POURQUOI ME FAIRE MOURIR DANS UNE FOURNAISE SI EMBRASÉE M
Devant une confession si complète et des aveux si précis en dépit de leur incohérence, aurons-nous bien à présent le courage , au nom de la raison , de la conscience et de la dignité chrétiennes outragées, au nom de Celui qui remet sans doute tous les péchés, pourvu qu'on Vaime^ mais qui ne saurait néanmoins, pensons-nous, avec une indulgence et une faveur égales , voir monter vers sa personnalité divine d'un côté les fumées de l'ivresse et les flammes de la passion délirante , d'un autre côté l'adoration sereine et réfléchie des âmes pures, aurons-nous bien
i. V. Œuvres de saint François, Biblioth. franciscaine. Traduclion d'un membre du tiers ordre.
le courage ou l'inconséquence de prononcer même un semblant de réquisitoire contre un accusé qui nonseulement ne reconnaît aucun juge, mais qui se vante encore de s'en passer? Non certes; pourquoi se condamner à une besogne non moins ingrate que vaine 2 et plutôt que d'en appeler à la loi en face d'un esprit qui n'admet, lui, ni la loi ni la mesure, plutôt que de nous efforcer à remuer des idées et des images conformes aux principes généraux de décence, de proportion et de beauté aux pieds d'un sage qui n*a été apparemment reconnu pour tel que précisément parce qu'il ne le fut pas , nous ne saurions , ce semble , mieux faire que de nous borner à rappeler les décisions fort nettes et catégoriques de la cour de Rome à ce propos. A quoi bon s'ingénier, encore une fois, quand le saint-siége a décidé? Rome, après mûr examen, a admis le troubadour du Christ parmi les Salomon de la céleste Jérusalem, et elle le présente encore aux catholiques comme un type de perfection achevée qu'il importe de voir se populariser et se reproduire , comme un admirable modèle devant lequel devront ^e ceindre les reins et se prosterner les croyants *.
i . Peut-être sera-t-on édifié d'apprendre que, sous la ResUiuration et le gouvernement du roi Louis-Philippe, le tiers ordre de Saint-François a langui et semblait presque éteint en France.'
Tout inconsistante, évaporée, ouverte aux rêveries folles et livrée aux nuageuses imaginations qu'elle apparaisse, bien qu'elle se dérobe par certains de ses côtés extravagants à l'examen comme à l'analyse, on conçoit cependant qu'une nature exceptionnelle telle que celle de François d'Assise ait mis en désarroi les imaginations de ses contemporains. A une puissance d'exaltation pareille supposez seulement un peu de suite en son désordre, un peu d'obstination dans le parti pris , donnez une direction savante , et vous soulèverez des montagnes. Quoi de plus étrange et de plus saisissant en définitive que cette figure d'ascète aux formes déliées, aux yeux caves, au mielleux sourire, annonçant le prochain royaume de Dieu à son siècle, promettant à l'homme de l'admettre, pour peu qu'il veuille bien le suivre, en la société des créatures bienheureuses, et d'un geste convaincu montrant le paradis, tandis qu'à ses genoux s'étale, rampe, éclôt, murmure et s'épanouit toute une faune transfigurée et comme une flore sur-
Depuis Favénement du second Empire, le tiers ordre a repris, et comme on disait autrefois au moyen âge, à l'heure qu'il est, il fleurit. Selon des renseignements que nous tenons de source certaine, on peut évaluer à trente mille personnes, appartenante toutes les classes de la société, les laïques et les séculiers , tant à Paris qu'en province, aflBliés au tiers ordre de Saint-François.
naturelle? Çà et là, entre des banderoles et des guirlandes, les yeux baissés, pressant sur leur gorge voilée d'innocentes fauvettes ou tenant modestement en laisse des loups apprivoisés, s'ébattent, s'enlacent à sa voix des chœurs de nymphes pudiques que sans doute il prétend protéger et défendre contre les attaques de Pan, leur ancien maître, mais que celui-ci reconnaît bien sous leur béguin pour s'être pâmées jadis aux sons de la flûte dans les classiques vallons de Tempe ou sous les lauriers de l'Eurotas. Nul doute que sans ce cortège dans le goût de l'Albane, mais travesti , sorte de triomphes auxquels prennent part, sous prétexte de grossir la procession, au grand complet, toutes les grâces de la mythologie païenne , François n'eût point prévalu. Mais il est un autre élément de succès matériel qui ne lui fit point non plus défaut. La papauté prit garde, comme de juste, de contrarier un mouvement qu'à vrai dire elle eût voulu pouvoir imprimer aux âmes chrétiennes , s'il ne se fût point ainsi produit grâce à l'initiative personnelle. François, rien qu'à l'idée de comparaître devant le souverain pontife , ne pouvait contenir sa joie folle, relatent ses biographes , et , admis en la présence
du pape, IL AGITAIT SES PIEDS COMME s'iL EUT DANSÉ.
Quelle recrue inespérée pour Rome que celle de l'âme aveuglément dévouée du petit marchand d'Assise en
un temps où ses prétentions au pouvoir temporel et spirituel étaient déjà discutées, où, par suite même de je ne sais quels vagues retours attendris vers réden de la primitive Eglise, un autre pelit marchand de Lyon, Pierre Valdo, personnage dont la ferveur, la foi et le goût déclaré pour la pauvreté firent également sensation et donnèrent lieu à la secte des Vaudois ou ImabatéSy Pierre Valdo affectait, lui, de ne se soucier que médiocrement de la suprématie du saint-siége et dans le pontife n'applaudissait point César ! On comprendra de reste que le saint-siége ait pardonné ses écarts à François à seule fin d'utiliser son influence. Quoi qu'il en soit, tel qu'il a été peint, saint Frfiuiçois domine moralement l'époque qu'intellectuellement vivifie Albert le Grand. Nous reprochera-t-on de nous être attardé quelques instants devant ce révolutionnaire hors ligne, à la fois repoussant et sympathique * ?
\, Rien ne saurail jeter plus de jour sur la gravité de certaines questions que de démontrer par des chiffres Timportance que quelques-unes se sont arrogée autrefois. On constatait un peu plus haut ce fait, que, dans la société actuelle, la sève franciscaine circule encore, quoique Tarbre soit bien dépouillé. Il plaira sans doute d'assister à une sorte de revue des légions dont disposa TOrdrc des frères mineurs aux xiii* et xiv« siècles.
« Saint François, de son vivant, rassemble cinq mille moines à Assise. Trente-cinq ans plus tard , à Narbonne, on trouve, en dé- I. 6
« Nul homme autant que François ne se rapprocha de si près de Jésus. » Telle semble avoir été l'opinion de la masse du peuple, du commun des réguliers et des séculiers, au moyen âge. De cette proposition , à notre avis erronée , blasphématoire , découle tout un système religieux , et nous avions d'abord conçu le dessein de l'exposer et de le combattre en cette loyale et consciencieuse étude. Qui sait? En poursuivant ce dessein, nous eussions peutêtre plus clairement, si ce n'est plus sûrement, atteint
norabrdnt les forces de l'Ordre séraphique, qu'il y avait déjà en trente-trois provinces huit cents monastères et au moins vingt mille religieux. Un siècle plus tard il y en avait cent cinquante mille. »— V.iM. de Montalembert, préface de Sainte Elisabeth.-^ Le nombre des personnes affiliées au tiers ordre est incalculable ; il atteignit peut-être le quart de la population totale dans le midi de l'Europe. Quant à Finfluence politique qu'exerça le bataillon sacré, qu'on en juge par l'énoncé de ce document : « Les frères 7?iineurs et les frères prêcheurs, écrivait Pierre des Vignes, chancelier de l'empereur Frédéric II, à l'empereur, son maître, se sont élevés contre nous dans la haine ; ils ont réprouvé publiquement votre vie et votre conversation ; ils ont brisé vos droits et nous ont réduits au néant.,. Et voilà que pour énerver encore plus votre puissance et vous priver du dévouement des peuples, ils ont créé deux nouvelles confréries qui embrassent universellement les hommes et les femmes; tous y accourent et à peine se trouve-t-il une personne dont le nom n'y soit inscrit. » Hist. de saint François, par M. Emile Chavin de Malan.
notre but. Mais n'eût-on pas pu nous accuser, non sans justesse, d'avoir précisément glissé dans l'écueil où tomba plus d'un adepte de l'Ordre séraphique, ce qui s'appelle , s'il s'agit de religion , la contemplation indéfinie, s'il s'agit de philosophie ou de littérature, la longueur ou la redite? Des entrailles mêmes de l'Église surgit, fort heureusement pour nous, un rival à saint François d'Assise, et ce rival fut saint Dominique. Sans doute l'œuvre du fou de la croix a eu plein succès, et cela fut chose fatale, et, grâce encore à l'appui que lui prêta ouvertement le saintsiége, il a pu séduire, tout en demeurant, au pied de la lettre, orthodoxe, révolutionnaire de fait, la chrétienté qu'il faillit désenchanter pour longtemps de l'honnête, du sérieux et de l'utile. Encore une fois cependant, il entra dans le plan de la Providence de susciter un rival à François , et ce rival fut Dominique de Guzman. C'est lui qui se chargera par ses actes et ses paroles de donner quelque poids à nos griefs, et, rien que par la dignité de son maintien, de gagner le gros de notre cause. Quelle attitude a prise saint François dans l'Eglise? François porte la besace en gravissant le Calvaire et s'enivre au pied de la croix du sang divin. Dominique, lui, au contraire, en descend, gardant à peine à ses sandales quelques grains de poussière, montrant une gravité, une pu-
reté, une sérénité sans égales, puisant dans la méditation de la Divinité la force de dominer la matière et le pouvoir d'enseigner, et, quand il a courbé le front devant le Maître dont les paroles sont une source de vie, le relevant bientôt calme et radieux pour montrer aux hommes d'où peuvent s'échapper encore la lumière, la science et la justice.
Albert le Grand ayant fait profession dans l'Ordre des frères prêcheurs, il semble que nous nous agitions toujours à l'ombre du fils des Guzman en accompagnant notre héros. Nous ne nous arrêterons donc pas en ce lieu à loisir, et ne ferons, pour ainsi dire, qu'évoquer, que saluer à la hâte une auguste mémoire partout errante , souvent rappelée dans les pages qui vont suivre. Il est toutefois important, avant de la laisser en pleine liberté surnager, puis disparaître, selon le flux et le reflux du récit, de lui prêter dès à présent quelque relief, de lui assigner fermement sa place et d'indiquer ainsi, dès le début, sous quels auspices se fit moine Albert.
Quando lo 'mperador che sempre régna , Provide alla milizia ch' era in for se. . .
A sua sposa soccorse
(Ion duo campioni ; al oui fare, al oui dire Lo popol disviato si raccorse . .
« Quand Vempereur qui règne toujours^ dît Dante, au douzième chant du Paradis, voulut sauver V armée en péril y ... il envoya au secours de son épouse ses deux champions : par leurs actes, par leurs discours, ceuoo-là ramenèrent le peuple dans la bonne voie. . . » L'auteur de la Divine Comédie désigne clairement en ces vers saint François et saint Dominique , et nous comprenons l'enthousiasme sans partager complètement l'illusion du grand poète. Que si l'Église courut, en effet, quelque péril avant la venue des deux champions y duo campioni , l'un des deux, saint François, n'a réellement fait que rendre la situation plus critique, plus tendue , et l'autre, saint Dominique, frayant une route, il est vrai, trèsdifférente de celle de son émule, n'est cependant point parvenu à conjurer la scission violente , le déchirement imminent que Dante n'a point pressenti. C'est que, tout en infusant au corps chrétien un sang nouveau, aucun des deux saints n'a osé porter la main sur la plaie secrète, cachée, à Rome, sous la tiare. 11 leur a manqué, pour renouveler réellement l'Eglise, la pieuse audace, l'esprit d'opposition austère de quelques-uns des prophètes hébreux. L'heure devait sonner tôt ou tard où , pour avoir voulu réunir sous sa main les clefs de saint Pierre au glaive de Constantin, la papauté égarerait
jusqu'à ses clefs et perdrait la moitié de ses possessions spirituelles, en punition de ses terrestres convoitises. Dominique et François, nos deux champions ^ avant d'aller étonner le monde par leurs prouesses, eussent donc dû, ce semble, se tourner d'abord vers la reine empourprée des sept collines et lui tenir à peu près ce discours : « Nous voici^ nous, les deux chefs : nous allons combattre et nous dévouer pour votre cause; nous voici : nous sommes des hommes de bonne volonté. Mais de grâce, ô reine ! revenez méditer aux catacombes, et montrez ~vov^ moins superbe et plus chaste!... » Dominique, en particulier, vint certainement en aide à l'idée religieuse en péril. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, nous n'entendons point faire allusion à de vains et ruineux efforts pour conserver au saint-siége une désastreuse omnipotence. On ne prétend faire allusion ici qu'à de solides travaux qui eurent un but plus noble, celui d'agrandir l'horizon des âmes, à l'impulsion éminemment féconde et salutaire qu'il donna aux intelligences en général. Encore , s'il prêta ainsi main-forte à l'édifice qui croulait de toute part, ne fut-ce point le jour où, rencontrant à Rome saint François, en habit de mendiant, il courut vers ce pauvre étrange et f embrassa. Ce jour-là , la pensée déchut et fit amende honorable devant la guenille ;
ce jour-là l'esprit s'humilia devant la chair ; ce jourlà encore, Hercule rechercha Déjanire ; l'aile eut une sotte envie, celle de traîner le caillou*. Parce que le fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs est mort étendu sur la dure, ne but quelques gouttes de vin qu'après dix ans d'abstinence et sur Tordre exprès d'un évêque, n'usa guère de chaussures et , prétendon , ne leva jamais les yeux sur une femme , il ne s'ensuit pas non plus qu'il ait droit à l'admiration, aux respects. Ces singularités, ces détails, n'ont, selon nous, rien ou presque rien de commun avec la mâle, la correcte élévation morale. C'est parce qu'il pria, agit et pensa noblement, surtout parce qu'il agit et pensa en vue des hommes et de Dieu , que Dominique demeure à la fois un grand homme et un grand chrétien *.
4 . Voir, sur cette fameuse entrevue de saint Dominique et de saint François, saint Bonaventure, Th. Ceilano, Vie de saint François; le P. Touron, Lacordaire, Vie de saint DominiqiLe; M. de Montalembert, préface de Sainte Elisabeth.
« Die Dominikaner làugnen dièse Zmammenkunft, remarque Raumer; gewiss aber war der erste Plan ihres Ordens nie ht auf Entsagung ailes Eigenthums und auf Betteln gerichtet,i> V. Raumer, t. III, p. 456, Gesch, der Hohenstaufen.
2. Bien qu'il ne soit point absolument nécessaire d'appuyer les aperçus qui précèdent par de longs développements, il convient cependant de s^expliquer.
{lorsqu'une œuvre religieuse ou prpfane, pensons-nous, tend h
Dominique de Guzman naquit en 1170, en Espagne, à Calaruega, d'une race ou la plus haute noblesse s'alliait à une piété vive. Sa mère, Jeanne d'Aza, eut un songe singulier quelque temps avant que son fils ne vît le jour. Elle rêva lumière sous forme de torche et fidéUté sous forme de chien*. A mesure que l'enfant grandit, il ne démentit point ^es
enrichir ou féconder Tâme humaine en lui offrant la vie sous des aspects plus larges, en la poussant vers le beau, le bien, le vrai , ou même tout simplement en l'agitant, en l'émouvant et la forçant à secouer la torpeur vulgaire, cette œuvre est bonne, et par conséquent chrétienne, à moins qu'il ne plaise de jouer sur les mots. Que si, au contraire, le réformateur, le révolutionnaire, ou le chef d'Ordre vise à retrancher à Tàme quelque vertu naturelle, prétendrait-il même l'épurer, au lieu de l'affranchir et de Talléger, il la mutile, il l'abaisse, il la déprime; par conséquent, son initiative est funeste et elle ne saurait nullement se rattacher, sous quelque prétexte que ce soit, à l'initiative de Jésus-Christ. Notre- Seigneur n'a point, apparemment, entrepris de raviver dans nos cœurs l'amour du ciel et des biens futurs pour nous dépouiller dans cette vie et nous pousser vers l'autre les mains vides de bonnes œuvres. Jésus est venu nous accroître : Verbe et progrès sont deux termes identiques. Ce n'est donc plus, pensons-nous encore, aux patriarches qui , ce semble, n'existent plus, que doivent s'appliquer à présent les paroles de l'ancienne loi : Croissez et multipliez; c'est aux puissances indéfiniment extensibles de l'amour et de l'esprit.
4 . Vidit enim se gestare canem in utero qui ardentem in ore faculam bajulabat : egressus autem ex utero totum mundum ignibus de ore suo procedentibus incendebat. Théodore, ch. i.
présages. Grâce aux soins de sa mère et d'un oncle, prêtre vénérable, son éducation fut des plus délicates et des mieux soignées. Une caresse le menait au pied des autels, une main ferme, une raison souriante le reconduisaient au foyer ^ Les premières impressions de Tenfance infusent à l'esprit sa teinte, si Ton peut parler ainsi. Elles ne le composent point, mais elles le pénètrent, et, dans la suite de la vie, quand, au lieu de recevoir, l'esprit donne à son tour, il exhale la froidure ou la chaleur selon qu'auprès du berceau aura sifflé la bise ou lui le rayon de soleil. Dès l'âge de sept ans Dominique ne discerna point seulement, paraît-il, le bien du mal, mais le réel de TidéaP. D'ailleurs, la gravité n'excluait point chez lui la grâce, ni la soumission le vouloir. L'obéissance, n'est-ce point en quelque sorte, chez l'enfant, l'innocence delà volonté? Dominique connut lonjgtemps celle-lk. Il n'y renonça que lorsqu'il lui fallut commander lui-môme, et Dieu sait alors sous quelle suavité tendre il sut
1. Gumiel d'Ysan, archiprêlre qui demeurait près de Galaruega , vir purissimis moribus, prudenlia, gravilate, relù/ione conspicuiis, V. Malven, c. i, p. 44.
2.'Lectulura quoque proprium tener existons saepe dd.cruit, stratusque lûollitiem declinans, super nudam humum inrantilia membrd composuit. Théod., c. i, n. H; Vie de saint Dominique. par le P. Touron.
voiler Tautorité. Quant à Tautre innocence, celle-là qu*on ne saurait penser retenir sans Favoir déjà vue s'envoler, il semble, assure- 1- on, avoir toujours ignoré qu'on put la perdre et ce n'est guère qu'à cette condition qu'on la garde ^ A quatorze ans ses parents l'envoient à Valence, ville épiscopale du royaume de Léon. Valence, qui devait bientôt passer sa gloire et ses élèves à Salamanque, était alors la première école d'Espagne. Le fils de Jeanne d'Âza sui\it pendant dix ans les cours à cette école. Il fit, racontent ses biographes et nous nous le persuadons sans peine, les délices de ses maîtres et l'admiration universelle. Dominique, dès son jeune âge, possédait déjà celte qualité rare, apanage exclusif des hommes d'une vraie puissance, celle de ne point pencher tout entier soit du côté du cœur, soit du côté de l'esprit. Entre les deux plateaux du moi humain il conserva l'équilibre, parce que des deux côtés de la balance ses facultés étaient égales. L'étude ne dévorait point sa charité; l'aumône ne rognait point ses livres. On raconte de ce temps écoulé à Valence une histoire charmante. Une famine désola l'Espagne. \on content de donner ce ffu'il possédait^ même ses vêtements^ il vendit jus-
4. Virginilatis suae decus illibatura usque ad finem... conserve vit. B. Jordanus.
MOUVEMENT HELIGIEUX. 91
qaà ses auteurs annotés de sa main. Et comme on s'étonnait qu'il se privât des moyens d' étudier ^ il prononça cette parole^ la première de lui qui soit arrivée à la postérité : <( Pourrais-je étudier sur des peaux mortes quand il y a des hommes qui meurent de faim^ ? » Tout d'un coup le fléau diparaît. Le pieux écolier poursuit ses travaux et s'accoude derechef devant ses parchemins.
Est-ce que saint François, par hasard, a jamais connu cette commisération élevée pour la souffrance et cette passion de s'instruire près de celle de s'apitoyer? Les misères auxquelles il semble compatir, et qu'au fond il jalouse^ trouvent au contraire en lui une proie facile au lieu du secours ou du remède. A peine a-t-il touché aux loques, qu'il y prend goût. Voitil passer des lépreux : il se range aussitôt parmi les lépreux. Est-ce à dire qu'il pense guérir ces misérables en endossant leur livrée? Non pas. François se drape dans les guenilles, et, vêtu comme ceux qu'il envie plus encore qu'il ne plaint, il court baiser des plaies, puis entonne, les lèvres encore mal essuyées, quelque délirant refrain d'amour. Le trait relaté plus haut doit servir à distinguer deux tempéraments reli-
1. V. Lacordaire, Vie de saint Dominique; Thierry d'Apolda c. I, n« 47 et 18.
gieux très-distincts qu'on se plaît ou s'obstine ordinairement à confondre.
Dominique, vers cette époque, eut le malheur de perdre sa mère, Jeanne d'Aza ^ Il la pleura de tout
son cœur, et ayant éprouvé quel abîme de solitude laisse au fond de nous-mêmes, une fois brisé, le plus délicieux, le plus sacré des biens terrestres, il se précipita dans le sein de Dieu.
Certaines natures d'élite, ce sont les plu5 fines et les plus tendres, si ce ne sont pas les plus fières, ne sauraient se relever des atteintes de la douleur qu'en se réfugiant hors du réel , source intarissable des ennuis^ et, guéries de la croyance au bonheur par une seule et unique blessure, d'un vol léger et rapide gagnent ces hauteurs, où recueillies, et comme repliées sur elles-mêmes, elles se soustraient du moins aux déboires, aux mécomptes, aux froissements de toute heure, si elles ne trouvent point toujours la paix. Elles planent alorsi mais sans indifférence, et n'en écoutent que moins distraites les soupirs et les plaintes
4. A Gumiel, près de Calaruega , s'élevait un monastère de . l'ordre de Cîteaux; c'est là que fut ensevelie Jeanne d'Aza, dans le lieu de sépulture des Guzman. a En dos arcos desta capilla fueren depositados los nobles y devotos sonores de Félix de Guzman, y D. Joanna de Aza, padres del glorioso S. Domingo, fondador de la orden de Praedicadores. » ïmcriplion de la chapelle des Guzman.
de ceux qui , comme elles , avant l'essor libérateur, gémissent au milieu des prétendues joies du monde. Les JOIES du monde ! Mais ne seraient-elles point, par hasard, une invention de ceux qui n'en sont pas ou qui n'ont point vécu? Sous quels lambris dorés ontelles jamais élu domicile? Hantent-elles les champs, les palais, les chaumières ou la rue? A qui sourientelles? Est-ce au mérite? Est-ce à la gloire? Est-ce à la vertu? Serait-ce, par hasard, à la richesse? Qu-ôn me les montre , de grâce , ou qu'on me les nomme , ces joies. Il me souvient bien en avoir souvent entendu parler sous la voûte sonore des cathédrales, dans les temples ou le long des corridors des cloîtres; mais dès que je rentre dans la vie commune, jêtes cherche et je ne les rencontre point. Dominique, ne les connaissant, lui non plus, probablement que par ouï-dire, en fit cependant, selon l'usage, le sacrifice. Peut-être avait-il aussi compris d'instinct que, pures chimères, elles n'existent que sur les tablettes des fanfarons d'héroïsme. Quoi qu'il en soit, l'ardent élève à l'école de Valence eut bien vite épuisé le prograiiinie des arts libéraux. Il commença pour lors d'approfondir la théologie , non point cette science , selon la définition de Fénelon, essentiellement discursivey qui n'est à proprement parler qu'une logique raisonnant sur les dogmes sacrés, mais celle-là,
je Fimagiiie, qui , sans s'écarter du fctfid des dogmes, les identifie avec les vérités pbilosophiqifôs. Cette théologie ne diffère de ce qa'on est conveim d'appeler la théodicée que sur ce point , d'aillears fondamental. La pr^nière commence par ia foi , par les textes, pour arriver à la connaissance du Hieu révélé; l'autre se passe de FEcriture, el prétend remonter sans guide intermédiaire au soleil des âmes, Fint^médiaire serait-il un de ses reflets. Sans opter entre la lettre et Findépendance absolue, les grands écrits du christianisme ont su rester orthodoxes sans délaisser la raison , et , scrupuleux sans étroitesse, ont distingué dans la lumière naturelle qudques-ons des mois inscrits sur les tables de la loi ^ Nous pensons ne point trop nous abuser en rangeant dans cette catégorie d'esprits le fondateur de FOrdre des frères prêcheurs.
Distingué par Févêque d'Osma, Dominique fut choisi par lui pour remplir les humbles fonctions de sous - prieur dans une sorte de maison religieuse soumise à la règle de Qteaux, que ce pi^élat avait fondée. A la tète de cette maison religieuse brillait alors Diego de Azevedo, personnage d'une rare ap-
4 . Telle fut quelquefois la méthode de saint Anselme et dont on trouve des traces dans saint Au^rustin et Orisène.
titude à surveiller les progrès d'une sainteté naissante, et, qui plus est, vertueux sans rudesse. Qui sait? Bien que prêtre et prêtre régulier, peut-être, Diego de Azevedo fut-il capable d'amitié^ sentiment qu'étouffent ou du moins entravent singulièrement les liens monastiques, n'en déplaise aux romantiques du cloître , qui , du dehors, ne refusent aux reclus aucune douceur sous les verrous. N'est-il point vraiment assez singulier que certaines pieuses imaginations laïques se soient souvent appliquées à représenter les lieux où règne la soumission sans réplique et l'isolement sans épanchements familiers, comme son royaume ou son asile? Non, l'amitié n'est point une fille du sanctuaire ni du couvent, elle ne saurait vivre qu'à la condition de respirer le grand air, et ceux qui ont une fois franchi certain seuil ne saluent plus la profane qu'à la dérobée. Plusieurs finissent même par ne plus la reconnaître : ils l'ont ensevelie pour jamais dans le suaire de leur liberté perdue ^ Quoi qu'il en soit, Dominique, déjà célèbre,
4 . Il suffit, du reste , de réfléchir aux résultats immédiats et pratiques de certaine règle ordinairement formulée ainsi : Raro unus, nunquam duo, seinper très, pour comprendre que l'amitié ne saurait aisément exister dans les couvents. Pour peu qu'on y ait mi? le pied, ou bien qu'on ait entendu des révélations sincères, on sait que l'amitié y est proscrite, montrée au doigt, presque haïe, et cela doit être : l'amitié est un vol à la communauté , une
se soumit avec une bonne grâce parfaite aux volontés de son évêque, et c'est là, à Osma, que pendant neuf ans d'une retraite austère, au milieu d'oraisons mêlées d'études et de travaux suivis d'oraisons, donnant d'ailleurs libre carrière à son goût pour saint Paul , dont le génie fougueux convenait au sien, que, dans le recueillement et la calme floraison de sa force , le futur apôtre passa cet été de la jeunesse qui décide de toute la vie. Parfois, le long des arcades du monastère d'Osma , durant le silence des nuits , de ces nuits bleues et limpides comme il en tombe des lunes d'Espagne sur un sol aride et des rocs rougeâtres, on entendait au fond d'une cellule s'élever, se prolonger, rapporte Jourdain de Saxe, comme un SUAVE RUGISSEMENT. Le cœur qui rugissait ainsi demandait sans doute à Dieu les dons et la force nécessaires pour se dévouer utilement aux hommes, et il respirait à ce dessein l'ardeur du lion prêt à s'élancer. Dominique de Guzman avait alors trente-quatre
ans ^
Qui peut se vanter d'une parfaite liberté d'esprit?
menace latente pour l'autorité, une insulte à la fraternité entendues d'une certaine façon.
i. Pernoctandi in orationibus mos erat ei creberrimus... interdum et inter orationes a gemilu cordis sut rugilus et voces solebat emrttere. V. B. Jordanus, c. i, n° 10.
Ne s'attendrait-on pas à la rencontrer plus entière chez ces Spartiates ou ces délicats, qui , dédaigneux des obligations ordinaires , en ont inventé de nouvelles, qui, ne prenant conseil que de leur foi en un Dieu rémunérateur, ont résolu de tout sacrifier à la ' vie future, et qui , fondateurs de sociétés oîi le corps reçoit la consigne de n'être rien ou peu de chose, l'âme un accroissement extraordinaire de ses plus vives facultés, ne semblent plus devoir offrir que peu de prise aux délétères influences? Les faits ne sont point ici d'accord avec nombre de ces idées qu'on nomme des idées reçues, apparemment parce qu'elles n'ont plus cours et qu'on ne les accueillera plus : la politesse est faite. Il est en réalité plus facile de mortifier sa chair que de préserver sa raison. Dans le plan primitif de l'Ordre des frères prêcheurs approuvé par Honorius, III , en 1216, grandiose ébauche conçue sans doute à Osma, alors que le jeune Dominique méditait aux pieds du Sauveur, entre saint Jean et saint Paul , on respire je ne sais quel air d'intelligence dégagée et de charité vaillante. Contre ces ampleurs originelles de la règle dominicaine les remaniements postérieurs n'ont point tout à fait prévalu. Elle demeure encore à l'heure qu'il est un monument de sagesse et de piété, d'austérité sans étroitesse, et d'élévation sans dureté.
On dirait d'un édifice hardi de proportions sévères, mais larges , et laissant tomber la lumière sur des lignes d'une simplicité savante. Le hasard a voulu toutefois qu'entre Jésus -Christ et Dominique, François vînt à passer. Par ses haillons, sa mine chétive, son dénûment absolu, François étonna le fils des Guzman , et justement parce que le naturel était exquis chez le gentilhomme , les inclinations pures, les façons nobles et aisées, la brutale, la folâtre rusticité du villain le piqua, l'éblouit*. Rien de fréquent d'ailleurs conmie ce résultat inopiné des contrastes, et l'on se prend assez volontiers d'engouement pour ce dont on s'estime, presque toujours à tort, incapable. Plus l'esprit est fin, plus le cœur est droit, plus ils se défient d'eux-mêmes ; toujours en peine du sublime
1. N'avons-nous point fait mention plus haut de Tenlrevue fortuite de saint Dominique et de saint François? Non-seulement Dominique se précipita dans les bras de saint François, disent les historiens, mais encore, dans une effusion de cœur non moins irréfléchie que touchante, il lui proposa de fondre en un seul leurs deux Ordres. Saint François s'y refusa, A partir de ce moment l'Ordre des frères prêcheurs entre dans une voie nouvelle : Dominique modifie ce qu'il a créé, suivant un peu en cela le goût du temps, ce qu'on appellerait aujourd'hui la religion à la mode. Mais dans le plan primitif la pauvreté absoltie n'était point de règle et la mendicité encore moins, V. Holstenii, codex iv, 1 ; Malven, H4: Malespina, 93; Murât, Antiq.itaL, t. V, p. 392; Mamachio, 388 ; Raumer, t. m , p. 450, Geschichte der Hohenstaufen.
et du parfait , ils s'en laissent parfois remontrer pai' le bizarre et l'insolite. Ce ne fut, on ne saurait trop le rappeler, qu'à la suite d'une impression de cette sorte reçue par son chef, que l'Ordre des frères prêcheurs devint un Ordre mendiant * .
Il n'entre pas dans notre pensée, ainsi qu'il a été dit plus haut , d'étudier sous toutes ses faces, ainsi que cela a été tenté pour saint François, la figure de saint Dominique; et quant à la physionomie de son Ordre, ce n'est qu'un peu plus tard qu'elle se dessine. Elle n'atteindra toute sa valeur d'expression que lorsque le fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs se sera retiré de la scène, et que la bonne semence tombée de ses mains aura fructifié : on assistera plus loin à cette éclosion de la bonne semence. Nous espérons néanmoins avoir assez hardiment sou-
4 . Voir la règle de l'Institut des frères prêcheurs telle qu'elle fut présentée par saint Dominique à Honorius III. Consulter : Echard, vol. I, Script. Ordin. Dominic.;— Idée de l'Institut de saint Dominique, ouvrage sans nom d'auteur, publié à Avignon avec la date M. DCG XVIII, libr. de Toulouse, rue Cassette. — Entre autres dispositions remarquables des institutions dominicaines, il faut citer celle-ci : Aucun frère prêcheur ne pourra annoncer la parole de Dieu qu'il n'ait préalablement étudié trois ans la théologie et professé trois autres années dans une chaire d'une certaine importance. Pour former de ces hommes d'élite, chaque province était tenue d'envoyer deux ou trois de ses sujets les plus distingués à l'université de Paris.
levé le voile, et sur le visage des deux champions avoir répandu assez de lueurs et de clartés , pour qu'on puisse désormais à première vue les reconnaître. Saint Dominique et saint François semblent, en fin de compte, s'être partagé l'humanité, au moyen âge, et tous deux personnifient réellement Vidée religieuse telle qu'elle était comprise alors, telle qu'aujourd'hui encore elle est acceptée du commun des fidèles. A l'un la chair et le sang et les parties inférieures de l'âme : l'extase, les molles tendresses, le songe, les évanouissements, les vapeurs, les élancements de la passion mystique la plus absorbante, la plus osée, la plus effrénée de toutes. A l'autre la recherche du bien et du vrai , l'action oratoire , l'amour spiritualiste , le désir raisonné de la connaissance de Dieu. Souverains seigneurs de deux royaumes limitrophes, il n'est point extraordinaire qu'ils se soient un instant touché la main : ayant à opter entre saint François et saint Dominique, duo campioni, il est, ce semble, moins surprenant encore qu'Albert le Grand ait incliné vers Dominique.
Deux années ne s'étaient point écoulées depuis la mort du fils des Guzman , que son successeur et son ami Jourdain de Saxe, l'une des plus franches et sympathiques natures sur lesquelles put se reposer le dernier regard du grand serviteur de Dieu, Jourdain
de Saxe, second général de l'Ordre, vint à passer à Padoue (1223). « N* allez point aux sermons du père Jourdain y disait familièrement le peuple, c'est une charmeresse qui prend les hommes. » Teuton comme Albert, comme lui de race chevaleresque, il était issu des sires d'Ebernestein, comme lui encore n'ayant jamais médit de la philosophie qu'il avait étudiée à l'université de Paris , montrant aux autres la croix en souriant, parce qu'il l'avait embrassée de même avec cette ardeur sereine, vraie marque des apôtres, frère Jourdain attirait chacun par ce charme particulier qu'on pourrait appeler la grâce de la conviction ^ En parlant de Dieu, frère Jourdain ne disputait point, et il ne subtilisait guère, suivant en cela l'exemple du divin Maître. Jésus, on le sait, ne daigna que trèsrarement répondre aux doctes interrogations des pharisiens, les scolastiques de la synagogue, hommes épais, retors, incorrigibles qui, eux aussi, comme les théologiens du moyen âge, furent idolâtres de la lettre. A Jourdain de Saxe revient l'honneur d'avoir fait tomber le docteur universel dans ses filets. Albert de Bollstadt, étudiant de dixième année à
1. B. Jordanus primus post S. Dominicum Ordinis praedicatorum Generalis, vir scientia, prudentia, pietate valde insignisac miraculis tam in vita quam post mortem clarus. — Spondiin. in ann. eccl. ad an. 1236, n. x,
l'école de Padoue, traversait, lorsque Jourdain de Saxe y arriva , venant de Bologne , cette crise Boprême, qui , pour les hommes de son rang et de sa trempe, ne se terminait au xiii® siècle que de deux façons, aux pieds du crucifix, sous la robe du moine, ou bien dans les mêlées, sous la cuirasse. Que faire? Comment employer ma vie, ma volonté, ma force, le peu que je puis savoir? Quelle pâture donner à mon cœur? Quel chemin suivre? Ces questions, tout le monde les adresse au sphinx invisible qui se présente au bord de la route, au défilé des trente ans. Plusieurs s'assoient sur la borne le front dans les mains, et, désenchantés déjà de l'avenir par les déboires du passé, perdant déjà leur sève par quelque blessure, les yeux éteints, sombres, hasardent quelques pas indécis, puis s'ensevelissent enfin, comme l'imprudent voyageur qui s'étend roulé dans son manteau sur les steppes glacés du Nord , dans cette exclamation mortelle : a quoi bon? Ceux-là, comme dirait Dante, nulle brise ne les remet sur pied^ car c'est le plus souvent l'amour qui d'un revers de son aile les a jetés sur le sol, et les fouets des démons euxmêmes ne leur feraient point lever les jambes^. Hélas!