LE DOCTEUR ANGÉLIQUE
riode nouvelle, n'étaient que des chevaliers errants qui ne rompirent des lances que dans de téméraires aventures. Ils ne défendirent les nouveautés qu'ils mirent au jour qu'avec les armes dangereuses du sophisme, du doute, du mépris et même de la frivolité. Saint Bernard et saint Anselme étaient sans doute des hommes d'un esprit supérieur et d'une grande puissance d'action ; mais leur vie s'épuisa en luttes pour la liberté de l'Église et pour la restauration de la sainteté de la ne chrétienne. Hugues et Richard de Saint- Victor, et plus qu'eux, Pierre Lombard, commencèrent de leur côté à poursuivre avec une parfaite connaissance de cause et un coup d'œil assuré le but qu'atteignit seul saint Thomas ; mais il fallait commencer, et leur plan de bataille était trop vaguement conçu quand ils se mirent en campagne. D'ailleurs ils étaient trop inféodés à Platon, et ne reproduisaient que fort imparfaitement les doctrines philosophiques de saint Augustin ; ils n'avaient pas, nous le répétons, le souffle vivifîcateur d'un plan vraiment systématique. Au dessus de ceux-ci se tenaient, à inégale hauteur, Albert le Grand, Alexandre de Halès et saint Bo-
naventure. Mais l'esprit d'Albert était bien plutôt,
182 SAINT THOMAS d'aQUIN
si nous pouvons nous exprimer de la sorte, un magasin de provisions ; il était d'une érudition immense et multiforme, mais ne pouvait pas y pour des raisons qu'il nous est impossible de détailler ici, en former un système scientifique complet. Alexandre, au contraire, était trop original pour pouvoir avancer avec la certitude d'arriver. Quant à saint Bonaventure, absorbé par les questions ecclésiastiques du jour et sous le poids de la responsabilité de sa charge, il n'avait ni le repos nécessaire ni les loisirs pour se consacrer à un travail aussi long et aussi vaste ; d'ailleurs, quelque grand que fût son esprit, quelque étendues que fussent les connaissances du maître séraphique, il ne possédait ni l'élévation^ ni la largeur, ni la profondeur, ni la parfaite symétrie intellectuelle de son angélique ami.
Et c'est ici que nous pouvons réellement appré» cier la valeur de saint Thomas, quand nous étudions avec une attention sérieuse les savants que le moyen âge a engendrés et qui se dressent devant nous en si grand nombre, tous inviduellement célébrés par l'histoire comme des esprits de la plus haute portée, formant comme un immense faisceau de lumières pour éclairer l'huma-