NOTHOMB
A Monsieur Albert Grisar, compositeur, à Naples,
ReprenoQj maintenant la correspondance de Grisar avec son collaborateur. En Novembre 1843, il est à Rome, et écrit de nouveau :
c Votre lettre m'est parvenue après quelque retard, étant allée me chercher à Naples, pour retourner me trouver à Rome, où je suis enterré depuis sept mois environ, non pas, comme vous le pensez, dans un palais d'Armide, mais bien dans les partitions poudreuses de l'abbé Santini. Mon cher Sauvage, on est toujours porté à penser le mal; non pas vous, qui m'aimez sincèrement, mais bien ceux qui, après avoir dit et redit que je ne savais faire que des romances et qu'il fallait que je travaille, trouvent étonnant que j'aie suivi
leur excellent conseil et que je me sois mis^ en effet, à approfondir mon art. Je m*en trouve bien et l'on verra bientôt — non pas maintenant, mais plus tard, quand je livrerai à la publicité de la musique d'église — on verra alors, dis-je^ à quoi j'ai passé mon temps (i).
a: En attendant, il faut que je prenne pa* tience et que je ne fasse aucune attention aux clabauderies de mes ennemis (I) et aux inquiétudes de mes amis, qui ne s'effrayent que par intérêt pour moi. Croyez bien, mon cher ami, mais croyez-le bien, que je ne suis pas assez stupide pour flâner et faire l'amour. — J'ai quelque chose dans la tête, j'ai une destinée à remplir, et je l'accomplirai, s'il plaît à Dieu ! et s'il me laisse la santé. — Voilà pour les liens d'Armide. Maintenant, revenons au but de ma lettre :
« Mon cher Sauvage, il est certain (et vous savez si je me suis trompépourr Eau merveilleuse)^ il est certain, dis-je, que Gilles ravisseur doit être
(i) — Grisar écrivit effectivement delà musique d'église en Italie; j^en ai acquis aussi la certitude dans ses lettres, où il parle, entre autres œuvres de ce genre, d'un Salve Regina qu'il qualifie modestement de sublime. Je reviendrai sur ce sujet, lorsque j'aurai à parler de ses oeuvres inédites.
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joué trois cents fois ! si cette pièce est jouée comme je len tends, si le public prend bien la chose à la première représentation. — Je dis donc que Gilles ravisseur peut être un grand, grandissime succès. Je ne serais pas éloigné de donner mon consentement à ce que vous me proposez (i), parce que cela montrerait que, si je suis du matin au soir dans la grande musique» cela ne m'empêche pas d'être toujours le même et de savoir en faire de la petite qui empaume son public de la belle manière. ...2^
Un mois après (Rome, Décembre 1843), nouvelle lettre, dans laquelle nous trouvons les lignes suivantes :
e: .... Il faut, mon cher Sauvage, faire bien attèntion à ne dire à personne que c'est un opéra que je vous envoie d'Italie, mais bien un opéra que je vous ai laissé à mon départ de Paris : cela est essentiel, et cela vaudra mieux pour tout le monde ; car je ne consentirais pas pour
(i) — M. Sauvage lui avait offert de faire jouer Gilles en son absence, sans qu*il eût à se déranger, et par conséquent le priait de lui envoyer sa partition dès qu'elle serait terminée.
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VINGT MILLE francs à rentrer à TOpéra-Comique avec un acte; car je sais ce que j*ai dans le ventre et ce que je pourrai faire plus tard, et je n'y consent qu'à condition que cela sera secret pour tout le monde.... »
Enfin, un peu plus tard encore, autre lettre, dans laquelle, comme on va le voir, Grisarne s'égratignait pas trop. — Après tout, il avait conscience de sa valeur, et de ce dont il était capable :
<c .... Je pars pour Albano, où je resterai quatre jours ; mais avant je veux vous dire , avec plus de détails que dans ma précédente lettre, combien je suis content de notre Gilles ravisseur. Je vous le répète et je crois que cela doit plaire, et beaucoup. C'est franchement de Topéra-comique, et ma musique, je crois, fera bien ; car j*ai cherché à y mettre le genre parade, vieille musique bouffe exempte de recherche et de prétention.... Nous nous entendons comme un poëte et un musicien doivent s'entendre ....
<c Ne riez pas de l'encens que je me jette au nez : je dis ce que je pense ; mais ne montrez pas ma lettre ! — Enfin, mon cher ami, cela m'est venu de verve; je n'avais qu'ébauché deux ou trois
morceaux quand je vous écrivais ; mais maintenant je n*ai plus qu*à écrire, et, en vérité, je crois que je puis faire un petit chef-d'œuvre. Cela sera supérieur à ^Eau merveilleuse comme main, comme verve et comme suite. C'est tout d'une haleine, mon cher ami ; je crois que vous serez étonné de cette musique. Cela a une couleur étoH" nante, et c'est en scène étonnamment. Vous verrez !
€ J'avais laissé à Naples ma musique^ mais je m'en souvenais et je l'ai récrite de mémoire en la rendant bien meilleure ; enfin, je vous répète que cela peut devenir un chef^iceuvre^ et je ne crois pas me tromper,
« Vous savez que je ne m'aveugle pas par l'amour-propre: je me suis remis à l'école, et cela prouve bien ma modestie, et je répéterai avec le Bourgeois Gentilhomme : « Que ne puis-je avoir le « fouet à l'école et devant tout le monde, et être € un grand artiste ! :»
« Eh bien^ je vous dis donc que notre opéra, qui a été composé en huit jours, est, je le crois, dans son genre, un des meilleurs opéras-parades qui aient été composés. «.. ]»
Finalement, Grisar se décida à achever sa partition, et l'envoya, toute prête, toute orchestrée, à son excellent collaborateur.
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C'était au mois de Novembre 1844. Mais les infortunes de Gilles n'étaient pas terminées, et le pauvre enfariné devait patienter quelques années encore avant de voir le feu de la rampe, avant de remporter le franc succès qui devait le dédommager d*avoir fait si longtemps antichambre.
Le livret fut soumis une seconde fois au comité de lecture de TOpéra-Comique, qui reçut la pièce « à corrections, » suivant l'expression consacrée, et demandait, entre autres modifications, la suppression du personnage de Valentin ! — C'était un vrai refus, fort inintelligemment déguisé. Grisar apprend cette nouvelle à Palerme, oti il était arrivé en plein bombardement, et oCi il se trouvait avec les excellents chanteurs M. et M"» Gassier, — « Pauvre comité! écrit-il aussitôt, qui voudrait supprimer le rôle de Valentin ! J'aime-, rais autant supprimer Gilles! C'est peut-être le rôle le plus à effet de la pièce! Ce comité n'aurait jamais reçu F Eau merveilleuse :
pauvre comité I Ils sont tous de même, b — Puis il ajoute : — « Je ne suis pas trop fâché de la détermination de Crosnier ; car le diable
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m'emporte si j'étais tranquille relativement à notre Gilles ravisseur , qui se serait montré à la rampe sans moi. x>
Cependant l'Opéra-Gomique changeait de directeur^ et passait des mains de M. Crosnier dans celles de M. Basset. M. Mocker^ à qui la partition de Gilles avait été confiée, Tavait aussitôt prise en affection, et en avait parlé à ce dernier. M. Basset demanda le livret, le lut, et le déclara à son tour impossible, en proposant à son auteur, puisque la musique de Gilles était trouvée excellente, de la transporter sur un autre poëme! — C'était vraiment trop de malechance pour un des livrets d'opéra-comique les plus aimables et les plus littéraires qui aient été écrits depuis trente ans!
Grisar bondit de colère et sourit de pitié à l'annonce de cette nouvelle sottise. « Nous attendrons I... » répond-il laconiquement à son collaborateur.
Mais Mocker, dit M. Sauvage, ne se tint pas pour battu ; il ameuta tout ce qu'il y avait de musiciens au théâtre : Garaudé, Struntz, puis
Labarre... si bien que, dans un moment depénu-* rie» on mit Gil/es à l'étude. La distribution fut excellente; le zèle, le cœur que chacun apporta aux répétitions, à la mise en scène, à la représentation, furent admirables, et Gil/es obtint enfin ce succès que Grisar avait affirmé ! Hélas ! ce succès eut lieu le 21 Février 1848! et les coups de fusil amenèrent un entr'acte de douze ou quinze jours de la première à la seconde représentation.
Malgré ces circonstances peu favorables aux beaux-arts, le talent de Grisar et la valeur de son œuvre furent dès lors hautement appréciés (i).
Plus d'une pièce^ on s'en souvient, choppa sur le pavé des barricades et fut emportée par la tourmente. Si Gilles tint bon, c'est qu'il était solidement constitué et doué d'un bon tempérament. Et en effet, il était difficile de trouver un spectacle plus attrayant que celui offert par ce poème élégant, scénique et mouvementé, servant de texte à une musique fine, délicate, savoureuse, spirituelle, et que venait relever encore une exécution comme
(i) -- Gilles ravisseur a eu 107 représentations à rOpéra-Comîque.
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on n*a pas chance d'en rencontrer souvent, sous le double rapport musical et comi* que (r).
Alerte et vive, preste et réjouie^ empreinte d'une gaieté à la fois franche et contenue, finement ciselée d'ailleurs et distinguée dans ses allures, avec cela, pour me servir de rexpression très-exacte de Grisar lui-même, a étonnamment en scène, » la partition de Gilles ravisseur fut aussitôt appréciée par la critique à sa juste valeur. Je dis « par la critique, D parce que le gros du public n'en pouvait comprendre et analyser toutes les finesses, tous les charmants détails, toute Texquise élégance; mais encore, elle avait cela de remarquable, cette aimable partition^ que si l'auditeur vulgaire ne pouvait l'apprécier dans ses détails^ il goûtait néanmoins tout le charme de Tensemble, et qu'elle se trouvait, sinon absolument comprise, du moins aimée
{i)— Gilles ravisseur était joué par MM. Mocker, Hermann-Léon, Emon, Sainte-Foy. Grignon, Duvernoy, Mlle Lemercier et Mme Blanchard.
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et prisée de tous. C'est là le point capital, en matière d'art, personne ne l'ignore. Si une oeuvre, même exquise, ne se révèle qu'aux délicats, c'est qu'elle est incomplète en un point et pèche par l'expansion; si, même vigoureuse, elle ne plaît qu'à la foule, c'est qu'elle manque d'élévation et de poésie; mais si elle obtient à la fois le suffrage de l'une et des autres, du vulgaire et des esprits d'élite, qu'elle soit petite ou grande, délicate ou robuste, on peut dire qu'elle est parfaite — et complète.
Sans vouloir entrer absolument dans le détail, je puis cependant effleurer une rapide analyse des morceaux les mieux réussis de Gilles ravisseur. Je puis faire remarquer, par exemple, que l'air d'Isabelle : En vain P honneur inflexible..., dont le dessin mélodique est si bien tracé dès les premières notes, est un morceau très-complet au point de vue de la structure, avec le premier motif, la modulation, les incidences, les épisodes, le second motif, le retour à la tonalité, la reprise de la phrase initiale et la péroraison,
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