‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 11 sur 77 · Date de la naissance du Dante · texte numérisé non relu

Date de la naissance du Dante

d'ailes séraphiques et le suave frémissement des lyres d'or, les lèvres errantes sur les traces de sa Béatrix.

Albert , curieux de s'instruire , n'avait nulle raison, ce semble, qui pût le retenir en Allemagne où n'existait alors aucun centre d'études. L'université de Prague, la première qu'aient connue nos voisins , n'a été fondée qu'en iBliS. Pourquoi jeta-t-il le dévolu sur Padoue plutôt que sur Bologne? On l'ignore. A Bologne on enseignait le droit : Padoue avait la réputation de posséder les meilleurs professeurs, spécialement versés dans le Trivium et le Quadrivium. Cette dernière considération influa peutêtre sur les décisions d'une intelligence naturellement tournée du côté des manuels de logique , plutôt que vers les aridités des Pandectes. Toujours est-il qu'Albert de Bollstadt, vers l'année de grâce 1212, prit congé de son père et de sa mère, dit adieu aux rives du Danube qui ne devait plus désormais le voir errer, reparaître en vainqueur sur ses bords que lorsque de dompteur de coursiers il devint évêque, un demi-siècle plus tard, évêque de Ratisbonne : Albert s'achemina vers Padoue. Le futur maître de saint Thomas avait alors dix-neuf ans.

Albert, s' arrachant à la Souabe bavaroise pour gagner l'Italie, s'engagea sur la route qu'on prend

encore aujourd'hui si , de Munich ou d'Augsbourg , on se dirige par le Tyrol sur Botzen et de Botzen sur Trente et Venise. Les montagnes rendent éternels les premiers chemins frayés. Elles ne permettent guère le caprice à l'homme, parce que, en ce genre, elles se sont tout permis. Qu'on se figure donc le fils des seigneurs de Bollstadt, celui qu'on appellera un jour le docteur universel^ la stupeur et comme Vépouvantement du siècle S franchissant le Tyrol , maudis^ sant ses âpretés sans charmes , au début; saluant sur le sommet du Brenner son lac fécond en timtes:' Albert, en effet, même tout jeune, dut se rendre compte , prendre note de toutes choses ; enfin , dès qu'il approchera de Botzen, sentant son âme s'épanouir en même temps que ses membres se détendre et s'échauffer. Les Romains connaissaient ce passage du Tyrol; Albert le Grand, Luther et Gœthe l'ont tenté tour à tour. Un chemin de fer, ouvrage prodigieux de hardiesse, s'aventure à l'heure qu'il est entre ses neiges et ses rocs. On voit que le sentier aura été foulé par bien des pas avant de se couvrir de rails. La route ancienne, dont nous avons tenu à suivre à pied les méandres, serpente, à mesure qu'on

4 . Yir in omni scientia adeo dîvinus , ut nostri temporîs stupor et miraculum congrue vocari possit. — Ulric Engelbert, de Summo Bono.

descend du côté du Milanais , au milieu de touffes de figuiers, de guirlandes de vigne et de roses; c'est un ruban suspendu sur un bouquet. Mais le Tyrol fait payer cher ses faveurs in extremis , et , tandis que sa mule trébuchait au milieu des froidures éternelles, Albert dut se tourner plus d'une fois en pensée vers l'âtre flamboyant dans le manoir des Bollstadt.

Il paraît établi que de l'an 1212 jusqu'à Tan 1223, date de son entrevue solennelle avec Jourdain de Saxe et de sa profession dans TOrdi'e de Saint-Dominique, Albert ne quitta point l'Italie et ne s'éloigna guère de Padoue. Les sources auxquelles nous puisons d'ordinaire ont besoin ici d'être éclairées , pour ne point dire suppléées par le bon sens. Que nous montrent-elles, en effet? le curieux et sérénissime docteur purement et simplement occupé, durant ce flot de vie qui s'écoule de la jeunesse à la maturité, d'argumentations banales ou livré aux combats spirituels. N'est-ce point prêter un faux air de vraisemblance à ce dicton grossier qui eut cours au moyen âge : Albert le Grand fut un âne avant d'être un grand philosophe et redevint un âne avant sa mort ? Cette facétie fait allusion à certaine apparition de la Vierge, dont on parlera tout à l'heure. Nous ne saurions admettre, pour notre compte, qu'Ai-

bert ait passé tant de temps à l'école de Padoue sans se donner à lui - même quelque preuve de sa valeur intellectuelle et morale, autrement que dans des conversations avec le Malin, ou des disputes. S'il ne se mit point tout de suite à produire, s'il ne livra point au public quelques essais , quelques commentaires sur le texte d' Aristote ; s'il ne confia qu'à quelques rares intelligences choisies les premiers résultats de ses recherches en histoire naturelle, il en conçut du moins alors certainement le projet de classement général et l'ordonnance, traça le plan de son œuvre et dut commencer à réaliser ses grands desseins *. On objecte cette tradition qu'Albert aurait eu ce trait de commun avec son illustre élève saint Thomas , surnommé un jour par ses camarades, en classe de théologie , le grand bœuf muet de Sicile , qu'il éprouva longtemps d'étranges difficultés au travail et qu'il dut se vaincre , l'emporter de haute lutte avant de parvenir à mordre à la science. L'âge où l'homme est le

4. On entend particulièrement parler ici des traités mi-philosophiques mi-scientifiques d'Albert le Grand, qui sont le fruit des observations de toute sa vie. Compuls. : Alberti Magni Opéra, Lugdunij in-folio, édit. Jammy, t. V; Parva naluralia : de Cœlo et Mundo, de Natura locorum, de Generatione et Corruptione, Meteorum, Mineralium, de Nutrimento, de Animalibus, de Plantis.

plus distrait par les passions se trouve précisément celui que traversait alors Albert ; il a donc paru tout naturel aux timorés religieux, ses biographes, de rejeter sur la seconde moitié de sa vie, entre la prière, les heures vouées à l'enseignement et la prédication, tout le poids de ses graves ouvrages. Ces considérations sans portée ne nous feront point changer d'avis. Libre, indépendant, il l'était avant d'entrer en religion; entouré des hommes les plus capables d'entretenir en lui ce feu sacré que n'ont jamais éteint ni les Alpes ni le Tyrol ; ayant sous les yeux la mer, à Venise ; près de Padoue , les monts Eugènes , chaîne de collines volcaniques très-propice aux recherches de géologie et de botanique; intérieurement animé de ces nobles ardeurs qui n'abandonnent jamais l'homme vraiment doué et qui peuvent sommeiller quelque temps, sans doute , mais qui ne sauraient non plus demeurer complètement sans éclat , de vingt-cinq à trente ans, Albert dut nécessairement comparer, chercher, trouver, amonceler des matériaux, dicter, écrire, peut-être même faire des lectures publiques durant son séjour à Padoue. Ce qui nous affermit dans ce sentiment, ce sont les propres paroles du maître. Je

ME DISTINGUAIS DEJA DANS LES SCIENCES , dit Albert ,

lorsque y obéissant à un avertissement de la Vierge et à /'inspiration DE l'esprit- SAINT, f entrai dans

l^ Ordre *. Il est évident que le grand homme fait allusion à quelques succès plus sérieux que les applaudissements de l'école. Albert, lorsqu'il se fit frère prêcheur, était déjà montré du doigt comme un génie, et, pour être tenu pour tel, il ne suffisait point, ce semble, même au xiii® siècle, de mener à l'écart une vie rigide et d'expliquer prudemment Pierre Lombard.

On sait quelles défectueuses traductions latines d'Aristote circulaient au moyen âge*. C'est cependant sur ces débris mutilés, altérés, souvent presque méconnaissables de la sagesse antique, que s'acharnaient les intelligences affamées des fils des Barbares : instructif et touchant spectacle , qui nous montre les nouveau-nés du christianisme allant res-^ saisir à tâtons, par delà les cimes de la Révélation, l'un des flambeaux de l'esprit humain. Albert, que la gravité naturelle de ses mœurs éloignait des plaisirs, noua tout d'abord, dès son entrée à Padoue, ces rapports de familiarité étroite avec le maître des maîtres qui furent le constant honneur, l'une des mâles jouissances de sa vie. Bien que sen-

4. Discours d'adieu. Ap, Sighart, Alberlus Magnus, 2. Qui prend ud peu d'intérêt aux lettres et à l'histoire de la philosophie n'a pu manquer de lire ou de feuilleter, tout au moins, l'excellent travail de M.Jourdain sur les traductions d'Aristote.

sible avant ses travaux, — Abélard, Pierre Lombard dans ses Sentences et cent autres docteurs avaient en effet déjà, et de longue date, accusé le mouvement qui rattache la philosophie scolastique à la méthode du précepteur d'Alexandre, — il nous semble toutefois que cette sorte de vénération dont jadis Aristote fut l'objet émane, dérive surtout de lui. Dans les écrits d'Albert le Grand le texte du philosophe grec se trouve, çà et là, si bien et moult liement, comme dirait Montaigne, amalgamé avec le sien, qu'on se demande vraiment, de temps en temps, si Ton n*a point par hasard devant les yeux une traduction et non pas un commentaire. Dès lors, ne devieqt-il pas de plus en plus certain que l'âge qui s'ouvre aux discussions et à l'exposé contradictoire des systèmes sous le patronage de l'Eglise de Rome va rompre de plus en plus avec Platon? Ce n'est point sans surprise qu'on voit relégué dans l'ombre le plus spiritualiste, pour ne point dire le plus chrétien des sages du paganisme, — testimonium animœ natur aliter chri'stianœ^ a bien avancé Tertullien, — tandis que le père des rationalistes voit prosternée à ses pieds, et comme suspendue à sa doctrine, la somme de l'intelligence catholique, pieux écoliers, moines et prélats. On reviendra sur cette apparente anomalie. On tentera d'expliquer comment l'esprit du moyen âge théo-

cratique dut se sentir plus fortement attiré vers le raisonnement méthodique et positif que vers les élévations de la dialectique platonicienne. Comme de juste, Albert, à Padoue, ne borna point ses études à la logique. Albert approfondit toutes les matières que comprennent le Trivium et le Quadrivium. Il convient du reste de se le représenter, durant ces dix années qui courent jusqu'à l'heure où il prit l'habit, ouvrant aux éléments les plus divers, aux formes les plus variées de l'art et du savoir, l'une des capacités les plus vastes que l'on connaisse. J'estime que ce fut vers cette époque qu'il s'imprégna de la substance des auteurs profanes, aussi bien que de la doctrine des Augustin et des Jérôme. « Le maître s'enquit sans relâche et durant tout le cours de sa longue carrière, de omni re scibili et non scihiliy » rappellent, proclament à chaque page et sur tous les tons les lourds historiens de sa vie*. Qu'est-ce à dire? Il nous plairait infiniment d'apprendre en ce lieu, si dans le commerce des anciens Albert étudiant n'aurait point puisé par hasard cette solide curiosité d'esprit et cette sérénité d'âme qui lui appartinrent en

4* Conctis laxisti,

Scriptis prœclarus fttisti,

Mundo luzisti,

Quia totum seibile scisti.

Jammy, Alberltés MagntLs.

propre et par exception, au moyen âge. Une des rares confidences de son style donne quelque poids peutêtre à nos soupçons, à nos conjectures, à nos jugements. Inutile, d'ailleurs, sur ces points délicats d'interroger les chroniques, toujours un peu désobligeantes, très-bavardes quand on s'en laisse conter, et secouant, sans souffler mot, en l'air, leurs tabliers pleins de sortilèges et de merveilles, dès qu'on prétend obtenir d'elles un renseignement sérieux. Albert, citant Cicéron, se sert assez souvent de cette expression éminemment classique, noster Tullius. Est-ce téméraire d'en induire qu'il goûta, qu'il admira ce digne et harmonieux talent, dont la philosophie ne s'honore pas moins que l'éloquence, et qui ne montra de faiblesse qu'en poHtique? Le maître de saint Thomas a pu relire, lorsqu'il traita lui-même de Senectute, de la Vieillesse j sous un point de vue, il est vrai, très-différent, les feuilles écrites par ce noble citoyen dans un temps où l'on ne vieillissait guère, grâce aux proscriptions, et, puisqu'il le nomme son ami, le chrétien dut se plaire à reconnaître, tout entouré de réguliers et de clercs qu'il fût, que V honnête homme peut quelquefois, par lui-même et par ses propres forces, se montrer capable, voire même plus capable que ceux-là qui, sans prendre soin de se recueillir et de se composer, sèchent indolemment dans

l'attente de la manne céleste, de haute résignation, de dévouement patriotique, d'actions magnanimes et de vertu.

En dehors du cercle des études ordinaires , Albert, à Padoue, ainsi que tout cela a été indiqué plus haut, s'adonna avec passion et prudence à ce goût, si prononcé chez lui, si hasardeux, si fort sentant le fagot^ au XIII® siècle, pour tout ce qui touche de près ou de loin à la science ou à l'investigation de la nature. Il réussit plus d'une fois, dit-on, à surprendre ses secrets ; il parvint à les mettre à profit^ et, l'ignorance générale aidant, c'est alors que commença de se former autour de son front l'auréole de puissance fantastique dont sa mémoire demeure entourée. Le Bienheureux, ce semble, n'a point trop à s'en plaindre : sa seconde auréole a soutenu son nom en l'air, comme celui d'Orphée. Qui sait précisément aujourd'hui parmi les laïques , parmi les réguliers ou séculiers, quel rôle a joué dans l'Église le maître de saint Thomas? Presque personne *. Qui pense se souvenir va-

1 . On ne saurait , à vrai dire , faire un reproche de ne point connattre les hauts faits du docteur universel aux laïques, aux gens du monde. Ce qui n'a point laissé parfois de nous surprendre, c'est l'étonnement profond qu'ont provoqué souvent certaines de nos questions touchant le maître de saint Thomas de la part de plusieurs membres instruits du clergé régulier et séculier. De

guement avoir entendu, jadis, quelque part, on ne sait où, prononcer ce nom : Albert le Grand? — Presque tout le monde. Le titre, la couverture imagée du premier ancien almanach venu , prouverait encore au besoin que son souvenir n'est point tout à fait tombé dans l'oubli \ Toute victoire remportée sur l'inconnu, on ne saurait, du reste, trop se le rappeler ici , passait pour une opération magique au moyen âge, disons mieux, mêlée de diablerie. Pour nous, qui voyons les faits qualifiés de miraculeux, de sang- froid et à distance, nous, qui non-seulement avons dérobé à la nature nombre de ses forces, mais les avons appliquées soit à l'industrie, soit aux usages de la vie, telle grave explication donnée solennellement par Albert peut paraître aujourd'hui insignifiante. Si l'on réfléchit un instant, on constatera que, nous aussi, moins obscurément toutefois que nos devanciers, nous sommes encore à l'heure qu'il est enveloppés de phénomènes dont nous ne saisissons

ce côté-là nous n'avons guère obtenu , au lieu des lumières que nous allions un peu naïvement chercher, que compliments de condoléance, ou sourires équivoques, ou ternes défaites. Telles gens ne sont point de notre temps, qui ne sont point non plus du leur.

^ . n n'est point rare de rencontrer encore dans les campagnes, sur les cheminées ou sur les bahuts des paysans, de vieux aimanachs dits le Grand Albert, le Petit Albert.

point les causes , et que nous saluons journellement du nom de savant celui qui prétend nous les indiquer. Or, entre le mot de savant et celui de magicien y a-t-il en réalité plus qu'une différence de terme, et l'idée voilée sous les mots n'est-elle point parfaitement identique? Selon le degré plus ou moins avancé de la civilisation , on les emploie à tour de rôle et dans le même sens. De nos jours, la même expérience de physique, qu'on la reproduise en France ou en Algérie, dans un laboratoire ou devant des Arabes, ne fera-t-elie point applaudir le professeur ou poursuivre à coups de pierres le sorcier? Il est indispensable de se transporter par l'imagination, et surtout pai' l'étude, au xiu^ siècle, pour apprécier la valeur intellectuelle et morale d'Albert le Grand. Une fois cette résolution prise, on reconnaîtra qu'il fut supérieur, et dans des proportions singulières, à son époque, plus détaché même du terrq-à-terre, du convenu, plus complet, plus hardi, plus enlevé, plus original en un mot que Newton ou Cuvier chez les modernes. La taille des grands hommes ne se mesure point à leurs proportions véritables, elle résulte du niveau commun *.

1. a Albert qu'on a surnommé le Grand j parce qu'il vivait dans un siècle où les hommes étaient bien petits, » a prestement dit Voltaire {Physique, édit. de Kehl, t. III, p. U4). Sous une

Voici cependant qu'approchait, pour l'illustre étudiant à l'école de Padoue, le moment qui devait décider du sort et de la vocation de son âme, peutêtre devrais -je même hasarder, pour parler plus exactement, de la carrière de son esprit. C'est que la double voie qui s'ouvre aujourd'hui devant tout homme de bonne volonté, ne se présentait point au temps où la reine Berthe filait , et qu'une intelligence en éveil ne pouvait guère se poser comme aujourd'hui cette question : Suis-je pour ou contre ce qui fut y ce qui est? L'Eglise de Rome avec ses noblesses et ses vices , se vantant déjà d'être inmiuable , non moins fière de son passé qu'aujourd'hui, comme aujourd'hui plongeant d'avance et d'un geste indulgent dans un moule de plomb l'avenir, mais plus imposante et plus sereine , justement parce qu'elle dominait un milieu plus grossier; plus sainte, parce que le mal levait plus haut la tête ; plus touchante dans ses secours accordés aux malheureux, parce que les misérables et les frileux ne trouvaient un peu de chaleur que sous son aile ; plus libérale surtout, en dépit des apparences, parce que peu de gens de cœur et de tête

forme leste, et dans une intention, je le crains, peu respectueuse pour Albert le Grand , dont il ne s'est occupé qu'en passant, et fort légèrement, Voltaire exprime, ce semble, la même pensée que celle qu'on vient de développer.

avaient encore osé retourner contre elle ce cri de Vive la liberté! qu'elle poussa de très-bonne grâce elle-même tant qu'on ne s'insurgea point contre son pouvoir et ses enseignements de jour en jour plus absolus, l'Église semble , à l'époque à laquelle nous remontons , le seul asile où pût se réfugier décemment , loin de la poussière des combats particuliers et des luttes d'une société turbulente, un calme, novateur et studieux génie. Albert devait pencher naturellement aussi vers ce qui, de son temps, paraissait le plus haut. De droit, il appartenait donc à l'Église, telle qu'il la trouvait établie. Qu'il ait accepté à première vue, sans répugnance aucune, sans examen, sans combat, tous ses dogmes ; qu'il se soit rangé sans hésitation parmi les milices spécialement vouées à la cause du saint-siége , la légende qui fait apparaître la Vierge à ce disciple d'Aristote et de Platon, naturellement ennemi de toute contrainte et de tout joug, laisse percer au contraire la préoccupation d'un idéal assez différent de celui de l'état monastique, et comme une aspiration secrète vers un ordre de choses plus humain^ au milieu des perplexités majestueuses du docteur universel. « Dans quelle science veux- tu devenir habile ? » aurait demandé la mère du Christ au fils des seigneurs de Bollstadt, une nuit qu'épuisé de travail , sentant ses facultés s'éteindre et se trou-

bler, et pris d'un de ces découragements écrasants qu'ont traversés tous les penseurs, il avait cédé au sommeil. « Je youdjiais devenir habile dans la CONNAISSANCE DE LA NATURE , » répondit simplement Albert. « Tu seras ce que lu désires et le plus grand des philosophes y » murmura la Vierge , un peu surprise et désolée; « mais parce qde tu n'as point

PRÉFÉRÉ LA SCIENCE DE MON FILS, LA THJ^OLOGIE, Ufi

jour viendra oiiy perdant même la science de la naturcy tu te retrouveras l'intelligence voilée comme à présent * . » Je ne sais si , comme le fut, prétend-on^ Albert, cette nuit qu'il conversa avec la mère du Christ , nous devenons nous - mêmes le jouet d'une illusion, mais il semble que le sens caché sous cette allégorie gracieuse est celui-ci. Avant de se sentir invinciblement attiré par les charmes incomparables de Celui qui prononça le Sermon sur la montagne, notre héros n'avait guère cherché que le Vrai en luimême et pour lui-même, à la façon des sages Grecs et Romains. Aussi, lorsqu'il se résolut par la suite à porter l'habit de Saint-Dominique et à servir officiellement Jésus-Christ, sans doute il se consacra corps et âme à Notre-Seigneur ; mais il le prit tout à la

4. Cette légende est rapportée par Flaminius, Léandre et Jammy. Le P. Lacordaire y fait allusion dans son Histoire de saint Dominique, p. 37.

fois à témoin et de son zèle pour les intérêts de son royaume qui n'est point terrestre , et de son ferme propos de ne reculer devant aucun obstacle pour devenir habile dans la science de la nature^ et de son profond dédain pour ces parasites de la Cène, qui du banquet de Jésus n'emportent que la coupe, el, toujours les premiers assis à sa table, ne rompent pas son pain , n'écoutent pas sa parole , mais éloignent de lui la foule, et gardent leurs sièges ^

On ne fera, nous l'espérons du moins, nulle difficulté de reconnaître avec nous qu'à partir de l'an 1000, date fatale, annoncée dans une foule de prophéties comme devant inaugurer la fin du monde, le monde progresse au contraire comme pénétré d'un sentiment de vitalité .plus intense , et que les années de grâce sont assurément les meilleures que l'humanité agissante et pensante, depuis l'avènement du christianisme, puisse se vanter d'avoir vécu. Jusque-là, entre les ruines de l'empire romain et les invasions des Barbares, entre un Théodose et un

1. ... Canes aniiquij muti, c'est-à-dire... incapables, vu leur endurcissement, leur aveuglement et leurs bassesses, &' aboyer la parole de DieUj murmure quelque part Albert le Grand dans son commentaire de saint Luc, en désignant du doigl certains prélats de son temps, et en abritant ces rudesses de langage sous l'égide toujours secourable de la Bible.

Attila, ce ne sont guère que ténèbres s'épaississant sur des débris, et la colossale figure de Charlemagne, tout enluminée, toute surchargée d'ornements qu'elle apparaît, ne fait pressentir, n'apporte au demeurant rien de neuf. Pourquoi? C'est que VEmperor à la barbe florie appartient à un ordre de choses condamné, Charlemagne ne fut qu'un grand chef, jaloux de Constantin. A Paris , tandis qu'appuyé sur une fenêtre, aux bords de la Seine, l'auguste Franc gémit en prévoyant de nouvelles irruptions normandes; à Rome, alors qu'il se ceint le front du bandeau des Césars; à Aixla-Chapelle, où il crée un centre à son empire ; en Saxe , où l'histoire nous le fait contempler réduisant les peuples à la loi de l'Evangile, comme ses ancêtres politiques courbaient les peuple^ vaincus à la servitude : partout, voire même dans ses entretiens intimes avec Alcuin, se dessine un personnage dont les attitudes et les mouvements annoncent le Germain , dont les modèles frustes et surannés ont paradé sur les marches du Capitole ou dans le cirque de la métropole du Bas-Empire. L'oint du Seigneur, le fils très-soumis du Saint- Père, le modèle des potentats orthodoxes, ne semble point exempt de gaucherie formidable ni de solennité farouche. Après qu'il a fait à sa guise œuvre de législateur, vidé une coupe d'hydromel , commandé un massacre, chanté au lu-

trin avec des clercs venus d'Italie que sa voix énorme épouvante, accablé de questions ses missi dominiciy dont l'un lui présente un rapport absolument comme pouvait en adresser un haut fonctionnaire au Sénat , l'autre l'édifie, notes en main , sur la quantité de beurre et de laitage que produit une de ses métairies, Charlemagne se drape dans sa toge d'emprunt, roule deux yeux bleus vers la ville aux sept collines , et se demande en langue barbare s'il ne ressemble pas à Marc-Aurèle. Concluons. Les temps qui relèvent de ce héros très-épais se ressentent de l'évanouissement d'un géant sans se distinguer par aucun pas fait en avant, et montrent un vide sans tracer une voie nouvelle. Tout d'un coup, la borne de Tan 1000 est-elle tournée, ne dirait-on pas que chaque siècle prend aussitôt une allure originale et s'élance impétueusement vers un but précis ? Le xf siècle vit se créer la Chevalerie, sortir de son long sommeil l'Honneur: souriante , énamourée et suspendue aux flancs sanglants de l'Honneur, voilà que renaît avec la poésie la Femme dont le culte ne se confondra plus cette fois avec celui de Vénus, fille de l'onde, mais fera monter l'encens jusqu'au front de la Vierge, mère de Dieu. L'Europe guerrière s'arme tout entière au xii^ siècle, s'élance vers l'Orient, et au milieu du tumulte des croisades saint Bernard, Abélard, élèvent la voix : la phi-

losophie agite désormais, comme autrefois à Thèbes, à Sparte , à Athènes , ses problèmes , ses fictions , ses systèmes en plein air, elle échappe aux in pace du cloître et s'adresse directement au peuple. Voici venir enfin à l'horizon le xiii® siècle, âge fécond, unique, où abondent les figures et les caractères : Albert le Grand, saint Thomas , saint Louis, Thibaud de Champagne, saint Bonaventure, sainte Elisabeth, Frédéric IL C'est bien là le siècle où le sentiment religieux , sorte de foyer constamment ravivé de l'âme humaine, entre dans son ère héroïque, arme de mystiques paladins, et voit jaillir des enseignements du Christ, dont une des forces les plus fécondes est de pouvoir, de devoir être diversement compris, une race d'hommes imprévue. Dans cet essor des pieuses effervescences, les rêves, les idées confuses d'égalité et de fraternité, quelque temps murées dans les cellules, prennent inopinément un nom, un corps, une vie, s'enhardissent, jettent franchement le gant à la société, l'anathème à tout ce qui s'appelle chair et sang, lèvent des légions, et, sous prétexte de gagner le ciel, se hasardent, se déversent, se heurtent sur la place publique. Çà et là, à l'improviste, du capuchon tombent des fleurs, sous les ciHces pointent des ailes. D'un autre côté les universités se fondent , le syllogisme règne, l'affirmation triomphe, on se voue à la

science comme à Dieu, la raison, éveillée à peine, murmure en se jouant un langage à part, aristocratique mais ingénieux , les États actuels de l'Europe prennent leur physionomie. Nous laissons, comme de juste, à qui veut bien nous entendre et nous suivre, assigner aux siècles suivants, sans en excepter le nôtre, le rôle particulier qui leur revient, et nous nous proposons, sans plus tarder, d'examiner, la vocation d'Albert le Grand nous entraînant d'ailleurs , bon gré, mal gré, vers les régions les moins hantées, au seuil de cet étrange et merveilleux xiii* siècle, son entreprise assurément la plus considérable, je veux parler de l'essai de révolution religieuse tentée, réalisée , ou peu s'en faut , dans le monde chrétien par ces humbles et hardis capitaines, tous deux agitateurs et pasteurs d'âmes, saint François et saint Dominique.

« L'homme ne se nourrit pas seulement de PAIN, » a dit Notre-Seigneur. Rien de plus clair, de plus lumineux que cette belle parole, soit qu'on la prenne à la lettre et qu'alors elle signifie qu'en dehors des besoins matériels l'homme en éprouve de plus nobles et veut vivre par l'intelligence et l'amour; soit qu'elle s'appUque à son tempérament spirituel et affirme cette autre vérité non moins certaine, savoir que les agapes de la raison ne sauraient ab-

solument suffire aux aspirations de sa nature, qu'il lui faut un aliment plus épais ou plus relevé, l'enthousiasme , la passion , la foi, en un mot le sentiment vague ou violent de l'infini. Malheureusement, si la divine et parfaite sagesse n'a rendu elle-même que de rares oracles, ceux-là qui renchérissent après coup sur l'interprétation primitive sans élaboration préalçtble, sans avoir pâli de longues nuits sur les annales de la conscience, sans avoir longtemps cherché, réfléchi , comparé, sans avoir surtout attentivement tendu l'oreille aux révélations de cette sibylle assise à tous les foyers et qui fait entendre à qui résolument l'interroge la voix, la plainte des grands et des petits, du pauvre et du riche, ceux-là sont médiocrement disposés à tirer pour leur propre fonds des conclusions nettes, pour les masses de nouvelles applications pratiques des enseignements tombés d'en haut. Le zèle impertinent, aveugle du néophyte ne connaît point, d'ailleurs, ne comporte point par conséquent la mesure, la forme la plus palpable, la plus viable du vrai. « Le pain! le pain! vil et terrestre aliment que le pain! L'homme ne se nourrira plus DE PAIN ! » s'est écriée naguère , dans sa superbe et sa bassesse, la folie de la croix, au moyen âge , et, une fois cette exclamation poussée, elle a foulé aux pieds, pêle-mêle, le sens commun, l'honneur, l'an-

tique et sereine vertu, les joies simples, les fermes et droites lignes de conduite, tout ce qui constitue la sobre dignité du moi et l'équilibre fécond des facultés. Que dis-je? Sous la baguette enchantée de certains mystiques s'opère comme un coup de théâtre dans la sphère des idées, et la nature elle-même change de face. L'univers n'est plus à leurs yeux qu'une chapelle enveloppée de la mante bleue de Marie, le monde véritable s'évanouit, et Vhomme réel a vécu * . Famille , patrie , saines et robustes Muses , prêtresses tour à tour graves et riantes et sacrifiant sur tous les degrés du devoir, sirènes de bon conseil dont les voix nous ramènent au sol qui nous a vus naître et nous invitent à laisser un peu de nousmêmes, ne serait-ce qu'un nom sans tache, dans l'obscur sillon que nous traçons ici-bas, tout cela est déclaré abject et comme tel jeté à la voirie. Ne semble-t-il point que le cœur du moyen âge, longtemps comprimé sous des mailles de fer, éclate tout à coup, jaloux d'espace, épris de l'impossible , bondisse par monts et par vaux par delà le Vrai qui le révolte ,

i. « La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il se trouvait, le capuchon, de telle capacité et immensité , qu'il contenait et embrassait doucement toute la céleste patrie, » V. Thomas Gellano, Vie de saint Dominique; P. Lacordaire, Vie de saint Dominique.

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l'indigne ou plutôt l'attire à lui si fort qu'il le dépasse et se précipite au delà, et que, ne sachant plus comment se faire pardonner ses écarts, il se soit réfugié sous la bure, comme sous le manteau du civisme et de l'intérêt public se voila , se retrancha , se sacra lui-même vertueux et sensible V incorruptible de 93? Désormais l'accord harmonieux de l'intelligence et de l'âme est rompu , pour la plus grande gloire du Créateur; pour le plus grand bien de la société, la société est dissoute. De même que dans l'ordre moral ce sont les facultés inférieures qui se redressent, qui s'insurgent, qui gouvernent : le rêve, l'hallucination, la fade et rude royauté de deux aspirations vers deux extrêmes, V étrange et le vulgaire y le goût dépravé de l'absurde et du nu; de même, dans l'ordre social, tous péchés sont remis à deux négations, X ignorance et la pauvreté. N'apercevez - vous pas déjà, à première vue, 'vers quel abîme ont couru certains héros soi-disant spiritualistes du moyen âge, en prétendant se sevrer du pain de l'esprit? Certes, pour qui ne s'est point clairement rendu compte, sans parti pris et en remontant aux causes très-profanes qui l'ont secondée, de l'influence exercée en Europe par les Mendiants; pour qui ignore dans quel chaos propice aux prostrations et aux démences ils ont entraîné la flexible religion des peuples; pour qui encore

s'inquiète assez peu des ombres de l'ensemble et se récrée surtout du charme et de la nouveauté des détails, le mouvement que nous n'apprécions que sommairement ici a dû paraître prodigieux, édifiant, divin. Il est doux, il semble délicat, en effet, de se laisser persuader sans trop de résistance qu'il fut un temps où parurent triompher les justes et les élus ; il plaît d'entendre professer, de loin et dans un clairobscur attrayant , un mépris suprême pour ce corps de boue qui nous retient hors des ineffables délices, de ne plus distinguer au milieu des chants et des cris de la nature que les cantiques d^action de grâces d'innocents fratelli^ les hosannahs de la douleur qui se transforme en offrande et les soupirs de l'amour plm fort que la mort qui se fond en charité. Hélas! l'impression ne demeure plus tout à fait la même dès qu'on se pose quelques simples questions , et quelques-unes de ces questions, les voici : — Présenté sous ce nouvel aspect, le christianisme, et notez bien que c'est celui que nous a légué l'ancien régime, le christianisme est-il en décadence ou est-il en progrès? Le Verbe tel qu'il s'incarne une seconde fois au moyen âge dans la soumission aveugle à l'autorité spirituelle et temporelle des papes, dans le célibat, dans le dénûment absolu, dans le pharisaïsme dogmatique, et non plus dans la chair, mais dans l'impec-

cabilité originelle et la divinité sut generis de la Vierge, est-ce bien là le même Verbe qui resplendit dans l'Evangile? Au bout de tant d'excès consacrés par l'admiration des fantasques et des faibles, et tantôt favorisés, tantôt approuvés par la cour de Rome, à la suite de cette centralisation quasi-féodale et quasi - césarienne des consciences entre les mains d'un Pontife-Roi , une sorte de détente , la juste révolte n'était-elle point inévitable et pendante , et tôt ou tard ne s'appellera -t- elle point la réfo&me? — — Personne ne niera, à considérer la question sous sa face opposée, que la superstition des jouissances matérielles ne soit aussi grossière, aussi pernicieuse pour le moins que la soif immodérée des tortures ou que l'appétit déréglé des miracles, et nous 'ne ferons, pour notre part, nulle difficulté d'admettre que, par certains de ses côtés, l'initiative de saint François et de saint Dominique n'ait été singulièrement favorable aux intérêts démocratiques de la chrétienté. N'ontils pas entrepris, par exemple, une sorte de croisade sociale contre l'effroyable corruption du haut clergé, contre toutes les indifférences hautaines ou niaises, les sensualités, les brutalités sans vergogne de la bestialité féodale, et n'en sont-ils pas , autant que faire se pouvait, venus à bout? Et que de frais, que de forts, que de nobles, que de généreux sentiments n'ont-ils

pas remués 1 Avec quelle suite , quelle ardeur candide et quel feu ne se sont-ils point dévoués à la solution des problèmes qui nous préoccupent encore, nous modernes ! Sous la vieille idée de couvent qu'ils ont définitivement fait triompher dans l'Église, ne pourrait-on point retrouver à la rigueur en germe l'idée tout actuelle d'association^ qui rend l'individu libre, responsable de ses actes et l'affranchit, sans cependant l'isoler? Aussi bien des sources d'eau vive, aujourd'hui du reste à peu près taries , auxquelles se sont abreuvées avidement les générations qjii ne sont plus, ne nous permettrons-nous d'approcher qu'avec infiniment de réserve et de respect, et, le limon s'étant de lui-même séparé de l'onde pure et comme déposé au fond de la source, nous n'aurons plus, pour ainsi dire, qu'à nouô pencher vers ses bords, sans même y plonger la main, pour juger du bien et du mal que, dans leur œuvre de propagande religieuse et morale, y ont accumulés les deux apôtres du moyen âge, saint Dominique et saint François * .

1 . « Entre le roi et le peuple, entre tes feuillants et les jacobins, Lafayette joue le rôle passif du chœur dans le drame antique, » a dit Fauteur du livre la Révolution du grand citoyen qui peut-être, entre tous ses émules de 89 , a le mieux servi et le mieux honoré la liberté. Pourquoi ? Parce qu'il s'y est dévoué sans ambition et de sang-froid, a Lafayette maintient tes droits de la justice; il les invoqus avec courage, avec audace; mais aussi

Saint François est venu au monde l'an 1172, dans la petite ville d'Assise, en Italie. Son père vendait des étoffes, homme rude et borné, enfoui dans les soins de la vente et de l'achat des draperies. Dans ses heures de loisir, il traitait le bambinode fainéant , n'épargnait point les coups, et n'admira jamais la plante exotique et rare dont la graine tomba par hasard , germa sous son comptoir. Le portrait que nous a laissé de François adolescent son biographe fait songer aux figures du Pérugin, grêles, expressives, à la fois riantes et tendues, aux joues mates, aux yeux noirs et fixes, et qui, tantôt debout, tantôt priant, toujours gracieuses et roides, dessinent une suite de lignes pures sur

IL n'est point le personnage qui agit. » (V. Quinet, la Hévolulion, t. I, p. 346). Cette attitude qu'a prise Lafayette dans le drame politique a dû sans doute provoquer la surprise, mais elle impose aussi l'admiration. Elle est à la fois contemplative , héroïque, et raisonnable. Dans le drame politique et religieux du moyen âge, le rôle qu'a joué Albert le Grand, le caractère qu'il a soutenu , présente à notre sens , tout bien considéré d'ensemble et soigneusement pondéré, une singulière analogie avec le rôle qu'a joué, le caractère qu'a soutenu Lafayelte. Initiateur par excellence, Albert n'est point non plus le personnage qui agit. Mêlé à tout, il semble retiré de tout, et alors même qu'il paye de sa personne au milieu de la scène, alors qu'il se hasarde, et que, tout en cherchant des solutions sages au moyen de transactions risquées, il va de l'avant et se compromet, on dirait encore qu'il n'assiste qu'à un spectacle.

un fond clair, parsemé d'arbres surnaturels*. Eux aussi, pauvres arbres du tiers ordre, anachorètes à leur façon, ils semblent vouloir se dépouiller de toute parure, affiner, replier leurs feuilles, ne point s'abandonner au vent à la légère, avoir renoncé aux gais rayons de soleil, à la mousse inutile, aux pampres trop pressants ou trop folâtres, en un mot s'effacer, se mortifier dans le paysage pour faire plaisir à Dieu \ Deux traits peindront saint François dans sa jeunesse, alors qu'il appartenait encore au siècle. Il passait, certain jour, à travers champs, à cheval. Un lépreux lui demande l'aumône. Le lépreux tend la main. François ne se contente point de lui donner tout l'argent qu'il a sur lui, il se précipite sur ses plaies et les couvre de baisers. François continue sa route, tourne la tête et n'aperçoit plus personne. Nul doute qu'il n'ait embrassé Jésus-Christ ^ François entre une autre fois dans une chapelle , s'agenouille aux pieds du crucifix, et, tandis qu'il

4. a Saint François : front petit..., yeux noirs et sans malice..., nez droit et fin..., col grêle..., doigts longs..., jambe maigre, pied petit; de chair peu ou point. » V.Th. Cellano.

2. Voir les tableaux de l'école d'Ombrie : galeries de Dresde, du Louvre, de Rome et de Sienne.

3. V. Saint Bonaventure. On peut consulter la traduction française de M. Berthaumier, curé de Levet et membre du tiers ordre. Bibliothèque franciscaine.

s'abandonne à l'oraison , les yeux pleins de larmes , une voix descend de la croix. A trois reprises la voix répéta : « François , va et répare ma maison qui chancelle^ comme tu le vois, tout en ruines. » François tombe en extase. Puis^ revenant à lui, il se prépare à obéir et combine les moyens d'exécuter V ordre qu'il a reçu... C'est saint Bonaventure, son disciple et son historien, qui raconte au long ces détails, et il ajoute que saint François connut plus tard par l'avertissement du Saint-Esprit la signification exacte des mystérieuses paroles. L'Eglise du Christ n'était plus moralement que décombres, en effet, à la fin du XII® siècle. En ces quelques années de sécheresse, de doute et d'angoisses mortelles où la masse des imaginations catholiques, après les heures d'épanouissement allègre et d'éblouissement ineffable qu'elles traversèrent lors des espoirs de la première croisade, retomba, des trois croix du Golgotha , une seule demeurait chancelante , abîmée pans l'ombre, égarée, perdue, — ne venait-elle point de passer entre les mains des infidèles? — celle du milieu \ — Hardi, François ! La relèveras-tu , la croix, la replanteras-tu ? souffla l'Esprit à son oreille. — Oui, je la relèverai , je la replanterai, se dit Fran-

i . Prise de Jérusalem , par Saladin ; les chrétiens perdent la vraie croix (1187).

cois, et François vis-à-vis de lui-même a bien tena parole. Mais cette croix qu'il a relevée, qu'il a reconquise, dont il se. pare, qu'il agite en chantant et dont le fardeau lui pèse si peu qu'il converse^ chemin faisant y avec les passereaux et les tourterelles, est-ce bien là la même croix dont le Fils de l'homme n'a voulu porter le bois qu'un seul jour, au Calvaire, mais dont, en revanche, il a laissé l'impérissable, l'immatériel exemplaire au fond des cœurs? Voilà ce qu'il appartient à la foi , non à l'indifférence ou à l'incrédulité, de décider.

A partir de l'entretien ou du monologue auquel on vient d'assister, l'âme tout en émoi, tout ébranlée du petit marchand d'Assise n'appartient plus à la terre, ou plutôt elle ne s'appartient plus, et, sous sa frêle enveloppe, elle médite quelque chose de prodigieux, une révolution dans la piété. Jésus dans le jardin des Oliviers soupirait, s' adressant à son Père : Mon Père^ éloignez de moi ce calice. Voyez, l'homme et le Dieu s'harmonisent, se fondent et se pondèrent en sa personne par des dégradations de valeur et de force, en des finesses d'alliage, des délicatesses et des précisions d'équilibre vraiment exquises ; il va remonter au ciel, mais il a affronté la mort ; il a accepté le supplice, mais il a souffert, il a gémi, et, pour nous montrer le bon chemin jus-

qu'au bout, quand il ressuscite, il emporte jusques au haut des airs un peu plus qu'un souvenir de la terre avec lui , ce corps que les approches du sépulcre ont couvert d'une sueur de sang et qui, vainqueur et glorieux , ne se laisse point cependant tellement pénétrer par la lumière, que sous les splendeurs éthérées on ne découvre point encore la trace des clous, et sous le manteau du second Elie, l'humanité. Aussi, ceux qui croient en Jésus peuvent-ils suivre Celui qui s'en retourne, tout entiers , jusqu'au Calvaire, et par delà le Calvaire espérer le reconnaître et se reconnaître eux-mêmes en lui dans l'autre vie. Mon Père, mon Père, de grâce, à moi , ce calice ! A moi ! j'ai soif ! s'écrie saint François, parlant à Jésus. // a soif! Entendez - vous? Lui , le serviteur et le disciple , il ne se sacrifie point à la grandeur morale; ce n'est ni un martyr ni un héros : il est mieux ou moins que cela : c'est un courtisan maniaque, acharné, rayonnant, jaloux de toutes les douleurs, et quand une fois elles l'ont agréé et convié à leurs tristes hymens, on dirait, à en juger par ses transports, du Bien- Aimé du Cantique des cantiques , aspirant tous les effluves de l'amour et les parfums de la grenade et de la vigne en fleur entre les bras de la Sulamite.

Quel contraste, quel abîme de dissemblances entre le modèle et la copie ! François ne se résigne point à la pauvreté; elle l'attire, elle le subjugue, elle le fascine, il l'épouse; et, attendu qu'on ne saurait avoir trop d'égards pour la compagne de son choix, il prend pour lui les épines et ne lui ôte point sa couronne. Que dis- je? le saint. lui trace, pur caprice, une sorte de sinueux sentier entre les myrtes et les cytises. François élève la pauvreté à la dignité d'un dogme. Il lui accorde ce luxe étrange : Dame Pauvreté ne maniera ni la bêche ni le rabot, elle mendiera. Ne comprend -on pas dès lors la profondeur du mot de Bossuet : François fut peut-être le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait été dans l'Eglise. C'est qu'il y eut en réalité tout à la fois des langoureuses ardeurs de l'amant et des retours désolés du paria au fond de ce grand cœur avide, auquel rien ne suffit pour témoigner de son humble tendresse au Créateur, même l'infini des opprobres. Son immodéré désir de plaire ne saurait naturellement se calmer, la supplique s'adressant à l'Invisible : de rage , se croyant rebuté, François se roule dans la poussière, pour faire au moins pitié, s'il ne plaît pas. Rien ne le réconforte, rien ne le contente, rien ne l'assouvit, ce gourmand d'amour et de honte. Quand le mystique s'est immolé sur je ne sais quelle claie à je ne sais quel

idéal poursuivi par saccades entre un cilice et des roses, il estime néanmoins n'avoir encore rien fait pour son idéal. N'ai -je point risqué ce rapprochement : un cilice et des roses ? François d'Assise ne me désavouerait pas. Le Dieu immuable et le Dieu sur la croix, le Dieu vivant et le Dieu cadavre, Dieu sous quelque face que le présente la théologie transcendante aux regards comme à la pensée, ne saurait en effet complètement absorber ni tenir constamment suspendue une organisation mortelle. Parvenu aux cimes de glace de cet Oreb imaginaire contre lequel la foudre sentimentale frappe en pure perte, l'amour qui n'a point été payé d'amour se transforme, se revenge tôt ou tard, et se répand, puisque aussi bien il faut descendre et s'apaiser, sur tout ce qui peut témoigner ici-bas de la bonté, de la force, des splendeurs de l'être parfait dont le spectacle de la création met en quelque façon à notre portée la clémence et la beauté. Et que se produit-il alors en dernier lieu? Quelque chose comme un fait de physique tout ordinaire. Les vapeurs qu'a longtemps poussées, foulées, condensées à des hauteurs incalculables l'extase, retombent soudain du ciel, tantôt sous forme de pluie fine , tantôt en tièdes et abondantes ondées sur les coteaux et les vallons ^

\. On ne saurait, à vrai dire, se défendre d'admirer certaines

MOUVEMENT RELiClËUX. 67

Après qu'il s'est meurtri les genoux contre le marbre des autels, frappé le front sur les dalles du cloître, enfoncé dans la poitrine les clous du crucifix, après qu'il a médité sur la vie future et la Passion avec une intensité qui l'abat, François éprouve, comme de juste, le besoin de se récréer, retourne de temps en temps vers la nature un visage inondé de pleurs, et,

tel que ces monts dont parle l'Ecriture et qui bondissent comme des béliers^ il s'arrache enfin à la contemplation et bondit. L'exaltation grave du Séraphin se

suaves paroles de saint François, quelques-uns de ces élans romanesques où la grâce de Texpression le dispute à la chaleur d'une émotion vraie, ses effusions de tendresse charmantes pour tout ce qui souffre, vole ou gémit; rappelons quelques traits de sa vie qu*on laisse à dessein dans l'ombre. Un jour, aux fêtes de Noël , saint François rassemble le peuple dans une étable et imite le bêlement d'un mouton en traînant le mot Bethléem, Une autre fois , pour faire pénitence d'avoir rompu le jeûne, il ordonne qu'on le renverse , dépouillé de tout vêtement, dans les rues, et qu'on le frappe à coups de corde , en annonçant à haute voix : Voilà le gourmand. Il s'enfuit en Egypte, espérant le martyre : le Soudan s'en divertit et refuse d'obéir à ce caprice. François se roulait parfois dans la neige au grand ébahissement des enfants et des femmes qui riaient d'abord , puis finissaient par lutter à qui toucherait le plus tôt le pan de sa robe. Il était si transporté quand il parut devant le pape, dit son biographe , qu'il pouvait à peine contenir ses pieds et tressaillait comme s'il eût dansé.., — Consulter saint Bonaventure, Vie de saint François ; Th. Cellano, Vie de saint François.

résout tout à coup en joie enfantine, la sévérité de l'ascète en sourire. Ne venons-nous point de contempler une sorte d'Ecce homo? Voici tout à coup un concert champêtre qui s'élève, un murmure d'abeilles, des. notes de musette, les cris perçants des agneaux à la mamelle , ou bien encore le bruit lointain et cadencé des chars ployant sous les gerbes d'épis.

Il y a, du reste, avouons-le, dans ces retours de V austère au gracieux et au plaisant, les noces de Cana de saint François, un charme réel auquel on ne saurait tout à fait se soustraire, et rien n'est suave, aérien, ailé, comme les ébats de cette âme unique au lendemain de ses déceptions ou de ses aridités fugitives. On comprend vite qu'il a dû passer vers ce temps-là sur les tempes de la Psyché mystique comme une molle haleine printanière émanée des rives du Bosphore ou du Gange, et l'esprit entre désarmé , mais dérouté, dans une sphère d'émotions indéfinissables et de dévotes fantaisies, dont l'agrément et l'imprévu ne rachètent point toujours la /oj/eme/e profane. L'idée religieuse, çà et là, leur prête son voile et leur sert de prétexte, bien qu'elle y soit, à proprement parler, presque totalement étrangère. Vous souvient- il de ces mosaïques de Florence, sur marbre noir, au milieu desquelles se détachent un ou deux brins de jasmin.

quelques feuilles légères, une branche de lilas? Quoi de plus brillant et plus frais! Ainsi se détachent sur l'idée religieuse les astragales et les enroulements des gaietés franciscaines. Elles séduisent l'œil, à vrai dire, elles tranchent sur le marbre noir; mais ce ne sont là que morceaux rapportés , et plus l'agencement des détails saule agréablement aux yeux par la limpidité des couleurs et l'élégance du trait , moins tient de place en réalité le fond chrétien. Vous souvient-il encore des tableaux d'Angélique de Fiésole? Plusieurs sans doute comptent comme œuvres d'art et quelques-uns même comme œuvres de piété; mais les scènes et les attitudes auxquelles le peintre du mysticisme en liesse se complaît ne fontelles point rêver au tendre, au joli plutôt qu'au divin? Les pipeaux de Tircis et de Mélibée n'auraient -ils point modulé par hasard les soupirs et les ris étouffés de l'églogue derrière la toile bénie, et sous ces robes de bure dont les pHs voilent la chair aux reflets nacrés des novices dansant sur l'herbette émaillée de marguerites Florian ne pourrait -il point ramasser à la rigueur un bout de ruban pour la houlette de ses bergers? Telle est l'impression que laissent, à tout prendre, les compositions de Fra Angelico, et personne ne niera cependant qu'il lui ait été donné d'exprimer avec autant de vérité et même avec au-

tant d'élévation que possible cet étrange et passionné mouvement qu'imprima aux âmes de son siècle Vincomparable saint François d'Assise. Grâce à lui, la pastorale alternera bientôt avec la méditation des mystères ; grâce au rival de Dominique, la prière se laissera confondre désormais sans scrupule aucun avec la poésie, sa cousine. Celle-ci , la païenne, fit mine, il est vrai , de suivre la dévote au pied des autels ; mais parce que celle-là, la dévote, lui avfitlt promis tout bas, l'heure de l'office une fois coulée^ de s'en aller, le long des taillis et des haies, mordre avec elle à la grappe des choses créées *. Qui, le premier, en somme, a donné la clef des champs à la prière? Saint François. — Voilà assurément qui semble fort honnête , voire même fort galant , n'eût point manqué d'observer le rigide, froid et compassé dixseptième siècle, mais d'un goût et d'un expédient douteux. — N'en déplaise à messieurs de Port-Royal, ce ne fut peut-être point, en ces temps tumultueux, sanguinaires et dissolus du moyen âge, d'un pasteur malavisé de mener , à seule fin de lui dégourdir un peu les ailes et de la disposer à se mieux recueillir au retour, de mener la prière aux champs. Il ne fal-

1. Voir, sur \q^ parties liées de la religion et de la poésie au xiii« siècle, les Chevaliers- Poètes de l'Allemagne (Minnesinger): Walther, Godefroid de Strasbourg, et particulièrement Frauenlob.

lait point cependant , nous en conviendrons volontiers, la laisser battre la campagne *...

« Loué soit DieUy mon seigneur^ pour toutes ses créa-

4 . Il s'est produit au commencement de ce siècle un événement non moins extraordinaire , d'inflniment moins grave conséquence assurément que celui auquel on fait allusion ici, et qui lui fait toutefois pendant. Nos pères ont assisté bel et bien à la reconduite de la prière au pied des autels de par le fait de la poésie. Chateaubriand , par ses Martyrs et son Génie du Christianisme, Lamartine, par ses Méditations j ont ramené leur génération du côté de réglise. Malheureusement, eux non plus ne furent point précisément des hommes foncièrement, sérieusement religieux. Aussi , que subsiste-t-il aujourd'hui de leur initiative artistique, littéraire, sentimentale^ nullement philosophique? Il n'en reste rien on presque rien. Leur œuvre n'a point cependant laissé d'être opportune et instructive ^ à ce point de vue qu'elle a prouvé, ce semble, assez clairement que désormais le sens religieux ne saurait plus être ravivé dans les masses par le clerc, et que seule aux abords du temple la voix du laïque , vir liber, a quelque chance d'être entendue. L'exemple du P. Lacordaire est bien significatif et concluant. S'il eut pour lui l'oreille de la jeunesse et parvint à remuer les âmes en ce siècle, en les faisant souvenir de Dieu, pensez-vous que ce fut chez lui le prêtre qui remporta cette difficile et méritante victoire? Non pas; ce fut le poëte et le chrétien libéral qui triomphèrent. Le commun du clergé l'a si vivement et si amèrement senti que, plutôt que de suivre les errements du P. Lacordaire, et comme lui de commencer à dépouiller le vieil homme, il Y endura, le laissa faire, mais ne fit rien pour lui , applaudit Vimprudent orateur sans bouger de sa stalie, et, plutôt que d'entrer dans la voie sûre et droite qu'il lui ouvrait en toute largeur et sincérité de conscience , haussa les épaules et détourna la tète. Cum in profundum venerit, contemnit.

tures, et en particulier pour notre frère glorieux le soleil; » s'écrie saint François dans son cantique au soleil, et croyez bien que s'il eût rencontré Mars ou Saturne sur sa route, il eut d'abord baptisé ces païens, puis leur eût conseillé de prendre les insignes du tiers ordre. Une fois en veine de fraterniser avec les astres, il donne le baiser de paix à notre sœur la lune; mais les étoiles sont peut-être jalouses, et toute la voie lactée reçoit son salut. — Oh! que n'étiezvous là présent, vous, M. le grand Arnauld, vous et les vôtres^ en Jansenius, et quelle rude semonce n'eussiez -vous point administrée, séance tenante, à ce libertin , lequel , au lieu de s'attacher à prouver que l'immense majorité des horfimes sera probablement damnée, se fût laissé clouer en croix pour une étoile et mettre en morceaux pour la voie lactée ! — ... Mais la nature est impassible, hélas! elle ne s'émeut point quand on la célèbre ou l'implore, et elle ne répond pas quand on la presse de questions. Raison de plus pour que le fondateur de l'Ordre des frères mineurs engage avec elle une conversation sans fin. François, quand le soleil s'est dérobé à ses hommages et tranquillement s'est couché, quand la lune lui tient rigueur ou semble se retirer, offensée, sous la nue, adresse de longs discours, de sérieux compliments aux vents et à Veau , encourage ceux-

là à bien souffler, celle-ci à toujours couler fraîche et pure , et , chose merveilleuse ! les vents et l'eau semblent obéir. Aussitôt, saint François de battre des mains et de s'avouer ravi. N'est-ce point puéril, mais aussi n'est-ce point touchant ? L'infortuné /ratelU) éprouve un tel besoin d'aimer et de s'abandonner en un milieu sympathique, que, plutôt que de s'exposer à tomber sur quelque fâcheux qui lui fausse ou lui brusque compagnie, il se rabat sur les éléments, les flatte , leur commande, sachant bien d'avance qu'ils seront dociles^ puis s'applaudit. « Ywant a hero, » dira lord Byron en ce siècle ; et lui aussi , don Juan su perbe, insatiable et désolé, combien de fois ne pritil point à témoin l'auditoire favori de saint François, la mer et les monts , les champs et les bois, de ses amertumes et de ses dégoûts ! Mais dans cette revue générale de la création n'allions-nous pas oublier les petites bêtes dit bon Dieu? Nouvel Orphée, le fils du marchand d'Assise s'en prend tour à tour aux moissons et aux vignes , aux rochers et aux chênes , aux chevaux et aux loups , jusques aux mouches et aux cirons^ les convoque et les interpelle , non plus aux sons de la lyre, mais aux cris de son incommensurable charité , et donne à tous ces êtres infimes une partie à faire dans l'hymne universel ^

4. Consulter, pour tous les détails qui précèdent, saint Bona-

Un jour, comme François s'entretenait de Dieu avec ses compagnons , des hirondelles firent entendre un tel ramage qu'elles couvrirent le son de sa voix. « Mes frères et mes soeurs, dit le saint aux oiseaux, taisez- vous , taisez -- vous , jusqu'à ce que nous ayons fini de parler de Dieu. » prodige! à peine eut«il ordonné, les hirondelles gardèrent un profond silence , et Ton dit même qu'en cet endroit les hirondelles ne causetitplus guère entre elles que tout bas\ Une autre fois saint François s'approche d'une cage oïl étaient renfermées des tourterelles. « Tourterelles , mes chères petites soeurs, simples, innocentes et douces, pourquoi vous êtes -vous laissé prendre ainsi^ ? » Peu lui importe, du reste, à ce fantasque, de quelle façon s'échappe la flamme intérieure qui le consume : tantôt il se roule dans la neige , tantôt

venture et Thomas Gellano. « Fratres mei aves , multum debetis laudare creatorem. . . Segetes , vineas , lapides et sylvas et omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad divinum movebat amorem... Omnes crealuras fralris nomine nuncupahat : f rater cinis, soror musca^ etc., etc. » — Th. Cel-

Jano , Vie de saint François.

\ . Wading, passim. Dandolo, 343. La légende a des variantes. « Quum primum fari cœpisset, in vico suburbano obslrepantes forte ranas silere jussit : atque ex eo negantur ibi ranœ coaxare, »

2. V. M. de Montalembert, préface de la Vie de sainte Elisabeth,

il chante. Saint François chante. Ecoutez. Est«ce un cantique ? Est-ce une romance ?

(( Dans le feu rameur m'a mis, Tamour m*a mis dans le feu.

« Mon nouvel époux m'a mis dans un feu d'amour, lorsque, petit agneau tout brûlant d'amour, il m'unit à lui par une union indissoluble; puis il me plaça dans une prison, et là il traversa mon cœur tout entier.

(( Dans le feu Tamour m'a mis, Tamour m'a mis dans le feu.

« Je me meurs de douceur, n'en soyez point étonnés : les coups qui me sont portés viennent d'une lance trempée dans Tamour. Le fer en est long et large. Sachez qu'il a cent brasses dH étendue et il m'a traversé tout entier.

« Dans le feu l'amour m'a mis , l'amour m'a mis dans le feu. »

L'ode continue de la sorte indéfiniment et les strophes s'enchaînent les unes aux autres avec monotonie , stimulées de temps en temps par le refrain qui les pousse en avant , le refrain, un accord de guitare ou bien un coup de discipline. Puis , selon

l'usage de tous les amants vraiment épris , le trou-badour du Christ^ — c'est en ces termes que se permet d'apprécier saint François un grave et lettré catholique \ — en arrive bien vite aux confidences, aux retours sur lui-même, aux plaintes.. . Les plaintes, lorsqu'elles sont harmonieuses et douces, ne sontelles point encore un hommage indirect, une façon détournée de se rendre au iiouvel époux ?

(( Le cœur, F intelligence, la volonté , le goîit , fai tout perdu! Toute beauté n*est à mes yeux qu'une fange immonde. Délices et richesses, tout n'est pour moi que peste. Un arbre d'amour chargé de fruits ravissants est planté dans mon cœur : lui seul me nourrit ; c'est lui qui eu moi opéra un tel changement\ en jetant sans retard à la porte ma volonté, mon sem et ma force,

(( Je voudrais aimer plus, si plus était en mon pouvoir ; ;nais que puis-je faire encore? Mon cœar déjà n'est plus à moi. Quels que soient mes désirs, je ne puis donner plus que moi-même. J'ai donné mon cœur pour posséder celui qui m'aime, celui qui a opéré en moi un changement si merveilleux. beauté ancienne et nouvelle, lumière sans mesure dont la splendeur est si délicieuse!...

«... Mon cœur s'est fondu comme la cire. // a pris V empreinte du Christ, Non, jamais échange semblable ne s* est rencontré. Pour revêtir Jésus-Christ, mon cœur tout entier

i. Gorres.

s'est dépouillé, il s'est transformé; son cri est Tamour : il le sent. Mon âme s'est annihilée, tant elle s'est plongée dans ces délices,

«Autrefois je savais parler, et maintenant je suis devenu muet; je voyais, et aujourd'hui je suis aveugle. Non, jamais abîme semblable ne s'offrit à mes yeux ; je me tais et je parle: je fais et je suis enchaîné; je m* élève vers les hauteurs et je descends à la fois ; je tiens et c'est moi qui suis tenu ; je suis dedans et dehors en même temps ; je poursuis et je suis poursuivi. Amour sans mesure, pourquoi me rendre insensé,

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