre de l'intérieur, songea à mettre à profit cette situation. Un de ses amis, Victor Hanssens (i), eut l'idée d'arranger pour lui
nos grands airs d'opéras. J'en citerai deux, qui sont Tenues à ma connaissance : « La Folle, fantaisie romantique pour le piano, » par Âmédée Méreaux, et « la Folle, fantaisie caractéristique pour le piano, 11 par Duvernoy. Je ne doute pas qu'il n*y en ait d'autres, mais je ne saurais les signaler.
(i) — Victor-Guillaume- Antoine Hanssens, né à Gand le 5 Septembre 180 3, chef de bureau au ministère de rintérieuri collaborateur de la Belgique musicale f du DiapasoHy etc, mort à Saint-Josse-ten>Noode lex Bruxelles le 24 Avril 1869, quelques semaines seulement avant Grisar, son intime ami. Il était le cousin*germain de M. Charles-Louis Hanssens, qui était récemment chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, et le neveu (avec celui-ci) de feu Charles-Joseph Hanssens, qui fut aussi chef d'orchestre, puis directeur de ce même théâtre.
3o Q4LBERT GRISAI
en opéra-comique un petit vaudeville de Mélesville et Carmouche, le Mariage impossible ; il en fit aussitôt la musique^ et l'ouvrage, représenté à Bruxelles le 4 Mars i833, y obtint un grand succès, quoique, au dire de M. Fétis, ilfut «faible de conception.»
Ceci est possible, mais Ton ne doit pas oublier qu'il s'agit ici de la première œuvre d'un jeune artiste de vingt-quatre ans. L'interprétation, du reste, n'avait pas nui sans doute au succès. Grisar n'avait pas eu à se plaindre sous ce rapport, les deux principaux rôles du Mariage impossible ayant été confiés à Ghollet et à M*^® Prévost^ qui faisaient alors partie du personnel de la Monnaie, et qui devaient escalader rapidement les planches de rOpéra-Gomique , oîi le compositeur les retrouverait sous peu tout prêts à lui rendre un nouveau service.
Quoi qu'il en soit, il est utile de connaître l'impression de la critique au sujet de cette première production d'un artiste encore inexpérimenté, mais dont l'avenir devait être brillant. V Indépendant, de Bruxelles, dans son numéro du 18 Mars, consacrait un feuil
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leton à l'appréciation de l'œuvre du jeune compositeur belge. Voici les passages les plus saillants de cet article :
.,,. L'œuvre de M. Grisar a été accueillie avec des transports tels que ceux qui n'en ont pas été témoins s'en feraient difficilement une idée. Cette circonstance impose une certaine réserve à nos éloges....
Nous commencerons par faire cette remarque, qu'en général la musique du Mariage impossible a^ecte peu les formes rossiniennes ; elle rappelle bien plus l'école française....
L'ouverture est remarquable à plusieurs égards. Le chœur des chasseurs qui ouvre la scène est écrit avec une suite dans les idées, un enchaînement et, si Ton peut ainsi dire, une lucidité dans les développements qu'on ne rencontre pas toujours dans le reste de l'ouvrage. Le duo qui suit immédiatement est fort ingénieusement dialogjaé : on y rencontre des détails spirituellelement conçus et des combinaisons assez habiles.... Ce que nous pouvons louer sans restriction, c'est le finale du premier acte. Il est d'une vigueur rare. Uandante est d'un caractère grave et d'un style large. U allegro a du nerf. La distribution des voix est riche en effets heureux. La
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phrase musicale : Que mon cœur est ému^ est brillante et animée.
Au second acte, nous citerons comme particulièrement digne d'estime un duo très-dramatique entre ChoUet et Mlle Prévost, où s'opère la reconnaissance des deux amants. Il y a là de la profondeur et de la passion.
L'orchestre de M. Grisar a de la force et se distingue par une distribution bien entendue. L'accompagnement est peut-être quelquefois trop chargé : il étouffe assez fréquemment la voix du chanteur. On a remarqué avec raison que M. Grisar a employé presque toujours la mesure en trois temps, ce qui a imprimé quelque monotonie à sa partition.
En définitive, le Mariage impossible est l'œuvre d'un jeune homme qui promet de fournir une brillante carrière, et d'honorer un jour le pays qui a vu naître Gossec et Grétry (i).
(i)— On pense bien que la ville d'Anvers, déjà fière du jeune artiste qu'elle avait vu naître, s*empressa de jouer Touvrage qui lui avait valu son premier succès dramatique. Le Mariage impossible fut représenté sur lethéâtredes Variétés d*Anvers,le3i Mars i833, c'està-dire vingt-sept jours après son apparition à Bruxelles. Grisar assistait à la représentation .« I^ Jtfdiriâi^e impossible, à\s2ixVÉcho de Bruxelles du ^hynl i833y
(ALBERT GRISA ai.
La représentation du Mariage impossible fut le prétexte d'une gracieuseté faite à Grisar par le gouvernenient belge. Sur la demande de son ami, M. Charles Rogier, un subside de 1,200 francs, pour trois ans, fut accordé au compositeur, à la condition par lui de se rendre en Italie pour y étudier la musique
a obtenu un grand succès au théâtre des Variétés d'Anvers. Demandé avec instance sur la scène, M. Grisar s'est contenté de saluer et de remercier de sa loge. » Peu de jours après, un autre journal disait :
• On nous donnera aujourd'hui une représentation du Mariage impossible de M. Grisar. Encore une fois les loges sont toutes louées à l'avance. » Enfin, Grisar fut Tobjet, en cette circonstance, d'une manifestation particulièrement flatteuse» qui était ainsi relatée dans une correspondance d'Anvers publiée par la Galette des Théâtres, de Paris, du 18 Avril i833 :
• Plusieurs artistes de cette ville, appartenant tous à la nouvelle école et parmi lesquels on distingue MM. Wappers, Marines, Mathieu, Geefs, Corr et Schaepkem, avaient ouvert entre eux une souscription à l'effet d'offrir une médaille à l'auteur du Mariage impossible. Cette médaille a été offerte à M. A. Grisar au commencement de cette semaine. »
En ce qui concerne Bruxelles, le Mariage impos" sible y fut représenté onze fois, du 4 Mars i833 au 5 Mars 1834.
34 G/SLBERT GRISA^.
belge qu'il y pourrait découvrir dans les archives des églises, et de faire à ce sujet un rapport au gouvernement. Cette condition n'était évidemment qu'apparente ; le chiffre modique de la somme allouée semble l'indiquer d'ailleurs suffisamment. Toujours estil qu'elle ne fut pas remplie à cette époque. Grîsar ne se rendit en Italie que longtemps après, et pourtant, comme on le verra plus tard, il se rappela alors la mission dont on Tavait chargé et adressa à ce sujet au ministre, non pas un, mais plusieurs rapports qui furent accueillis avec une grande satisfaction (i).
Non, ce n'est pas Tltalie qui occupait en ce moment son imagination. Ses idées se reportaient alors uniquement sur Paris, sur ce centre d'activité féconde, sur ce vaste foyer intellectuel qui semble attirer invinciblement à lui toutes les natures d'élite, tous les
(i) — A propos de ce subside, M. Félix Grisar m'écrivait : — « C'était un «mple encouragement, car Albert a toujours reçu de sa famille autant d'argent qu'il lui en fallait pendant sa période d'études. »
GILBERT GRJSA%, 35
esprits distingués, tous ceux qui, se sentant quelque chose dans Tâme et dans le cœur, veulent l'exprimer à l'aide d'un outil quelconque: ciseau, plume ou pinceau. Grisar, après s'être produit une première fois dans son pays, songeait à se faire connaître chez nous, en France, et à y aborder le théâtre, ce rêve doré de tous les jeunes compositeurs. Sous ce rapport il fut heureux, comme il le fut d'ailleurs presque constamment dans le cours de sa carrière, — car Grisar n'eut guère à se plaindre ni de la chance, ni du public.
Non-seulement ce rêve devint pour lui une réalité, mais la réalisation en eut lieu d'une façon tellement rapide, que plus d'un eût pu s'en montrer étonné. Trois ans seulement après la représentation à Bruxelles du Mariage impossible^ Grisar faisait ses débuts sur la scène de l'Opéra-Comique, et trois autres années s'étaient à peine écoulées qu'il avait produit successivement devant le public six ouvrages plus ou moins importants. Quel est donc celui de nos jeunes musiciens au* quel pareille chance se présente aujourd'hui?
ifi^^^^AMA/^Af
Grisar revint donc s'établir à Paris, cette fpis pour tout de bon, et se remit à Fœuvre. Le succès de la Fol le y que Nourrit avait fait connaître et que Tadmirable M"* Malibran popularisait par toute l'Europe en arrachant des larmes de tous les yeux, ce succès, qui avait commencé à mettre son nom en lumière, lui ouvrit les portes des éditeurs en renom.
Il commença par publier un certain nombre de romances qui furent remarquées, entre autres celles intitulées : Adieu, beau fivage
Q/iLBERT GRISA^, 3 7
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de France^ l'Arrivée du Régiment ^ et surtout les Laineuses du Couvent, dont la vogue dura pendant plus de dix années^ et qui se vendirent à des milliers d'exemplaires.
La romance, ce petit poëme musical d'un tour si français, d'un caractère si élégant et si fin^ cette enfant de notre sol^ qui joignait la sensibilité à la grâce, le charme à Témotion, et qui, moins poétique peut-être, mais plus variée que le lied allemand, moins originale parfois, mais plus touchante que la can:{one italienne, prenait une allure tour à tour tranquille et sereine, mélancolique et rêveuse, tendre et émue, fière et généreuse, ardente et passionnée, la romance alors n'était pas tombée, ainsi qu'elle le fit plus tard, aux mains des fabricateurs de bas étage qui la discréditèrent aux yeux du public et la firent peu à peu remplacer par la chanson idiote ou graveleuse, telle que nous la voyons régner en souveraine aujourd'hui. Cultivée naguère par nos artistes les plus exquis, Martini et Devienne, Dalayrac et Boieldîeu, Garât et Blangini, Ferrari et Dalvimare, Plantade et Pradher, Romagnesi et M"* Gail,
38 QéLBERT GRISAI^.
la romance n'avait alors rien perdu de ses premiers attraits, et inspirait bon nombre de musiciens charmants. Grisai venait se joindre à ce groupe de compositeurs d'une inspiration plus ou moins soutenue, plus ou moins abondante, parmi lesquels nous retrouvons les noms aimés de Masini, d*Amédéede Beauplan, de Panseron, d'Edouard Bruguière, de Glapi sson, de Frédéric Bérat , d'Hippolyte Monpou , de Théodore Labarre, de Vimeux, de M"" Loïsa Puget et Pauline Duchambge, et du premier coup il se plaçait à leurs côtés. Mais, comme quelques-uns de ceux que je viens de nommer, il visait plus haut, et son ambition n'était point satisfaite par ces succès obtenus dans un genre secondaire (i).
(t) -- Uti fait à consigner ici, à propos des romances de Grisar*
Le i«^ Janvier i83g paraissait le premier num^fo d'une feuille spéciale, TÉcho musical^ publiée paf réditeur Bernard-Latte et assez insignifiante d'ailleurs; Pour attirer sans doute l'attention sur cette feuille^ son directeur plaçait en tête de son vingtième huméro (en date du i5 Octobre i83g> le journal pa-
e^LBERT GRISAQi. 3g
Il avait fait tout naturellement connaissance avec Mélesville, qui s'était trouvé involontairement son collaborateur par le fait de la transformation en opéra de son vaudeville
raissant tous les quinze jours} V • avis aux souscripteurs » que voici :
• L'Écho musical compte à peine une année, et déjà nous avons à nous féliciter de son succès. Sensibles à cet accueil bienveillant du public, nous annonçons avec plaisir à nos souscripteurs que, par acte passé entre Tadministration et MM. H. Monpou et Â. Grisar, elle vient de s*associer la collaboration de ces deux compositeurs, dont le mérite musical ne peut qu'ajouter à la réputation de notre feuille, et promet à nos amateurs un bon choix de romances. •
A partir du numéro suivant (i«' Novembre), le titre du journal était ainsi conçu : « UÉcho musical, revue des théâtres, des concerts et des modes (!), sous le patronage de MM. Hip. Monpou et A. Grisar. » Puis il publiait successivement plusieurs mélodies dues à la plume de ses deux c patrons » : Ce que faime le mieux ^ de Grisar (no 20); V Arbre de Noël, de Grisar (n« 21); T Oraison de Sainte-Geneviève, de Grisar (no 27) ; le Capitaine négrier^ de Monpou (n" 29) ; Mignon, de Grisar (n* 3o).
Pour obéir aux lois inflexibles de l'histoire^ je dois constater que ceci n'empêcha pas VEcho musical de mourir de langueur, dans le trente-troisième numéro de son âge, le xer Mars 1 840^
40 Q/iLBERT GRISA %
le Mariage impossible. Celui-ci consentit, sur sa demande, à lui faire un véritable livret, et lui donna bientôt celui de Sarah^ou POrpheline de Glençoé. Voulant mettre à profit sans doute la grande et rapide popularité de la première production de Grisar, Mélesville avait d'abord intitulé cet ouvrage la Folle y ce qui a fait croire depuis que Tidée initiale de Topera avait été empruntée par lui à la célèbre romance de son collaborateur. Ceci est inexact, et le sujet de Sarah fut puisé dans une nouvelle de Walter Scott, dont les œuvres étaient si fort à la mode en France à cette époque.
Le livret de Sarah était d'abord en un acte, et c'est ainsi que la partition en avait été écrite^ Comme la pièce était reçue et que rOpéra-Comique se pressait peu de la jouer, Grisar tourmentait son éditeur, M. Bernard- Latte, afin que celui-ci lui fît obtenir un tour de faveur. Pensant qu'une audition intime et complète de l'ouvrage pourrait être à cet effet de quelque utilité, M. Bernard-Latte organisa, chez Mélesville, une soirée oîi toute la musique de Sarah, y com-
GILBERT GRISAQI. 41
pris les chœurs, fut exécutée. Les rôles étaient chantés, en cette circonstance, par notre excellent CouderCj Jansenne et Deslandes, qui devaient les créer à rOpéra-Comique, et par M"* Rossi, devenue plus tard M™« Rossi- Caccia, qui, faisant partie alors, ainsi que sa mère, des chœurs du Théâtre -Italien, cherchait toutes les occasions de se produire.
Cette exécution fut si heureuse que Ton décida que l'ouvrage, au lieu de rester en un acte, serait mis en deux ; de plus, le directeur de rOpéra-Comique s'engagea à en commencer les études aussitôt que cette transformation serait opérée. Sarah fut donc représentée le 26 Avril i836, et jouée, pour le côté masculin, par les trois artistes que )e viens de nommer, et, pour le côté féminin, non plus par Mlle Rossi (qui cependant fut engagée au théâtre Favart et qui reprit le rôle dans la suite), mais par cette actrice charmante, cette chanteuse aimable, cette femme si pleine de grâce et de beauté qui avait nom Jenny Colon, et qui faisait dans Touvrage nouveau, non point sa première apparition à l'Opéra-Comique, comme il a
été dit par erreur, mais une rentrée presque éclatante à ce théâtre, après s*en être tenue éloignée pendant plusieurs années (i).
(i) — On sait que cette artiste adorable, dont les succès à Paris furent jadis retentissants^ futPobjet d'un ardent amour de la part du pauvre Gérard de Nerval. Le biographe de celui-ci, Alfred Delvau, dans son petit livre intitulé : Gérard de Nerval^ sa vie et ses œuvres^ lui a consacré les lignes que voici :
ff Marguerite^ dite Jenny Colon, était née à Boulogne-sur-Mer, le 5 Novembre 1808, d*une famille de comédiens obscurs dont elle devait illustrer le nom. En 18.22, à quatorze ans, elle avait débuté au théâ* tre Feydeau dans un opéra-comique de Dalayrac^ les Deux petits Savoyards^ et son succès avait été aussi complet que celui de Léontine Fay plus tard. I^ public aime les prodiges. En i823, elle avait débuté au Vaudeville par un rôle plus sérieux, dans une pièce de Paul de Kock, la Laitière de Montfermeil, et avait obtenu le même succès. Le public parisien Pavait décidément adoptée. Le 27 Octobre 1828, elle avait débute aux Variétés dans la Semaine des Amours, de Dumanoir, puis avait couru la province, et, finalement, était revenue à son berceau, rOpéra-Comique, où elle était rentrée par le rôle de Sarah^ dans la pièce de Grisar. Le grand opéra la tentait: elle avait été s*y essayer à Bruxelles, où elle avait joué le rôle de Marguerite des Huguenots, le 6 Juin 1841. Cétait la dernière fois qu'elle devait paraître sur un théâtre. Épuisée, malade, elle s'en venait mourir à
Q^LBERT GRISAQl. 43
Malgré l'attrait de la présence de Jenny Colon, Sarah n'obtint guère plus que ce que nous appelons un a succès d'estime, d Le poëme de Mélesville, honnête et banal^ était ainsi jugé par un critique : — « Ce nouveau libretto dénote Thabitude du genre. Je ne dirai pas, comme tous nos feuilletonistes littérairesj qu'/7 est bien coupé pour la mu^ sique^ car il gagnerait beaucoup à être réduit
Paris, un an après, le 5 Juin 1842. En 1824, au printemps de sa vie et de ses succès, elle avait épousé Lafont, acteur du Vaudeville, devant le forgeron de Gretna-Green, un jardinier plutôt qu*un forgeron, puisque ses chaînes sont des chaînes de fleurs, que le temps flétrit et que brise la loi. Plus tard, mieux avisée, elle avait eu • un faible • pour un artiste de son théâtre et avait consenti à devenir sa femme. Mais, contraste singulier et bien fait pour réjouir le moraliste et le philosophe, c'était précisément le mariage, qui devait être le plus caché qui avait été le plus su, et celui qui devait être le plut su qui avait été le plus caché. . . »
Cette rapide notice est inexacte en un point. Le mariage de Jenny Colon fut si peu caché qu'elle ajouta à son nom celui de Leplus, son mari, première flûte à rOpéra-Comique, et que dans la suite on la désignait toujours &ous le nom de M"* Jenny Colon-Leplus.
44 Q4tLBERT GRISA1{.
en un acte. Quoi qu'il en soit, tel qu'il est, cepoëme est suffisamment musical, et passera sans difficultés aux représentations suivantes, attendu que si rien ne vous y étonne, ne vous saisit, rien non plus ne vous y choque: vous vous trouvez là en compagnie de gens et de situations de connaissance. Il y a beaucoup de personnes qui n'aiment pas les nouvelles figures, et, sous ce rapport, celles de M. Mélesville leur conviendront. »
Ces réflexions pourraient presque s'appliquer à la partition de Grisar. La musique de Sarah est estimable, distinguée, aimable parfois, claire et mélodique, mais ce n'est ni par l'audace, ni par la nouveauté qu'elle brille, non-seulement au point de vue de la forme, mais même au point de vue de l'idée.
Parmi les morceaux les plus saillants, il faut en citer l'ouverture, qui ne manque pas d'une certaine couleur (mais qui est bien mal écrite pour les violons) , l'air très-gai de Dougal, compris dans T introduction, et qui est finement instrumenté; la romance d'Evon, d'un dessin musical un peu fruste, mais d'un caractère touchant; un assez joli duo pour
QéLBERT GRIS A % 45
soprano et ténor, et enfin deux chœurs francs et mouvementés, qui furent particulièrement bien accueillis. La qualité la plus remarquable peut-être de cette partition est l'éclat assez vif et rheureux coloris de l'instrumentation ; encore peutron dire de celle-ci qu'elle est conçue d'une façon très-fâcheuse pour les instruments à cordes. Son défaut le plus grave est le manque de fraîcheur dans l'idée, auquel on peut ajouter le manque d'expérience en ce qui concerne la modulation. Tout bien pesé, cependant, Sarah n'était pas un début malheureux, et l'on a vu des compositeurs, même très-distingués, s'annoncer plus modestement (i).
(i) — L'ouvrage fut joué un assez bon nombre de fois, grâce un peu, il faut le dire, au grand succès de V Ambassadrice, donnée à la fin de i836, et aux représentations de laquelle, une fois sa première veine épuisée, on le fit servir d'appoint. Pour cela, on pratiqua dans la partition de larges coupures, et Ton supprima particulièrement un chœur d'un grand efifet: Sur la rive étrangère,,». Ce chœur, confié par l'éditeur à M. Foulon, l'un des directeurs de l'Orphéon, fut exécuté avec un succès foudroyant, par la masse de toutes les sociétés de Paris réunies,
46 Q/ÎLBERT GRISA 1^.
Pour remercier son ami Charles Rogier de l'appui qu'il lui avait précédemment prêté, Grisar lui dédia en ces termes la partition de S or ah :
Mon cher Rogier, je n'oublierai jamais que c'est vous qui m'avez ouvert la carrière en faisant représenter à Bruxelles, lors de votre ministère, mon opéra du Mariage impossible. Permettez -moi aujourd'hui de vous dédier Sarab, mon premier ouvrage représenté en France, comme un gage de ma reconnaissance et de mon inaltérable amitié.
Le 23 Juin 1837, environ une année après la représentation de Sarah, Grisar donnait à l'Opéra-Comique un petit acte intitulé l'An mil, dont Mélesville lui avait encore fourni les paroles, cette fois en compagnie de M. Paul Foucher. Le poëme de F An mil inspira médiocrement le compositeur, et il en résulta pour lui et ses collaborateurs un demi-échec.
dans une grande séance à laquelle assistait officiellement le jeune comte de Paris. — La partition de Sarah fut payée 8,000 francs à Grisar,
Q4LBERT GRIS Ali. 47
Grisar s'en consola en publiant coup sur coup un certain nombre de romances: Au nom du Père ^r Enfant du Chasseur y Prene^ç espoir^ le Bandoulier, Tragala^ la Capette^ SUl faut quitter la noble terre... ^ et en écrivant pour le théâtre de la Renaissance, récemment ouvert à la salle Ventadour, sous la direction de Ferdinand de Villeneuve et d'Anténor Joly, la partition d'un ouvrage nouveau en trois actes, Lady Melvil, ou le Joaillier de Saint-James. '
Je ne veux pas faire iciThistoiredece théâtre resté célèbre, dont l'existence, si désastreuse au point de vue financier, si brillante au point de vue artistique, ne se prolongea guère au delà de deux années, et qui fut tué par les chicanes que lui cherchèrent l'Opéra et rOpéra-Comique, lesquels voyaient en lui un rival redoutable et se souciaient peu de sa concurrence. Il n'est pas sans intérêt, cependant, de rappeler en peu de mots ce qu'il fut et ce qu'il fit. — On sait que la Renaissance jouait indistinctement tous les genres : tragédie, comédie, drame, opéra et vaudeville ; elle tâta mime du ballet avec Perrot «t Car-
lotta Grisi, l'adorable créatrice de Giseïle. Elle avait une troupe merveilleuse^ dans les rangs de laquelle se trouvaient nombre d*ar* tistes déjà célèbres ou appelés à le devenir : Frédérik Lemaître, Montdidier, Guyon, Féréol, Saint-Firmin, Hoffmann^ Landrol, Hurteaux, Joseph Kelm, Euzet^ Chambéry, Volnay^ Chéri, Alexandre, Daudé, Henry, Mmes Dorval, Anna Thillon, Albert, Ida Ferrier, Guyon, Mathilde Payre, Louise Beaudoin, Moreau-Sainti, Chambéry, Pougaud, Mareuil, Jenny, Fédé, Clary, Level, Crécy... Dans les derniers mois de i838, le théâtre ouvrit avec éclat par le Ruy^Blas de Victor Hugo, escorté d'un prologue en vers, de Méry (en vers exécrables, par parenthèse); puis, vinrent tour à tour la Fille du Cidy de Casimir Delavigne ; le Proscrit^ Diane de Chivri^ le Fils de la Folle , de Frédéric Soulié; r Alchimiste, d'Alexandre Dumas; le 24 Février^ de Camille Bernay ; Bathilde^ le début dramatique de M. Auguste Maquet ; Deux jeunes Femmes^ de Saint-Hilaire ; les Camarades du Ministre^ d'Emile Vanderburch; Mme de Brienne^ de M. Saint- Yves;
et, dans le domaine musical: le Naufrage de la Méduse^ de MM. Pilati et de Flottow; Olivier Basselin, Mlle de FontangeSy de M. Pilati; la traduction de Lucie de Lamermoor, de Donizetti ; Perugina^ la Chaste Su:çanne, d'Hîppolyte Monpou; le Zingaro, de Fontana; la Jacquerie, de Joseph Mainzer ; le Roi Margot^ de Thys ; Lady Melvil, VEau merveilleuse^ de Grisar; la Chasse royale, de Jules Godefroid; le Jugement dernier, de M. Vogel, etc., etc.
On voit que la Renaissance faisait une large part à la musique. Dès les premiers jours de son existence, elle sembla vouloir attirer particulièrement à elle deux des jeunes compositeurs sur lesquels on fondait alors les plus légitimes espérances pour Tavenir: le pauvre Hippolyte Monpou, musicien de plus de génie peut-être que de talent, qu'une mort prématurée empêcha de donner la mesure de sa valeur^ et Grisar, qui justifia pleinement par la suite tout ce qu'on attendait de lui.
Cest celui-ci qui entra le premier en lice, et inaugura le genre lyrique à la salle Ventadour par Lady Meluily en compagnie de
5o QJÎLBERT GRISA%
M. Pilati, qui donnait le même soir Olivier Basselin.
Lady MeMl, dont le po^me avait été écrit par MM. de Saint-Georges et de Leuven, et qui avait pour principaux interprètes la charmante Anna Thillon, l'excellent Féréol, le créateur de Dickson de la Dame Blanche^ que rOpéra-Comique avait fait la sottise de laisser échapper, et Saint-Firmin, fut représentée lei5 Novembre 1 838, et devint précisément le prétexte d'un des innombrables procès que la direction de l' Opéra-Comique intenta à la Renaissance^ en prétendant que celle-ci empiétait sur les termes de son privilège. Ce privilège — absurde, comme tous ses semblables— concédait bien en effet au théâtre de la Renaissance la faculté de jouer des ouvrages lyriques, mais voici dans quelles singulières conditions : un ouvrage dialogué, dans la forme de Topéra-comique, ne pouvait contenir aucune espèce de morceaux concertants^ duos^ trios, etc., et devait se borner à présenter des airs, des couplets et des chœurs ; quant à ceux qui affectaient la forme de l'opéra , c'est-à-dire dans lesquels le dialogue était
GILBERT GRISA% . 5i
écrit en récitatifs, ils ne pouvaient comporter plus de deux actes.
Ainsi tenu en lisière par les conditions étroites qui étaient faites au théâtre^ et qui pourtant, paraît-il, avaient été enfreintes (on n'a jamais pu savoir de quelle façon), Grisar ne put donner dans Lady Melvil libre cours à sa fantaisie (i). Son œuvre s'en ressentit, et n'obtint qu'un succès relatif, malgré l'excellence de l'interprétation, et l'attrait qu'exerçait déjà sur le public la blonde, vaporeuse et britannique cantatrice qui s'appelait Anna Thillon, celle-là même qui devait, deux ans après, avoir l'honneur de présenter la première à ce public français la Lucie de Donizetti. Je trouved'elle justement, dans un journal spécial du temps, le Monde dra^ matique^ à propos de Ladjr Meluil^ dans laquelle elle faisait ses débuts , un petit
(i) — Lady Aftf/vi7 était qualifiée de c comédie en trois actes, mêlée de chants. » J'aurai plus tard à reparler de cet ouvrage, au sujet de la reprise qui en fut faite à TOpéra-Comique, en 1862, sous son second titre : le Joaillier de Saint- James,
52 Q/îLBERT GRISA %
croquis que je ne veux pas laisser échap* per(i) :
(i) — Fondé quelques années auparavant par Frédéric Soulié et Gérard de Nerval, le Monde dramatique, qui était assurément le journal le plus intéres-^ sant et le plus varié en son genre qu'on ait jamais connu en France, était devenu, dès l'ouverture de la Renaissance, comme une espèce de Moniteur des bauts faits de ce théâtre, lequel, du reste, en valait bien la peine, et méritait à plus d'un titie qu'on s'intéressât à sa prospérité.
Le Monde dramatique était une sorte d'arène ouverte à tous les défenseurs du romantisme, et Ton peut dire que ses colonnes étaient le rendez-vous de rélite des gens de lettres contemporains : les articles de critique et de variétés portaient les noms d'Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Saint-Marc-Girardin, que l'Académie n'avait pas encore rendu grave, Lassailly, Frédéric Soulié, Antony Béraud, qui devait être plus tard directeur de l'Ambigu- Comique, Louis Lurine, Anicet Bourgeois, Edouard Ourliac, Camille Berru, Gustave Planche, Louis Huart, Molé-Gentilhomme , Félix Deriège^ Régnier, de la Comédie- Française, Edouard Mon nais, Paul Payne, Th. Vauclare, Arthus Fleury, Emile de Géricourt, Burat de Gurgy, Mary Lafon, auxquels venait se joindre la joyeuse cohorte des vaudevillistes du temjTS, Brazier, Dumersan, Rochefort père, Roger de Beauvoir, Davrecourt, Jacques Arago, Coupart, de Rougemont, Merle, Dupeuty, Alboize, Warez,
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.... Mme Anna Thillon^ disait ce journal, est une jeune cantatrice anglaise, qui a obtenu en province et sur des scènes assez élevées des succès mérités. Cette actrice est douée d'une charmante figure ; ses manières ont de la grâce, de la distinction, et son accent légèrement britannique n'est pas sans quelque charme. Quant à la voix de la cantatrice, c'est un mélange de douceur, de flexibilité, qui lui donne quelque analogie avec celle de Mme Damoreau ; son timbre est ravissant^ et ses sons d'une exquise pureté^ d'une fraîcheur native. C*est à la fois le chant élégant et perlé du rossignol et le gazouillement gracieux de la fauvette. Mme Thillon, avec de pareils avantages, ne pouvait qu'obtenir un triomphe coifiplet; aussi le public lui a-t-il décerné la plus
Couailhac, etc.; — le canton musical y était occupé par Hector Berlioz, Adolphe Adam, Mainzer, Henri Blanchard, O. Monde, Hédouin, Dessalle-Régis; — la poésie était représentée par MM. Henri de Lacretelle, Hippolyte Lucas, M"«* Mêlante Waldor, Anais Ségalas; — enfin, les dessins étaient signés : Gavarni, Célestin Nanteuil, Daumier, Eugène Forest, Leleux, Grévedon, Alexandie Lacauchie....
Il m'a semblé qu*il n'était pas sans intérêt de consigner ici quelques souvenirs relatifs à ce vaillant petit journal.
54 Q4LBERT GRISA^.
flatteuse des ovations, et Ta-t-il couverte de bravos.
Mais si le succès de la chanteuse avait primé cette fois celui du compositeur, si ce dernier voyait son œuvre accueillie avec réserve, il allait bientôt prendre sa revanche avec un nouvel ouvrage. En effet, l'Eaumerveilleûse, représentée peu de mois après^ transporta le public et réussit avec éclat.
M. Sauvage, auteur du livret de ce dernier opéra, a raconté comment, presque malgré lui, celui-ci tomba entre les mains de Grisar (i). Je lui emprunte ce petit récit.
En prenant sa direction, dit-il, de Villeneuve m'avait demandé un opéra. Je lui envoyai Z^Eau merveilleuse. Peu de jours après cet envoi, il me fît prier de passer chez lui. Là, je le trouvai avec Anténor Joly, son associé. On touchait fortement du piano dans l'appartement au*dessus.
— Eh bien, mon opéra ? qu'en dites-vous ?
(i) — Dans une courte notice publiée à la mort de Grisar dans les numéros de la Revue et Galette musicale des 27 Juin, 4 et 1 1 Juillet 1869.
Q^LBERT GRIS A ^, 55
Le piano continuait très-accentué. Les deux directeurs se regardaient d'un air embarrassé.
— Ah ! ah ! je comprends : je me suis trompé, n'est-ce pas ?
Fortissimo de piano !
Tendant la main comme un pauvre, j'attendais mon manuscrit.
— Non, dit Villeneuve, ce n'est pas cela !
Toujours avec accompagnement du piano supérieur.
— Votre ouvrage nous plaît, mais c'est que....
— Quoi ?
— Entendez-vous un piano, là-haut ?
' — Certainement, il faudrait être sourd!...
Mais quel rapport }
— C'est votre partition que l'on compose !
— Ah bah !.., et qui donc?
— Grisar.
— Grisar ? répétai-je en faisant la grimace.
J'ai bien entendu Sarab,/'Jn w/..., mais, je vous l'avouerai, je n'ai pas confiance en M. Grisar pour mon poëme, et je trouve que vous avez agi un peu légèrement en le lui remettant sans mon consentement.
— J'en conviens, dit Anténor, aussi n avonsnous pris aucun engagement, et vous êtes libre de lui retirer votre libretto.
56 Q4LBERT GRISA%
— Je l'en tends bien ainsi !
— Hier, ajoute Villeneuve pour se disculper, après en avoir entendu la lecture, il nous Fa enlevé presque de force, et depuis il n*a pas quitté son piano, — qui, en elFe t, résonnait de plus belle^ accompagné d'un autre bruit plus lourd : c'est que Grisar, en composant, frappait avec fureur et les touches de ses mains et le plancher de ses pieds.
— Enfin, pour terminer, reprit Villeneuve, nous allons faire descendre Grisar.
On l'envoie avertir. Pendant ce temps, moi je boudais, fort mécontent d'avoir à faire une pareille exécution ; mais quoi ? Je n'avais pas confiance !
Grisar arrive. En me voyant, il comprit à mon air refrogné de quoi il s'agissait ; cependant Villeneuve le lui expliqua.
— Je suis bien fâché de cette résolution, dit alors Grisar avec découragement. Votre ouvrage me plaît beaucoup, Monsieur; j'en suis certain, j'en aurais fait un chef-d^ œuvre\
Grisar ne faisait pas la petite bouche lorsqu'il parlait de lui ; on le verra quand je citerai sa correspondance. — Son air triste et désappointé, son accent convaincu^ me touchèrent.
— Uruchef-d^ceuvrey Monsieur, m'écriai-je en
Q4LBERT GRISA<H. 5;
riant et en lui tendant la main. Eh bien ! faites-le, puisque vous êtes en train ; je m^en rapporte à vous !
Voilà comment j'ai connu Grisar. — Ceci se passait en 1S38, dans la même maison, boulevard Montmartre, 16, où trente et un ans après nous nous sommes réunis, le 17 Juin 1869, pour accompagner Albert Grisar à sa dernière demeure.
On voit dequelle singulière façon Grisar fut chargé d'écrire la partition dePEau merpeilleuse. Son collaborateur n'eut pas, du reste^ à se repentir de la confiance tardive qu'il avait eue en lut : Fouvrage obtint un vif et franc succès. Ce succès était-il dû particulièrement à la musique? Est-ce au contraire le poëme (un essai de retour aux anciennes traditions de la Comédie-Italienne) qui l'avait provoqué? Ou bien faut-il l'attribuer à une interprétation excellente, confiée encore à la charmante Anna Thillon et à Féréol, ainsi qu'à Hurteaux, qui effectuait son début dans le rôle de Tartaglia ? Je ne sais. Mais ce que je puis constater, c'est que lors de la reprise de VEau merveilleuse qui eut lieu en 1868 à l'Athénée, la critique fut unanime à reconnaître
5» Q^LBERT GRISA^,
que musique et livret avaient considérablement vieilli^ et singulièrement perdu de leur fraîcheur première. Pour ma part, moi qui ne connaissais que le Grisar de la c seconde manière, » le Grisar fortifié par ses études en Italie, le Grisar des PorcheronSy de Gilles rapisseur et des Amours du Diable^ je constatai en moi-même, avec un véritable regret, que cette partition de VEau merveilleuse, qui nous avait été naguère tant vantée et que le public avait autrefois si bien accueillie, était bien loin de présenter Taccent, la verve scénique, la sûreté de main, Phabileté de facture qui se remarquent dans les œuvres pos« térieures de Grisar. Je sais bien qu'on a parlé de mauvaise interprétation, de distribution fâcheuse... Mais c'est égal; pour nous, qui ne l'avions ni vue ni entendue à sa naissance, VEau merveilleuse avait des rides, et son ta* lisman était impuissant à la rajeunir elle-même.
Et cependant il me faut bien, en toute justice, constater ce double fait ! dans sa forme première, c'est-à-dire Celle de Topéra-bouffe italien, avec le dialogue en récitatif, PEau
Q^LBERT GRISAI Sg
merveilleuse n'eut pas moins de 84 représentations à la Renaissance. Reprise en Novembre 1842, à POpéra-Comîque (on avait cette fois supprimé les récitatifs, et le dialogue était parlé), alors que Mme Anna Thillon venait d'être engagée à ce théâtre et que Grisar était en Italie^ elle y fut jouée 167 fois. Or, je suis d'avis que le public ne se trompe pas si lourdement, et que de tels succès ne sont pas menteurs. Nous devons donc croire que celui qu'obtint TEau merveilleuse était, pour une cause ou pour une autre, parfaitement justifié; mais il est supposable que le genre dans lequel cet ouvrage était conçu ne répond plus au goût général, que ce goût s'est modifié depuis, et c'est pour cela sans doute que la dernière reprise en a été accueillie avec tant de froideur, aussi bien par la critique que par le public (i).
(1) — Il faut constater cependant qu'à Anvefs même, patrie de Grisar, la fortune de tEau mer-^ veilleuse fut beaucoup moins brillante qu*à Paris. Elle y fut représentée le 24 Juin 1840, et voici ce que disent à ce sujet les Annàlei du Thédtre-Royai
6o QâLBERT GRISAOl.
M. Sauvage a dit à tort que, a le théâtre de la Renaissance ayant succombé, Grisar dut revenir à l'Opéra-Comique. » La Renaissance était encore loin du moment où elle ferma ses portes lorsque Grisar revint en^^efiTet au théâtre de ses premiers exploits, pour y donner un petit acte intitulé les Travestissements. Mais, chatouillé par le succès de PEau merveilleuse^ Crosnier, alors directeur de rOpéra-Comique, n'était peut-être pas fâché de rappeler à lui un jeune compositeur qui pouvait faire trop bien les affaires de son rival. D'autre part, ChoUet et Mlle Prévost, qui avaient assuré naguère à Bruxelles le succès du Mariage impossible^ avaient prié Grisar d'écrire pour eux une petite pièce à deux personnages, qu'ils pussent jouer facilement en province, p)endant leur congé. Un nommé Deslandes (i), combinant
d* Anvers: « Cette partition ne fut pas accueillie avec l'enthousiasme qu'elle méritait. Les rôles étaient bien interprétés, et pourtant le succès fut contesté, f
(i) — Je crois que ce Deslandes, auteur par oc-
Q^LBERT GRIS Ali. ^i
ensemble l'intrigue rudimentaire d'une ancienne bluette du théâtre de la foire, la Pièce à deux acteurs, et celle d'une autre petite farce un peu plus moderne, Frontin maître et valet, en tira le canevas nécessaire aux inspirations du compositeur, et les TraveS' tissenients furent donnés à l'Opéra-Comique le 16 Novembre 1839. Cette opérette sans conséquence fut jouée sans fracas et reçue sans émotion. Pour tout dire, elle passa complètement inaperçue, et d'ailleurs ne méritait guère l'attention. Elle n'en obtint pas davantage au Théâtre - Lyrique, oîi elle reparut le 3o Novembre i85i, non plus que lorsqu'elle fut reprise, il y a une douzaine d'années, au joli et mignon théâtre des Folies- Nouvelles, dirigé alors par l'excellent Louis Huart et M . Altaroche, et devenu aujourd'hui le théâtre Déjazet; elle était jouée à ce dernier endroit par Mlle Géraldine^ que nous avons vue depuis aux Bouffes, et par M. Du-
casion, était Tun des artistes de rOpéra-Comique, celui qui avait créé le rôle de Dougal dans le premier ouvrage de Grisar, Sarah,
62 (ALBERT GRlSAOi,
puis, qui est maintenant le primo ténor e assoluto chéri de M. OfFenbach (i).
On touchait au moment où TOpéra-Comique, alors installé place de la Bourse, dans la salle construite jadis pour les Nouveautés et occupée ensuite par le Vaudeville (celle-là même qui vient d'être démolie), allait se transporter à la salle Favart, d'oîi émigraient les Italiens. Pour Tinauguration de cette dernière, Crosnier voulut un ouvrage d'un caractère particulier, entremêlé de musique
(i) — Entre la représentation de VEau merveilleuse et celle des Travestissements y Grisar avait eu une part de collaboration — très-faible du reste— au Nau* frage de la Méduse, opéra en quatre actes représenté à la Renaissance le 3i Avril iSBg, et dont les paroles avaient été écrites par MM. Cogniard frères» Quelques chroniqueurs ont bien mentionné à ce sujet le nom de Grisar, mais d'autres Pont omis, et Taâîche, aussi bien que la pièce imprimée, n*a jamais donné que ceux de MM. de Flottow et Pilati comme auteurs de la musique de cet ouvrage. J^étais indé* cis, lorsque M. Félix Grisar m'a positivement affirmé que son frère avait écrit au moins un choeur pour le Naufrage de la Méduse. C'est sans doute parce qu'il jugeait insuffisante cette part de collaboration qu'il ne voulut pas être nommé»
Q^LBERT GRISA%. 63
nouvetle et de morceaux connus, choisis dans le répertoire des compositeurs plus ou moins célèbres. Cet ouvrage, moitié opéra, moitié pasticcio^ était en trois actes et en quatre parties; il avait été commandé pour les paroles à Scribe et à M. de Saint-Georges, pour la musique à Grisar et à M. Adrien Boieldieu, et fut représenté le i6 Juillet 1840.
Sur la demande adressée par moi à M.
Adrien Boieldieu touchant la part distincte de collaboration qui revenait à lui et à Grisar au sujet de cet ouvrage, je reçus de lui des renseignements détaillés, dont je le remercie ici. J'extrais ces lignes de sa réponse :
.... V Opéra à ia Cour fut commandé par Crosnier à Saint-Georges, Grisar et moi, à l'occasion de l'ouverture de l'Opéra-Comique, salle Favart, où il est maintenant. On eut l'idée de tout un second acte, lequel, simulant une représentation à la cour, devait être un pastiche composé de différents morceaux des plus grands maîtres ; mais le premier et le troisième actes furent composés par nous, ayant pour interprètes Chollet, pour lequel j'avais composé au premier acte un grand air (une invocation aux grands compositeurs), qui
avait obtenu un grand succès, Botelli, auquel j'avais fait une cavatine, Masset et Mm« Eugénie Garcia. J'avais fait le finale du premier acte , et Griaar Pintroduction. Pour le troisième acte, il avait été également fait en partage....
Les autres rôles de f Opéra à la Cour étaient confiés à Roger^ Ricquîer et M™' Henri Potier. Avec le livret sous les yeux, et à Taide des indications de M. Adrien Boieldieu, je vais pouvoir déterminer la part de collaboration de Grisar. Au premier acte, je trouve à son compte, outre l'introduction, qui forme un morceau d'ensemble de trèsgrands développements, des couplets et une romance de soprano. Le troisième acte n'a point d'importance musicale ; mais je crois que Grisar se sera chargé de l'arrangement de la seconde partie du deuxième, qui forme le pastiche et qui est traité en grand opéra, je veux dire sans dialogue^ et dans lequel, par conséquent, il a fallu faire les soudures nécessaires pour relier entre eux les différents morceaux. Ces morceaux étaient les suivants:
couplets du FreischUt\^ de Weber ; chœur
Q^LBERT GR]SA% 65
des Deux Nuits ^ de Boieldieu; duo de 1)o« Juan {La ci darem lamano)^ de Mozart; air de Romeo e Giulietta, de Ricci (i); romance de Charles de France {les Chevaliers de la Fidélité^) de Boieldieu; duo d'Elisa e ClaudiOy de Mercadante ; quatuor de Bianca e Faliero^ de Rossini ; duo de Torquato Tasso, de Donizetti ; fragment du deuxième acte d^OtellOy de Rossini; enfin, le chant anglais God sauetheKing,
Voici comment un excellent critique , Henri Blanchard, l'ancien chef d'orchestre des Variétés, parlait de la musique de V Opéra à la Cour: — a L'introduction, car il n'y a pas d'ouverture, est d'un bon style, d'une facture élégante et bien instrumentée. Nous n'avons guère distingué dans l'octuor qui ouvre la scène que la vieille chanson : Cest le roi Dagoberty dont le texte a été légèrement altéré^
(i)— 11 y a évidemment ici une erreur de fait, malgré l'indication portée sur le livret, car aucun musicien du nom deKicci n'a, que )e sache, écrit d'opéra sur ce sujet. Ou le fragment en question n*est point tiré d*un ouvrage de ce nom, ou il est dû à un autre compositeur.
et qui aurait pu être travaillée musicalement d'une manière plus originale et même un peu plus développée. (Ces deux morceaux, qui n'en formaient qu'un, étaient de Grisar, comme nous l'avons vu.) Ce qu'il y a de plus saillant dans cet acte, c'est un petit nocturne à quatre voix plein de grâce, de mystère, de coquetterie, et le grand air dit par Chollet. Cet air sert parfaitement de préface au second ouvrage, car il est lui-même un pasticcio.
Il ne se peut entendre une plus spirituelle spoliation musicale. Les madrigaux aux morts et aux vivants y sont jetés avec une libéralité et cependant une justice distributive tout exemplaire; elle aura dû satisfaire les célébrités qui sont encore de ce monde, et les héritiers de celles qui n'y sont plus (i). »
Pour le reste, l'écrivain cite «un beau duo, qu'on dit de M. Grisar. d
L'air chanté par Chollet, et cité par Henri Blanchard, devait être en effet singulier^ car il présentait des fragments fugitifs d'une foule
(i) — Revue et Gaiçette musicale du 19 JuiN Içt 1840^
GILBERT GRISA<Ji. 67
d*opéras : le Barbier de Séuille^ les Deux Journées, la Dame blanche j VÉclair^ Robert -- le "Diable, Fra Diavolo^ Gulistan^ Jeannot et Colin^ la Fiancée^ le Petit Chaperon rouge^ le Comte Ory^ Guillaume Tell, et les États de Blois (d'Onslow.)
J'ignore quel fut le succès de r Opéra à la Cour. En tout cas^ il ne se survécut pas plus que ne le font d'ordinaire et que ne peuvent le faire les ouvrages dramatiques qui^ nés d'une circonstance, disparaissent forcément avec elle.
Dans le même temps^ Grisar était chargé par ses compatriotes de coopérer pour sa part à une cérémonie intéressante. Anvers se préparait à célébrer, par une grande fête, l'inauguration de la belle et colossale statue de Rubens qu'on peut contempler sur la place Verte de cette ville^ et qui est due à Thabile sculpteur Geefs. C'est à cette occasion que Grisar fut prié d'écrire une composition qui devait être exécutée le jour de la solennité. Il paraît que tout d'abord on lui avait demandé une sorte de cantate, car un journal de Paris s'exprimait ainsi à ce sujet: « M. Gri-
68 QâLBERT GRISA<Ji,
sar sera chargé de composer pour cette circonstance une grande scène qui sera exécutée par M. Inchindi et Mlle Drouart (i).» Mais il paraît aussi que, pour une raison ou pour une autrCj Grisar ne put écrire cette cantate, et qu*il se rabattit sur une composition moins étendue. En effet, le programme officiel des journées du festival porte, pour le concert du mardi i8 Août (1840), une cantate intitulée:
Gloire à Rubens! mais dont la musique était l'œuvre d'un autre artiste anversois, M. Eykens, et pour celui du mercredi 19, une «ouverture pour la solennité de la fête, par Albert
(0— Inchindi, dont la voix de baryton était aussi belle quesa prononciation était défectueuse, appartint successivement au personnel de nos trois théâtres lyriques: à TOpéra, d'abord, puis aux Italiens, puiS enfin à l'Opéra-Comique, où il créa le rôle de Max dans le Chalet d'Adam. Il avait pris le nom d*Inchindi en entrant au Théâtre-Italien, et avait débuté antérieurement à TOpéra sous celui de Ginnkint (V. VA Imanach des Spectacles de 1 829). Je suppose que ce dernier nom était le sien véritable, car, d*origine flamande, il était belge, ainsi que Mlle Drouart, ce qui explique suffisamment le choix de ces deux artistes au sujet d'une fête qui revêtait un caractère national.
Q^LBERT GRISA% 69
Grisar. » Une feuille spéciale, la Revue musicale belge^ contenait à ce sujet. ces quelques mots, que j'extrais d'une correspondance qui lui était envoyée d'Anvers :«.,.. L'ouverture de Grisar a été fort bien exécutée ; elle est d'une facture originale; l'instrumentation en est soignée. C'est M. Grisar lui«même qui Ta
dirigée » De son côté^ un des rédacteui*s
ordinaires du même journal s'exprimait ainsi : «,... Signalons aussi une grande ouverture composée pour la solennité par Albert Grisar. Ce morceau, quoique un peu décousu dans son ensemble, est d'une facture héroïque et possède quelques beaux effets d'orchestre qui font honneur à l'auteur. M. Grisar conduisait lui-même son œuvre, qui a été enlevée de manière à contenter les plus difficiles, » — Ceci devait être pour Grisar l'occasion d'une nouvelle attention de la part du gouvernement belge. Par un arrêté en date du 3o Août 1840, Grisar était nommé chevalier de l'ordre de Léopold, et dans le rapport précédant cet arrêté, le ministre s'exprimait ainsi au sujet du compositeur: a.... Il est du nombre de ceux qui ont recommandé le nom
70 Q^LBERT GRISA "H,
belge à l'étranger. Entré dans une carrière difficile et souvent ingrate, il s* est distingué par plusieurs compositions remarquables^ accueillies avec faveur sur les théâtres de Paris »
Je ne dois pas oublier de mentionner que Grisar, qui à cette époque ne demandait qu'à produire, avait fait représenter peu auparavant aux Variétés un petit ouvrage d'une importance assez considérable, étant donné le genre habituel de ce théâtre. C'était un acte musical intitulé : la Suisse à Trianon^ dans lequel Texcellent comédien M . Dressant remplissait le rôle principal, et passait momentanément à Tétat de premier ténor.
On sait, du reste, que cet artiste était doué d'une voix fort agréable, et qu'il eût pu tout aussi bien qu'un autre, et peut-être mieux qu'un autre, tenir son emploi sur une scène lyrique. Les paroles de la Suisse à Trianon étaient dues à MM. de Saint-Georges et de Leuven^ et les autres rôles en étaient tenus par Mlle» Pougaud et Olivier. Je crois qup le retentissement de ce petit ouvrage a été mé-
Q^LBERT GRISA rR,. 71
diocre, car aucun des biographes de Grisar ne Ta mentionné (i).
(i) — La musique de la Suisse à Trianon a été gravée en grande partie. Voici le c catalogue thématique des principaux morceaux » publiés séparément : I* Air^ chanté par M"« Pougaud ; — 2.* Chansonnette, chantée par M"* Olivier; — 3» Romance, chantée par M"* Olivier; — 4» « Ranz suisse, » chanté par M"« Olivier ; — 5» Ballade, chantée par M. Bressant et M"« Olivier ; — 6« Prière, chantée par les mêmes.
La première représentation de cette opérette eut lieu le 8 Mars i838; elle prend donc place, dans Tordre chronologique des œuvres de Grisar, entre ÏAn mil et Lady MelviL Une des deux jeunes chanteuses qui avaient pris part à son interprétation, MUtt Pougaud, fut engagée à la Renaissance dès les commencements de ce théâtre, et y créa le rôle principal dans Topera de Monpou intitulé : Perugina*
Nous arrivons à une époque de long silence dans la carrière de Grisar^ époque qui précéda celle de ses véritables succès. Pendant près de huit années, le compositeur se tiendra à l'écart, imposant à sa muse un silence apparent, ne faisant parler de lui en aucune façon et paraissant bouder le public. Ce temps cependant ne fut pas perdu pour lui , et constitua une période sinon active, du moins laborieuse de son existence^ puisqu'il l'employa à féconder par la réflexion, à perfectionner par Vé-
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tude un talent déjà distingué et qui ne demandait qu'à se fortifier.
Des critiques lui avaient été adressées, à plusieurs reprises, touchant le manque de solidité de son éducation première ; on lui avait. reproché certaines négligences, certaines faiblesses harmoniques^ certains défauts de plan et de facture qui déparaient parfois ses meilleures inspirations. Grisar s'était montré sensible à ces observations, dont il ne pouvait méconnaître la justesse et la légitimité, et il avait songé à les mettre à profit en complétant d'une façon sérieuse ses études, restées véritablement inachevées. Une circonstance vint le décider tout à fait.
Sur la demande de Chollet, qui depuis longtemps avait manifesté le désir de jouer à rOpéra-Comique une parade dans le genre italien, M. Sauvage avait écrit le livret de Gilles ravisseur y et il T avait confié à Grisar pour que celui-ci le mît en musique; mais^ bien que présenté par Chollet en personne, ce livret avait été refusé obstinément par Crosnier.
Le pauvre Grisar, qui s'en était épris (dit
74 GILBERT GIUSA%
M. Sauvage lui-même)^ fut consterné de cette mésaventure ; il n'avait plus rien à faire, et restait jambes et bras croisés devant son piano.... Cependant les savantes critiques, que n'avaient pas épargnées à ses ouvrages les graves harmonistes, lui donnèrent à réfléchir ; il comprit qu'il s'était lancé dans la carrière trop vite et sans être muni convenablement de provisions ; mais se mettre, à Paris, sous la férule de quelque docteur ès-contrepoint, après avoir déjà conquis cinq fois les ap^ plaudissements du public, c'était un aveu d'insuffisance bien difficile à faire !
Cet aveu, Boieldieu l'avait fait jadis de très-bonne grâce, lorsque, après s'être présenté huit fois devant le public, après avoir fait jouer la Famille suisse, l'Heureuse Nouifelle, Mombreuil et Merville, Zoraïtne et Zulnare, la Dot de Su^ette^ les Méprises espagnoles, la Prisonnière^ Bénîowski et le Calife de Bagdad -, après avoir obtenu, surtout avec ces deux derniers ouvrages, d'éclatants et retentissants succès, il avait été se mettre (cette fois c'était bien le mot) sous la férule de Cherubini, avant de i-eparaître à la scène et de remporter un
GILBERT GRISA^. yS
nouveau triomphe avec Ma Tante Aurore.
— Grisar aima mieux aller chercher loin de la France les conseils fortifiants dont il sentait le besoin, et eut Fidée de se rendre en Italie pour s'y placer sous la direction d'un théoricien éprouvé. Depuis longtemps d'ailleurs il avait envie de connaître ce pays, où la musique n'était pas encore tombée dans l'état d'indigence où elle se trouve aujourd'hui, et il n'était pas fâché sans doute de saisir l'occasion de satisfaire en même temps ses désirs et de pourvoir aux nécessités que lui imposait sa situation .
Avant de s'éloigner, Grisar retourna un instant en Belgique, sans doute pour voir sa famille et prendre congé de quelques amis.
Car M. Sauvage est dans l'erreur lorsqu'il dit, au sujet de ce voyage de Grisar dans son pays:
C'est en Belgique que Grisar porta ses ennuis, sa désespérance, et c'est là qu'il trouva la consolation. Il désirait aller travailler en Italie : pour donner à son Voyage un motif, un but ostensible et honorable, on le chargea d'une mission ; — il devait recueillir les grandes compositions de mu-
76 a^LBERT GRISA%
tique religieuse que renferment les cathédrales, les maîtrises, les couvents, les conservatoires, les bibliothèques de Rome, de Naples, de Florence, de Palerme, etc.
J'ai déjà fait connaître plus haut que cette mission lui avait été confiée par le gouvernement beige à la suite de la représentation à Bruxelles du Mariage impossible ^ par consé^ quent avant même le commencement de sa carrière à Paris; j'ai dit aussi que cette mission avait été uniquement imaginée pour colorer d'un prétexte Toctroi du léger subside que le ministère lui avait accordé (i).
Quoi qu'il en soit, Grisar revint bientôt à Paris, et songea à se mettre en route.
En revenant de Belgique, dit encore M. Sau-
(i) *- Il n'y a pas de doute que tout ceci eut lieu bien avant l'époque réelle du voyage en Italie, puisque, en iSSg, c'est-à-dire plus d'un an avant cette époque, l'Annuaire dramatique belge s'exprimait ainsi: € Le gouvernement belge accorda à Grisar (après l'apparition du Mariage impossible) une somme de T,2oo francs pour l'aider à compléter son éducation musicale. »
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vage, il s'arrêta à Paris pour y faire ses adieux. La veille de son départ, nous dinions ensemble ; il me remit, avec tristesse, le livret de Gilles Ra* visseur, — Son chagrin était le mien ! — Je déroulai mes feuillets, que je trouvai chargés de portées de musique^ de commencements d'airs^ de fragments de duos. — Mais, mon cher, lui disje, ceci ne m'appartient plus, vous en avez pris possession ; je vous le laisse, faites- en ce que vous voudrez. — Grîsar, heureux comme un enfant possesseur d'un jouet convoité, Grîsar m'embrassa en pleurant.... puis il partit vers la fin de 1840.
Grisar s*en alla tout droit à Naples, et fut aussitôt trouver Mercadante, à qui il demanda des conseils et des leçons que celui-ci lui accorda de grand cœur ( i ). Il resta longtemps en cette ville, et y fit même une assez grave maladie, car un journal publiait, en date du i5 Avril 1842, une correspondance de Bruxelles ainsi conçue : — « La nouvelle
(i)— • A Naples (m'écrivait M. Félix Grisar), où il demeurait dans la famille Falcon (c'est-à-dire chez sa soeur et son beau- frère), il a pris des leçons de Mercadante, dont il aimait la musique. — A Rome, il a étudié sous un vieux abbé maître de chapelle. »
78 GILBERT GRISA^l.
était arrivée ici de Naples, que notre compatriote M. Albert Grisar y était tombé dangereusement malade. Le travail forcé auquel il n'avait cessé de se livrer depuis son séjour en cette ville, pour se perfectionner dans ses études musicales, semble avoir déterminé chez lui une fièvre violente très-opiniâtre. Toutefois, une dernière lettre signale du mieux dans son état, et les médecins, à ce qu'il parait, ont repris confiance dans son rétablissement. M. Grisar doit mettre la dernière main à un opéra qu'il a composé par ordre du gouvernement. On assure qu'il a fait de grands progrès. »
Quel était cet opéra, commandé à Grisar par le gouvernement belge, et qui sans doute devait être joué à Bruxelles ? A-t-il étéachevé ? Il y a lieu d'en douter, puisqu'il n*a donné en cette ville aucun opéra inédit autre que le Mariage impossible^ et que ce n'est évidemment pas un de ceux qu'il a fait représenter par la suite à Paris. C'est probablement une des œuvres si nombreuses dont il a laissé les ébauches en portefeuille. Car Grisar avait la manie du commençage^ si l'on peut dire : il
Q4LBERT GRISAOl. 79
entamait successivement une foule de travaux, qu'il abandonnait ensuite l'un après l'autre, chaque fois que son e$prit, essentiellement mobile et capricieux, s'attachait à un nouveau sujet.
Toujours est-il^ si nous en croyons Grisar lui-même, qu'il ne flânait pas à Naples, car, M. Sauvagelui ayant annoncé la reprise trèsheureuse de rEau merveilleuse à TOpéra- Comique (Novembre 1842), il lui répondît sans se presser, c'est-à-dire en 1843 :
« .... Vous me dites d'abandonner mon far niente de Naples ; je pioche comme un cheval, croyez-le bien, et ce far niente-lï. fera parler de mot plus tard, n'en doutez pas ! Dites-le bien à mes amis. Je crois être un artiste véritable et avoir fait ce que peu d'artistes auraient fait à ma place ; mais si je l'ai fait, c'est que je savais ce que je pourrais en retirer plus tard, s'il plaît à Dieu !...]>
On voit que Grisar avait confiance en l'avenir, et prévoyait l'évolution qui, grâce à la résolution prise courageusement par lui, devait s'opérer dans son talent.
D'ailleurs, il travaillait réellement à Naples,
8o s^LBERT GRISA<I{,
comme il le dit, et plus qu*on ne Va cru. J'en ai acquis la preuve en parcourant sa correspondance. Sans {)arler de ses préoccupations d'avenir, sans parler de l'étude à laquelle il s'était voué sous la direction de Mercadante, il composait considérablement, s'occupait avec activité, comme on le voit, de sa partition de Gilles ravisseur, il écrivait de la musique religieuse, et enfin il prenait à cœur la fameuse mission dont il avait été chargé naguère par le gouvernement belge. Voici, en ce qui concerne ce dernier sujet, un document fc officiel » qui ne peut laisser aucune espèce de doute :
MINISTÈRE Bruxelles, le 5 Avril 1 843 .
de
L*IMTiRIXUR.
Monsieur,
J*ai l'honneur de vous accuser la réception des rapports n** 2, 3 et 4, que vous m'avez adressés par lettre du 1 5 Novembre 1 842, et de vous remercier de cet envoi contenant des détails qui nous seront d'une grande utilité. Le gouverne-
Q4LBERT GRISA'H. 8i
ment vous sait gré de vos louables efForts, et voit avec un grand pkisir le zèle dont vous faites preuve dans rintérêt de l'art musical.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération très-distinguée.
Le Ministre de P Intérieur.